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La maladie thromboembolique veineuse est fréquente. Son diagnostic
est souvent difficile, sa mortalité importante et ses possibles
séquelles à moyen et long termes en font un véritable
problème de santé publique. Il est une circonstance particulière
où ces caractéristiques peuvent prendre des proportions
encore plus dramatiques : la femme enceinte.
L'embolie pulmonaire est probablement effectivement la première
cause de mortalité « médicale » de la femme enceinte.
L'incidence d'une maladie thromboembolique veineuse est différemment
estimée : de 0,5 sur 1 000 à 3 pour 100 des grossesses [1,
2]. Ce risque devient plus important chez une femme ayant déjà
présenté dans ses antécédents un événement
thromboembolique veineux (y compris en dehors de la grossesse) et atteindrait
1 femme sur 71 dans ce cas.
Facteurs favorisants
Les causes ou facteurs favorisant cette propension à la thrombose
veineuse, bien que probablement non exhaustivement élucidés,
représentent déjà une longue liste [3-6]. Parmi ceux-ci,
on trouve :
la stase veineuse inhérente à l'inactivité
relative des femmes parturientes mais aussi à la compression veineuse
par l'utérus gravide ;
l'atonie veineuse due à l'inondation par les hormones sexuelles
;
une augmentation de certains facteurs de la coagulation : le II,
le VII, le X et la fibrine, dont les taux augmentent dès la première
moitié de la grossesse ;
une diminution de la fibrinolyse physiologique en particulier au
troisième trimestre ;
une activation plaquettaire qui participe à la thrombopénie
gravidique ;
une diminution constante et progressive du taux sérique
de la protéine S qui peut atteindre 40 % pour la protéine
S libre et 60 % pour la protéine S totale (sans modification de
la protéine C) ;
la multiparité ;
l'âge élevé de la mère ;
les accouchements par césarienne qui sont plus pourvoyeurs
de thromboses veineuses que les accouchements par voie basse, a fortiori
si la chirurgie se fait en urgence ;
la surcharge pondérale chez la future mère ;
la survenue d'hémorragie.
Résistance à
la protéine C activée et grossesse
Ce chapitre est de ceux qui ont beaucoup évolué et permis
une compréhension plus grande des thromboses veineuses chez la
femme enceinte. La résistance à la protéine C activée
(RPCA), due le plus souvent à une mutation du facteur V de la coagulation
(facteur V Leiden), est l'anomalie la plus fréquemment trouvée
chez les jeunes femmes sous contraception et les femmes parturientes présentant
une complication thrombotique veineuse [6]. En dehors d'une réelle
mutation du facteur V, la grossesse, mais aussi les pilules stroprogestatives
dites de « troisième génération » contenant
du désogestrel, du gestodène ou du norgestimate peuvent
entraîner une véritable RPCA. Des résistances fonctionnelles
acquises de la même intensité que celle vue chez les porteurs
hétérozygotes de la mutation Leiden sont ainsi observées
chez des femmes parturientes ou sous pilule. Chez une jeune femme déjà
porteuse d'une mutation V Leiden à l'état hétérozygote,
l'intensité de la résistance pourra atteindre celle habituellement
vue chez les rares homozygotes [7-9]. Ceci explique le risque de thrombose
veineuse pendant la grossesse chez les jeunes femmes porteuses d'un facteur
V Leiden jusque-là asymptomatiques.
Caractéristiques des thromboses veineuses
profondes pendant la grossesse
Si l'embolie pulmonaire survient essentiellement lors du troisième
trimestre de la grossesse ou après l'accouchement, il n'y a pas
de moment privilégié pour la survenue des thromboses veineuses
pendant la grossesse. En effet, alors que celles-ci étaient considérées
comme des événements survenant essentiellement lors du troisième
trimestre, leur recherche prospective montre que plus de la moitié
d'entre elles surviennent dès la fin du premier trimestre [10].
