ARTICLE
Au cours des 3 dernières décennies, de nombreux travaux
cliniques ont solidement établi le bien-fondé de la thromboprophylaxie
par l'héparine non fractionnée (HNF) et les héparines
de bas poids moléculaire (HBPM) en milieu chirurgical. En revanche,
il existe une pauvreté relative des données thérapeutiques
chez les patients hospitalisés en milieu médical. Cette
situation est d'autant plus curieuse que les résultats des examens
autopsiques, pratiqués chez des patients décédés
d'embolie pulmonaire, montrent que la majorité d'entre eux n'ont
pas subi d'intervention chirurgicale. Dans l'étude épidémiologique
rétrospective de Worcester, seuls 19 % des patients ayant présenté
un épisode thromboembolique veineux initial ont été
opérés [1].
Dans certaines conditions médicales spécifiques, tels
l'infarctus du myocarde et l'accident vasculaire cérébral,
l'intérêt de la prophylaxie semble aujourd'hui acquis. Dans
de nombreuses autres circonstances médicales, la situation est
beaucoup moins claire. Il s'agit alors de populations hétérogènes,
représentées par des patients hospitalisés dans des
services de médecine interne ou de gériatrie principalement,
et chez lesquels le risque thrombogène varie en fonction des facteurs
inhérents au patient (antécédent documenté
d'événement thromboembolique, âge, obésité...)
et de facteurs liés à la pathologie sous-jacente (cancer,
insuffisance cardiorespiratoire sévère...) [2].
Dans ces populations de patients, les principales questions qui se posent
sont :
Sur le plan stratégique, faut-il réaliser des essais
thérapeutiques sur des populations de patients homogènes
en termes de pathologie (infarctus du myocarde, accident vasculaire cérébral,
gériatrie, insuffisance respiratoire sévère...) ou
sur des populations de patients homogènes en termes de facteurs
de risque thrombogène (sur la base d'un score à définir)
?
Quelle est la durée du traitement prophylactique en milieu
médical ? Facile à déterminer si le risque thrombogène
est lié à une situation aiguë, la question est plus
complexe à résoudre si des circonstances pathologiques subaiguës
ou chroniques sont présentes.
Quel type de prévention faut-il envisager, en sachant
que les HBPM montrent aujourd'hui le meilleur rapport bénéfice-risque
en milieu chirurgical ?
Le but de ce travail est de répondre au moins partiellement à
ces questions, en analysant toutes les données cliniques disponibles
valables, et en tentant d'élaborer une conclusion actualisée
sur la stratégie préventive des accidents thromboemboliques
veineux chez les patients hospitalisés en milieu médical.
Études de préventiondes
thromboses veineuses profondes par HNF et HBPM
en milieu médical
Études dans l'infarctus du myocarde
À partir de la métaanalyse de Collins et al., publiée
en 1996 [3], nous avons retenu les 6 études randomisées
ayant évalué l'efficacité d'un traitement préventif
par héparine par rapport à l'absence de traitement, les
20 autres études de la métaanalyse correspondant à
des dosages curatifs [3]. La durée de traitement varie de 10 jours
à 28 jours. Les études étant anciennes, elles ne
concernent que l'HNF. Aucun essai clinique n'a évalué l'effet
d'une HBPM sur la fréquence de survenue des thromboses veineuses
profondes et/ou des embolies pulmonaires. Les données dans l'infarctus
du myocarde sont résumées dans le tableau
I.
Études dans l'accident vasculaire cérébral
À partir de la métaanalyse de Counsell et Sandercock publiée
en 1997 [4], nous avons exclu les études ayant évalué
un traitement par antivitamines K, par héparinoïdes ou hépariniques
à doses curatives, pour ne retenir que les 9 études randomisées
ayant évalué l'efficacité d'un traitement préventif
par héparine par rapport à l'absence de traitement (5 études
avec l'HNF et 4 études avec une HBPM). Nous avons de plus actualisé
cette métaanalyse en intégrant l'étude IST publiée
en 1997 [5]. La durée de traitement peut varier là aussi
de 10 jours à 28 jours. Les données dans l'accident vasculaire
cérébral sont résumées dans le tableau
II. Deux études comparant des héparinoïdes
à l'HNF ont été réalisées [6-7], et
n'ont bien entendu pas été retenues dans cette analyse évaluant
les héparines. Il n'y a pas d'études ayant comparé
une HBPM à l'HNF dans l'accident vasculaire cérébral.
