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Chez les mammifères, les étapes les plus précoces
du développement embryonnaire sont aussi les plus critiques.
Les échecs durant la période péri-implantatoire
représentent 80 % des pertes embryonnaires des animaux domestiques
et, sur le tiers des grossesses humaines normales qui échouent
spontanément, 22 % avortent avant même que la grossesse ne
soit cliniquement détectée.
Chez l'être humain, les pertes ftales répétitives
constituent un problème de santé fréquent, les prévalences
atteignant, en période de reproduction, 5 % des femmes pour deux
accidents au plus, 1 à 2 % des femmes pour trois accidents au plus.
Un certain nombre d'anomalies ont été progressivement isolées,
qui exposent au risque clinique de perte embryonnaire ou ftale.
Se sont les inversions et translocations chromosomiques, les anomalies
anatomiques sévères de l'utérus, les maladies endocriniennes
(en particulier le syndrome des ovaires polykystiques), les altérations
métaboliques (diabète sucré, hyperhomocystéinémie)
et les désordres auto-immuns. Cependant, jusqu'à très
récemment, la majorité des « maladies abortives »
restait inexpliquée.
L'implantation embryonnaire et le développement placentaire relient
l'embryon mammifère à sa mère : les grandes lignes
du développement précoce reposent sur trois lignées
cellulaires uniques, extra-embryonnaires, précurseurs du placenta.
La première étape de différenciation donne naissance
au trophoblaste, cellules épithéliales spécialisées
du placenta qui relient l'embryon à l'utérus. Les cellules
restantes migreront à un autre pôle pour former la masse
cellulaire interne dont dérivent les feuillets endodermiques et
mésodermiques du placenta. Cette différenciation, qui donnera
naissance à l'embryon proprement dit, ne débutera cependant
pas en absence des premières structures placentaires. Le placenta
établit de fait des connexions fonctionnelles critiques pour la
survie de l'embryon. Une de ces étapes est le développement
d'une vascularisation hybride : chez les rongeurs et les primates, le
trophoblaste est invasif, ouvrant des brèches dans les vaisseaux
utérins pour former le placenta hémochorial dans lequel
le trophoblaste ftal, agissant comme des cellules endothéliales,
se trouve en contact direct avec le sang maternel dont il extrait gaz
et nutriments.
Le fait que le succès d'une grossesse soit dépendant de
la mise en place d'une circulation utéro-placentaire efficace,
laquelle ressemble beaucoup à la circulation veineuse en termes
de basse pression sanguine et de faible vitesse circulatoire, permettait
d'envisager que certaines anomalies de l'hémostase prédisposant
aux thromboses veineuses puissent s'accompagner d'un risque d'évolution
péjoratif de la grossesse. Sur le versant auto-immun, la description
du risque obstétrical associé aux anticorps antiphospholipides
avait ouvert la voie (pour revue : voir [1]). Les pathologies de la fibrinoformation,
quant à elles, semblent avoir la propriété d'induire
un risque de pertes embryonnaires ou ftales aussi bien dans leurs
variétés hémorragiques que dans leurs modalités
thrombotiques.
Anomalies de la fibrinoformation
et échecs de grossesses
Sur le versant hémorragique, Evron signale trois avortements
précoces successif chez une jeune femme atteinte d'afibrinogénémie
[2].
Asnar, en 1972, rapporte le cas d'une jeune femme atteinte d'hypofibrinogénémie
congénitale, ayant eu deux avortements spontanés [3]. Hahn,
en 1978, publie l'observation d'une patiente de 26 ans, atteinte d'hypofibrinogénémie
congénitale et ayant développé six avortements primaires
spontanés précoces [4]. L'association hypofibrinogénémie
avortements à répétition anomalies
chromosomiques de type translocations 7-12, (p15.2 ; q24.31) a ensuite
été rapportée [5]. Le succès de grossesses
menées à terme, dans certaines observations, sous transfusions
de fibrinogène semble attester du rôle joué par ce
dernier. L'utilisation d'une enzyme défibrinante extraite de venin
de serpent induit des avortements chez la lapine gravide. Le fibrinogène
pourrait jouer un rôle dans la liaison trophoblaste-épithélium
utérin ; l'expression d'intégrines à la surface apicale
des cellules trophoblastiques est une donnée maintenant acquise.
