ARTICLE
La contraception hormonale,
en particulier la contraception stroprogestative représente
le mode contraceptif le plus utilisé en France. Les hyperlipidémies
restent classiquement une contre-indication relative à absolue
à la contraception stroprogestative (VIDAL 1999). Rappelons
qu'une femme sur 3 utilisant une telle contraception fume, alors que le
tabac est reconnu comme un facteur de risque majeur. Malgré l'importance
de son utilisation, nous manquons d'études fiables pour évaluer
le risque cardiovasculaire de la contraception hormonale, l'essentiel
des données provenant d'études épidémiologiques
descriptives exposées à de nombreux biais. En particulier,
il n'existe pas de données conséquentes chez les femmes
dyslipoprotéinémiques. Deux conséquences bien différentes
des traitements hormonaux doivent être distinguées vis-à-vis
du risque vasculaire : un risque à long terme dominé par
l'athérosclérose et un risque à court terme dominé
par la thrombose. Ceci peut conduire à revoir ou à relativiser
certaines contre-indications de la contraception hormonale en fonction
du type de dyslipidémie.
Effets de la contraception
hormonale sur les paramètres lipidiques et sur l'hémostase
Effets des strogènes
Leurs effets sont relativement clairs et dépendent
essentiellement de la voie d'administration et en moindre partie de leur
type (éthinyl stradiol, stradiol ou strogènes
conjugués équins) et de la dose utilisée. On note
essentiellement [1, 2] :
1) Une élévation du HDL-cholestérol, surtout HDL2,
par diminution de l'activité de la lipase hépatique, et
augmentation de la synthèse hépatique des apolipoprotéines
A1 et A2.
2) Une diminution du LDL-cholestérol, par augmentation du nombre
des récepteurs des LDL, mais aussi une modification du profil de
la taille et peut-être de l'oxydabilité des particules LDL.
3) Une augmentation des triglycérides par augmentation de synthèse
des particules VLDL.
4) Et enfin une baisse modérée de la Lp(a).
Dans l'ensemble, ces variations lipidiques conduisent à un profil
moins athérogène auquel s'ajoute un effet favorable direct
sur la paroi artérielle.
À l'inverse, les strogènes à dose pharmacologique
augmentent le risque de thromboses artérielle et veineuse [3, 4].
Cette action passe probablement par l'augmentation de certains facteurs
de la coagulation (VII, X, fibrinogène) et par une diminution d'inhibiteurs
physiologiques (antithrombine III, protéine S, résistance
acquise à la protéine C). L'effet procoagulant est en partie
contrebalancé par une augmentation de l'activateur (tPA) et une
diminution de l'inhibiteur de l'activateur (PAI1) du plasminogène.
Ces modifications dépendent de la dose et l'utilisation de doses
de plus en plus faibles (actuellement 30, voire 20 µg d'éthinyl
stradiol dans la contraception) a diminué le risque de thrombose.
Effets des progestatifs
La grande diversité des progestatifs utilisés
rend complexe l'analyse de leurs effets sur le métabolisme lipidique
[1]. Leurs différences résident essentiellement dans leur
pouvoir androgénique qui s'oppose aux effets métaboliques
ou vasculaires directs des strogènes. La progestérone
naturelle et son dérivé proche, la dydrogestérone,
ne sont pas androgéniques. Les progestatifs de synthèse
peuvent être classés schématiquement séparables
en progestatifs à noyau prégnane dont les effets androgéniques
sont nuls ou faibles (dérivés de la 17 OH progestérone,
dérivés de la 17 méthylprogestérone, dérivés
de la 19 norprogestérone) et en norstéroïdes dérivés
de la 19 nortestostérone dont les effets androgéniques sont
plus importants.
La contraception stroprogestative fait appel aux progestatifs norstéroïdes
ayant un effet androgénique important, bien qu'atténué,
pour ceux de deuxième (norgestrel et lévonorgestrel) et
de troisième générations (désogestrel, gestodène
et norgestimate). Leurs effets s'opposent aux effets des strogènes
sur les paramètres lipidiques en dehors de l'abaissement de la
Lp(a) qui est renforcé.
Les effets des progestatifs sur l'hémostase restent moins bien
connus mais les dérivés norstéroïdes pourraient
favoriser les accidents de thrombose. Plusieurs articles récents,
en particulier, invitent à la prudence vis-à-vis de l'utilisation
des progestatifs de troisième génération [5, 6].
La contraception microprogestative, outre sa mauvaise tolérance
gynécologique, n'est pas intéressante en termes métaboliques
car elle fait appel aux progestatifs norstéroïdes. L'utilisation
de faibles doses et l'absence d'effets métaboliques francs a permis
son autorisation de mise sur le marché (AMM) en cas de contre-indication
à la contraception stroprogestative. Mais les effets potentiellement
délétères (sous fractions lipidiques, paroi, hémostase)
non contrebalancés par un strogène doit faire rediscuter
son intérêt.
