ARTICLE
La thrombose veineuse
profonde des membres inférieurs constitue un véritable défi
en matière de santé publique. En France, où l'on
dispose de peu de données épidémiologiques, la littérature
avance une incidence annuelle de 700 000 thromboses veineuses profondes
[1]. Cette fréquence se double d'une gravité potentielle
: en effet, au risque immédiat de migration embolique s'ajoutent
à plus long terme les problèmes liés au syndrome
post-phlébitique dont la morbidité reste mal connue. La
maladie veineuse thromboembolique constitue une préoccupation quotidienne
pour nombre de spécialités, tant médicales que chirurgicales
: cette dispersion rend compte de la disparité des stratégies
diagnostiques et thérapeutiques. Pourtant, la prise en charge de
ces patients doit être rapide, coordonnée et efficiente.
Elle évitera deux écueils : traiter à tort un patient
indemne, en l'exposant aux effets secondaires des anticoagulants, ou ne
pas le traiter et, donc, risquer la survenue d'une embolie pulmonaire.
Ces dernières années ont été marquées
par l'évolution des méthodes diagnostiques vers les stratégies
non invasives, dominées par l'échographie-doppler. Parallèlement,
l'approche du traitement tend à se simplifier, sur la foi d'essais
thérapeutiques bien conduits. Nous tenterons ici de justifier cette
approche, d'en apprécier les modalités pratiques ainsi que
les perspectives d'avenir.
L'objectif principal du traitement est dans la prévention des risques
liés à l'histoire naturelle du thrombus. Le praticien consent
pour ce faire au risque thérapeutique, mais a pour souci de diminuer
la survenue des effets secondaires ; ceci passe notamment par l'éducation
du patient, l'observance et la maîtrise des interactions médicamenteuses.
À court terme les risques sont de deux ordres : tout d'abord un
risque local, par l'extension du thrombus dans le réseau veineux,
avec pour conséquence une aggravation du syndrome occlusif et,
à l'extrême, l'apparition du tableau ischémique de
phlegmasia caerulea dolens. Ces complications locales potentielles
se doublent du risque de migration du thrombus avec survenue d'une embolie
pulmonaire, parfois mortelle. À plus long terme, le traitement
doit prévenir les complications du phénomène thrombotique,
tel un syndrome post-phlébitique des membres inférieurs
parfois invalidant. La prévention de la récidive de maladie
veineuse thromboembolique est également un objectif de premier
plan.
Prendre en charge l'épisode
de thrombose veineuse profonde
L'héparine dans le traitement curatif des
thromboses veineuses profondes peut être administrée en une
injection sous-cutanée par jour grâce aux héparines
de bas poids moléculaire
Comment agit l'héparine ?
Dépourvue d'action fibrinolytique aux doses usuelles,
l'héparine agit en prévenant l'extension du thrombus et
sa migration. On sait depuis 1960, avec Barrit et Jordan, que l'administration
d'héparine est associée à une diminution de la mortalité
des patients présentant une embolie pulmonaire [2]. L'héparine
a une action immédiate par l'intermédiaire d'un cofacteur,
l'antithrombine III, qui inhibe les facteurs activés de la
coagulation, principalement la thrombine (IIa) et le facteur X, mais aussi
le IX, le XI, le XII et la kallicréine. En plus de cet effet anticoagulant,
l'héparine inhibe les fonctions plaquettaires et augmente la perméabilité
vasculaire. L'héparine est commercialisée soit sous forme
d'héparine non fractionnée, mélange hétérogène
ayant une activité anti-IIa et anti-Xa, soit sous forme d'héparine
de bas poids moléculaire ayant principalement une activité
anti-Xa. L'héparine n'étant pas absorbée par le tube
digestif, son administration se fait par voie parentérale. Sa pharmacocinétique
est mal comprise, imparfaitement appréhendée par le suivi
de l'activité anticoagulante. La relation dose-effet est non linéaire
; ainsi, l'effet et la durée d'action augmentent de façon
disproportionnée avec la dose administrée. Ceci s'explique
par le fait que, après l'injection, l'héparine se fixe de
façon saturable sur les sites endothéliaux avant d'être
internalisée et dépolymérisée. L'effet anticoagulant
lui-même est modifié par la liaison à de nombreux
facteurs, tels que la fibrine, les protéines plasmatiques, le facteur
IV plaquettaire. Ces facteurs sont soumis à de grandes variations
durant la phase aiguë de la thrombose, ce qui explique les fréquentes
difficultés d'adaptation des doses au cours de cette phase initiale
de traitement, difficultés essentiellement rencontrées avec
l'héparine non fractionnée [3]. Quant au complexe fibrine
et thrombine, une fois formé il se trouve protégé
de l'action de l'héparine : la prévention de l'extension
d'un thrombus nécessite donc des doses plus importantes que la
prévention de sa formation.
