ARTICLE
Les diabétiques représentent, classiquement, une catégorie
de patients particulièrement exposés à l'ischémie
myocardique silencieuse, en raison d'une plus grande incidence de la cardiopathie
ischémique et d'une fréquente altération de la perception
douloureuse.
Les différents types d'ischémies myocardiques silencieuses
ont été définis en fonction des circonstances cliniques
de diagnostic [1] :
Type 1 : ischémie myocardique indolore dépistée
chez des personnes totalement asymptomatiques dont la maladie coronaire
était méconnue jusqu'au dépistage.
Type 2 : ischémie myocardique indolore apparaissant ou persistant
après infarctus du myocarde.
Type 3 : ischémie myocardique indolore objectivée chez
un angineux.
Les types 2 et 3 ont pour dénominateur commun la maladie coronaire
connue et seront envisagés ensemble.
L'infarctus du myocarde des diabétiques a déjà
fait l'objet d'une publication intégrale dans la revue STV
[2]. L'atypie de sa présentation clinique et la contribution de
la neuropathie autonome cardiaque à ses différents aspects
physiopathologiques et à son mauvais pronostic y ont été
développées.
Pratiquement, plus de 30 % des infarctus du myocarde sont silencieux
[3], et cette fréquence est un peu plus élevée chez
la femme que chez l'homme. Les facteurs de risque de l'infarctus silencieux
sont l'hypertension artérielle et le diabète. Les principales
manifestations cliniques, lorsqu'elles existent, sont constituées
de dyspnée, des signes cliniques d'hyper ou d'hypoglycémie,
de manifestations digestives, d'hypotension, de confusion ou encore d'accidents
ischémiques neurologiques transitoires. Le pronostic de ces infarctus
silencieux est le même que celui des infarctus symptomatiques reconnus
cliniquement. Les études autopsiques ont également démontré
que les diabétiques décédés d'infarctus, ou
d'autres causes non cardiaques, avaient des cicatrices de nécroses
myocardiques anormalement étendues.
Le bilan coronaire, chez les diabétiques avec antécédents
cardiaques connus, recourt précisément aux moyens habituels
de diagnostic avec une bonne valeur prédictive, pour la scintigraphie
myocardique au thallium d'effort ou au thallium-persantine, dans la détection
des lésions sténosantes [4]. L'ischémie silencieuse
est notée plus souvent chez les diabétiques que chez les
non-diabétiques (p < 0,01) [5].
Romeo et al. [6] ont réuni 406 patients avec une coronaropathie
démontrée à la coronarographie et une épreuve
d'effort positive ; 309 patients avaient une épreuve d'effort positive
cliniquement et électriquement, et 97 patients un test positif
électriquement exclusivement. L'incidence du diabète était
plus grande dans le groupe silencieux (27,8 contre 15,8 %, p < 0,04).
La positivité à l'effort était notée pour
une charge de travail plus élevée chez les diabétiques.
Prévalence de l'ischémie
myocardique silencieuse chez le diabétique
L'ischémie myocardique silencieuse de type 1, dans les populations
masculines d'âge moyen, a une prévalence de 0,89 [7] à
2,5 % [8]. La prévalence de l'ischémie myocardique silencieuse
chez les diabétiques est estimée entre 12 et 30 %.
Explorations non vulnérantes sans coronarographie
Les tests d'effort sur bicyclette ergométrique ou sur tapis roulant,
les tests d'effort couplés à la scintigraphie myocardique
au thallium-201, la scintigraphie au thallium-201 sous dipyridamole et
l'enregistrement continu de l'électrocardiogramme selon la technique
de Holter ont été utilisés pour apprécier
la prévalence de l'ischémie myocardique silencieuse chez
des diabétiques indemnes cliniquement et électrocardiographiquement
de cardiopathie ischémique.