Études en médecine interne
Une métaanalyse publiée en 2000 [8] a permis de recueillir
les données de 17 études randomisées ayant évalué
l'efficacité d'un traitement prophylactique héparinique
: 8 études avec un groupe contrôle sans traitement (5 avec
l'HNF et 3 avec les HBPM) et 9 études comparant une HBPM à
l'HNF [9-25]. Sur ces 17 études randomisées, il faut noter
toutefois que deux de ces études sont discutables pour des raisons
méthodologiques (concernant la méthode de randomisation)
[11, 13]. Néanmoins, les résultats étant comparables
avec ou sans ces deux études, celles-ci ont été retenues
dans l'analyse finale. Les pathologies sont variables d'une étude
à l'autre et la durée de traitement varie également
de 10 à 28 jours. Les données en médecine interne
sont résumées dans le
tableau III.
Résultats des différentes
métaanalyses HNF et HBPM en milieu médical
À l'aide du logiciel EasyMa® [26], les métaanalyses
ont été réalisées avec la méthode du
logarithme du risque relatif, basé sur un modèle aléatoire
en cas d'hétérogénéité.
Études comparant les héparines
à un group sans traitement dans l'infarctus du myocarde, dans l'accident
vasculaire cérébral et en médecine interne
Les résultats des métaanalyses héparines contre
absence de traitement sont représentés dans la figure
1. Une réduction significative de l'incidence des thromboses
veineuses profondes dépistées de façon systématique
en fin de traitement est observée sous héparine pour chacune
des trois pathologies. Cette réduction est de 65 % dans l'infarctus
du myocarde et 57 % dans l'accident vasculaire cérébral
et en médecine interne. Ainsi, cette réduction du risque
de thromboses veineuses profondes semble constante quelle que soit la
population étudiée, alors que le risque de thromboses veineuses
profondes sans traitement est variable d'une population à l'autre
: environ 24 % dans l'infarctus du myocarde, 63 % dans l'accident vasculaire
cérébral et 20 % en médecine interne [27].
Cette réduction de l'incidence des thromboses veineuses profondes
s'accompagne d'une diminution significative des embolies pulmonaires cliniques
sous héparine de 51 % en médecine interne alors que cette
diminution n'est pas significative dans l'infarctus du myocarde (41 %)
et l'accident vasculaire cérébral (9 %). Toutefois, seule
la métaanalyse en médecine interne est suffisamment puissante
pour permettre la mise en évidence d'un tel effet clinique (14
843 patients contre 692 patients étudiés dans l'infarctus
du myocarde et 7 902 patients étudiés dans l'accident vasculaire
cérébral).
Alors que la mortalité globale est significativement réduite
dans l'accident vasculaire cérébral, aucune réduction
significative de la mortalité n'est observée, que ce soit
dans l'infarctus du myocarde ou en médecine interne. Enfin, un
surcroît non significatif d'hémorragies majeures est observé
dans le groupe héparines par rapport au contrôle dans l'accident
vasculaire cérébral (p = 0,38) et en médecine interne
(p = 0,08). Aucune hémorragie majeure n'a été observée
dans les études réalisées dans l'infarctus du myocarde.
Études comparant une HBPM à l'HNF
en médecine interne
Les résultats de la métaanalyse HBPM contre HNF sont présentés
figure 2. Aucune comparaison HBPM-HNF n'est disponible dans
l'infarctus du myocarde et l'accident vasculaire cérébral.
En médecine interne, on ne note pas de différence significative
entre HBPM et HNF en termes d'incidence des thromboses veineuses profondes
dépistées de façon systématique en fin de
traitement (p = 0,37), des embolies pulmonaires cliniques (p = 0,52) et
de la mortalité (p = 0,66). En revanche, les HBPM réduisent
de 55 % le risque d'hémorragies majeures par rapport à l'HNF
(p = 0,049).
