ARTICLE
La thrombocytémie essentielle est une maladie proliférative
clonale caractérisée par une augmentation constante du nombre
des plaquettes (supérieur à 400.109/l) et une
prolifération anormale des mégacaryocytes. Elle fait partie
des syndromes myéloprolifératifs : elle est donc la conséquence
d'une prolifération monoclonale de la cellule souche hématopoïétique
multipotente. C'est une maladie hématologique rare et il faut environ
une dizaine d'années pour réunir 60 cas de thrombocytémies
essentielles. Sa prévalence dans la population n'est pas connue.
Le risque de progression et de transformation blastique est faible (2-5
%) et le diagnostic en terme de survie est en général favorable.
La mortalité et la morbidité des thrombocytémies
essentielles sont essentiellement représentées par les complications
thrombotiques et/ou hémorragiques qui peuvent être révélatrices
de la maladie.
Caractéristiques
cliniques et biologiques
La thrombocytémie essentielle atteint en général
une population d'adultes mûrs avec un âge moyen des patients
de 53,7 ans (6 à 90 ans), mais cette maladie est également
décrite chez l'adulte jeune et, exceptionnellement, chez l'enfant
(tableaux I
et III) [1-16]. Une prédominance des thrombocytémies
essentielles est observée chez les femmes avec un sex-ratio moyen
de 1,84 (tableaux I
et III) ; il existe un second pic de fréquence
chez la jeune femme [1-16]. Le diagnostic reste encore un diagnostic d'exclusion.
La numération formule sanguine montre une augmentation des plaquettes
(> 400.109/l) avec, en général, une numération
des globules blancs normale et un taux d'hémoglobine normal ; une
hyperleucocytose modérée faite de polynucléaires
neutrophiles peut être observée ; une anémie microcytaire
hyposidérémique peut être le reflet d'une complication
hémorragique. Le myélogramme et, surtout, la biopsie médullaire
objectivent une moelle riche, avec une augmentation de la lignée
mégacaryocytaire dont la morphologie est souvent anormale. Une
splénomégalie modérée peut être observée
dans 36 % des cas [3-6, 9, 11, 13, 14, 16] (tableaux
I et III). Le diagnostic
ne sera porté qu'après élimination des autres diagnostics
étiologiques de thrombocytose (carence martiale, syndrome inflammatoire)
ou d'autres syndromes myéloprolifératifs. L'étude
cytogénétique peut montrer quelques anomalies caryotypiques
mais doit éliminer le chromosome Philadelphie [1, 9, 21]. La présentation
clinique est très variable. Les patients peuvent être totalement
asymptomatiques ou la maladie peut être révélée
par un accident thrombotique et/ou hémorragique.
Complications
hémorragiques
L'incidence des accidents hémorragiques majeurs est relativement
faible par rapport à celle des complications thrombotiques et représente
environ 22 % des malades (tableaux
II et III) [1-15]. Cette
incidence est drastiquement très faible dans la cohorte de patients
étudiés par Cortelazzo et al. [10], avec une incidence
de 0,33 % par an comparée à 6,6 % par an pour les complications
thrombotiques. La fréquence des hémorragies semble augmenter
si le nombre de plaquettes dépasse 1 500.109/l [2].
En revanche, il reste difficile de corréler ces accidents hémorragiques
à une anomalie biologique de l'hémostase primaire (anomalie
fonctionnelle plaquettaire ou anomalie du facteur Willebrand) [3, 7, 11].
L'utilisation d'antiagrégant plaquettaire et, en particulier, d'aspirine,
pouvant favoriser ces accidents hémorragiques, a été
évoquée mais cette hypothèse reste discutable. Quoi
qu'il en soit, l'utilisation des drogues cytoréductrices diminue
l'incidence des hémorragies, surtout si les plaquettes dépassent
1 500.109/l, et ces drogues restent une indication thérapeutique
préférentielle chez ces patients [3, 11].