Abenavoli et al. [9] ont étudié, par un test d'effort
couplé au thallium-201, la capacité à l'effort, la
consommation maximale d'oxygène, les modifications du segment ST-T
et les anomalies de la fixation myocardique du thallium chez seize diabétiques
aymptomatiques et douze sujets témoins. La durée du travail
ainsi que la consommation maximale d'oxygène étaient significativement
moindres chez les diabétiques. Bien qu'il n'y ait eu que deux sous-décalages
du segment ST chez les diabétiques, cinq parmi les diabétiques
et un seul chez les témoins avaient des défauts de perfusion
isotopique.
Dans une étude de la fonction myocardique chez des diabétiques
totalement asymptomatiques sur le plan cardiovasculaire [10], sept patients
sur 56 (12,5 %) avaient des défauts de perfusion isotopique à
la scintigraphie au thallium-dipyridamole. Ils ont été considérés
comme ayant une ischémie silencieuse.
Langer et al. [11] ont étudié 58 diabétiques
sans symptomatologie cardiovasculaire, avec un enregistrement électrocardiographique
de Holter pendant 48 heures et un test d'effort. Leur fonction autonome
a été appréciée ainsi que leur seuil douloureux.
L'ischémie myocardique silencieuse a été décelée
chez dix patients (17 %), par la coexistence d'un défaut de fixation
et d'une redistribution à la scintigraphie myocardique au thallium.
Explorations non vulnérantes complétées
par une angiographie coronaire
Comparant 132 diabétiques et 140 non-diabétiques par un
test d'effort sur tapis roulant, Naka et al. [12] ont identifié
41 diabétiques et 42 non-diabétiques dont l'épreuve
était positive. Trente-six sur 41 diabétiques et 34 sur
42 non-diabétiques ont eu une coronarographie. La prévalence
de l'ischémie myocardique silencieuse était 2,2 fois plus
élevée chez les diabétiques que les non-diabétiques
(p < 0,05).
Koïstinen [13] a comparé la prévalence de l'ischémie
myocardique silencieuse et son association à une coronaropathie
chez 136 diabétiques, par rapport à 80 témoins de
même sexe et de même âge. Les individus étaient
inclus quand ils présentaient une positivité électrique
à l'effort, à l'enregistrement électrocardiographique
de 24 heures ou au thallium d'effort (pour les seuls diabétiques).
Un test positif, au moins, était noté chez 40 diabétiques
(29 %) et 4 témoins (5 %). La coronarographie a été
faite chez 34 diabétiques et les 4 témoins ; 12 diabétiques
sur 34 et 3 témoins sur 4 avaient des lésions coronaires
significatives, avec une réduction de la lumière coronaire
d'au moins 50 %. Ces résultats confirment la prévalence
élevée de l'ischémie myocardique silencieuse chez
les diabétiques, mais également la faible fréquence
des atteintes tronculaires coronaires chez ces diabétiques asymptomatiques
et indemnes de signes de cardiopathie évolutive.
Dans l'étude de Valensi et al. [14], portant sur 92 patients
diabétiques cumulant au moins deux facteurs de risque d'athérosclérose
et indemnes de signes cliniques et électriques de cardiopathie
ischémique, 28 patients (30 %) avaient au moins une épreuve
positive (électrocardiogramme d'effort, scintigraphie myocardique
au thallium-dipyridamole, enregistrement continu de 48 heures par la méthode
de Holter) ; parmi les 24 patients qui ont subi une coronarographie, seuls
9 (10 %) avaient une lésion coronaire de 50 % minimum. Dans ce
travail il existait une corrélation entre l'ischémie myocardique
silencieuse et l'existence d'une atteinte rénale occulte (microalbuminurie)
ou patente (insuffisance rénale), ce qui suggérait ainsi
la responsabilité possible d'une microangiopathie dans l'expression
de l'ischémie myocardique silencieuse. La prévalence de
l'atteinte coronaire tronculaire apparaissait donc également faible
chez les diabétiques asymptomatiques.
Étudiant 37 diabétiques d'âge moyen, asymptomatiques,
avec deux autres facteurs de risque, Paillole et al. [15] ont utilisé,
comme tests diagnostiques d'ischémie myocardique silencieuse, la
surveillance électrocardiographique de Holter pendant 24 heures,
un test d'effort traditionnel sur bicyclette ergométrique et la
scintigraphie au thallium-dipyridamole. Sur 8 coronarographies effectuées
en raison d'un ou de plusieurs tests positifs, 5 patients (13,5 %) présentaient
des lésions coronaires sévères et multiples.