Comment administrer l'héparine ?
La prise en charge par l'héparine des patients
atteints de thrombose veineuse profonde a connu depuis sa validation de
profondes mutations. Les études successives ont permis la réduction
de la durée du traitement par l'héparine non fractionnée
et son utilisation par voie sous-cutanée. Dans un second temps,
les héparines de bas poids moléculaires ont trouvé
leurs indications, tout d'abord dans le traitement de la thrombose veineuse
profonde en deux injections quotidiennes, puis dans celui de l'embolie
pulmonaire ; plus récemment, le schéma d'administration
s'est vu simplifié avec la posologie d'une injection sous-cutanée
quotidienne.
* L'héparine peut être administrée
par voie intraveineuse et de façon continue. Des recommandations
précises ont été édictées, par exemple
par Hirsh qui préconise un bolus de 5 000 UI, suivi d'une
perfusion continue d'environ 1 000 UI/h, à adapter secondairement
pour obtenir un TCA entre 1,5 et 2,5 fois le témoin [4]. L'adaptation
peut s'appuyer sur un protocole préétabli, tel que recommandé
par Cruickshank (tableau I)
[5]. Cette méthode permet d'atteindre rapidement une anticoagulation
efficace, donc de faire en sorte qu'un plus grand nombre de patients se
trouve rapidement en zone thérapeutique. La justification du bolus
initial est essentiellement pharmacologique, liée à la fixation
saturable de l'héparine sur les sites endothéliaux.
* Des études ont évalué l'administration
par injections intermittentes intraveineuses ; les injections discontinues
auraient l'avantage de favoriser la mobilisation précoce du patient
et de diminuer les risques infectieux liés aux cathéters.
Ces travaux se sont avérés peu discriminants, en partie
du fait de problèmes méthodologiques : faible nombre de
patients, doses d'héparine et critères de jugement variables.
Gallus, dans une revue générale, conclut à une efficacité
comparable des deux modes d'administration de l'héparine non fractionnée,
mais à une plus grande fiabilité de la perfusion continue
[6]. En pratique actuelle, l'administration discontinue, peu pratique,
n'est plus recommandée.
* L'héparine non fractionnée administrée
par voie sous-cutanée toutes les 12 heures peut remplacer le traitement
intraveineux. Plusieurs travaux ont comparé l'efficacité
et la sécurité de la voie intraveineuse à celles
de la voie sous-cutanée dans le traitement initial des thromboses
veineuses profondes. Hull et al., dans une étude comparant
l'héparine en continu et l'héparine en deux injections quotidiennes
de 15 000 UI, font état d'un taux de récidive à 3
mois significativement plus élevé dans le groupe des patients
traités par voie sous-cutanée [7] ; ils attribuent cet échec
à une posologie insuffisante, ne permettant pas une anticoagulation
efficace dès les premières 24 heures. Hirsh souligne la
nécessité d'une dose initiale d'héparine élevée
en cas d'administration en deux injections sous-cutanées [4]. Ceci
est également suggéré par Pini et al. dans
une grande étude incluant 271 patients : l'administration de l'héparine
en deux injections sous-cutanées par jour paraît aussi efficace
et sûre que le schéma continu, sous réserve d'une
dose initiale d'au moins 250 UI/kg toutes les 12 heures, afin d'obtenir
une réponse anticoagulante efficace dans les 24 premières
heures [8]. Cette étude confirme que les besoins moyens d'héparine
sont plus élevés dans le groupe de patients traités
par voie sous-cutanée (33 800 UI/j), par rapport au groupe de patients
traités par voie intraveineuse (31 700 UI/j). Enfin, la métaanalyse
de Hommes et al. regroupe les essais publiés comparant ces
deux schémas posologiques : ce travail, portant sur plus de 700
patients présentant une thrombose veineuse profonde, suggère
une efficacité supérieure de l'héparine administrée
par voie sous-cutanée, avec une tolérance comparable [9].