Signes
fonctionnels
L'apparition de symptômes fonctionnels (céphalées,
paresthésies, vertiges) et, surtout, d'érythromélalgies
est souvent un mode clinique révélateur de la thrombocytémie
essentielle. L'érythromélalgie est caractérisée
par une douleur et une rougeur des orteils, de la plante des pieds et
de la cheville. Ce symptôme clinique, observé également
dans la polyglobulie de Vaquez si le nombre de plaquettes est supérieur
à 400.109/l, est fréquemment révélateur
de thrombocytémie essentielle chez plus d'un tiers des patients
(tableaux II
et III) [3, 8, 9, 11-15]. Une atteinte de la microcirculation
a été objectivée par l'étude histologique
qui montre une prolifération intimale, la présence d'occlusion
thrombotique au niveau des artérioles analysées en territoire
pathologique [18]. Le rôle d'une hyperactivité plaquettaire
in situ est évoqué et démontré par
l'hyperproduction de thromboxane [18]. Les signes cliniques sont rapidement
et totalement réversibles après inhibition de la cyclooxygénase
par l'aspirine (100 mg/jour), quelle que soit la numération plaquettaire
[18]. L'utilisation d'aspirine à faibles doses associée
ou non aux drogues cytoréductrices semble donc nécessaire
chez ce type de patient avec thrombocytémie essentielle.
Complications thrombotiques
Une incidence élevée de complications thrombotiques artérielles
survenant dans les trois territoires principaux (cérébral,
myocardique ou artériel périphérique) est rapportée
chez les patients avec thrombocytémie essentielle. Cette incidence
peut atteindre 76 % des cas [6] (tableau
II) : elle est en moyenne de 32 % pour les 900 patients rapportés
dans la littérature [1-8, 10-16] (tableaux
II et III).
Les thromboses veineuses profondes et/ou embolies pulmonaires sont plus
rares (tableau II) [3,
4, 6, 8, 10-16] et une incidence moyenne de 4,8 % est retrouvée
chez 843 patients analysés dans 12 études (tableau
III). Des territoires particuliers tels que les troncs porte,
splénique, mésentérique sont souvent le siège
de ces thromboses veineuses [6, 10].
Si l'hyperactivation plaquettaire in vivo est actuellement corrélée
aux anomalies de la microcirculation et confortée par l'efficacité
thérapeutique de l'aspirine, les mécanismes physiopathologiques
de ces complications thrombotiques au cours des thrombocytémies
essentielles restent encore mal connus.
Une corrélation entre les chiffres plaquettaires et la survenue
d'événements thrombotiques n'est pas démontrée
[2, 3, 8] ; quel que soit le traitement myélosuppresseur utilisé,
une récidive d'accidents thrombotiques est observée chez
17 % des patients étudiés [3, 10, 13, 14]. Depuis plus de
15 ans, de nombreuses équipes ont analysé les anomalies
fonctionnelles plaquettaires observées au cours des thrombocytémies
essentielles et tenté de les corréler aux complications
vasculaires [18-24]. Les tests classiques d'agrégation plaquettaire
in vitro ont largement montré leurs limites et leur absence
de corrélation avec la clinique. Une hyperactivation plaquettaire
in vivo, estimée par l'augmentation des taux plasmatiques
de b-thromboglobuline et/ou de facteur plaquettaire 4, est bien démontrée
[21-23]. Toutefois, la relation entre ces anomalies biologiques et la
survenue d'accidents thrombotiques reste difficile à démontrer.
Une anomalie du métabolisme de l'acide arachidonique est également
décrite [18, 24]. Pour étudier la biosynthèse de
thromboxane A2 (TXA2) in vivo, Rocca et al. [24] ont mesuré
l'excrétion urinaire d'un métabolite majeur du TXB2
, le 11-déhydro-TXB2 chez 40 malades comparés à
26 sujets contrôles appariés. Une augmentation significative
du taux urinaire de 11-déhydro-TXB2, est observée chez les
malades comparés aux témoins (4 063 ± 3 408 contre
504 ± 267 pg/mg de créatinine ; p < 0,001 respectivement).
