ARTICLE
Les enquêtes
épidémiologiques et notamment celle de Framingham [1] ont
confirmé et chiffré le risque embolique conféré
par la fibrillation auriculaire non valvulaire : c'est un facteur de risque
embolique indépendant multipliant le risque par 4 à 5. Cependant,
les autres facteurs favorisants d'embolies périphériques
dans la fibrillation auriculaire et leurs marqueurs ne sont ni tous complètement
reconnus ni tous validés.
Fibrillation auriculaire et thrombogenèse
Parmi les trois composantes identifiées dès
Virchow dans la thrombogenèse (lésion pariétale,
hypercoagulabilité sanguine et stase), le mécanisme le plus
souvent invoqué dans la genèse du thrombus fait appel à
la stase sanguine intra-auriculaire engendrée par la fibrillation
auriculaire.
Ce schéma physiopathologique est en accord avec les études
cliniques, montrant qu'un patient en fibrillation auriculaire a un risque
thromboembolique majoré s'il existe chez lui une stase intra-auriculaire
satellite de la dilatation auriculaire, souvent secondaire à la
fibrillation auriculaire, des anomalies hémorhéologiques
(en particulier celles reconnues par le contraste spontané), des
lésions pariétales (valvulopathie, altération de
la fonction cardiaque) et une activation de la coagulation (thrombus intra-auriculaire)
[2, 3]. Cependant, ces anomalies doivent être associées pour
expliquer l'excès de risque thromboembolique observé chez
les sujets en fibrillation auriculaire. Ainsi, la présence d'un
thrombus intra-auriculaire chez un patient en fibrillation auriculaire
triple le risque d'infarctus cérébral à 1 an comme
montré dans une récente étude prospective, satellite
de l'essai SPAF III [4]. Mais les thrombus intra-auriculaires qui, à
la fois, traduisent une activation de la coagulation, modifient la circulation
locale et exposent une surface thrombogène, ne sont retrouvés
que chez 12 à 26 % des patients en fibrillation auriculaire [5],
suggérant la présence d'autres facteurs de risque ou mécanismes
associés à l'origine du trouble de la circulation sanguine.
L'implication de la réactivité thrombotique du sang a aussi
été évoquée : plusieurs auteurs ont observé
des résultats concordants chez des patients en fibrillation auriculaire
chronique à type d'anomalies rhéologiques et d'activation
de la coagulation (augmentation du turn-over de fibrine) contribuant
à un état d'hypercoagulabilité ou prothrombotique
et probablement au risque thromboembolique [6-9]. Cet état d'hypercoagulabilité
par rapport aux sujets en rythme sinusal peut être objectivé
notamment par une augmentation des marqueurs d'activation de la coagulation
et/ou d'activation de la réponse thrombolytique comme l'augmentation
des D-dimères.
Fibrillation auriculaire
et hypercoagulabilité
Les D-dimères sont la traduction d'une formation
de fibrine et de sa dégradation sans préjuger de la localisation
de ce processus. S'il s'agit d'un processus intravasculaire, ils sont
donc la traduction d'une thrombogenèse. Cette thrombogenèse
intravasculaire peut elle-même correspondre à un thrombus
actif visualisable mais aussi à un processus d'activation de la
coagulation et de dégradation de la fibrine n'aboutissant pas à
des structures visualisables mais traduisant un état préthrombotique.
Les méthodes de mesure de haute sensibilité type ELISA sont
simples, reproductibles, spécifiques, faisant de la mesure du taux
de D-dimères un outil fiable disponible dans la pratique médicale
quotidienne [10].