Pronostic de l'ischémie myocardique silencieuse
chez les diabétiques
Les nombreuses études consacrées à l'ischémie
myocardique silencieuse attribuent un plus mauvais pronostic aux individus
qui en sont atteints [16, 17]. Globalement 15 % des sujets étaient
diabétiques.
Le pronostic de 45 diabétiques ayant une ischémie myocardique
silencieuse à l'effort [18] a été comparé
à celui de 37 diabétiques ayant une double souffrance, clinique
(angor) et électrique, 31 diabétiques sans douleur et sans
souffrance électrique, et 429 patients sans diabète mais
avec une ischémie myocardique silencieuse à l'épreuve
d'effort. Tous les patients avaient une atteinte prouvée par la
coronarographie (sténose > 70 %). La survie à 6 ans des
sujets ayant une ischémie myocardique silencieuse était
moins bonne chez les diabétiques que chez les non-diabétiques
(59 contre 82 %, p < 0,001). La survie des patients indemnes d'ischémie
myocardique silencieuse était comparable chez les diabétiques
et les non-diabétiques. La survie à 6 ans des diabétiques
traités médicalement était de 59 % dans le groupe
avec ischémie myocardique silencieuse, voisine de 66 % dans le
groupe avec double souffrance clinique et électrique à l'effort
et bien plus élevée, 93 %, dans le groupe sans atteinte
ischémique (p < 0,008). Il reste à évaluer, sur
une grande échelle, le pronostic de l'ischémie myocardique
silencieuse chez les diabétiques strictement asymptomatiques (type
1) sans lésions coronaires.
Ischémie myocardique
silencieuse et neuropathie autonome cardiaque
L'altération fonctionnelle du ventricule gauche, anormalement
sévère pour une atteinte ischémique clinique donnée,
soulève la question d'un lien avec des séquelles myocardiques
d'événements silencieux antérieurs. La dysfonction
du système nerveux autonome cardiaque, secondaire au diabète,
apparaît comme un marqueur de l'élévation de la mortalité
cardiovasculaire. Ainsi, la survie à 5 ans des diabétiques
avec une neuropathie autonome cardiaque est seulement de 40 %, alors qu'elle
est de 90 % chez les diabétiques sans altération du système
autonome cardiaque [19]. L'augmentation de la mortalité est souvent
d'origine cardiaque. Les accidents ischémiques myocardiques silencieux
et les troubles du rythme ventriculaire graves seraient plus fréquents
en présence d'une neuropathie autonome cardiaque.
De nombreuses études ont reconnu un lien entre ischémie
myocardique silencieuse et neuropathie autonome cardiaque. Murray et
al. [20], dans une étude en partie rétrospective et
en partie prospective, fondée sur le seul test d'effort, sans confirmation
angiographique, et l'étude de la neuropathie autonome cardiaque,
concluent à la fréquence de l'ischémie myocardique
silencieuse chez les diabétiques et l'associent à la sévérité
de la neuropathie autonome cardiaque.
O. Sullivan et al. [21] ont apprécié la prévalence
de l'ischémie myocardique silencieuse, par la méthode de
Holter, chez des diabétiques en fonction de l'existence ou non
d'une neuropathie autonome cardiaque. Cinq tests standard ont été
appliqués à 41 diabétiques de sexe masculin : la
réponse de la fréquence cardiaque à la manuvre
de Valsalva, à l'inspiration profonde, au lever, la réponse
de la pression artérielle systolique au lever, et la pression artérielle
diastolique au handgrip. Dix-sept avaient une neuropathie autonome
cardiaque (groupe A) et 24 en étaient indemnes (groupe B). Les
patients des groupes A et B partageaient également les différents
facteurs de risque. La prévalence de l'ischémie myocardique
silencieuse était de 64,7 % dans le groupe A et de 4,1 % dans le
groupe B.