Après une correction du taux urinaire de 11-déhydro-TXB2
fonction de la numération plaquettaire, ces auteurs [24] montrent
une relation positive avec l'âge et une relation inverse avec le
chiffre plaquettaire. L'aspirine à faibles doses (50 mg/ jour pendant
7 jours) inhibe cette excrétion urinaire de 11-déhydro-TXB2
[24].
Facteurs de risque thrombotique
La thrombocytémie essentielle étant une maladie de l'adulte
mûr, l'analyse des facteurs de risque classiques de l'athérosclérose
chez ces patients développant principalement des complications
cardiovasculaires semblait intéressante. Cette étude fut
réalisée sur une cohorte historique de 100 patients consécutifs
par Cortelazzo et al. [10]. Elle prenait en compte l'âge,
le tabac, le diabète, l'hypertension artérielle, l'hypercholestérolémie
et les antécédents d'accidents thrombotiques. Le tabac,
le diabète, l'hypertension artérielle et l'hypercholestérolémie
n'influencent pas le risque de développer un accident thrombotique.
En revanche, l'âge supérieur à 60 ans, les antécédents
d'accidents thrombotiques et la durée d'évolution de la
thrombocytémie essentielle non contrôlée influencent
largement le risque de développer un accident thrombotique [10].
Le risque majeur est observé chez les patients ayant déjà
présenté un accident cardiovasculaire (p < 0,0005) [10].
Cette étude, bien que rétrospective, a eu l'avantage de
définir un sous-groupe de patients présentant une thrombocytémie
essentielle à haut risque thrombogène. Une étude
prospective récente [16] a démontré que l'administration
d'hydroxyurée chez ce groupe de patients à haut risque thrombotique
permettait certes de diminuer le chiffre plaquettaire mais également
de prévenir les complications thrombotiques. Une cohorte de 114
patients d'âge moyen de 68 ans, 77 femmes et 37 hommes avec un chiffre
plaquettaire moyen de 788.109/l, ont été randomisés
en un premier groupe (56 malades) recevant de l'hydroxyurée et
un deuxième groupe (58 malades) ne recevant pas de traitement myélosuppresseur.
Deux patients (3,6 %) traités par l'hydroxyurée ont présenté
un accident thrombotique (1 infarctus du myocarde et 1 accident vasculaire
cérébral) contre 14 patients (24 %) dans le groupe contrôle
(1 accident vasculaire cérébral, 5 accidents ischémiques
transitoires, 5 ischémies microvasculaires digitales, 3 thromboses
veineuses dont 2 superficielles) [16].
Stratégies thérapeutiques
De fait, environ deux tiers des patients présentant une thrombocytémie
essentielle sont asymptomatiques (tableau
IV) [3, 6, 10, 11, 15]. La présentation clinique des thrombocytémies
essentielles est hétérogène et le choix d'une stratégie
thérapeutique optimale, tenant compte du ratio bénéfice/risque,
reste encore problématique. Bien que maladie clonale, ses transformations
en leucémie aiguë sont rares et la médiane actuarielle
de survie est estimée à 73,5 % à 7 ans [11]. Le rôle
potentiel des traitements myélosuppresseurs dans la genèse
ces transformations leucémiques est largement évoqué,
en particulier pour les alkylants mais également pour l'hydroxyurée
largement utilisée dans les syndromes myéloprolifératifs
[26]. Le taux de mortalité lié à une maladie maligne
atteint 6 % chez les malades avec thrombocytémie essentielle traités
par hydroxyurée [27]. Une transformation en leucémie aiguë
est observée chez 5,9 % des malades présentant une polyglobulie
de Vaquez traités par hydroxyurée [28]. En considérant
que la longévité actuelle de la population générale
dépasse largement la soixantaine, que la thrombocytémie
essentielle atteint l'adulte d'âge mûr mais aussi la femme
jeune, la chimiothérapie peut être délétère
au cours des thrombocytémies essentielles et les stratégies
thérapeutiques doivent être soigneusement adaptées.