Il existe une très nette prédominance de l'atteinte du membre
inférieur gauche. Jusqu'à 85 % des thromboses veineuses
profondes chez la femme enceinte surviennent effectivement du côté
gauche [11-13].
L'étage ilio-fémoral est également le siège
le plus fréquent de la thrombose. Ce siège haut situé
de la phlébite pourrait expliquer la tendance plus importante à
l'embolie pulmonaire [3].
Problèmes diagnostiques
Le diagnostic d'embolie pulmonaire n'est jamais cliniquement facile.
Chez la femme enceinte, quelques « pièges » peuvent venir
rajouter à la confusion. En effet :
une tachycardie est banale chez une femme enceinte ;
des dèmes des membres inférieurs, le plus souvent
bilatéraux, sont fréquents en fin de grossesse ;
une gêne respiratoire peut être la conséquence
de la limitation de l'amplitude des mouvements du diaphragme. Si bien
qu'en position couchée la PaO2 peut être diminuée
de 15 mmHg par rapport à la position assise avec une hypocapnie
concomitante due à l'hyperventilation ;
les taux de D-dimères augmentent durant la grossesse et
on ne peut plus compter sur leur valeur prédictive négative
pour exclure le diagnostic de thrombose veineuse profonde ou d'embolie
pulmonaire ;
nombre de thromboses veineuses peuvent survenir dans les veines
pelviennes, et l'exploration des veines des membres inférieurs
restera négative plus souvent que dans d'autres contextes.
Le risque induit par l'instauration d'un traitement anticoagulant est
cependant trop important pour que l'on se contente d'un diagnostic de
probabilité. Le diagnostic d'une embolie pulmonaire chez une femme
enceinte doit donc être établi de façon certaine.
Afin de limiter leur éventuelle toxicité, les examens complémentaires
nécessaires pour établir le diagnostic devront être
discutés. Cependant, la plupart des explorations complémentaires
ne sont pas contre-indiquées chez la femme enceinte. Pour peu que
quelques précautions soient prises (tableau),
un bilan exhaustif fait d'une radiographie thoracique, d'une scintigraphie
pulmonaire et/ou d'une angiographie pulmonaire entraînera une irradiation
totale bien inférieure à la dose généralement
admise comme potentiellement toxique [14].
Problèmes thérapeutiques
La certitude diagnostique d'une thrombose veineuse profonde ou d'une
embolie pulmonaire chez une femme enceinte nécessite la mise en
route d'un traitement anticoagulant. Parmi les recommandations sur le
traitement antithrombosant régulièrement publiées
et mises à jour par l'American College of Chest Physician [15]
(réédité en novembre 1998) existe un chapitre dévolu
à cette situation. Les points forts de ces recommandations peuvent
se résumer ainsi :
les antivitamines K ont un effet tératogène au
premier trimestre. Leur utilisation lors de l'accouchement risque de rendre
difficile le contrôle des hémorragies de la délivrance
;
l'héparine ne traverse pas la barrière placentaire
et doit être prescrite comme habituellement afin d'obtenir un temps
de céphaline activée (TCA) thérapeutique ;
un relai pourra être pris par l'héparine sous-cutanée
en deux injections après 5 à 10 jours d'héparine
IV. Il conviendra d'ajuster les posologies afin de maintenir un TCA thérapeutique
;
ce traitement devra durer tout le temps de la grossesse (et non
seulement 3 mois si sa mise en route survient avant le début du
troisième trimestre) ;
après l'accouchement, au moins 6 semaines supplémentaires
de traitement anticoagulant sont conseillées. Les antivitamines
K peuvent être utilisés à ce moment.
Quant aux héparines de bas poids moléculaire (HBPM), elles
ne traversent pas la barrière placentaire et ne sont pas retrouvées
dans le lait des mamans. Cependant, du fait d'un risque tératogène
potentiel à tous les médicaments relativement récents,
des précautions d'emploi ont été initialement dictées
qui conseillaient d'éviter l'utilisation d'HBPM chez les parturientes.