D-dimères dans la fibrillation auriculaire
Kumagai fut le premier à mettre en évidence
des anomalies de la coagulation chez des patients en fibrillation auriculaire
en objectivant des taux élevés de D-dimères chez
73 patients en fibrillation auriculaire chronique par rapport à
ceux en rythme sinusal, indépendamment de toute cardiopathie sous-jacente
[11]. Ces résultats ont été confirmés par
Lip dans une étude contrôlée où les patients
en fibrillation auriculaire sans traitement anticoagulant avaient en moyenne
des taux de D-dimères et de fibrinogène significativement
plus élevés que ceux en rythme sinusal, indépendamment
de l'étiologie de la fibrillation auriculaire, de la taille de
l'oreillette gauche, de la fraction d'éjection et de la cardiopathie.
Une corrélation a par ailleurs été établie
entre les taux de D-dimères et ceux de facteur von Willebrand,
qui est un marqueur de dysfonction et/ou de stimulation endothéliale
[6].
Trois autres études ont abouti au même résultat (tableau
I) : elles ont inclus des patients en fibrillation auriculaire
chronique sans traitement anticoagulant, appariés à des
sujets en rythme sinusal. Il apparaît que les taux de D-dimères
des sujets en fibrillation auriculaire sont en moyenne significativement
plus élevés que ceux des patients en rythme sinusal, avec
une faible zone de recouvrement des valeurs observées [6-8].
Ces résultats sont en faveur de l'existence de liens de cause à
effet entre fibrillation auriculaire, stase sanguine, activation de la
coagulation et peut-être anomalies pariétales et thrombogenèse
[12].
Ce sont probablement les anomalies circulatoires qui jouent le rôle
prédominant dans l'activation de la coagulation et l'augmentation
de la consommation de fibrine. En effet, après restauration du
rythme sinusal par cardioversion en l'absence de toute anticoagulation,
les D-dimères plasmatiques (mais pas le fibrinogène) diminuent
pour se normaliser en 2 semaines [13].
En ce qui concerne la fibrillation auriculaire paroxystique, il est actuellement
admis qu'elle confère un risque embolique, même s'il est
moindre que celui de la fibrillation auriculaire chronique. Les mesures
de D-dimères effectuées chez ces patients confirment les
observations chez les patients en fibrillation auriculaire chronique puisque
en présence d'une fibrillation auriculaire paroxystique, des taux
intermédiaires de D-dimères et de fibrinogène ont
été observés par rapport à ceux constatés
chez les patients en fibrillation auriculaire chronique et en rythme sinusal
[14].
D-dimères et données de l'échographie
cardiaque dans la fibrillation auriculaire
L'échographie transsophagienne a permis
de montrer que la présence de thrombus intra-auriculaire chez des
patients en fibrillation auriculaire chronique est corrélée
au risque embolique [4] ; les marqueurs d'activation de la coagulation
sont dans ce cas significativement plus élevés [15, 16].
Heppell a ainsi récemment rapporté, à partir d'une
série de 109 patients en fibrillation auriculaire [15], que ceux
qui présentaient un thrombus intra-auriculaire (18 % des patients)
avaient des taux plasmatiques significativement plus élevés
de marqueurs d'activation plaquettaire (bêta-thromboglobuline, facteur
plaquettaire 4 : FP4), de thrombogenèse (complexes thrombine-antithrombine
et D-dimères) par rapport aux sujets sans thrombus alors que les
taux de fibrinogène n'étaient pas différents dans
les deux groupes.
Yasaka a, quant à lui, constaté dans une étude prospective
une augmentation marquée des D-dimères chez les patients
en fibrillation auriculaire avec thrombus intra-auriculaire mobile alors
qu'il n'y a pas de différence significative entre les patients
avec thrombus intra-auriculaire non mobile et ceux sans thrombus intra-auriculaire
[16]. Si ces résultats étaient confirmés à
plus grande échelle, la mesure des D-dimères pourrait aider
à différencier les thrombus intracavitaires à risque
embolique menaçant de ceux qui sont anciens et fixés, à
risque moindre.