De rares cas de déficit en facteur XIII ont été
décrits comme associés à des avortements à
répétition : un cas par Duckert en 1973 [6], deux cas par
Berliner en 1984 [7]. L'utilisation d'un traitement substitutif régulier
par plasma frais congelé [8] ou par concentré thérapeutique
de facteur XIII [9] a permis de mener des grossesses à terme. Cependant,
Girolami a décrit des patientes atteintes de déficit en
facteur XIII ayant mené leurs grossesses à terme sans traitement
substitutif [10]. La rareté de ce déficit rend difficile
l'évaluation précise du risque relatif de perte embryonnaire
ou ftale que l'anomalie confère aux patientes enceintes.
Sur le versant thrombotique, Soria a décrit le dysfibrinogène
Metz associé à des pertes ftales [11]. Une fréquence
importante de grossesses interrompues a été rapportée
chez 15 femmes atteintes de dysfibrinogénémie thrombogène
: sur 60 grossesses, 39 % se soldèrent par un avortement précoce
et 9 % par une mort ftale in utero [12].
Thrombocytémie essentielle
et échecs de grossesses
La thrombocytémie essentielle, syndrome myéloprolifératif
chronique comportant principalement une thrombocytose et majorant le risque
thrombotique systémique, se complique fréquemment, chez
la jeune femme, de pertes ftales : 43 % sur un collectif de 106
grossesses repris par Griesshammer [13], les accidents étant volontiers
précoces, avec 36 % de pertes embryonnaires du premier trimestre,
5 % de mort ftale in utero après la 28e
semaine d'aménorrhée. Le signe le plus fréquent,
à l'examen anatomopathologique, est la constatation d'un infarctus
placentaire par thrombose. L'utilisation de l'aspirine semble pouvoir
souvent permettre des grossesses à terme, mais les séries
sont faibles et nous manquons d'étude contrôlée.
Thrombophilies héréditaires
et échecs de grossesses
Une première étude cas-témoin collaborative, portant
sur 60 femmes atteintes de maladie thrombo-embolique, ayant un déficit
en antithrombine, en protéine C ou en protéine S, a permis
de montrer en 1996 que ces thrombophilies héréditaires induisent
un risque accru de perte ftale récidivante [14]. Chez les
femmes atteintes, 42 des 188 grossesses analysées (22 %) se soldèrent
par un accident obstétrical contre 23 des 202 grossesses du groupe
de référence (11 %) ; (rapport de cote odds ratio
des Anglo-Saxons : 2,0 ; intervalle de confiance à 95 % : 1,2-3,3).
La même année, le groupe d'étude de la Cohorte européenne
prospective sur la thrombophilie (EPCOT [15]) a analysé le lien
existant, chez des femmes ayant développé une maladie thromboembolique
veineuse et porteuses soit de la mutation facteur V Leiden, soit d'un
déficit en antithrombine, en protéine C ou en protéine
S, entre ces thrombophiles héréditaires et le pronostic
obstétrical. Le groupe de référence était
principalement constitué par les partenaires des hommes enrôlés
dans l'étude EPCOT. Trois paramètres ont été
analysés : la fréquence des pertes embryonnaires et ftales
précoces survenues durant le premier et le second trimestre (jusqu'à
la 28e semaine de gestation) ; la fréquence des morts
ftales tardives, définies comme une mort intra-utérine
survenue durant le 3e trimestre (après la 28e
semaine de gestation) ; la fréquence cumulée des deux événements.