Dans le travail de Langer et al. [11], la fonction autonome cardiaque
a été appréciée chez des individus de plus
de 35 ans, par la réponse aux cinq tests standard décrits
plus haut. Deux réponses anormales au moins définissaient
une neuropathie autonome cardiaque. Le seuil de la douleur cutanée
était étudié par la stimulation électrique
des deux avant-bras. Vingt et un patients (36 %) avaient une atteinte
autonome cardiaque. L'ischémie myocardique silencieuse était
plus fréquente chez les patients avec (38 %) que sans (5 %) neuropathie
autonome cardiaque (p = 0,003). Il n'y avait, en revanche, pas de différence
du point de vue du seuil cutané de la douleur dans les groupes
avec ou sans neuropathie autonome cardiaque.
Le rôle de la neuropathie autonome cardiaque dans l'ischémie
myocardique silencieuse, a été apprécié, avec
un test d'effort positif, chez 52 patients (22 diabétiques et 30
non-diabétiques) ayant une atteinte coronaire démontrée
[22]. Un angor était noté chez 36 patients ; 16 étaient
silencieux. La fonction parasympathique (le rapport de Valsalva) était
altérée chez les diabétiques. Les sujets qui avaient
une ischémie d'effort silencieuse étaient plus souvent diabétiques
(63 contre 33 %, p = 0,05) et avaient un délai d'apparition de
l'ischémie retardé (271 ± 20 contre 200 ± 20 s,
p = 0,03). La fonction autonome était perturbée chez les
silencieux (le rapport de la fréquence cardiaque couché/debout
1,15 ± 0,02 contre 1,05 ± 0,02, p = 0,002). L'analyse des sous-groupes
permettait de mettre en évidence des anomalies fonctionnelles autonomes
chez les diabétiques dans le groupe des silencieux.
Hikita et al. [23] ont exploré 110 patients (15 diabétiques
et 95 non-diabétiques) ayant une ischémie myocardique induite
à l'effort. Ils ont été séparés en
trois groupes : 15 diabétiques avec ischémie myocardique
silencieuse, 49 non-diabétiques avec ischémie myocardique
silencieuse et 46 non-diabétiques avec angor. Ils ont tous eu une
nouvelle épreuve d'effort et un enregistrement ambulatoire de 24
heures. Avant et après l'effort, des prélèvements
sanguins ont été obtenus pour le dosage de la bêta-endorphine.
Le seuil de la douleur a été apprécié chez
chacun par le test de stimulation électrique cutanée. Un
indice de fonction autonome a été déduit de l'étude
de la variabilité de la fréquence cardiaque à l'enregistrement
Holter. Les concentrations plasmatiques de la bêta-endorphine en
cours d'exercice étaient plus élevées chez les sujets
non diabétiques qui avaient une ischémie silencieuse que
chez les diabétiques. La variabilité de la fréquence
cardiaque était altérée chez les diabétiques
par rapport aux deux autres groupes. Ces constatations suggèrent
que la bêta-endorphine chez les diabétiques avec ischémie
myocardique silencieuse est à de plus faibles concentrations que
chez les non-diabétiques. Ainsi, une neuropathie diabétique
touchant les fibres de la sensibilité douloureuse autonome pourrait
être concernée par le mécanisme de l'ischémie
myocardique silencieuse diabétique.
Zarich et al. [24] ont trouvé, chez les diabétiques
qui avaient une insuffisance coronaire avérée, une prévalence
élevée de l'ischémie myocardique silencieuse. La
distribution des épisodes ischémiques prédominait
entre 6 et 12 heures. L'existence d'une dysfonction autonome cardiaque
annulait cette distribution horaire [24].
Cependant, l'unanimité n'est pas faite sur le rôle de la
dysfonction neurologique autonome dans l'ischémie myocardique silencieuse.
Koïstinen et al. [25] ont soumis 138 diabétiques asymptomatiques
à un test d'effort, un enregistrement de l'électrocardiogramme
de 24 heures, et une scintigraphie myocardique au thallium à l'effort.