Discussion
La synthèse des études réalisées en milieu
médical pour la prévention des événements
thromboemboliques conduit à formuler différents commentaires
:
Les héparines sont efficaces pour réduire l'incidence
des thromboses veineuses profondes (recherchées de façon
systématique en fin de traitement) et ce, quelle que soit la pathologie
considérée. Les métaanalyses montrent également,
lorsque le nombre de malades est suffisamment important (notamment en
médecine interne), que cette réduction des thromboses veineuses
profondes s'accompagne d'une réduction significative des embolies
pulmonaires cliniques. Il semble donc que l'incidence des thromboses veineuses
profondes asymptomatiques ou symptomatiques en fin de traitement soit
un critère d'évaluation recevable puisqu'il permet de prédire
un effet clinique, même si au total il ne semble pas exister d'effet
sur la mortalité globale en dehors de l'accident vasculaire cérébral.
Si l'on considère les populations sous l'angle d'une pathologie
bien spécifique, il est clair que, dans certaines situations comme
l'infarctus du myocarde ou l'accident vasculaire cérébral,
le rapport bénéfice-risque des héparines n'est pas
discutable pour prévenir les événements thromboemboliques
veineux. Toutefois, dans ces indications, il faut préciser que
l'objectif principal des traitements antithrombotiques n'est pas la prévention
des événements thromboemboliques veineux. En effet, dans
l'infarctus du myocarde, le véritable enjeu à la phase aiguë
du traitement est la réduction de la morbi-mortalité cardiovasculaire,
en s'appuyant sur l'hypothèse de la réouverture de l'artère
occluse et le maintien de cette perméabilité ; dans l'accident
vasculaire cérébral, le bénéfice attendu porte
sur une réduction de la mortalité globale et des séquelles
neurologiques à terme. Dans ces conditions, peut se poser la question
de l'intérêt réel d'un traitement héparinique
à doses prophylactiques, seul ou en association à un autre
antithrombotique. En médecine interne, l'intérêt d'un
traitement héparinique à dose prophylactique est également
démontré. Cependant en médecine interne, contrairement
à l'infarctus du myocarde et à l'accident vasculaire cérébral,
le risque de thromboses asymptomatiques et symptomatiques ne dépasse
pas 20 % et les patients sont hétérogènes en termes
de risque thromboembolique. Il importe surtout de déterminer les
populations pour lesquelles un traitement préventif est nécessaire,
compte tenu du risque hémorragique. Pour prendre en compte cette
hétérogénéité des patients, on pourrait
chercher à estimer le rapport bénéfice-risque des
héparines, pathologie par pathologie (insuffisance respiratoire,
état infectieux...). Mais cette approche nous semble réductrice,
en termes d'extrapolabilité des résultats, du fait du caractère
pluri-factoriel du processus thrombotique. Il semble ainsi préférable
de tenir compte à la fois de la pathologie et des facteurs de risque
thrombotique du patient afin d'établir un niveau de risque a
priori sous la forme d'un score par exemple.
Si l'indication d'un traitement prophylactique est validé
en médecine interne, il semble que les HBPM constituent le traitement
de choix par rapport à l'HNF (efficacité a priori
identique, risque hémorragique moindre, sans compter les avantages
pratiques bien connus des HBPM). La durée du traitement reste incertaine,
pouvant aller jusqu'à 4 semaines environ au regard des études
colligées. Des traitements plus prolongés (envisageables
en fonction de l'état du patient) ne relèvent pas d'un traitement
antithrombotique par voie parentérale.
Les résultats d'une grande étude (1 200 patients) comparant
deux doses d'HBPM à un placebo en prévention des événements
thromboemboliques veineux en médecine interne chez des patients
immobilisés et dits à risque modéré de thrombose
défini a priori sont depuis disponibles [28].
Cette étude montre la nécessité de définir
des populations à risque de thrombose et, pour chacune de ces populations,
une dose optimale de traitement héparinique, voire une durée
optimale. Ce sont ces problèmes que devront s'attacher à
résoudre les prochains essais cliniques de prévention en
milieu médical.
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