ARTICLE
Le sildénafil
(Viagra®) est commercialisé aux États-Unis
depuis fin mars 1998. Sa tolérance cardiovasculaire a été
étudiée dans le cadre du dossier d'autorisation de mise
sur le marché soumise à la FDA aux États-Unis, puis
à l'EMEA en Europe et enfin dans le cadre de la pharmacovigilance
depuis le deuxième semestre 1998. On dispose de données
chez des volontaires sains, de données chez des patients avec facteurs
de risque et/ou antécédents de cardiopathie (insuffisance
cardiaque et coronaire, hypertension artérielle) et de données
chez des patients prenant des traitements associés à visée
cardiovasculaire. On dispose, d'autre part, de l'analyse d'un certain
nombre de cas de décès aux États-Unis d'abord, mais
également en France à l'heure actuelle. L'analyse de cette
tolérance cardiovasculaire permet de définir des règles
d'utilisation avec la meilleure sécurité possible.
Données générales
On trouve, dans le dossier d'enregistrement, des données
sur l'effet hémodynamique du sildénafil chez le volontaire
sain. Le sildénafil, dans un groupe de 16 volontaires sains [1]
a montré qu'il diminuait la pression artérielle de façon
modérée. Pour la dose de 50 mg, la chute de pression systolique
est de 7,7, la chute de pression diastolique de 4,5. Pour la dose de 100
mg, cette chute est de moins 8,4 pour la systolique et de moins 5,5 pour
la diastolique. Pour des doses plus élevées, 200 mg, il
n'y a pas de nouvelle augmentation de cette chute avec des chiffres de
6,7 pour la systolique et de 4,7 pour la diastolique. Ces mesures ont
été faites jusqu'à 8 heures après la prise
(tableau I).
Lorsque l'on s'intéresse aux variations de pression artérielle
suivant l'âge (tableau II),
on constate que cette chute est, bien sûr, plus marquée chez
les sujets âgés de plus de 65 ans mais qu'elle reste modeste,
avec une chute maximale de 6,7 en décubitus pour la pression systolique
et de 6,2 en orthostatisme pour la pression diastolique.
Concernant les événements indésirables spécifiquement
cardiovasculaires [2], on constate dans le dossier d'enregistrement, dans
un groupe de 2 722 patients ayant pris du sildénafil, que l'événement
indésirable cardiovasculaire le plus souvent retrouvé est
constitué par les vertiges (jusqu'à 4 % chez les sujets
de plus de 65 ans) (tableau III).
Le pourcentage d'hypotension reste en revanche faible, ne dépassant
pas 0,3 %. Dans le dossier d'enregistrement, tous événements
indésirables confondus, ceux qui sont les plus fréquents
sont, bien sûr, les événements liés à
la vasodilatation comme les céphalées ou les sensations
de rougeurs de la face.
Sildénafil et hypertension
artérielle
Dans le dossier d'enregistrement, on constate que des
traitements antihypertenseurs ont été associés chez
32,5 % des patients sous sildénafil. En effet, il est clair que
ce type de patients pouvant relever d'une indication du sildénafil
sont souvent hypertendus. Les inhibiteurs de l'enzyme de conversion étaient
donnés dans 11 % des cas, des inhibiteurs calciques dans 10 %,
des bêta-bloquants dans 5 %, des alpha-bloquants dans 4,6 % et des
diurétiques dans 4,5 %. Il a été possible de comparer
l'incidence totale des effets secondaires chez les patients prenant du
sildénafil en association avec un antihypertenseur et celle observée
chez les patients prenant du sildénafil seul. Il n'y a pas de différence
significative (tableau IV),
l'incidence totale étant aux alentours de 36-37 % sans différence
significative pour chacun des effets secondaires particuliers. Une étude
en double aveugle contre placebo en cross over a été
faite pour l'association sildénafil-amlodipine chez 16 patients
ayant une hypertension artérielle essentielle. L'amlodipine a été
donnée à 5 ou 10 mg en une prise par jour, le sildénafil
était donné en dose unique de 100 mg, par comparaison au
placebo. Il a été observé une diminution supplémentaire
de la pression artérielle de 8 mm de mercure pour la systolique
et de 6 mm pour la diastolique, sans traduction clinique.
Tolérance cardiovasculaire
du sildénafil chez les patients porteurs d'une cardiopathie
Sur les 2 722 patients traités par sildénafil
qui étaient inclus dans le dossier d'enregistrement du produit,
402 avaient des antécédents de cardiopathie ou une cardiopathie
évolutive. Il s'agissait dans environ 8 % des cas d'antécédents
de cardiopathie ischémique, dans 4,6 % d'antécédents
d'infarctus du myocarde, dans 2 % de troubles du rythme. Il n'y avait
pas dans le dossier de développement du produit de patients victimes
d'un infarctus du myocarde récent, ceux-là ayant été
considérés dès le début comme devant être
exclus et l'infarctus récent considéré comme une
contre-indication [3]. Comme pour le cas des hypertendus, il n'a pas été
noté de différence significative dans l'incidence des effets
secondaires (tableau V).