Quatorze patients ont présenté une ischémie myocardique
à l'effort et une coronaropathie confirmée à l'angiographie
(>= à 50 % de sténose). La fonction autonome cardiaque
a été appréciée par les tests standard. Ils
ont été comparés à 23 diabétiques consécutifs
qui ont eu une angiographie coronaire pour une symptomatologie douloureuse.
Les diabétiques symptomatiques avaient des lésions coronaires
plus sévères. Les groupes ne différaient pas du point
de vue de la fonction autonome cardiaque ; 22 % dans le groupe symptomatique
contre 21 % dans le groupe asymptomatique. Les auteurs concluent que la
fréquence de la neuropathie autonome cardiaque n'est pas plus élevée
chez les diabétiques avec ischémie myocardique silencieuse
et soulignent la nécessité de préciser le rôle
de la neuropathie autonome cardiaque dans l'ischémie myocardique
silencieuse.
Valensi et al. [26], jugeant l'existence d'une neuropathie autonome
sur au moins un test fonctionnel altéré parmi les trois
tests explorant le contrôle parasympathique cardiaque, ne trouvent
pas de lien statistique entre la neuropathie autonome cardiaque et l'ischémie
myocardique silencieuse. Les diabétiques indemnes de neuropathie
autonome cardiaque ont également été étudiés.
Vingt diabétiques du sexe masculin, indemnes de neuropathie autonome
cardiaque, ont été explorés par électrocardiogramme
d'effort et surveillance par Holter. Ils ont été comparés
à 20 sujets non diabétiques [27]. L'ischémie myocardique
silencieuse a été notée chez 50 % des diabétiques
à l'électrocardiogramme d'effort et 35 % au Holter. Chez
les témoins, les taux correspondants étaient de 10 et 5
%. Soixante-quatre pour cent des patients qui avaient une épreuve
d'effort positive avaient des lésions tritronculaires, 50 % bitronculaires
et 20 % seulement monotronculaires. À l'enregistrement ambulatoire
seuls les patients atteints de lésions tritronculaires (diabétiques
et témoins) présentaient une ischémie myocardique
silencieuse.
Neuropathie autonome cardiaque et explorations isotopiques
Conformément aux connaissances actuelles, la douleur angineuse
résulte de la stimulation des fibres nerveuses sympathiques cardiaques.
L'innervation cardiaque sympathique n'est pas homogène, chez le
sujet normal. Chez les diabétiques (étude conduite chez
les patients non insulinodépendants de plus de 35 ans), il existe
une réduction significative de la fixation myocardique de la méta-iodobenzylguanidine
marquée, traceur des catécholamines. Ce manque a été
attribué à une dysfonction autonome cardiaque. Les diabétiques
qui présentent une ischémie myocardique silencieuse en l'absence
de dysfonction myocardique ont une anomalie diffuse de la fixation myocardique
de la méta-iodobenzylguanidine, ce qui suggère ainsi un
lien entre la non-perception de la douleur et la dénervation sympathique
[28]. Ces résultats demandent à être prudemment interprétés
; en effet, l'application des explorations isotopiques avec la méta-iodobenzylguanidine,
après un infarctus du myocarde, indique paradoxalement que l'étendue
de la zone viable et dénervée est en corrélation
avec l'intensité douloureuse de l'ischémie à l'effort
[29].
Neuropathie autonome cardiaque et lésions
anatomo-pathologiques
Les données anatomo-pathologiques concernant la neuropathie autonome
cardiaque sont limitées. Fearman et al. [30], ont étudié
les fibres nerveuses sympathiques et parasympathiques du myocarde de patients
décédés d'un infarctus du myocarde, diabétiques
et non diabétiques. Les cinq patients diabétiques décédés
d'un infarctus silencieux présentaient des lésions nerveuses
caractéristiques de la neuropathie diabétique : épaississement
en chapelet des fibres nerveuses ; disposition des fibres nerveuses en
fuseaux ; fragmentation des fibres nerveuses ; et réduction du
nombre des neurones. Les lésions du tissu nerveux sympathique et
parasympathique n'étaient pas associées à une atteinte
neurologique périphérique ni à une rétinopathie,
ou à la durée du traitement du diabète.