En revanche, la contraception hormonale qui fait appel aux progestatifs
à noyau prégnane (bien que ne disposant pas de l'AMM) semble
très intéressante en raison d'effets androgéniques
nuls ou faibles et donc d'une quasi-absence d'effets métaboliques.
Accidents cardiovasculaires
et contraception hormonale
Accidents coronaires [7, 8]
La constatation d'une augmentation du risque dans les
études les plus anciennes n'a pas toujours été confirmée
dans les études plus récentes avec l'utilisation d'éthinyl
stradiol à la dose 50 µg ou moins. Globalement,
on peut considérer qu'il existe une possible augmentation modérée
du risque coronaire lors de l'utilisation d'une contraception stroprogestative.
L'étude cas-témoins récente conduite par l'OMS en
Europe montre que le risque d'infarctus du myocarde (IDM) est multiplié
par 4,9 avec un risque annuel attribuable qui reste très faible
de 3 cas/1 000 000 de femmes traitées avant 35 ans (3/100 000 après
35 ans), ceci en l'absence de tabagisme associé. Dans cette même
étude, le risque d'accident coronaire est surtout considérablement
augmenté en présence d'autres facteurs de risque associés
(x 87 pour l'association contraception stroprogestative/tabac et
x 68 pour contraception stroprogestative/haute tension artérielle).
Actuellement, aucune donnée ne permet de retenir une augmentation
du risque en présence d'une dyslipidémie.
Aucune donnée conséquente n'est disponible pour évaluer
le risque coronaire associé à une contraception hormonale
progestative pure.
Accidents vasculaires cérébraux [9-11]
Le risque d'accident vasculaire cérébral
a diminué avec l'abaissement des doses d'éthinyl stradiol.
Les études les plus récentes ne trouvent pas de corrélation
entre la contraception hormonale et les accidents vasculaires cérébraux
hémorragiques. Dans l'étude de l'OMS, le risque annuel d'accident
vasculaire cérébral attribuable à une contraception
stroprogestative comportant 50 µg ou plus d'éthinyl
stradiol est 8/100 000. Ce risque est plus faible chez les femmes
de moins de 35 ans et chez les utilisatrices de contraception hormonale
plus faiblement dosée en éthinyl stradiol. Le risque
est surtout augmenté en cas de haute tension artérielle
associée. Aucune donnée ne permet de retenir actuellement
une augmentation du risque en cas de dyslipoprotéinémie.
Aucune donnée n'est disponible pour évaluer le risque d'accident
vasculaire cérébral associé à une contraception
hormonale progestative pure.
Thromboses veineuses profondes et embolie pulmonaire
[5, 6, 12]
Les études épidémiologiques sont
concordantes et mettent en évidence une augmentation du risque
(x 2,7 à 4,5) sous contraception stroprogestative. Le risque
annuel attribuable de thrombose veineuse profonde est estimé entre
6 et 37 pour 100 000 femmes et celui d'embolie pulmonaire est très
faible, entre 5 et 15 par million. Ce risque est renforcé par des
antécédents familiaux de thrombose veineuse profonde, par
les anomalies héréditaires de l'hémostase, mais aussi,
légèrement, par l'obésité. Un risque plus
important avec les progestatifs de 3e génération
ne peut pas être exclu.
Les effets de la contraception progestative pure avec les dérivés
norstéroïdes restent discutés.
On peut noter que, pour l'ensemble des complications, celles-ci surviennent
le plus souvent dans les premiers mois de traitement. En revanche, il
n'existe pas d'augmentation du risque pour une contraception stroprogestative
antérieure arrêtée et pas de corrélation avec
la durée du traitement. Ces données traduisent bien un mécanisme
aigu et réversible.
Hyperlipoprotéinémies
et contraception hormonale
L'ensemble des effets métaboliques et l'étude
des complications cardiovasculaires survenues sous contraception stroprogestative
permettent de retenir le rôle prépondérant des phénomènes
de thrombose. En revanche, il n'existe pas d'arguments en faveur d'un
développement accéléré de lésions d'athérome.
Les effets des strogènes sont plutôt en faveur d'une
diminution du risque d'athérosclérose. À l'inverse,
les progestatifs androgéniques contrebalancent les effets des strogènes
et, utilisés seuls dans des études animales, ils pourraient
favoriser le développement de l'athérosclérose.
L'éthinyl stradiol, mais aussi potentiellement les progestatifs
norstéroïdes, favorisent les accidents de thrombose. Le risque
de thrombose doit donc être bien évalué en tenant
compte des autres facteurs favorisants reconnus : les acides gras saturés,
les anomalies préexistantes de l'hémostase, l'hypertriglycéridémie
et le tabac qui augmentent de façon importante le risque de thrombose
artérielle.
Il n'existe pas actuellement de données scientifiques fiables sur
le risque vasculaire de la contraception hormonale chez les femmes dyslipoprotéinémiques.
Il n'existe par ailleurs aucun consensus. On peut donc essayer d'adopter
une attitude pragmatique au vue des données disponibles [2, 3,
13-15] (figure 1).