Accidents vasculaires cérébraux
cardioemboliques et hypercoagulabilité
Dans les accidents vasculaires cérébraux
de type cardioembolique, plusieurs équipes ont observé que
le taux de D-dimères est significativement plus élevé
que dans les autres types d'accidents vasculaires cérébraux
ischémiques (lacunaire ou d'origine athéroscléreuse)
[17, 18].
Cette marque d'activation de la coagulation à la phase aiguë
de l'accident vasculaire cérébral ischémique cardioembolique
n'est donc pas la conséquence des lésions intracérébrales
induites par l'accident vasculaire cérébral mais plus probablement
le reflet du mécanisme et du mode de survenue du thrombus. Dans
les accidents vasculaires cérébraux cardioemboliques, cette
activation de la coagulation, traduite par les D-dimères, est en
effet indépendante de la taille de l'accident vasculaire cérébral
et persiste au cours du temps à la phase subaiguë et à
la phase chronique de l'accident vasculaire cérébral. Cela
est en faveur d'une activation chronique de la coagulation chez ces patients
[17]. D'ailleurs Gustafsson a pu constater que les patients en fibrillation
auriculaire chronique, avec et sans antécédent d'accident
vasculaire cérébral, avaient des taux de D-dimères
significativement supérieurs aux témoins mais que les D-dimères
ne permettaient pas de différencier les patients en fibrillation
auriculaire avec et sans antécédent d'accident vasculaire
cérébral [19].
Le mécanisme de l'activation de la coagulation à la phase
aiguë de l'accident vasculaire cérébral cardioembolique
ne semble pas passer par l'activation plaquettaire mais plutôt correspondre
à la formation d'un thrombus lié à la fibrine et
favorisé par la stase ; en effet, contrairement aux marqueurs de
la coagulation, les marqueurs d'activation plaquettaire ne sont pas significativement
élevés à la suite d'un accident vasculaire cérébral
cardioembolique par rapport aux témoins. Dans ce contexte, la prescription
d'anticoagulants semble mieux adaptée à cette hypothèse
physiopathologique que celle d'anti-agrégants plaquettaires [20],
ce qui est confirmé par les essais thérapeutiques [21].
De plus, le taux de D-dimères à la phase aiguë de l'accident
vasculaire cérébral (dans la première semaine) a
une valeur pronostique indépendante en termes de mortalité
après ajustement à l'âge du patient, le type et la
sévérité de l'accident vasculaire cérébral
: le pronostic semble donc lié au degré d'activation de
la coagulation [18] ; mais les D-dimères peuvent aussi traduire
un risque supérieur de récidive d'accident vasculaire cérébral
[22].
Traitement antithrombotique dans la fibrillation
auriculaire
Sur le plan thérapeutique, les études
cliniques de prévention primaire du risque embolique chez les patients
en fibrillation auriculaire ont clairement montré l'efficacité
des anticoagulants à dose curative, réduisant ce risque
environ des deux tiers. Les antiagrégants, et en particulier l'aspirine,
se sont quant à eux montrés décevants, bénéfiques
en termes de réduction de survenue d'accident vasculaire cérébral
uniquement dans des sous-groupes de patients définis a posteriori
(patients de moins de 75 ans avec risque cardioembolique modéré)
[21].
Plusieurs études [6-8] ont comparé l'évolution des
taux de D-dimères de patients en fibrillation auriculaire chronique
selon leur traitement antithrombotique (absence, aspirine à dose
anti-agrégante ou anticoagulant à dose efficace). Ils ont
observé des résultats comparables : les patients en fibrillation
auriculaire chronique sans traitement antithrombotique ou sous aspirine
ont en moyenne des taux de D-dimères qui ne sont pas significativement
différents ; mais ces taux de D-dimères sont significativement
plus élevés que ceux des patients sous antivitamines K à
dose efficace (INR entre 2 et 3).