* Les héparines de bas poids moléculaire
sont au moins aussi efficaces et sûres que l'héparine non
fractionnée. Les héparines de bas poids moléculaire
(HBPM) ont fait, depuis le milieu des années 80, l'objet de l'attention
de nombreux auteurs ; dérivées de l'héparine non
fractionnée, elles sont obtenues par dépolymérisation
chimique ou enzymatique. Leur poids moléculaire avoisine les
5 000 KDa, alors que l'héparine non fractionnée est
un mélange hétérogène de molécules
dont le poids moléculaire varie entre 3 000 et 30 000 KDa. Weitz
souligne le caractère constant de la réponse anticoagulante
des HBPM, ce qui n'est pas le cas de l'héparine non fractionnée
; ceci est expliqué par une meilleure biodisponibilité,
du fait d'une faible fixation aux protéines plasmatiques et à
l'endothélium, par une demi-vie plus longue (3 à 6 heures
après injection sous-cutanée) et par une vitesse d'élimination
indépendante de la dose administrée [10]. On a montré
que chez l'animal, à effet antithrombotique équivalent,
les HBPM étaient responsables de moins d'accidents hémorragiques
que l'héparine non fractionnée. Chez l'homme, l'étude
de Warkentin et al. montre que l'utilisation des HBPM induit moins
de thrombopénies à l'héparine [11]. En pratique clinique,
de nombreux travaux ont cherché à comparer l'efficacité
des HBPM à celle de l'héparine non fractionnée. La
métaanalyse de Leizorovicz regroupe ainsi plus de 3 000 patients
; 7 parmi les 20 études retenues ont évalué le schéma
posologique d'une injection quotidienne d'HBPM [12]. Il est observé,
en faveur des HBPM, une diminution significative de la mortalité,
de la survenue d'accidents hémorragiques et de l'extension du thrombus.
En revanche, s'il semble que l'utilisation des HBPM réduise la
récidive d'événement thromboembolique, ceci n'est
pas significatif : les taux de récidive sous traitement sont en
effet très faibles, inférieurs à 5 %, dans les deux
groupes. Deux études, par ailleurs incluses dans cette dernière
métaanalyse, ont montré qu'une HBPM administrée en
deux injections sous-cutanées par jour à domicile était
aussi efficace et sûre que l'héparine non fractionnée
administrée par voie intraveineuse à l'hôpital. S'il
n'existe pas d'essai comparant la prise en charge par HBPM à l'hôpital
à la prise en charge ambulatoire, ces derniers travaux offrent
des perspectives d'avenir majeures, liées à la fois à
un meilleur confort pour le patient et à la diminution des coûts
d'hospitalisation. Enfin, le travail de Charbonnier et al. établit
l'équivalence d'efficacité et de tolérance d'une
injection sous-cutanée d'HBPM par jour, en référence
à deux injections sous-cutanées quotidiennes d'HBPM [13].
Le relais précoce
par antivitamine K est désormais validé
Le traitement par héparine peut se limiter à
5 jours en moyenne à condition de prendre le relais par les antivitamines
K dans les premières 48 heures. Les recommandations ont longtemps
préconisé une durée d'héparinothérapie
de 10 jours avant de débuter les antivitamines K. Les études
successives ont permis l'introduction de celles-ci au cinquième
puis au premier jour et il est maintenant établi qu'un traitement
de 5 jours d'héparine avec relais précoce est aussi efficace
[14]. L'étude Antenox a désormais validé cette attitude
en cas de prescription initiale d'une HBPM [15]. Ce schéma posologique
combine les avantages potentiels de réduction de la durée
de l'hospitalisation et de l'incidence des thrompénies à
l'héparine.
La durée totale de traitement reste, à ce jour, controversée.