La prévention des complications thrombotiques artérielles
est un des problèmes thérapeutiques majeurs pour diminuer
la morbidité et la mortalité des thrombocytémies
essentielles. L'étude prospective récente de Cortelazzo
et al. [16] démontre clairement que les traitements myélosuppresseurs
(hydroxyurée) diminuent de manière significative l'incidence
des complications thrombotiques chez les malades avec des facteurs de
risque thrombogène bien définis.
Place des antiagrégants
Il est également bien montré que les signes fonctionnels,
dont l'érythromélalgie, sont rapidement résolutifs
sous aspirine, qui représente donc une indication thérapeutique
majeure pour ces patients quels que soient les traitements associés
[18, 25]. Un traitement optimal, compromis entre la prévention
des accidents thrombotiques et la toxicité des drogues utilisées,
doit être évalué chez les patients asymptomatiques
ne présentant pas de facteur de risque thrombogène. Ce sous-groupe
de patients avec thrombocytémie essentielle peut être défini
par des patients asymptomatiques, d'âge inférieur à
60 ans, sans antécédent d'accident thrombo-hémorragique
et avec un nombre de plaquettes n'excédant pas 1 000.109/l.
L'aspirine, en acétylant la cyclooxygénase plaquettaire,
inhibe la formation de TXA2 [29, 31]. Le TXA2, agent pro-agrégant
et vasoconstricteur, est hydrolysé en TXB2, métabolite inactif
stable. Le TXB2 est métabolisé en 2,3-dinor-TXB2 et 11-déhydro-TXB2
[32]. Une augmentation de l'excrétion urinaire de 11-déhydro-TXB2
a été décrite au cours des thrombocytémies
essentielles [24]. L'aspirine pourrait donc être efficace dans la
prévention des accidents thrombotiques au cours des thrombocytémies
essentielles. Toutefois, l'existence, même si l'incidence est faible,
d'accidents hémorragiques au cours des thrombocytémies essentielles
a limité cette indication thérapeutique et aucune étude
prospective comparative n'a été réalisée dans
cette pathologie. La prévention secondaire des accidents cardiovasculaires
au cours de l'athérosclérose est actuellement bien démontrée
[33, 34], y compris avec de faibles doses d'aspirine [35]. Les effets
secondaires liés à l'aspirine sont essentiellement caractérisés
par les complications hémorragiques et gastro-intestinales. Ces
complications sont dose-dépendantes et nettement réduites
pour des posologies inférieures à 325 mg/jour [34].
L'efficacité et l'innocuité de l'aspirine à faible
dose (100 mg/jour) dans la prévention des accidents thrombotiques
au cours des thrombocytémies essentielles, chez les patients asymptomatiques
ne présentant pas de facteur de risque thrombogène, doivent
être évaluées. Cette question va faire l'objet d'une
étude multicentrique, européenne, prospective et randomisée.
CONCLUSION
La thrombocytémie essentielle, maladie hématologique
proliférative clonale, est hétérogène sur
le plan clinique. Les stratégies thérapeutiques doivent
être regardées comme un compromis entre le bénéfice
et le risque des drogues utilisées. Si les chimiothérapies
restent l'indication thérapeutique de choix chez les patients à
haut risque thrombogène ou hémorragique, leur potentiel
leucémogène doit faire discuter leur indication chez les
malades asymptomatiques. L'efficacité de l'aspirine à faible
dose chez ces patients asymptomatiques doit être évaluée
au sein de protocoles multicentriques, prospectifs et randomisés.
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