Parallèlement, l'instauration d'un traitement par anticoagulants
influence significativement les taux de D-dimères [6], sans modifier
les taux de fibrinogène (tableau
II) : l'action des antivitamines K semble dépendante de
la dose [7] puisque la Coumadine®, à la faible posologie
journalière de 1 mg, ne modifie pas les taux de D-dimères
de manière significative après 6 semaines de traitement
alors qu'une dose permettant d'atteindre un INR entre 2 et 2,5 induit
une diminution significative des D-dimères. Cette diminution des
D-dimères est progressive [6] et nécessite au moins 1 semaine
de traitement pour apparaître (temps nécessaire pour stabiliser
le traitement anticoagulant). Après 2 mois de traitement, la baisse
des taux de D-dimères est significative et réalise une baisse
moyenne de 41 %.
Compte tenu du fait que les D-dimères reflètent le turn-over
de fibrine et qu'ils sont élevés en fibrillation auriculaire,
leur régression sous traitement anticoagulant suggère que
les anticoagulants préviennent la formation de fibrine (donc le
processus de thrombogenèse) et sa dégradation.
Les D-dimères diminuent sous anticoagulants (en moyenne réduction
de moitié avec INR cible entre 2 et 3 en 4 semaines [7]) sans que
cependant puisse être mise en évidence une corrélation
significative entre les taux de D-dimères et l'INR individuellement.
L'absence de corrélation entre l'INR et le taux de D-dimères
suggère leur intérêt complémentaire [6]. Les
D-dimères reflètent plutôt l'effet antithrombotique
in vivo alors que l'INR ne quantifie que la réduction de
facteurs de coagulation dépendants de la vitamine K. Les D-dimères
traduisent directement le turn-over de fibrine et la thrombogenèse
alors que l'INR qui quantifie l'importance de la décoagulation
n'implique pas nécessairement l'effet des anticoagulants sur la
diminution de la thrombogenèse.
Ces deux examens biologiques pourraient être complémentaires
dans la surveillance du traitement anticoagulant du patient en fibrillation
auriculaire, le premier permettant de suivre le risque thrombogène
et le second le degré d'anticoagulation et le risque hémorragique.
Cependant, les anticoagulants, malgré une indiscutable efficacité
préventive du risque thromboembolique dans la fibrillation auriculaire
restent largement sous-utilisés en pratique courante en raison
de leur risque hémorragique, surtout chez le sujet âgé.
La zone thérapeutique optimale n'est pas encore définie
avec précision. Les essais de prévention primaire ont adopté
un INR cible allant de 1,2 à 4,5. En analysant ces essais, le meilleur
compromis entre la réduction du risque embolique sans majoration
significative du risque hémorragique a été obtenu
avec un INR compris entre 2 et 3 [23].
En ce qui concerne l'aspirine à dose antiagrégante, elle
n'affecte pas de manière significative les taux de D-dimères
des sujets en fibrillation auriculaire par rapport aux sujets témoins
en fibrillation auriculaire sans traitement antithrombotique [7, 8]. Cela
suggère que, si l'aspirine supprime l'activation plaquettaire,
elle n'est qu'un faible inhibiteur de la thrombogenèse qui préside
aux accidents ischémiques des patients en fibrillation auriculaire.
Il s'agit en effet chez eux d'une thrombogenèse de coagulation
plasmatique. Cette observation est compatible avec les études cliniques
de prévention montrant peu de bénéfice lors de l'introduction
d'aspirine sur le risque thromboembolique des patients en fibrillation
auriculaire [24, 25].
Autres marqueurs d'hypercoagulabilité
Les D-dimères traduisent la synthèse et
la dégradation de fibrine et sont sensibles à sa modulation
par un traitement anticoagulant. Le dosage de plusieurs autres paramètres
biologiques a été proposé pour estimer l'état
de coagulabilité des sujets en fibrillation auriculaire. Ils apportent
des informations redondantes et/ou complémentaires de celles apportées
par les D-dimères sans cependant réunir l'ensemble des propriétés
des D-dimères. Il s'agit du fibrinogène, des marqueurs de
génération de thrombine in vivo (fragment F1 + 2
de la prothrombine F1 + 2 , complexe thrombine-antithrombine
TAT , fibrinopeptide A FPA), des marqueurs de fibrinolyse
(tissue-type plasminogen activator TPA), des marqueurs d'activation
plaquettaire (facteur plaquettaire 4 FP4 ,
bêta-thromboglobuline TG).
