ARTICLE
À la phase aiguë de l'infarctus du myocarde, la taille du
territoire nécrosé dépend de la taille de la zone
à risque d'infarctus (qui est une résultante du territoire
vascularisé par l'artère occluse et de l'éventuelle
circulation collatérale) et de la durée de l'occlusion coronaire
(donc de l'ischémie myocardique). Le traitement précoce
de cette occlusion coronaire (par thrombolyse ou par angioplastie coronaire)
permet de limiter la taille de l'infarctus, et donc d'améliorer
le pronostic. Depuis quelques années, la notion de lésions
microvasculaires induites par l'ischémie et la reperfusion pondère
l'enthousiasme engendré par les progrès effectués
dans la recanalisation des gros troncs coronaires. En effet, il est maintenant
admis que la réouverture des gros troncs coronaires à la
phase aiguë de l'infarctus par thrombolyse ou angioplastie est nécessaire
mais non suffisante à la restitution d'une perfusion coronaire
dans le territoire ischémique : dans 20 à 30 % des cas,
cette recanalisation coronaire n'est qu'une « illusion de reperfusion
» [1]. Les lésions microvasculaires induites par l'ischémie,
et surtout la reperfusion, compromettant la perfusion effective du territoire
ischémique, ont été décrites pour la première
fois en 1974 par Kloner et al. sur un modèle animal et baptisées
no-reflow [2], et ont été depuis confirmées
par plusieurs équipes sur des modèles expérimentaux
[3, 4]. Cette diminution de la perfusion coronaire malgré la reperméabilisation
de l'artère responsable de l'infarctus a été confirmée
par plusieurs équipes chez l'homme [5-7]. En pratique quotidienne,
l'existence d'un no-reflow est parfois évidente lorsqu'elle
s'accompagne d'un ralentissement du remplissage artériel coronaire
en angiographie [1]. Pourtant, dans un certain nombre de cas, l'existence
d'un no-reflow peut passer inaperçue, le flux dans l'artère
responsable de l'infarctus étant angiographiquement normal [5,
6, 8]. De nombreuses études ont montré qu'il existait une
relation étroite entre la qualité de la perfusion coronaire
et la récupération fonctionnelle ventriculaire gauche [5,
8-11]. Il est donc important, pour assurer au patient le meilleur pronostic
possible, d'obtenir une recanalisation coronaire de qualité, mais
aussi une reperfusion myocardique efficace, et donc une perméabilité
de la microcirculation coronaire.
Le mécanisme des lésions microvasculaires à la
phase aiguë de l'infarctus est toujours l'objet de débats,
mais l'hypothèse qui prévaut actuellement est celle de lésions
vasculaires induites par la reperfusion [12, 13]. Ces lésions de
reperfusion peuvent être dues à l'afflux brutal d'éléments
figurés du sang (et en particulier de neutrophiles) dans la microcirculation,
entraînant ainsi une obstruction et donc un obstacle à l'écoulement
sanguin [3, 14]. Il est aussi possible que ces lésions de reperfusion
soient dues à une atteinte fonctionnelle de l'endothélium
microvasculaire par l'afflux de radicaux libres de l'oxygène [4,
13, 15, 16].
À l'heure actuelle, aucun traitement préventif ni curatif
de ces lésions de reperfusion n'existe. De tels traitements permettraient
pourtant de diminuer l'étendue du no-reflow, ce qui aurait
comme conséquence prévisible d'améliorer la fonction
ventriculaire gauche et donc le pronostic. Plusieurs substances possédant
des effets antiradicalaires ont été testées, comme
le superoxyde dismutase et la catalase (qui sont des inhibiteurs physiologiques
des radicaux libres de l'oxygène), le PFC (perfluorochemical)
et les anticorps anti-CD18 (qui inhibent l'adhésion des neutrophiles
à l'endothélium). Ces produits ont permis d'obtenir des
résultats plutôt positifs dans les modèles d'ischémie-reperfusion
chez l'animal, mais les rares études cliniques ont été
très décevantes [17, 18].
Bases théoriques du rôle
cardioprotecteur de l'adénosine
L'adénosine est une base purique ubiquitaire dans les cellules
humaines. Ses principaux sites de formation au niveau cardiaque sont l'endothélium
vasculaire (coronaire) et les cardiomyocytes. La source la plus importante
de formation de l'adénosine est la déphosphorylation de
l'AMP (adénosine monophosphate) par l'enzyme 5'-nucléotidase.