Interactions sildénafil et donneurs de monoxyde
d'azote (NO)
Il a été démontré qu'il
existait une potentialisation des effets vasodilatateurs et hypotenseurs
lors des associations entre sildénafil et donneurs de NO. Ceci
a été constaté dans le dossier de développement,
chez les volontaires sains, avec l'association à des dérivés
nitrés. Le tableau VI
rapporte les symptômes ressentis et les chutes de pression artérielle
observées lors d'associations avec de l'isosorbide dinitrate ou
de la trinitrine sublinguale. Il a été observé des
chutes de pression artérielle systolique allant jusqu'à
40 mmHg. Il en résulte [4] qu'il existe une contre-indication absolue
d'association entre sildénafil et donneurs de NO. Ceci vaut pour
les dérivés nitrés, qu'ils soient immédiats
ou retard, la molsidomine et les activateurs potassiques, le nicorandil
étant le seul actuellement commercialisé en France. Une
chute tensionnelle majeure peut également être observée
lors de l'association du sildénafil aux « poppers » qui
sont composés de nitrite d'amyle et qui sont utilisés à
titre récréatif.
Pharmacovigilance et analyse
des décès
Aux États-Unis, de fin mars 1998 à mi-novembre
1998, 230 décès avaient été rapportés
après 6 millions de prescriptions, soit 50 millions de comprimés.
L'âge moyen des patients décédés était
de 64 ans, 70 % avaient au moins un facteur de risque coronaire. Dans
77 cas, il s'agissait d'événements cardiovasculaires dont
41 infarctus documentés ou suspectés. Dans 16 cas, il y
avait une association aux dérivés nitrés. Il a été
considéré que les chiffres d'infarctus ou de décès
n'étaient pas supérieurs aux chiffres attendus dans la population
des États-Unis, c'est-à-dire 400 décès par
semaine et par million d'hommes. En France, du 15 octobre 1998 au 15 janvier
1999, 10 cas de décès ont été notifiés
à l'Agence du médicament, pour 100 000 patients traités.
L'âge moyen était de 57 ans. Trois décès n'étaient
absolument pas documentés, avec des incertitudes sur la prise du
médicament et sur la cause du décès. Dans 7 cas,
les décès sont survenus chez des hommes de 58 à 86
ans qui avaient des antécédents et des facteurs de risque
cardiovasculaires : un cas de dissection aortique, 3 cas avec un délai
de plusieurs jours entre la prise du sildénafil et le décès,
un cas après une interruption par le patient du traitement habituel
antihypertenseur et anti-angineux. Enfin, il y a eu 2 cas pour lesquels
les patients avaient pris le sildénafil en association avec des
dérivés nitrés.
Un communiqué de l'Agence du médicament a été
publié en janvier 1999 précisant :
« Compte tenu de l'âge et des facteurs cardiovasculaires de
la population traitée ainsi que du nombre de patients exposés,
ces données de pharmacovigilance ne remettent pas en cause le profil
de sécurité d'emploi de cette spécialité.
Elles conduisent cependant l'Agence du médicament à rappeler
avec insistance que cette spécialité ne doit être
prise qu'après une prescription médicale respectant les
contre-indications et les précautions d'emplois mentionnées
dans l'autorisation de mise sur le marché. »
Il est donc important de rappeler les contre-indications du sildénafil
[5] qui sont les associations aux dérivés nitrés,
à la molsidomine et au nicorandil, les patients chez lesquels l'activité
sexuelle est déconseillée : angor instable, insuffisance
cardiaque sévère et décompensée. Enfin, le
médicament reste contre-indiqué chez les patients pour lesquels
il n'y a pas d'information dans le dossier de développement : hypotension,
infarctus du myocarde et accidents vasculaires cérébraux
récents, datant de moins de 6 mois. Il est possible que dans les
années à venir des études complémentaires
clarifient ces derniers points.
CONCLUSION
Le sildénafil n'est pas dénué
d'effet hémodynamique systémique. Néanmoins ces modifications
restent modestes et le plus souvent sans traduction clinique. La contre-indication
d'association aux donneurs de NO est absolue. Les données de pharmacovigilance
confirment le profil de sécurité du médicament mais
soulignent qu'il ne doit être prescrit que dans le respect scrupuleux
des contre-indications et précautions d'emploi.
Remerciements
L'auteur exprime tous ses remerciements au Docteur
Anne Solesse de Gendre pour son aide bibliographique à la rédaction
de cet article.
REFERENCES
1. Jackson G, Benjamin N, Jackson N, Allen MJ. Effects of sildenafil
citrate on human hemodynamics. Am J Cardiol 1999 ; 83 : C13-20.
2. Susman RM, Morales A, Glasser BB, Osterich IH. Overal cardiovascular
profile of sildenafil citrate. Am J Cardiol 1999 ; 83 : C35-44.
3. Conti CR, Pepine CJ, Sweeney M. Efficacy and safety of sildenafil
citrate in the treatment of erectile dysfunction in patients with ischaemic
heart disease. Am J Cardiol 1999 ; 83 : C29-34.
4. Webb DJ, Freestone S, Allen MJ, Muirhead GJ. Sildenafil citrate
and blood pressure lowering drugs : results of drug interaction
studies with an organic nitrate and a calcium antagonist. Am J Cardiol
1999 ; 83 : C21-8.
5. Cheitlin MD, Hutter AM, Brindis RG, et al. Used of
sildenafil (Viagra®) in patients with cardiovascular disease.
ACC/AHA expert consensus. J Am Coll Cardiol 1999 ; 33 : 273-82.
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