ARTICLE
Pour la plupart des traitements médicamenteux,
l'observance des patients est médiocre : en effet, un patient sur
deux, en moyenne, suit mal son traitement [1]. Les raisons en sont multiples
et peuvent varier au cours du temps. L'éducation dispensée
au patient permet d'améliorer l'adhésion au traitement.
Un groupe d'experts de l'OMS a récemment proposé le terme
« éducation thérapeutique du patient » et l'a
défini comme un processus continu, intégré aux soins,
centré sur le patient, prenant en compte ses caractéristiques
psychosociales, culturelles et celles de sa maladie [2]. Ce rapport insiste
sur le fait que l'éducation thérapeutique doit être
organisée de manière formelle dans les différents
secteurs de soins (ambulatoire et institutionnel) et que cette éducation,
qui englobe l'information, la formation et le soutien psychosocial, s'adresse
aux patients et à leur famille.
En matière d'anticoagulation, l'éducation du patient, hormis
celle dispensée dans quelques centres très spécialisés,
reste fragmentaire et repose essentiellement sur une approche intuitive
et bénévole. Les hospitalisations de plus en plus courtes,
liées en particulier à l'utilisation des héparines
de bas poids moléculaire en ambulatoire [3], ainsi que le développement
des tests de proximité permettant un autocontrôle [4] obligent
à améliorer l'enseignement prodigué. Nous aimerions
dans cet article envisager les raisons de promouvoir un tel enseignement,
son contenu, les personnes les plus à même de le dispenser
ainsi que les obstacles à sa mise en place et, finalement, émettre
quelques recommandations.
Pourquoi un enseignement
au patient ?
La raison principale est qu'un patient bien informé
a plus de chance d'être dans la zone d'anticoagulation efficace
prédéterminée et, de ce fait, est moins à
risque de complications hémorragiques et/ou thrombotiques. Une
étude récente [5] a par exemple comparé les complications
observées chez des patients suivis avec les soins habituels ou
dans le cadre d'une clinique d'anticoagulation, où l'éducation
du patient a un rôle central. Par rapport aux soins habituels, les
complications thrombotiques ont diminué de 72 % (p < 0,05) et
les complications hémorragiques majeures de 59 % (p < 0,05)
dans le groupe suivi dans une clinique d'anticoagulation. Cette approche
a permis de calculer une économie théorique d'environ 1
600 US dollars/année/patient. Cependant, il ne faut pas seulement
tenir compte de la diminution des complications et du coût. En effet,
la satisfaction du patient est un autre élément essentiel
[1, 2, 4]. Un patient bien informé adhérera mieux à
son traitement. Le médecin ne réalise souvent pas que ce
qu'il croit être de non-observance est en fait une non-adhésion
au traitement, et ceci par manque d'une information adéquate. Il
a par exemple été montré que les patients dits «
non compliants » se retrouvaient principalement parmi ceux qui ne
savaient pas pourquoi un traitement anticoagulant oral leur avait été
prescrit [6].
Que comprend un programme
éducatif ?
Un programme d'enseignement structuré comprend
une définition des objectifs, une description du contenu, des moyens
d'enseignement adaptés, une évaluation et une documentation
de tout le processus d'éducation régulièrement mises
à jour.
Définition des objectifs
L'analyse de la littérature montre que les objectifs
sont rarement définis [7]. S'ils le sont, c'est en général
par le médecin et/ou d'autres professionnels de la santé,
ce qui est bien mais insuffisant. Pour que les objectifs soient réalistes,
il faut qu'ils soient partagés par les soignants et les patients.
Ces objectifs, centrés sur le patient, peuvent être développés
en collaboration avec les associations de personnes sous anticoagulants,
comme il en existe dans certains pays.
Description du contenu
Les principaux chapitres relatifs à l'éducation
thérapeutique du patient anticoagulé sont mentionnés
dans le tableau I. Avec
de nombreuses variantes possibles, on retrouve en général
assez facilement ces différentes rubriques dans des documents internes
ou dans le carnet d'anticoagulation. Ce carnet devrait faire l'objet d'un
soin particulier, car c'est un instrument de pédagogie extraordinaire
s'il est utilisé à bon escient. Il nous semble en effet
particulièrement important que les soignants prennent le temps
de l'analyser avec les patients et que, à l'occasion de contrôles
inadéquats, ils en reprennent les éléments essentiels
et en discutent avec les patients et/ou leurs familles.
Moyens d'enseignement adaptés
Pour informer le patient, différents moyens existent.
Les plus habituels sont la communication orale (enseignement seul et/ou
en groupe) et la remise de documents écrits (en général
le carnet d'anticoagulation). Il existe également des cassettes
audio ou vidéo [8]. Plus récemment, l'enseignement à
l'aide de programmes informatiques ou via Internet s'est développé.
Tous ces moyens, s'ils ont été élaborés par
des gens compétents et formés, sont valables et complémentaires.