La formation d'adénosine est augmentée dans tous les cas
où l'activité de la 5'-nucléotidase est augmentée
et où la dégradation d'ATP en AMP est importante. Ce cas
de figure est le plus schématiquement représenté
par l'ischémie myocardique : en réponse à la diminution
des apports et/ou à l'augmentation de la demande en oxygène
au niveau du myocarde, l'ATP est hydrolysé en AMP, ce qui augmente
la formation d'adénosine, qui est un puissant vasodilatateur artériolaire.
L'adénosine est donc la pierre angulaire de l'autorégulation
métabolique du flux coronaire : en réponse au déséquilibre
entre apport et demande, elle va augmenter le débit coronaire (effet
vasodilatateur par le biais des récepteurs A2) et diminuer
la demande en oxygène (diminution de la libération des catécholamines,
effet chronotrope et dromotrope négatif, augmentation de l'influx
de glucose dans les cellules hypoxiques par le biais des récepteurs
A1).
Outre ses effets sur l'autorégulation métabolique, l'adénosine
est une molécule dont l'action se situe au carrefour de tous les
mécanismes potentiellement responsables des lésions de reperfusion
(figure 1). Ces effets
sont classiquement mis sur le compte de l'activation des récepteurs
A2 [19, 20]. En agissant sur ce récepteur, l'adénosine
a un effet inhibiteur sur l'adhésion des neutrophiles à
l'endothélium, sur la libération de radicaux libres par
les neutrophiles activés (anion superoxyde), sur l'agrégation
plaquettaire et sur la libération de thromboxane A2.
Enfin, l'adénosine est l'un des médiateurs de l'effet
de préconditionnement. Ce mécanisme cardioprotecteur a été
décrit pour la première fois par Murry et al. en
1986 [21]. Cette équipe a montré chez l'animal que de courtes
périodes d'ischémie myocardique précédant
une occlusion coronaire prolongée permettaient de réduire
significativement la taille finale de l'infarctus myocardique. Chez l'homme,
l'existence de douleurs thoraciques dans les jours précédant
l'infarctus est corrélée avec un meilleur pronostic et une
meilleure récupération de la fonction ventriculaire gauche
[22-24]. Plusieurs récepteurs ont été étudiés
pour expliquer le phénomène de préconditionnement.
De nombreuses études ont montré que l'adénosine,
par l'intermédiaire de son récepteur A1, jouait
un rôle important dans le déclenchement du phénomène
de préconditionnement [25, 26]. Récemment, Leesar et
al. [27] ont montré qu'une dose d'adénosine administrée
immédiatement avant une angioplastie coronaire permettait d'améliorer
la tolérance électrique aux inflations. Cet effet bénéfique
sur les variations du segment ST était aussi important que celui
obtenu par la répétition des inflations, ce qui équivaut
à l'induction d'un préconditionnement ischémique.
Études
expérimentales
Olafsonn et al. [28] ont été les premiers à
montrer que l'injection intracoronaire d'adénosine dès la
reperfusion permettait de diminuer la taille de l'infarctus chez le gros
animal (tableau I). Les
auteurs ont injecté par voie intracoronaire au moment de la reperfusion
soit de l'adénosine soit de l'eau chez 20 chiens, après
90 minutes d'occlusion coronaire. Dans le groupe des animaux recevant
de l'adénosine, la taille de l'infarctus était de 9,9 %
de la zone à risque contre 40,9 % dans le groupe témoin.
Cette diminution de la taille de l'infarctus était accompagnée
d'une meilleure récupération de la cinétique ventriculaire
gauche. Ces mêmes auteurs ont montré que, dans le groupe
traité par adénosine, le débit sanguin coronaire
était significativement augmenté ; en microscopie électronique,
l'afflux de neutrophiles est diminué de manière importante
et la structure endothéliale est préservée.