L'ensemble de ces thrombophilies héréditaires semble accompagner
d'un risque de perte obstétricale (rapport de cote 1,35 ; intervalle
de confiance 1,01-1,82), d'accident tardif (3,6 ; 1,4-9,4) mais pas d'accident
précoce (1,27 ; 0,94-1,71). Parmi les types de thrombophilie, le
déficit en antithrombine majore le risque d'accident précoce
(1,7 ; 1,01-2,8) et d'accident tardif (5,2 ; 1,5-18,1). Le déficit
en protéine S s'accompagne d'un risque accru d'accident tardif
(3,3 ; 1,01-11,3). Il en est de même des déficits combinés
(14,3 ; 2,4-4,6). Les intervalles de confiance des rapports de risque
calculés pour les autres associations thrombophilies héréditaires
accident obstétrical précoce et/ou tardif ne permettent
pas de conclure à un risque épidémiologique significatif.
Remarquons que, dans cette étude, aucune limite inférieure
n'avait été fixée concernant les accidents précoces
: de plus en plus de données semblent cependant montrer que, dans
la période très précoce, avant la 8e ou
10e semaine d'aménorrhée, la majorité
des avortements spontanés sont, si l'on réalise systématiquement
des caryotypes sur le produit d'abortus, d'origine chromosomique [16].
Enfin, lorsque l'on travaille sur les avortements précoces, prendre
comme groupe de référence les épouses de patients
malades, alors que l'état psychologique est un déterminant
influençant de façon critique le passage des premières
semaines de la grossesse, est probablement une stratégie à
risque.
Il faut ici rappeler que le risque de première thrombose veineuse
est approximativement multiplié par 10 chez les patients ayant
un déficit en antithrombine, en protéine C ou en protéine
S, multiplié par 7 chez les patients ayant un cancer ou un syndrome
des anticorps antiphospholipides, multiplié par 3 à 5 chez
les porteurs de l'allèle G1691A du gène du facteur V de
la coagulation (facteur V « Leiden ») ou de l'allèle
20210 A dans le gène de la prothrombine (facteur II « Leiden
»). Les déficits en antithrombine, en protéine C et
en protéine S sont, dans la population générale,
très rares. Le cancer est heureusement, en période reproductive,
exceptionnel. En revanche, la prévalence naturelle des mutations
facteur V Leiden et facteur II Leiden dans la population générale
(de 8 à 1,5 %, pour la première, selon un gradient Nord-Sud
; de 2 à 4 %, pour la seconde, sur le même gradient) [17]
appelle une analyse en profondeur des conséquences, pour la survie
de l'embryon et du ftus, de leur présence chez la mère.
On doit à l'équipe londonienne de Rai d'avoir montré
l'association perte ftale du second trimestre syndrome de
résistance à la protéine C activée
thrombose placentaire [18]. Le groupe témoin apparié se
caractérisait par une fréquence moyenne de l'anomalie biologique
(3/70 : 15,3 %). L'association n'était pas significative pour les
femmes ayant une histoire d'avortement spontané du premier trimestre
(4/70 : 5,7 %). En revanche, 20 % des femmes ayant développé
une perte ftale du second trimestre étaient résistantes
à la protéine C activée (10/50 ; p < 0,02) [19].
Dans une étude transversale d'évaluation de la prévalence
d'anomalies de l'hémostase chez les femmes atteintes d'avortements
précoces récidivants primaires (au moins 3 épisodes
survenus avant la fin de la 16e semaine d'aménorrhée),
nous avons trouvé seulement 7 syndromes de résistance à
la protéine C activée sur 416 patientes, contre 2 chez 150
femmes témoins asymptomatiques (p = 0,9), la prévalence
de la mutation facteur V Leiden étant, dans notre région,
de 1,5 % [20].