Hypercholestérolémie
L'hypercholestérolémie est un facteur
de risque d'athérosclérose à long terme mais pas
de thrombose. Cette dyslipidémie n'est donc pas une contre-indication
formelle à une contraception stroprogestative et l'interdiction
semble disproportionnée avec le risque cardiovasculaire.
En cas d'impossibilité d'utiliser des méthodes locales et
en l'absence de risque de thrombose (antécédents familiaux,
tabagisme en cours, élévation des triglycérides),
il nous semble possible de prescrire une telle contraception pour des
hypercholestérolémies modérées (cholestérol
total < 3 g/l) chez les femmes de moins de 35 ans (les
plaques d'athérome augmentant avec l'âge et favorisant les
accidents de thrombose artérielle). Il semble logique de choisir
une pilule minidosée en éthinyl stradiol (20 à
35 µg). L'intérêt du choix d'une contraception stroprogestative
contenant un progestatif de 3e génération n'est
pas démontré. On associera bien sûr un régime
pauvre en graisses saturées et en cholestérol et enrichi
en graisses mono et polyinsaturées. Un traitement médicamenteux
ne se discute pas en première intention.
Les paramètres lipidiques seront contrôlés après
2 à 3 mois, ceux-ci ne sont généralement pas modifiés,
mais la sensibilité individuelle est très variable, en particulier
chez les femmes dyslopoprotéinémiques. L'indication sera
rediscutée si le cholestérol ou les triglycérides
augmentent de façon importante.
Dans les autres cas, s'il n'y a pas de solution autre que la contraception
hormonale, on pourra proposer une contraception progestative pure par
dérivés non androgéniques de préférence.
Hypertriglycéridémie
isolée ou associée
Dans cette situation, le risque thrombotique à
court terme domine (sans oublier le risque de pancréatite des grandes
hypertriglycéridémies). Il n'y pas de données sur
l'existence d'un éventuel taux seuil des triglycérides associé
aux anomalies de l'hémostase (augmentations significatives du facteur
VII et de PAI1). Il n'est pas possible scientifiquement de donner une
valeur seuil des triglycérides à ne pas dépasser
et, pour cette raison, le chiffre de normalité de 2 g/l donné
par les consensus doit être adopté. En pratique, l'utilisation
d'une contraception stroprogestative est donc contre-indiquée
chez la femme ayant plus de 2 g/l de triglycérides malgré
le régime. On sera particulièrement inflexible si un tabagisme
est associé.
S'il n'y a pas de solution autre que la contraception hormonale, on pourra
proposer une contraception progestative pure par dérivés
non androgéniques de préférence.
HypoHDLémie isolée
Cette anomalie n'est pas une contre-indication à
la contraception stroprogestative. Elle peut même avoir un
effet bénéfique sur le HDL-C.
La prescription de la pilule à une
femme atteinte de dyslipoprotéinémie chez qui l'anomalie
est corrigée par un traitement hypolipémiant
L'utilisation de la contraception stroprogestative
dans ces cas doit être soigneusement évaluée et réservée
aux patientes bien corrigées, chez qui l'augmentation des lipides
sous pilule est modérée et chez qui la contraception stroprogestative
n'a pas d'alternative acceptable.
La prudence sera encore plus grande dans les hypertriglycéridémies
car une correction optimale permanente est souvent incertaine et les altérations
induites de l'hémostase sont rapides.
Variations des paramètres lipidiques sous
contraception stroprogestative chez une femme préalablement
normolipidémique
Une élévation significative du cholestérol
n'est pas fréquente et le plus souvent aux dépens du HDL-cholestérol.
Elle impose donc rarement l'arrêt de la contraception stroprogestative
en l'absence d'autres facteurs de risque. Une hypercholestérolémie
importante (> 3 g/l) et clairement secondaire à la
contraception stroprogestative doit entraîner sa suspension,
de préférence à l'association d'un hypolipémiant.
Une élévation des triglycérides sous contraception
stroprogestative est fréquente mais le plus souvent modérée,
n'imposant pas l'arrêt de la contraception stroprogestative.
Si l'élévation est plus importante, l'attitude adoptée
sera celle décrite dans le paragraphe « Hypertriglycéridémie
isolée ou associée ».
CONCLUSION La
contraception stroprogestative peut être prescrite dans l'hypercholestérolémie
modérée (jusqu'à 3 g/l) en l'absence de facteur de
risque de thrombose associé (tabac) et avec une diététique
adaptée. La contraception stroprogestative ne doit pas être
prescrite en cas d'hypertriglycéridémie supérieure
à 2 g/l mais il peut y avoir discussion si l'anomalie est corrigée
et en l'absence de tabagisme associé. En cas de contre-indication
à la contraception stroprogestative, une contraception progestative
pourra être proposée en donnant la préférence
aux progestatifs non androgéniques. Un registre des accidents cardiovasculaires
sous contraception hormonale serait très utile pour progresser dans
ce domaine difficile. De même, des études de taille suffisante
sont indispensables pour connaître précisément les effets
des contraceptions faiblement dosées et des différents progestatifs
utilisés.REFERENCES
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