Pour les patients désirant faire leur propre contrôle, des
ateliers pratiques sont organisés.
En ce qui concerne le matériel écrit, il est particulièrement
important qu'il soit fait de manière compréhensible par
le plus grand nombre. On considère, par exemple, qu'un million
d'adultes au Royaume-Uni ont un âge de lecture inférieur
à 9 ans et qu'ils sont incapables de comprendre le code de la route
[9]. Il a également été montré que les instructions
écrites données aux patients après un passage dans
un service d'urgences étaient peu compréhensibles pour près
de la moitié d'entre eux [10]. En ce qui concerne Internet, une
étude récente a montré que le matériel d'éducation
disponible sur le Web était d'une lecture trop difficile pour la
majorité des patients [11].
Évaluation
Un programme structuré d'enseignement doit comporter
une évaluation, à la fois des enseignants, de l'enseignement
prodigué et des enseignés [2, 12]. Pour les patients, le
contrôle de l'INR est un moyen important d'évaluation [4-6,
13, 14]. Cependant, un INR bien ciblé ne signifie pas pour autant
que le patient adoptera une conduite adéquate dans une situation
donnée (prise d'aspirine, information à son dentiste, etc.).
Il faudra donc évaluer non seulement les connaissances, mais aussi
le savoir-faire et le comportement. Une évaluation périodique
est nécessaire et elle le sera particulièrement pour les
patients contrôlant leur INR à domicile et ajustant eux-mêmes
leur traitement [15].
Il nous semble que ce passage de Konrad Lorenz illustre parfaitement l'importance
de l'évaluation périodique : « Quand je dis quelque
chose, cela ne signifie pas que le patient a vraiment écouté.
S'il a écouté, cela ne signifie pas qu'il a compris. S'il
a compris, cela ne signifie pas qu'il est d'accord. S'il est d'accord,
cela ne signifie pas qu'il fera ce que je dis. S'il fait ce que je dis,
cela ne signifie pas qu'il continuera à le faire. »
Documentation du processus d'éducation écrite
et mise à jour
La partie la moins bien élaborée dans
les programmes éducationnels est sa documentation. En effet, la
revue de la littérature montre que la documentation n'est pratiquement
jamais mentionnée [7]. Ceci est vrai également lors de l'éducation
aux patients souffrant de maladies chroniques, comme par exemple en cas
de diabète [16]. Il est essentiel que les processus d'enseignement
soient écrits et régulièrement mis à jour.
Cette phase d'écriture permet d'élaborer une stratégie
éducationnelle et de corriger les erreurs ; elle est indispensable
pour les processus de certifications, d'accréditations et lors
d'audits. Il faut également signaler que le patient a reçu
un enseignement et certains préconisent que le patient devrait,
par une signature, confirmer qu'il a suivi un programme d'éducation
et qu'il est prêt à en suivre les recommandations [17].
Qui doit effectuer l'enseignement
?
Différentes études ont comparé
l'enseignement donné par des médecins, des infirmières
ou des pharmaciens [18, 19]. Les résultats ne sont pas très
différents. En accord avec les recommandations de la Société
anglaise d'hématologie [20], il nous semble important qu'un médecin
coordonne l'enseignement, ce qui ne veut pas dire qu'il doit lui-même
enseigner de manière régulière. L'approche interdisciplinaire
est essentielle et elle est réalisée probablement le plus
efficacement dans les cliniques d'anticoagulation. Une structure de ce
type regroupe des médecins, des infirmières ainsi que des
spécialistes de la diététique, de la pharmacologie,
de laboratoire et du comportement (psychologie et pédagogie). Dans
ce type de structure, un enseignement peut être élaboré,
documenté et évalué. Comme l'indique le tableau
II, les études comparant les performances d'une prise en
charge habituelle avec celle des centres spécialisés montrent
en général la supériorité de ces derniers
[5, 21-23]. Cependant ces structures ne sont pas une panacée [9,
24] et il importe de vérifier régulièrement leur
bon fonctionnement.
Quelle que soit la structure, il est capital que les enseignants aient
reçu eux-mêmes une formation, la bonne volonté ne
suffisant pas [2]. Une personne formée évitera les pièges
d'une transmission verticale des connaissances. En effet, pour qu'un enseignement
soit efficace, il doit être interactif. Un enseignant bien formé
dispensera une information essentielle, progressive et capable d'être
assimilée. L'éducation sera présentée de manière
positive et évitera d'induire une anxiété inutile
et une crainte déplacée des activités quotidiennes.
L'information sera spécifique pour promouvoir l'acceptation, la
responsabilité et des changements de comportement au besoin. Un
point capital est d'expliquer au patient son droit à l'erreur et
il est par exemple illusoire de penser qu'un patient anticoagulé
au long cours n'oubliera pas une fois la prise quotidienne de son médicament.
Obstacles à la mise
sur pied d'une éducation au patient
Quelques-uns des principaux obstacles à surmonter
pour établir des programmes éducationnels sont récapitulés
dans le tableau III.