Le fibrinogène est un des premiers paramètres à avoir
été trouvé élevé chez les patients
en fibrillation auriculaire [6, 9]. Cependant, son dosage n'apporte pas
d'information pratique (qu'apportent les D-dimères) car les taux
de fibrinogène ne sont pas modifiés par l'introduction d'un
traitement anticoagulant [6]. En fait, le fibrinogène pourrait
traduire un état de base (par exemple inflammatoire) et favoriser
les accidents thromboemboliques par ses effets hémorhéologiques,
sa tendance à favoriser la genèse de thrombus, l'agrégation
plaquettaire et la stase sanguine.
Il existe une corrélation entre les taux de F1 + 2 et de TAT [8,
26]. Mitush est pourtant d'avis que les TAT sont un marqueur plus sensible
de la transformation de la prothrombine que le F1 + 2 [8] : il a observé
des taux plus élevés de TAT (et non de F1 + 2) chez les
patients en fibrillation auriculaire que chez les patients en rythme sinusal
appariés en âge ; les taux étaient élevés
chez 63 % des sujets en fibrillation auriculaire contre 11 % des sujets
en rythme sinusal (par rapport aux valeurs normales pour le test). La
mesure des TAT présente pour certaines équipes des intérêts
: Yakamoto a ainsi constaté des taux de TAT et de FPA plus élevés
chez les patients en fibrillation auriculaire que chez ceux en rythme
sinusal et que l'aspirine à 330 mg ne provoquait aucune modification
significative de ces valeurs [27]. De plus, parmi les sujets en fibrillation
auriculaire, les taux de TAT III pourraient être plus élevés
en présence de contraste spontané intra-auriculaire, sans
qu'un seuil puisse être déterminé pour le diagnostic
de contraste spontané.
Un effet des anticoagulants sur les taux de F1 + 2 et de TAT est inconstamment
observé dans la littérature : dans l'étude de Mitush
[8], les taux de ces deux marqueurs diminuent significativement en 16
jours sous anticoagulants à dose efficace (INR de 1,1 ± 0,1
à 3,1 ± 0,9) alors que dans l'étude de Koefed [28],
les taux de F1 + 2 des patients en fibrillation auriculaire ont diminué
significativement sous anticoagulants avec un INR entre 2 et 3) alors
que l'aspirine à 300 mg ou les anticoagulants avec un INR à
1,25 n'ont pas engendré de modification significative.
Les marqueurs de fibrinolyse semblent eux aussi modifiés dans la
fibrillation auriculaire, puisque les taux de TPA étaient en moyenne
plus élevés chez les patients en fibrillation auriculaire
que chez les témoins. Ils sont également sensibles au traitement
anticoagulant et augmentent de manière significative sous traitement
à dose efficace [8].
Par ailleurs, des taux élevés de facteur von Willebrand
ont été mesurés par Lip et Gustafsson chez les patients
en fibrillation auriculaire, sans modification par le traitement anticoagulant
[6, 19]. Il s'agit en fait d'un marqueur de lésion endothéliale
qui pourrait jouer un rôle dans la pathogénie du risque thromboembolique
de la fibrillation auriculaire. Cet effet pourrait être indépendant
ou lié à celui du fibrinogène, puisqu'il s'agit de
deux facteurs de réponse inflammatoire.