Hull, en retrouvant 26 % de récidives thromboemboliques sous traitement
à doses prophylactiques prolongeant un traitement initial de 10
jours, a bien montré l'intérêt d'une anticoagulation
prolongée à dose efficace [16]. Le travail de Schulman et
al. auprès de quelque 900 patients présentant un premier
épisode de thrombose veineuse et suivis pendant 2 ans confirme
cette notion : le taux de récidive est en effet deux fois plus
élevé dans le groupe de patients traités 6 semaines,
par rapport au groupe de patients traités 6 mois [17]. De manière
intéressante, cette différence est significative dans le
sous-groupe de patients présentant un facteur de risque de thrombose
qualifié de durable, mais ne l'est pas dans le sous-groupe de patients
présentant un facteur de risque transitoire. Chez des patients
présentant un deuxième épisode, la même équipe
de Schulman retrouve un taux de récidive à 4 ans de l'ordre
de 20 % dans le cas d'un traitement limité à 6 mois [18]
; en revanche, quand l'anticoagulation est maintenue définitivement,
le taux de récidive est de 3 %, gain obtenu au prix d'un nombre
supérieur d'accidents hémorragiques (pour 100 patients traités
au long cours, 0,4 récidive évitée par mois et 0,2
accident hémorragique sur le même laps de temps).
Le travail récent de Kearon et al. met en lumière
la notion de thrombose veineuse idiopathique [19] : cette étude
randomisée en double aveugle inclut des patients souffrant d'un
premier épisode de thrombose veineuse profonde, en l'absence de
facteur favorisant acquis et de déficit de coagulation précédemment
authentifié. Après une période classique de 3 mois
d'anticoagulation par antivitamines K, les patients recevaient soit un
placebo, soit une prolongation des antivitamines K ; un suivi centralisé
de l'anticoagulation garantissait le double aveugle. Le pourcentage de
récidive en patient par année dans le bras placebo était
de 27,4, contre 1,3 dans le bras antivitamines K (p < 0,001). Ce travail
souligne parfaitement l'importance de la prise en compte du contexte sous-jacent
face au choix de la durée du traitement.
Que faire chez la femme enceinte ?
L'utilisation des héparines durant la grossesse
ne pose pas de problème particulier pour le ftus. De même,
les HBPM ne franchissent pas la barrière placentaire. Le travail
récent de Sanson et al. a analysé le suivi de plus
de 400 femmes enceintes ayant reçu une HBPM et fait état
d'une bonne sécurité d'emploi, en particulier d'une faible
incidence d'ostéoporose induite [20]. Néanmoins, aucune
HBPM n'a reçu à ce jour l'autorisation de mise sur le marché
chez la femme enceinte. Les antivitamines K sont quant à elles
contre-indiquées, s'avérant potentiellement délétères
entre la sixième et la douzième semaine : un taux de complications
sous la forme d'embryopathies a pu être rapporté à
l'usage de la warfarine. En cas de survenue d'une thrombose veineuse profonde
au cours de la grossesse, le traitement antithrombotique peut être
maintenu 3 mois après l'accouchement. Ceci sera réalisé
au moyen de la coumadine qui ne passe pas dans le lait maternel.
La contention veineuse fait partie intégrante
de la prise en charge immédiate
En augmentant le retour veineux par les veines non thrombosées,
elle permet de diminuer les phénomènes algiques et favorise
une mobilisation rapide. Le moment du premier lever ne fait pas l'objet
d'un consensus. Partsch suggère en effet une innocuité du
lever précoce chez les patients présentant une thrombose
veineuse proximale, sous couvert de l'association héparine et contention
veineuse [21]. Cette attitude permet de réduire au mieux une éventuelle
immobilisation, facteur de risque incontestable. En pratique, lorsque
l'dème est important, la pose de bandes amovibles, correspondant
à une force de contention de classe III (20 à 36 mmHg) est
un préalable au port de bas-cuisse ou bas-jarret, portés
une fois l'dème initial réduit et stabilisé.
La contention veineuse est également un élément indispensable
dans la prise en charge à plus long terme, car elle permet de minimiser
l'incidence du syndrome post-thrombotique. Allant du simple dème
aux douleurs invalidantes et aux ulcérations, celui-ci survient
chez approximativement 60 % des patients dans les 2 ans suivant un épisode
de thrombose veineuse profonde. Ce taux peut être, en revanche,
réduit de 50 % environ par l'utilisation prolongée de bas
de contention [22].