Manque de temps
La plupart des professionnels de la santé souffrent
actuellement d'un manque de temps à consacrer aux patients. Il
y a, en plus de l'activité clinique, les charges administratives,
d'enseignement et de recherche. Il devient dans ces circonstances illusoire
de demander aux professionnels de la santé déjà débordés
de consacrer le reste de leur énergie à l'éducation
des patients.
Manque d'argent
Certains professionnels de la santé sont désireux
d'établir des programmes d'éducation mais, à l'heure
des restrictions budgétaires, il peut paraître difficile
de demander aux autorités sanitaires des ressources financières
pour dégager des postes destinés à l'enseignement
aux patients.
Manque de soutien et de reconnaissance (hospitaliers,
pouvoirs publics)
Indépendamment d'une aide financière,
il y a souvent un manque de soutien de la part des différentes
autorités qui n'encouragent pas la mise en place de programmes
d'éducation des patients. Au niveau académique, le temps
dévolu à l'éducation n'est que très peu reconnu
et est de fait dévalorisé par rapport aux écrits
scientifiques. En ce qui concerne les pouvoirs publics, le temps dispensé
aux patients afin de leur apprendre à gérer leur affection
et leur traitement n'est pas considéré comme un acte de
soin dans de nombreux pays et n'est donc pas rénuméré.
Manque d'enseignants qualifiés
Pour que l'éducation au patient soit appropriée
et que l'effort soit soutenu dans le temps, il faut que cette éducation
soit confiée à des soignants formés à cette
tâche [2, 25]. Or il y a un manque cruel de gens qualifiés.
Heureusement, certaines structures commencent à se mettre en place
et l'université de Genève (en collaboration avec l'OMS et
les universités de Paris et Bruxelles) a, par exemple, récemment
créé un « diplôme de formation continue en éducation
thérapeutique du patient ». Ce programme post-gradué
est composé de neuf modules de 5 jours répartis sur 2 ans,
suivis par une 3e année de recherche-action encadrée
sur le terrain.
Formation et culture médicales
Jusqu'à il y a peu, la formation des médecins
acquise pendant leurs études ou à l'hôpital était
destinée essentiellement à gérer des situations aiguës
et peu les affections chroniques, qui représentent pourtant la
majorité des consultations de la médecine adulte [26]. Dans
ce contexte, la notion d'éducation aux patients était pratiquement
absente, ce qui explique en partie pourquoi les médecins sont peu
sensibilisés à cet aspect de la médecine. Ceci commence
à changer et des divisions d'enseignement des maladies chroniques
ont vu le jour dans certaines structures universitaires.
Comme toute technique de soin, la communication thérapeutique demande
un apprentissage. Pour accéder à cette efficacité
thérapeutique, les soignants doivent avoir acquis des compétences
particulières d'ordre psychologique et pédagogique. Un médecin
formé à cette approche sera plus à même de
comprendre que, selon les affections et les patients, son rôle sera
en partie modifié. Il n'agira plus en tant que médecin détenteur
du savoir, mais en tant que partenaire d'une personne avec laquelle il
partagera ses connaissances, ses limites et la gestion des erreurs [26].
Recommandations pour un programme d'éducation
thérapeutique du patient anticoagulé
Dans le tableau
IV figurent certaines recommandations pour celles et ceux qui
voudraient mettre sur pied un programme d'éducation pour les patients
anticoagulés. Nous avons déjà développé
dans les paragraphes précédents la plupart de ces points.
En ce qui concerne le point 4 (utiliser les compétences existantes),
il y a déjà souvent localement des programmes d'éducation
pour certaines affections (diabète, asthme, etc.). L'approche du
patient anticoagulé n'est pas la même mais l'expérience
des autres soignants déjà impliqués dans l'éducation
thérapeutique du patient est précieuse. Ce qu'on ne peut
trouver à l'échelon local existe à un autre échelon
(régional, national ou international) et, plutôt que de «
réinventer la roue », il faudra contacter ces structures.
De plus, la mise en commun des problèmes permettra d'envisager
des échanges, d'établir des niveaux et des centres de compétences
et, si nécessaire, de se regrouper dans le but de faire pression
pour organiser des structures d'enseignement adéquates.
CONCLUSION Le
concept même de thérapeutique doit être revu puisqu'il
ne se limite plus à la prescription et au suivi du traitement mais
inclut désormais la formation du patient à la gestion du traitement.
Il est donc de plus en plus important que les médecins, associés
à d'autres professionnels de la santé, s'impliquent dans l'éducation
des patients anticoagulés. Cet enseignement devrait être reconnu
car ses bénéfices sont établis en termes de santé
publique. Les structures spécialisées doivent se multiplier,
particulièrement à un moment où un certain nombre de
patients commencent à faire leur propre contrôle et ajustent
eux-mêmes leur traitement.REFERENCES
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