Ces résultats ont été confirmés dans leur
intégralité par Pitarys et al. [29] en utilisant
de l'adénosine par voie intraveineuse (la perfusion débutant
5 minutes avant la levée de l'obstacle coronaire), sur le même
modèle, et par Norton et al. [30] : chez 22 chiens recevant
soit une perfusion intraveineuse d'adénosine (0,15 mg/kg/min pendant
2 h 30), soit un placebo, la réduction de la taille de l'infarctus
dans le groupe adénosine était de 50 % (taille d'infarctus
mesurée en % de la zone à risque : 17,1 ± 4,3 % dans
le groupe adénosine contre 35,3 ± 4,3 % dans le groupe témoin,
p < 0,01). Par ailleurs, le débit sanguin dans la zone de l'infarctus
diminuait significativement dans le groupe témoin (par rapport
au débit mesuré avant l'occlusion), tandis qu'il restait
stable dans le groupe adénosine. Toujours chez le chien, Babbitt
et al. [31] ont montré que l'adénosine injectée
au moment de la reperfusion permettait de conserver une réserve
coronaire (reflet de l'intégrité anatomique et/ou fonctionnelle
de la microcirculation) comparable à celle observée avant
l'occlusion coronaire, tandis qu'elle est fortement diminuée dans
le groupe témoin (figure
2). Ces résultats ont été confirmés
par Norton et al. [30] chez le lapin. Par ailleurs, des résultats
comparables ont été retrouvés chez l'animal avec
des agonistes spécifiques des récepteurs A1 [19]
et A2 [19, 20]. Récemment, une équipe américaine
[32] a montré une diminution significative du no-reflow
après recanalisation chez les chiens traités par adénosine
grâce à l'utilisation de l'échographie de contraste
myocardique.
La grande majorité des études expérimentales utilisant
l'adénosine comme protecteur myocardique font état de résultats
concordants, ce qui n'est pas le cas de tous les produits testés
dans la même indication. Les études utilisant la SOD (superoxyde
dismutase), par exemple, ont des résultats très discordants.
Enfin, certains auteurs expliquent les bénéfices obtenus
grâce à l'adénosine par son association avec la xylocaïne,
le plus souvent administrée chez les animaux subissant une ischémie-reperfusion.
Cette hypothèse n'a pu être confirmée ni infirmée.
Études
cliniques
Chez l'homme, une équipe italienne [33] a été la
première à utiliser l'adénosine par voie intracoronaire
à la phase aiguë de l'infarctus comme traitement adjuvant
du traitement de recanalisation. Quarante patients traités par
angioplastie primaire ont été randomisés pour recevoir
soit de l'adénosine par voie intracoronaire
(4 mg en 4 minutes au moment de la recanalisation), soit un placebo. Les
auteurs ont montré que le nombre de patients présentant
une perméabilité coronaire angiographique complète
(flux TIMI 3) était plus important dans le groupe recevant l'adénosine
(tableau II). Dans ce
même groupe, il y avait moins d'épisodes d'insuffisance cardiaque
et le nombre d'infarctus non transmuraux (sans onde Q) était plus
important.
La seconde étude était une étude pilote scintigraphique
[34]. Les auteurs ont inclus 35 patients traités par angioplastie
primaire au cours d'un infarctus aigu. Les patients ont reçu, dès
le début de l'angioplastie, une perfusion intraveineuse d'adénosine
à la dose de 70 µg/kg/min et une perfusion de lidocaïne
à la dose de 2 mg/min. Une scintigraphie au MIBI a été
réalisée avant l'angioplastie (injection de MIBI immédiate
et acquisition des images 6 heures plus tard) et au 8e jour.
Les patients recevant de l'adénosine ont été comparés
à un groupe témoin historique. Les deux groupes ne sont
malheureusement pas comparables, puisque la taille du defect scintigraphique
initial (avant traitement) était de 41 % dans le groupe traité
et de 27 % dans le groupe témoin, ce qui correspond à une
étendue de zone à risque significativement différente.
Cette différence est en partie liée au fait qu'il y avait
plus d'infarctus dans le groupe recevant l'adénosine, ce qui induit
un biais de recrutement important. La taille du defect scintigraphique
à 8 jours était comparable dans les deux groupes, ce qui
fait dire que le sauvetage myocardique (defect initial defect à
8 jours) est plus important dans le groupe traité. Les résultats
de cette étude sont difficilement recevables, étant donné
les importants défauts méthodologiques. Son seul avantage
est d'avoir montré la faisabilité et l'innocuité
d'une perfusion d'adénosine en phase aiguë d'infarctus.
Plus récemment, une étude de méthodologie plus
rigoureuse a été publiée. Il s'agit de l'étude
Amistad (Acute myocardial infarction study of adenosine) [35].