En 1997, Grandone, de l'équipe de Di Minno, à Palerme,
alors que 4,2 % de ses témoins sont porteurs de la mutation facteur
V Leiden (5,78), retrouve la mutation chez 16 % des femmes explorées
pour une histoire d'au moins 2 pertes ftales inexpliquées
(rapport de cote 4,39, intervalle de confiance 1,3-14,5 ; p = 0,01). Deux
des 27 patientes (7,4 %) ayant réalisé des accidents du
premier trimestre étaient hétérozygotes, ainsi que
5 des 16 patientes (31 %) ayant une histoire de perte ftale des
second et troisième trimestres. Malgré cette différence,
le collectif était trop faible pour pouvoir affirmer la spécificité
des risques [21].
En 1997, l'équipe israélienne de Brenner, à Haifa,
décrit 19 femmes porteuses de la mutation facteur V Leiden hétérozygotes
dans un groupe de 39 patientes consécutives atteintes de pertes
ftales récidivantes inexpliquées [22]. Une mort ftale
in utero, tardive, était survenue chez 9 de ces patientes.
Ce travail ne permet cependant pas d'évaluer, de façon séparée,
les risques obstétricaux précoces et tardifs. Ce travail
sera actualisé en 1999 [23] sur un collectif de 66 femmes consécutives
ayant développé au moins 3 avortements spontanés
du premier trimestre (7e à la 12e semaine
de gestation), ou au moins 2 pertes ftales du second trimestre (12e
à la 24e semaine de gestation), ou au moins une mort
ftale in utero, après la 24e semaine de
gestation. La fréquence, dans la population contrôle appariée,
de la mutation facteur V Leiden est de 10 % (11/106). La mutation est
trouvée chez 32 % des patientes (24/76), correspondant à
un rapport de cote moyen de 4,0 (1,8-8,8 ; p < 10 3).
Cependant, la présentation des données ne permet pas d'évaluer
le risque d'avortement précoce, du second trimestre ou de mort
ftale in utero. La seule donnée générale
fournie est que les avortements du second trimestre et les morts ftales
in utero sont plus fréquentes chez les femmes ayant un des
3 polymorphismes « thrombogènes » étudiés
(facteur V Leiden, facteur II Leiden, mutation C677T dans le gène
de la méthylène tétrahydrofolate réductase
exprimé à l'état homozygote) que chez les femmes
non porteuses, les avortements du premier trimestre étant en revanche
plus fréquents chez les patientes non mutées. Signalons
que, dans cette étude, 7 % des patientes étaient homozygotes
pour la mutation facteur V Leiden, aucune des femmes témoins ne
l'étant.
En 1998, Ridker, de l'équipe de la Harvard medical school à
Boston [24], décrit 113 femmes consécutives atteintes d'avortements
spontanés à répétition et 437 femmes ménopausées
sans antécédent de pathologie obstétricale (groupe
témoin). La prévalence de la mutation facteur V Leiden est
de 3,7 % dans le groupe témoin, de 8 % chez les patientes (rapport
de cote 2,3, intervalle de confiance 1,0-5,2 ; p = 0,05). Dans le second
groupe de patientes, ayant souffert d'au moins trois accidents obstétricaux
sans qu'aucune grossesse n'ait été couronnée de succès,
la prévalence de la mutation est de 9 % (rapport de cote 2,6 ;
1,0-6,7 ; p = 0,048).
En 1999, le groupe néerlandais de Coumans, à Amsterdam,
étudie 52 patientes ayant développé au moins 2 avortements
spontanés avant la 16e semaine de gestation [25] : 4,6
% des patientes sont identifiées comme porteuses de la mutation
facteur V Leiden hétérozygotes, ne semblant donc pas indiquer,
pour la population hollandaise dans laquelle la prévalence de l'anomalie
est habituellement voisine de 8 à 10 %, d'excès de risque
clinique précoce.