La localisation du thrombus n'influence pas la conduite
thérapeutique
Le risque de récidive thromboembolique en cas
de localisation distale du caillot, toutefois moindre qu'en cas de localisation
proximale, est bien apprécié depuis 1985 avec le travail
de Lagerstedt et al. Ces auteurs mettent en évidence une
fréquence élevée de récidive à 1 an
chez les patients recevant uniquement un court traitement initial par
héparine pour une thrombose des veines du mollet ; dans le groupe
de patients traités 3 mois par antivitamines K, à l'opposé,
les résultats à 1 an sont excellents [23]. Il est, par ailleurs,
établi que les patients souffrant d'une thrombose veineuse distale
symptomatique peuvent présenter une embolie pulmonaire associée,
parfois asymptomatique. Dans l'état actuel des connaissances, la
présence d'un thrombus flottant ne justifie pas de prise en charge
différente. Leur fréquence est relevée de façon
très variable dans la littérature : elle oscille en effet
entre 6 et 59 % des séries de thromboses veineuses profondes. Pour
Monreal et al., le caractère « flottant » d'un
thrombus serait un facteur prédictif de la survenue d'une embolie
pulmonaire sous anticoagulant [24]. Ceci n'est pas confirmé par
Pacouret et al., qui comparent l'évolution sous traitement
de 61 patients présentant un caillot flottant proximal à
celle de 27 patients présentant un caillot occlusif [25]. L'étude
récente du groupe PREPIC met en évidence un moindre risque
à court terme de survenue d'embolie après pose de filtre
chez des patients atteints de thrombose veineuse proximale [26] ; ceci
ne s'accompagne toutefois pas d'une diminution de la mortalité
globale. La complication principale des filtres caves tient dans leur
obstruction par thrombose. Ainsi, cette même étude retrouve
une fréquence élevée de récidive de thrombose
veineuse profonde à 2 ans dans le groupe des patients porteurs
d'un filtre cave. De rares indications du filtre cave demeurent, en cas
de contre-indication absolue des anticoagulants ou d'inefficacité
de ceux-ci. L'embolectomie chirurgicale, préconisée par
certains dans la prise en charge des patients présentant une contre-indication
aux anticoagulants, voit son indication actuellement limitée aux
thromboses ischémiantes (phlegmasia caerulea dolens). Quant
au traitement thrombolytique, il a été montré qu'il
ne prévenait pas la récidive de la thrombose veineuse et
pouvait être à l'origine de migrations emboliques.
Organiser la surveillance
pour minimiser les effets secondaires : un objectif prioritaire
Thrombopénies à l'héparine
: un accident rare mais grave
On distingue deux types de thrombopénies induites
par l'héparine qui s'opposent point par point (tableau
II). La thrombopénie induite par l'héparine de type
II est un effet adverse grave avec des complications thrombotiques parfois
mortelles, dont la fréquence est estimée à 3 % en
cas de traitement par héparine non fractionnée et à
moins de 0,1 % sous HBPM. Ce type de thrombopénie est d'origine
immunologique et la cible antigénique est constituée par
le complexe héparine-facteur 4 plaquettaire. L'expression clinique
est dominée par les thromboses, observées chez un malade
sur deux. L'événement le plus typique est la survenue d'une
thrombose artérielle responsable d'une ischémie aiguë
de membre ou d'un accident vasculaire cérébral. L'événement
clinique le plus fréquent est une thrombose veineuse profonde proximale
et/ou une embolie pulmonaire. Si la survenue dans un territoire inhabituel
ou l'association à une thrombose artérielle est fortement
évocatrice, le diagnostic différentiel avec une extension
ou une complication de la thrombose initiale peut s'avérer difficile
[27].
Le diagnostic est évoqué chez un patient recevant une héparine
devant une thrombopénie, la survenue d'une thrombose (artérielle
ou veineuse) ou l'aggravation d'une thrombose pré-existante. Cette
chute des plaquettes s'observe entre le 5e et le 8e
jour suivant le début du traitement, avec un nadir aux environs
de 50 000/mm3. Cependant des accidents thrombotiques peuvent
survenir avec un nombre de plaquettes supérieur à 150 000/mm3.
Un nombre inférieur à 20 000/mm3 est souvent
le témoin d'une coagulation intravasculaire disséminée
surajoutée.
Le diagnostic sera confirmé par l'élimination des autres
diagnostics, la normalisation de la numération plaquettaire dans
les 10 jours suivant l'arrêt de l'héparine et la mise en
évidence au laboratoire d'immunoglobulines héparine-dépendantes,
le plus souvent de type IgG. Deux types de tests sont disponibles pour
poser le diagnostic : les tests fonctionnels, du ressort de laboratoires
spécialisés, et un test immunologique ELISA, facilement
disponible. Les tests fonctionnels (test de relargage de 14C-sérotonine
plutôt que le test d'agrégation plaquettaire) ont une sensibilité
de plus de 90 %, à condition d'utiliser des plaquettes lavées
de donneurs sains bien sélectionnés comme témoin.