Cette étude multicentrique américaine randomisée
contre placebo a inclus 236 patients hospitalisés dans les 6 premières
heures d'un infarctus du myocarde et thrombolysés. Les patients
étaient randomisés pour recevoir soit une perfusion intraveineuse
d'adénosine (70 mu g/kg/min) pendant 3 heures, soit un placebo,
la perfusion étant initiée dès le début de
la thrombolyse. Le protocole prévoyait une perfusion de lidocaïne
chez tous les patients ; seuls 70 % en ont reçu (les résultats
de l'étude étaient identiques chez les patients recevant
ou ne recevant pas de xylocaïne). Cette étude était
ouverte, c'est-à-dire que l'attribution des traitements n'était
pas aveugle. Le critère de jugement principal était la taille
de l'infarctus, mesurée par scintigraphie de repos au 6e
jour. Par ailleurs, 62 patients ont eu une scintigraphie de repos en phase
aiguë afin de déterminer la taille de la zone à risque
dans les deux groupes, qui était comparable dans les deux groupes.
La taille de l'infarctus, mesurée au 6e jour, était
de 13 % dans le groupe traité contre 19,5 % dans le groupe témoin,
cette différence n'étant pas statistiquement significative
(p = 0,085). Chez les patients inclus avec un infarctus antérieur
(figure 3), la taille
de l'infarctus était de 15 % chez les patients traités contre
45 % chez les patients recevant le placebo (p = 0,014), ce qui correspond
à un sauvetage myocardique respectivement de 62 et 15 % (p = 0,015).
La différence importante de bénéfice scintigraphique
entre les patients présentant un infarctus antérieur et
les autres n'est pas expliquée. Il est possible que la moindre
tolérance hémodynamique observée chez les patients
présentant un infarctus inférieur soit une partie de l'explication.
Le résultat inattendu de cette étude est l'absence de bénéfice
clinique de l'adénosine, même chez les patients présentant
un infarctus antérieur, malgré l'importante diminution de
la taille de l'infarctus scintigraphique. La principale raison est probablement
méthodologique, l'étude ayant été calibrée
pour montrer une différence scintigraphique de taille d'infarctus
entre les groupes, les critères cliniques étant secondaires.
Par ailleurs, l'étude était ouverte et les médecins
connaissaient donc le traitement assigné à leur patient.
D'autres études sont actuellement en cours ou sont sur le point
de commencer. L'étude AMISTAD 2 va tester différentes doses
d'adénosine (probablement 50, 60 et 70 mu g/kg/min) en phase aiguë
d'infarctus, afin de déterminer si l'absence de bénéfice
clinique de l'étude AMISTAD était liée à un
problème de dose. En France, une étude multicentrique débutera
au cours du premier trimestre 2000. Il s'agit de l'étude LISA (Limitation
of infarct size by adenosine) qui incluera 690 patients traités
par thrombolyse ou par angioplastie et qui recevront de l'adénosine
ou du placebo par voie intraveineuse ou intracoronaire. Contrairement
aux précédentes, cette étude sera randomisée
contre placebo en double aveugle. Le critère principal de jugement
sera clinique, mais il est aussi prévu chez certains patients de
mesurer la taille de l'infarctus en scintigraphie et l'étendue
du no-reflow par échographie de contraste myocardique.
Enfin, il est probable que la meilleure compréhension du mécanisme
d'action cardioprotecteur de l'adénosine, et en particulier du
rôle respectif des différents récepteurs, permettra
le développement d'agonistes spécifiques du groupe ou du
sous-groupe de récepteur impliqué dans l'effet bénéfique
de l'adénosine.
Sécurité de
l'adénosine
Dans l'étude de Marzilli et al. [33], la perfusion intracoronaire
de 4 mg d'adénosine en 4 minutes (soit 1 000 mu g/min) à
la phase aiguë de l'infarctus n'a entraîné aucun effet
indésirable (et en particulier aucun trouble conductif). Dans l'étude
AMISTAD, le groupe recevant une perfusion de 70 mu g/kg/min d'adénosine
à la phase aiguë de l'infarctus n'a pas présenté
plus d'effets indésirables que le groupe recevant le placebo. Enfin,
il est important de noter que la demi-vie de l'adénosine est de
quelques secondes (< 10 sec), le meilleur antidote à d'éventuelles
complications étant l'arrêt de l'injection.
CONCLUSION
L'adénosine est une substance dont les multiples effets (préconditionnement,
effet antineutrophiles, antiplaquettaire et antiradicaux libres...) vont
tous dans le sens d'une cardioprotection à la phase aiguë
de l'infarctus. Cette hypothèse a été confirmée
à de nombreuses reprises chez l'animal. Les études chez
l'homme, malgré des défauts méthodologiques, sont
plutôt positives. De nouvelles études sont en cours ou débuteront
prochainement.
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