Enfin, plusieurs équipes se sont intéressées aux
marqueurs d'activation plaquettaire et obtiennent des résultats
discordants : pour Lip, la TG semblait augmentée en fibrillation
auriculaire [7, 9, 27] et diminuait sous anticoagulant à dose efficace
[7]. Il propose donc une hypothèse selon laquelle il existe une
activation plaquettaire en fibrillation auriculaire et que le traitement
anticoagulant permet de réduire la formation de thrombine qui est
un puissant activateur plaquettaire. À l'inverse, Yamamoto n'a
pas observé de différence significative entre les taux de
TG et de FP4 des sujets en fibrillation auriculaire et ceux des patients
en rythme sinusal. Pourtant, ces marqueurs s'abaissent significativement
sous traitement antiagrégant plaquettaire après 14 jours
[27].
Dernièrement a été émise l'hypothèse
selon laquelle les taux de NO plasmatiques, qui sont réduits dans
des conditions de flux sanguin turbulent, pourraient être abaissés
chez les sujets en fibrillation auriculaire chronique [9]. En effet, en
comparaison avec des sujets appariés en rythme sinusal, les patients
en fibrillation auriculaire chronique ont des taux significativement bas
de nitrites et nitrates plasmatiques qui traduisent le taux moyen de production
de NO dans l'organisme et de GMPc plaquettaire (indice biologique de NO).
Dans le même temps, les D-dimères, la TG, le fibrinogène
sont élevés chez ces patients sans modification du TPA.
La baisse de NO plasmatique pourrait être à l'origine de
l'élévation du fibrinogène et de l'activation plaquettaire.
D-dimères et clinique
Depuis l'identification des D-dimères comme étant
un indice de thrombogenèse, il a pu être montré que
certaines situations cliniques s'accompagnaient d'une élévation
des D-dimères, avec une signification variable [12].
En effet, les D-dimères plasmatiques mesurés ne préjugent
pas de leur site de formation. L'élévation des D-dimères
plasmatiques peut correspondre à l'activation de la coagulation
intravasculaire mais aussi probablement extravasculaire. Elle peut être
en rapport avec un processus thrombotique intravasculaire actif en cours
ou un état d'hypercoagulabilité.
Les D-dimères peuvent être utilisés en clinique à
visée diagnostique [12]. C'est le cas de la thrombose veineuse
profonde, de l'embolie pulmonaire ou également le cas de la coagulation
intravasculaire disséminée grâce aux excellentes sensibilité
et valeur prédictive négative du test dans ces situations
(proches de 100 %). Cependant, la spécificité est très
mauvaise mais variable en fonction des conditions environnementales. L'utilité
clinique du dosage des D-dimères va donc dépendre de ces
conditions environnementales. Les D-dimères peuvent s'élever
dans de nombreuses situations où il y a une augmentation du turn-over
de fibrine ou une activation de la fibrinolyse : infection, inflammation,
trauma, chirurgie, infarctus du myocarde, néoplasie. Dans ces cas,
l'élévation des D-dimères pourrait traduire la fibrinogenèse
tissulaire et la dégradation due au processus pathologique ou un
réel processus thrombotique intravasculaire accompagnant ces états
pathologiques.
Les D-dimères peuvent avoir une valeur pronostique, permettant,
en cas de taux élevés à l'entrée en service
de soins intensifs, de prédire la mortalité hospitalière
mais aussi la survenue d'événements thrombotiques, de sepsis,
de défaillance multiviscérale. Certains suggèrent
que des taux de D-dimères élevés pourraient contribuer
à instaurer un traitement anticoagulant chez ces patients [29].