Ischémie
myocardique
silencieuse et facteurs métaboliques
et microcirculatoires
La physiopathologie de l'ischémie myocardique silencieuse, chez
les diabétiques, peut être consécutive à une
vasculopathie artériolaire, une anomalie des capillaires intramyocardiques,
une vasoréactivité anormale, une dysfonction endothéliale,
une hyperagrégabilité plaquettaire, une augmentation de
la rigidité des globules rouges, ou encore une hyperfibrinogénémie.
Trente-cinq patients diabétiques non insulinodépendants,
modérément hypertendus et asymptomatiques, ont été
examinés par échocardiographie et suivis par enregistrement
continu cardiaque et tensionnel [31] ; 3 060 épisodes silencieux
de sous-décalages de ST ont été enregistrés
chez 21 patients. Ces patients avaient, de façon significative,
des concentrations plasmatiques de cholestérol plus élevées
(p < 0,05), un taux d'hémoglobine glyquée plus important
(p < 0,001), une masse ventriculaire gauche plus importante (p <
0,02), une pression artérielle moyenne systolique et diastolique
plus élevée (p < 0,001), une plus grande variabilité
ambulatoire de la pression systolique (p < 0,02) et diastolique (p
< 0,01), et des pics tensionnels plus fréquents (p < 0,05)
que les diabétiques sans sous-décalage silencieux du segment
ST. Le nombre des épisodes de sous-décalages de ST était
statistiquement lié aux mêmes items. Les auteurs concluent
que les facteurs métaboliques et hémodynamiques joueraient
un rôle physiopathologique dans l'ischémie myocardique silencieuse
chez les diabétiques avec hypertension artérielle.
L'existence d'un état d'hypercoagulabilité chez les diabétiques
non insulinodépendants présentant une ischémie myocardique
silencieuse a été étudiée [32]. Ont été
inclus 50 diabétiques non insulinodépendants asymptomatiques
sur le plan cardiaque et 98 témoins appariés pour le sexe
et l'âge. Le taux d'HbA1c a été trouvé supérieur
chez les patients avec ischémie myocardique silencieuse (p <
0,01), les niveaux d'antithrombine III et d'inhibiteur de l'activateur
du plasminogène étaient également plus élevés
(p < 0,05 chacun). L'élévation de l'antithrombine III
a été considérée comme réactionnelle
à un état d'hypercoagulabilité et l'élévation
de l'inhibiteur de l'activateur du plasminogène traduisait une
inhibition de l'activité fibrinolytique.
La prévalence élevée de l'hypertrophie ventriculaire
gauche a été observée chez les diabétiques.
Associée à une ischémie myocardique silencieuse à
l'effort, elle indiquerait l'existence de lésions coronarographiques
significatives [33]. Les facteurs de risque de la maladie athéroscléreuse
étaient en corrélation, dans cette étude, avec les
lésions coronaires. Vingt-quatre sujets de l'étude ont subi
une coronarographie en raison d'un test positif, 9 avaient des lésions
coronaires significatives. Par rapport aux 15 patients sans lésions
angiographiques significatives, on notait un âge plus élevé
(60,7 ± 7,4 contre 51, 3 ± 10,3 ans, p < 0,025), une pression
artérielle systolique plus haute (154,8 ± 12,12 contre 139,3
± 16,7 mmHg, p < 0,023), une hypercholestérolémie
(7,05 ± 1,42 contre 5,19 ± 0,73mmol/l , p < 0,0001), une
hypertriglycéridémie (2,95 ± 3,02 contre 1,23 ±
0,78 mmol/l, p < 0,04), une glycémie postprandiale plus élevée
(16,48 ± 4,08 contre 10,33 ± 3,61 mmol/l, p < 0,001) et une
masse ventriculaire gauche plus grande (130 ± 24,7 contre 102,7 ±
33,4 g/m2, p < 0,05). Chez les diabétiques avec ischémie
myocardique silencieuse mais indemnes de lésions coronarographiques,
la masse ventriculaire gauche était en corrélation avec
la rigidité des globules rouges [14]. Une diminution de la réserve
coronaire et une altération de la vasoréactivité
coronaire dépendant de l'endothélium, évaluée
par l'administration intracoronaire de l'acétylcholine [34], ont
été démontrées chez les diabétiques
ayant une ischémie myocardique silencieuse mais indemnes de lésions
coronarographiques et sans altération de la fonction systolique
ventriculaire gauche. Ces désordres pourraient rendre compte des
phénomènes ischémiques silencieux en l'absence de
lésions des troncs coronaires.