Un test immunologique (ELISA) a été développé
en utilisant la cible antigénique facteur 4 plaquettaire-héparine,
mais ses performances diagnostiques doivent être précisées.
Des résultats discordants entre les tests fonctionnel et immunologique
existent dans 10 à 20 % des cas. Apportant des informations complémentaires,
les deux tests doivent être réalisés lorsque cela
est possible.
Devant toute suspicion, l'arrêt de l'héparine (non fractionnée
ou de bas poids moléculaire) et la discussion d'un autre traitement
s'imposent, sans attendre les résultats des tests biologiques.
L'utilisation des antivitamines K est à proscrire, des cas de gangrène
veineuse requérant une amputation ayant été constatés
et rapportés à un déséquilibre de la balance
procoagulation/anticoagulation sous antivitamine K [28]. Le début
d'un éventuel traitement par antivitamine K devrait au moins attendre
3 à 5 jours ainsi que la correction du chiffre des plaquettes ;
en attendant, le traitement de choix est représenté par
la lépirudine (Refludan®) qui n'a pas de réactivité
immunologique croisée.
Accidents hémorragiques
et surdosages
La survenue d'un accident hémorragique sous héparine
impose l'arrêt du traitement anticoagulant. Parmi les facteurs de
risque hémorragique, il faut retenir : la dose d'héparine
et le niveau d'anticoagulation du patient (TCA > 80 sec), la méthode
d'administration (voie intraveineuse discontinue), le terrain (âge,
insuffisance rénale, chirurgie et traumatisme) et les traitements
associés (aspirine, anti-inflammatoires non stéroïdiens
et thrombolytiques essentiellement). Le risque hémorragique au
décours du traitement d'une maladie veineuse thromboembolique paraît
supérieur pour les héparines non fractionnées par
rapport aux héparines de bas poids moléculaires (3,1 % contre
1,5 %) [12].
L'antidote des héparines (non fractionnées ou de bas poids
moléculaire) est le sulfate de protamine : 1 mg neutralise
100 UI d'héparine. La dose à administrer doit tenir compte
de la voie d'administration de l'héparine, du délai depuis
la dernière injection et de la demi-vie estimée de l'héparine
(1 heure par voie intraveineuse, 2 à 4 heures par voie sous-cutanée).
Ce traitement exposant à des effets secondaires (bradycardie, hypotension,
hémorragie par surdosage), ses indications doivent en être
bien pesées.
Un surdosage sous antivitamines K peut être lié à
une posologie excessive, mais aussi à une sensibilité accrue
au traitement à l'occasion d'une situation intercurrente : diarrhée,
fièvre, interférence médicamenteuse, modification
diététique, éthylisme. L'objectif est alors de ramener
le plus rapidement possible l'INR dans la zone thérapeutique sans
entraîner de résistance prolongée aux antivitamines
K. Le traitement dépend de la valeur de l'INR et de l'évaluation
du risque de saignement (tableau
III).
En cas de saignement mineur, l'arrêt du traitement associé
à 2 mg de vitamine K per os peut être proposé.
Sinon, un traitement par vitamine K sous-cutanée ou intraveineuse
lente (perfusion de 30 min) à la dose de 10 mg doit être
prescrit associé, en cas de saignement majeur, à une perfusion
de complexe prothrombique (PPSB) ou à une transfusion de plasma
frais congelé. Le PPSB expose au risque de thrombose ou de coaguation
intravasculaire disséminée en raison de la présence
de facteurs activés, en particulier le facteur VII. Le plasma frais
congelé expose au risque de transmission virale et la correction
d'une hypocoagulabilité en nécessite d'importantes quantités
(tableau IV).