Les D-dimères peuvent donc s'élever dans de nombreuses situations
cliniques. Afin de pouvoir interpréter les taux de D-dimères
mesurés de manière adéquate, il est indispensable
de tenir compte de l'âge du patient. En effet, les D-dimères
s'élèvent avec l'âge, indépendamment de toute
pathologie associée, notamment celles énoncées ci-dessus
[30-33]. Ils atteignent une valeur moyenne de 528 ± 166 ng/ml après
70 ans alors qu'ils ne sont que de 193 ± 85 ng/ml entre 30 et 50
ans [33]. Cette observation est en faveur de l'existence chez le sujet
âgé d'une activation permanente de la coagulation dans un
réseau artériel détérioré. Mais plusieurs
hypothèses physiopathologiques ont été avancées
: une réduction de l'élimination des D-dimères (phagocytose
par les macrophages puis élimination urinaire) ou une modification
de la fibrinolyse chez le sujet âgé. Mais la clairance du
F1 + 2 [34] et la fibrinolyse [33] ne sont pas modifiées par l'âge.
La fonction rénale du sujet âgé pourrait jouer un
rôle, mais l'élévation des taux de D-dimères
résulte probablement de l'augmentation de fibrine. En effet, la
fraction de fibrinogène catabolisée est constante (environ
2 à 3 % du fibrinogène plasmatique sont transformés
en fibrine) et les concentrations de fibrinogènes sont plus élevées
chez le sujet âgé (40 % dans l'étude de Hager) [33].
Alors qu'un seuil de « normalité » a été
fixé à 500 ng/ml, il semble qu'il doive être augmenté
chez le sujet âgé de plus de 70 ans. La valeur de 1 000 ng/ml
a été proposée [30, 33], tenant compte du fait que
les trois quarts des patients de plus de 60 ans ont des D-dimères
compris entre 400 et 900 ng/ml et qu'aucun sujet sain quel que soit son
âge n'avait des D-dimères dont la valeur dépassait
1 000 ng/ml [33].
Perspectives
Le risque thromboembolique dans la fibrillation auriculaire
est multifactoriel et individuel. Il est influencé par de nombreux
facteurs comme l'existence d'une stase intra-auriculaire, d'une dysfonction
myocardique ou encore d'une hypertension artérielle ou d'un diabète.
L'hypercoagulabilité reflétée par le taux de D-dimères
n'est pas absolue. Elle serait présente chez près de 70
% des patients en fibrillation auriculaire chronique et pourrait caractériser
un sous-groupe de sujets théoriquement plus à risque d'accident
thromboembolique [12]. Connaissant l'efficacité des anticoagulants
dans la prévention primaire du risque embolique mais aussi leur
risque hémorragique, les difficultés d'observance et de
détermination de l'objectif thérapeutique (INR cible allant
de 1,5 à 4,5 dans les grandes études), la disposition d'un
marqueur de l'hypercoagulabilité (donc du risque de thrombogenèse)
permettrait d'identifier les patients particulièrement à
risque qui justifieraient d'un traitement anticoagulant. La sensibilité
des D-dimères aux anticoagulants pourrait aider, grâce au
suivi régulier des taux de D-dimères, à guider le
traitement anticoagulant et à trouver la posologie minimale d'anticoagulant
nécessaire pour réduire l'état d'hypercoagulabilité
de chaque patient.
Les D-dimères semblent répondre aux conditions requises
pour être un marqueur de choix du risque thrombotique dans la fibrillation
auriculaire chronique : ils s'élèvent dans la fibrillation
auriculaire indépendamment de l'étiologie et de la cardiopathie
sous-jacente ; ils baissent après cardioversion et sous traitement
anticoagulant qui, tous deux, réduisent la thrombogenèse
mais par des mécanismes complètement différents.
Le suivi des D-dimères associé à la surveillance
de l'INR pourrait donc permettre d'adapter le traitement anticoagulant
à chaque patient en fonction de son risque thromboembolique propre,
en limitant la prise de risque hémorragique.
Des études complémentaires sont au préalable nécessaires
pour établir la valeur pronostique des D-dimères et de l'état
d'hypercoagulabilité sur le risque thromboembolique lié
à la fibrillation auriculaire. De plus, les D-dimères doivent
être validés en tant que marqueurs et donc être évalués
sur le plan de la stabilité dans le temps et des facteurs modificateurs,
notamment cliniques et thérapeutiques.
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