Depuis, plusieurs publications font état de nombreuses grossesses
au cours desquelles une HBPM a été utilisée sans
complication [16, 17]. Actuellement, l'interdiction d'emploi des HBPM
chez les femmes enceintes a été supprimée pour nombre
d'entre elles... Mais, en France, leur prescription reste sous la seule
responsabilité du médecin prescripteur (puisqu'il n'y a
pas d'autorisation de mise sur le marché formelle). En revanche,
aux États-Unis, les HBPM sont recommandées chez la femme
enceinte en prophylaxie [18]. Ces héparines trouvent effectivement
ici une excellente indication. Leur facilité d'administration,
l'absence de nécessité de contrôler leur efficacité
thérapeutique, enfin le moindre risque d'ostéoporose (une
perte de plus de 10 % de la masse osseuse est notée chez plus de
30 % des femmes sous héparine) sont des avantages particulièrement
appréciés chez une parturiente chez laquelle des durées
longues de traitement peuvent être envisagées.
En revanche, persiste, en particulier pour les anesthésistes, la
crainte de complications hémorragiques lors des anesthésies
péridurales [19-21].
Le traitement thrombolytique n'est pas contre-indiqué pendant une
grossesse. Le bon sens ne commande cependant son utilisation que dans
les situations critiques où aucune autre solution n'est envisageable
chez une patiente présentant une embolie pulmonaire gravissime
menaçant son pronostic vital et celui de son bébé.
Les risques de saignement chez la mère et l'enfant doivent effectivement
être mis en balance avec la situation clinique.
Recommandations sur la prévention
Chez une femme enceinte à risque de thrombose veineuse profonde,
en particulier celles ayant des antécédents de thrombose
veineuse profonde, une prophylaxie doit se discuter.
La conférence de consensus déjà citée [15]
préconise deux méthodes, au choix.
* Une prophylaxie médicamenteuse par héparine sous-cutanée
dès le début de la grossesse en utilisant une dose empirique
de 5 000 U en sous-cutané 2 fois par jour dans les risques faibles,
ou une posologie plus forte qui permet l'obtention d'une héparinémie
entre 0,1 et 0,2 UI/ml dans les risques plus importants. De nos jours,
l'utilisation d'HBPM pouvant être envisagée, ce schéma
thérapeutique devrait inclure cette possibilité.
* Une surveillance régulière par écho-doppler des
membres inférieurs... La régularité des examens à
effectuer n'est pas précisée. Toutefois, chez la femme enceinte
plus que dans toute autre circonstance, des sites de thrombose veineuse
profonde non explorables par l'écho-doppler veineux ne sont pas
rares. Enfin, contrairement à la précédente, cette
méthode n'a pas été validée.
Quant à la recherche d'anomalies de la coagulation congénitale
chez la femme enceinte, les textes des recommandations précisent
que : « il est probable qu'un déficit en AT III, en protéines
C et S, ou l'existence d'anticorps antiphospholipides augmentent le risque
de thrombose veineuse profonde durant la grossesse ». Par ailleurs,
ces textes ne tiennent pas compte de trois anomalies plus récemment
mises en cause : la résistance à la protéine C activée
[22-25], l'hyperhomocystéinémie [26] et la mutation du facteur
II [27] qui sont probablement plus souvent incriminées dans la
survenue de thrombose veineuse que les précédentes.
Le risque de thromboses veineuses profondes ou d'embolie pulmonaire en
présence de ces anomalies de la coagulation est mal apprécié.