Surveillance du traitement : vers l'éducation
du patient et de son entourage
En ce qui concerne l'héparine non fractionnée
(HNF), la surveillance se fait de façon indirecte par la surveillance
de son activité, en pratique par le temps de céphaline activée
(TCA). Celui-ci doit se situer entre 1,5 et 2,5 fois le temps du plasma
témoin. Cette marge thérapeutique a été définie
à partir d'études chez l'animal. Les études cliniques
ont confirmé que le fait d'avoir un TCA inférieur à
1,5 fois le témoin était associé à une probabilité
plus forte de récidive. Ce temps correspond à une activité
anti-Xa entre 0,3 et 0,7 UI/ml et à un taux d'héparine évalué
par titration à la protamine entre 0,2 et 0,4 UI/ml. Ces deux derniers
dosages sont utiles chez les patients ayant un TCA spontanément
allongé, ou dont le TCA reste inférieur à 1,5 fois
le témoin malgré une dose d'héparine de 40 000 UI/24
h. Pour le traitement par HBPM, Leizerovicz a montré que la surveillance
de l'activité anti-Xa n'avait pas d'incidence sur l'efficacité
du traitement [12]. En dehors des cas particuliers (sujets âgés,
insuffisance rénale), seule la surveillance de la numération
plaquettaire s'avère utile.
Le traitement par antivitamines K est surveillé par l'INR (international
normalized ratio). Hull a montré dès 1982 qu'un objectif
d'INR entre 2 et 3 apportait le même gain en termes de prévention
des récidives, en provoquant quatre fois moins d'accident des anticoagulants
qu'un traitement mené avec un objectif d'INR entre 3 et 4,5 [29].
Le bon contrôle de l'anticoagulation est un objectif prioritaire
qui fera appel à l'éducation du patient et de son entourage.
Cette prise en charge ne peut se limiter à une simple information
avec remise de documents écrits, mais passe par un véritable
dialogue. La démarche est l'occasion de clarifier les interrogations
du patient sur son affection et sur le traitement, sa durée et
ses effets secondaires possibles. Certains centres ont ainsi développé
des programmes faisant appel aux différents intervenants, infirmiers,
médecins et pharmaciens. Plusieurs séances de prise en charge
sont souvent nécessaires dans le cas d'un patient volontiers âgé
et fatigué. Le relais entre les structures spécialisées
et le médecin de famille est crucial et le patient doit savoir
quand et à qui faire appel en cas d'événement intercurrent
ou de modification de son taux d'INR. Les stratégies de prévention
des récidives et du syndrome post-phlébitique seront également
abordées.
CONCLUSION La
phase initiale du traitement d'une thrombose veineuse profonde est maintenant
considérablement simplifiée avec l'avènement des héparines
de bas poids moléculaire et le relais précoce par les antivitamines
K. Si une prise en charge ambulatoire peut légitimement se concevoir,
elle doit intégrer une véritable éducation du patient,
centrée tout d'abord sur la surveillance du traitement puis, à
plus long terme, sur la prévention des récidives et du syndrome
post-phlébitique.REFERENCES
1. Serradimigni A. Thromboses veineuses profondes. Encycl Med
Chir 1987 : 11325-404.
2. Barrit DW, Jordan SC. Anticoagulant drugs in the treatment
of pulmonary embolism : a controlled trial. Lancet 1960 ; i : 1309-12.
3. Weitz J, Hirsh J. New anticoagulant strategies. J Lab Clin
Med 1993 ; 122 : 364-73.
4. Hirsh J. Heparin. N Engl J Med 1991 ; 324 : 1565-74.
5. Cruickshank M, Levine M, Hirsh J, Roberts R, Siquenza M. A
standard heparin normogram for the management of heparin therapy. Arch
Intern Med 1991 ; 151 : 333-7.
6. Gallus A. Overview of the management of thrombotic disorders.
Semin Thromb Haemost 1989 ; 15 : 99-110.
7. Hull R, Raskob G, Pineo GF, et al. Subcutaneous low-molecular-weight-heparin
compared with continuous intravenous heparin in the treatment of proximal-vein-thrombosis.
N Engl J Med 1992 ; 326 : 975-82.
8. Pini M, Pattachini C, Quintavalla R, et al. Subcutaneous
vs intravenous heparin in the treatment of deep venous thrombosis
: a randomized clinical trial. Thromb Haemost 1990 ; 64 : 222-6.
9. Hommes DW, Bura A, Mazzolai L, Büller H, ten Cate J.
Subcutaneous heparin compared with continuous intravenous heparin administration
in the initial treatment of deep venous thrombosis : a meta analysis.
Ann Intern Med 1992 ; 116 : 279-84.