Conséquences pratiques
Utopique et inefficace, le dépistage systématique des
insuffisants coronaires présymptomatiques dans la population générale
ne saurait être envisagé. Seul peut être discuté
un dépistage réalisé chez les personnes à
risque élevé de coronaropathie et chez celles dont la profession
engage la sécurité collective [35]. La prévalence
de l'ischémie myocardique silencieuse chez les diabétiques
totalement asymptomatiques sur le plan cardiaque est d'environ 30 %. Sa
signification diagnostique n'est pas univoque. En effet, un tiers de ces
patients avec ischémie myocardique silencieuse ont des lésions
coronaires susceptibles d'être traitées par les techniques
de revascularisation chirurgicale et ou par une angioplastie. Pour les
deux tiers restants, les examens non vulnérants peuvent donner
lieu à des faux positifs liés à des artéfacts.
Tel est le cas, avec les explorations isotopiques, de l'interposition
diaphragmatique ou mammaire, respectivement pour les défects scintigraphiques
inférieurs ou antérieurs chez l'obèse. Ailleurs,
la positivité de ces examens, en dépit de l'absence de lésions
coronaires, peut résulter d'une microangiopathie coronaire, de
troubles métaboliques ou rhéologiques. La recherche systématique
d'une ischémie myocardique silencieuse chez tous les diabétiques
asymptomatiques ne semble pas raisonnable d'un point de vue pragmatique
et économique. Les liens étio-pathogéniques entre
le caractère silencieux de l'ischémie myocardique et la
neuropathie autonome cardiaque ne sont pas exclusifs ; on ne peut pas,
par conséquent, réserver cette enquête aux diabétiques
avec neuropathie autonome cardiaque. Il semblerait que la coexistence
d'une hypertrophie ventriculaire gauche échographique et d'une
ischémie silencieuse à l'effort permette d'identifier les
diabétiques asymptomatiques atteints de lésions coronaires
significatives. Ce dernier point attend cependant une confirmation. Les
diabétiques qui ont deux facteurs de risque supplémentaires
(dyslipidémie, hypertension artérielle, tabagisme, artérite,
néphropathie diabétique, antécédents cardiovasculaires
familiaux) et une hypertrophie ventriculaire gauche, les diabétiques
désireux de reprendre une activité physique après
une longue période de sédentarité ou qui exercent
une profession qui engage la sécurité collective devraient
bénéficier d'une recherche d'ischémie myocardique
silencieuse.
L'épreuve d'effort traditionnelle sans isotopes est le premier
test à proposer en raison de la facilité de sa réalisation
et de son coût plus favorable que la scintigraphie myocardique d'effort
ou au dipyridamole. Les performances de la scintigraphie, excellentes
après un infarctus du myocarde ou encore chez un angoreux connu,
sont moins bonnes chez le diabétique indemne de symptômes
cardiovasculaires. Sa valeur prédictive positive pour la détection
des lésions coronaires tronculaires ne dépasse pas 70 %
et tombe même au-dessous de 50 % dans certaines séries. L'enregistrement
Holter est d'une sensibilité insuffisante. La positivité
d'un test non vulnérant doit conduire à la pratique d'une
coronarographie. Compte tenu du nombre élevé de résultats
positifs sans lésion coronarographique, l'exploration à
plus large échelle de la réserve coronaire pourrait améliorer
la compréhension de ces « faux positifs ».
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