Sur de petites séries, la proportion de complications thrombotiques
veineuses, lors de la grossesse, chez les patientes présentant
une de ces anomalies est très variable. Pendant la grossesse, 3
à 48 % des porteuses d'un déficit en AT III, 2 à
8 % des porteuses d'un déficit en protéine C et 0 à
6,6 % des parturientes porteuses d'un déficit en protéine
S risquent une complication thrombotique. Après l'accouchement,
la proportion de thromboses veineuses profondes et d'embolie pulmonaire
serait de 28 à 47 % pour les déficits en AT III, 11 à
20 % pour les déficits en protéine C et 14 % pour les déficits
en protéine S [28].
Ainsi, dans les cas de déficits connus en AT III, une prophylaxie
«forte » est recommandée. En cas de déficit en
protéines C et S (rappelons que le dosage de cette dernière
ne pourra pas être correctement interprété pendant
la grossesse), le risque est moindre (en particulier pour le déficit
en protéine S). Le mode de prophylaxie semble pouvoir se discuter
au cas par cas. Faute de données, aucun consensus n'est établi
pour la résistance à la protéine C activée,
l'hyperhomocystéinémie ou la mutation du facteur II [29].
Ces anomalies bien que fréquentes sont certainement moins thrombogènes
que le déficit en AT III. Leur existence chez une femme enceinte
peut cependant justifier une prophylaxie, d'autant qu'une association
de plusieurs anomalies peut exister [30].
Ces conseils, on le voit, manquent parfois de rigueur et souvent de précision
; ils devraient s'étoffer et s'étayer dans les prochains
mois grâce à de nombreuses études en cours. Actuellement,
leur plus grande utilité est probablement de sensibiliser le clinicien
en charge d'une patiente enceinte au risque de thrombose veineuse profonde
ou d'embolie pulmonaire.
Filtre cave et grossesse
À la lecture de la littérature anglo-saxonne, le filtre
cave apparaît comme un outil thérapeutique (ou préventif)
largement utilisé [15]. Les recommandations sur le traitement antithrombosant
vont jusqu'à conseiller sa mise en place en position suprarénale
afin de ne pas gêner l'évolution de l'utérus gravide
qui peut comprimer la veine cave inférieure basse. Sur ce sujet
particulier, ces recommandations ne s'appuient que sur les impressions
des auteurs ou des cas rapportés (niveau V de preuve) et certainement
pas sur le résultat d'études prospectives bien conduites
(niveaux I ou II de preuve). Nous nous permettons donc d'être d'un
avis différent. Il nous apparaît effectivement peu recommandable
de mettre en place un barrage cave définitif chez des femmes enceintes
(donc jeunes) sans que la situation ne nous y contraigne. Sur ce plan,
nos indications sont particulièrement sélectionnées,
le filtre n'étant utilisé que dans d'exceptionnelles situations
de thromboses veineuses fraîches, menaçantes, en présence
de contre-indication formelle à l'héparine. Les filtres
temporaires (lorsqu'ils seront techniquement au point) pourraient trouver
ici une de leurs meilleures indications.
Fécondation in vitro et risque de
thrombose veineuse profonde
Les fécondations in vitro entraînent des modifications
prothrombogènes de l'hémostase un peu différentes
de celles d'une grossesse normale avec, en particulier, une diminution
de l'AT III et une augmentation du facteur V. Il existe, en conséquence,
un sur-risque de thrombose veineuse avec, pour des raisons mal élucidées,
des sites de thromboses inhabituels. Ainsi, les vaisseaux du cou, en particulier
la veine jugulaire interne, apparaissent particulièrement sujets
aux thromboses dans ce contexte [31].
CONCLUSION La
maladie thromboembolique veineuse est la complication médicale la
plus fréquente de la grossesse. Le clinicien aussi sensibilisé
soit-il à ce problème ne peut se fonder exclusivement sur
l'examen clinique pour en faire le diagnostic. Les moyens diagnostics habituels
doivent ici être particulièrement « réfléchis
», leurs limites, indications et contre-indications connues. Enfin,
les moyens thérapeutiques ou préventifs sont en pleine évolution
et nécessitent une constante mise à jourREFERENCES
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