10. Weitz J. Low-molecular-weight-heparins. N Engl J Med
1997 ; 337 : 688-98.
11. Warkentin T, Levine M, Hirsh J, et al. Heparin-induced
thrombocytopenia in patients treated with low-molecular-weight heparin
or unfractionated heparin. N Engl J Med 1995 ; 332 : 1330-5.
12. Leizerovicz A. Comparison of the efficacy and safety of low
molecular weight heparins and unfractionated heparin in the initial treatment
of deep venous thrombosis. An updated metaanalysis. Drugs 1996
; 52 : 30-7.
13. Charbonnier B, Fiessinger J, Banga J, et al. Comparison
of a once daily with a twice daily subcutaneous low molecular weight heparin
regimen in the treament of deep vein thrombosis. Thromb Haemost
1998 ; 79 : 897-901.
14. Hull R, Raskob G, Rosenbloom D, et al. Heparin for
5 days as compared with 10 days in the initial treatment of proximal venous
thrombosis. N Engl J Med 1990 ; 322 : 1260-4.
15. Leroyer C, Bressollette L, Oger E, et al. Early versus
delayed introduction of oral vitamin K antagonists in combination with
low molecular weight heparin in the treatment of deep vein thrombosis.
Haemostasis 1998 ; 28 : 70-7.
16. Hull R, Delmore T, Genton E, et al. Warfarin sodium
versus low-dose of heparin in the long-term treatment of venous
thrombo-embolism. N Engl J Med 1979 ; 301 : 855-8.
17. Schulman S, Rhedin AS, Lindmarker P, Carlsson A, Lators G,
Nicol P. A comparison of six weeks with six months of oral anticoagulation
after a first episode of venous thromboembolism. N Engl J Med 1995
; 332 : 1661-5.
18. Schulman S, Grandqvist S, Holmström M, et al.
The duration of oral anticoagulant therapy after a second episode of venous
thromboembolism. N Engl J Med 1997 ; 336 : 393-8.
19. Kearon C, Gent M, Hirsh J, et al. A comparison of
three months of anticoagulation with extended anticoagulation for a first
episode of idiopathic venous thromboembolism. N Engl J Med 1999
; 340 : 901-7.
20. Sanson B, Lensing A, Prins M, et al. Safety of low
molecular weight heparin in pregnancy : a systematic review. Thromb
Haemost 1999 ; 81 : 668-72.
21. Partsch H, Oburger K, Mostbeck A, König B, Köhn
H. Frequency of pulmonary embolism in ambulant patients with pelvic vein
thrombosis : a prospective study. J Vasc Surg 1992 ; 16 : 715-22.
22. Brandjes D, Büller H, Heijboer H, et al. Randomised
trial of effect of compression stockings in patients with symptomatic
proximal-vein-thrombosis. Lancet 1997 ; 349 : 759-62.
23. Lagerstedt C, Ollson C, Fagher B, Oqvist B, Albrechtsson
U. Need for long-term anticoagulant treatment in symptomatic calf-vein
thrombosis. Lancet 1985 ; ii : 515-8.
24. Monreal M, Ruiz J, Salvador R, Morera J, Arias A. Recurrent
pulmonary embolism : a prospective study. Chest 1989 ; 95 : 976-9.
25. Pacouret G, Alison D, Pottier J, Bertrand P, Charbonnier
B. Free-floating thrombus and embolic risk in patients with angiographically
confirmed proximal deep venous thrombosis. Arch Intern Med 1997
; 157 : 305-8.
26. Decousus H, Leizorovicz A, Parent F, et al. A clinical
trial of vena caval filters in the prevention of pulmonary embolism in
patients with proximal deep-vein thrombosis. N Engl J Med 1998
; 338 : 409-15.
27. Warkentin T, Kelton J. Heparin-induced thrombocytopenia.
Prog Hemost Thromb 1991 ; 10 : 1-34.
28. Warkentin T, Elavathil L, Hayward C, et al. The pathogenesis
of venous limb gangrene associated with heparin-induced thrombocytopenia.
Ann Intern Med 1997 ; 127 : 804-12.
29. Hull R, Delmore T, Carter C, et al. Adjusted subcutaneaous
heparin vs warfarin sodium in the long-term treatment of venous
thromboembolism. N Engl J Med 1982 ; 306 : 189-94
|