Kutteh, de l'équipe de Memphis, aux États-Unis, trouve,
chez 50 femmes consécutives ayant développé des avortements
récidivants inexpliqués du premier trimestre de la grossesse,
une porteuse hétérozygote de la mutation et conclut que
le facteur V Leiden n'est pas surexprimé dans les avortements précoces
récidivants inexpliqués [26].
Menardi, de l'équipe de Groningen, en Hollande, réalise
une étude de cohorte rétrospective pour évaluer,
chez les porteuses de la mutation facteur V Leiden, le risque global de
perte ftale mais aussi d'accidents précoces définis
comme étant survenus avant la 20e semaine de gestation,
et de mort ftale in utero définie comme survenant
après la 20e semaine [27]. Il étudie, à
partir du recrutement de 3 hôpitaux universitaires, 228 porteuses
de la mutation (77 propositus et 151 apparentées) et 121 non porteuses
apparentées (groupe témoin), toutes ces femmes ayant au
moins eu une grossesse. Globalement, une perte ftale est survenue
chez 32 % des porteuses et 22 % des non-porteuses, un accident avant la
20e semaine chez 29 % des porteuses et 17 % des non-porteuses,
un accident après la 20e semaine chez 6 % des porteuses
et 5 % des non-porteuses. Une récidive est signalée chez
10 % des porteuses et 4 % des non-porteuses (rapport de cote 2,6 ; 0,96-7,0).
Le risque ajusté est de 2,12 (1,35-3,33) pour les pertes ftales,
de 2,08 (1,33-3,25) pour les accidents avant la 20e semaine,
de 1,6 (0,58-4,43) pour les accidents après la 20e semaine
lorsque l'issue des grossesses, entre porteuses et non- porteuses, est
comparée. Ces données insistent donc sur l'association mutation
facteur V Leiden perte ftale avant la 20e semaine
d'aménorrhée. Les accidents du premier et du second trimestre
ne se sont cependant pas séparés. Le nombre de manifestations,
après la 20e semaine, est trop faible pour que l'on
puisse écarter, dans les conclusions, le risque d'erreur de seconde
espèce [27].
Tal, du groupe israélien d'Haïfa, réalise une étude
cas-témoin sur 125 patientes ayant réalisé au moins
un épisode de perte ftale durant le premier ou le second
trimestre de la grossesse : 18 patientes (14,4 %) sont hétérozygotes
pour la mutation facteur V Leiden, contre 7 (5,6 %, p < 0,05) dans
le groupe témoin apparié. Le pourcentage de perte ftale
préclinique (17/48) et d'accident du second trimestre (10/48) chez
les porteuses de la mutation est plus important que chez les non-porteuses
(25/214 et 14/214, respectivement, p < 0,01) mais le pourcentage de
nouveau-nés vivants n'est pas, entre deux groupes, différent.
Notons cependant que la fréquence de la mutation est, dans le groupe
témoin, quasiment la moitié de celle décrite, toujours
à Haïfa, par Brenner. Enfin, tous les accidents du premier
trimestre sont inclus, même survenus avant la 8e semaine.
Nous avons réalisé une étude de cas-témoin
appariée sur la fréquence des prédispositions à
la thrombose dans les couples sans antécédent de maladie
thromboembolique, et ayant souffert d'au moins une perte ftale inexpliquée
survenue à partir de la 22e semaine de la grossesse
[29]. La mutation facteur V Leiden hétérozygote est présente
chez 15 des 232 patientes (6,5 %) mais chez seulement 7 des 464 témoins
(1,5 %, p = 10 3). Le facteur V Leiden est exprimé
à la même fréquence par les partenaires des patientes
et les partenaires des femmes témoins. La mutation est plus fréquente
chez les patientes ayant réalisé au moins 2 morts ftales
tardives (9/84 : 10,7 %) que chez les patientes n'ayant développé
qu'un seul accident (6/148, 4,1 %, p = 0,047). En régression logistique
univariée, la mutation multiplie le risque d'accident, en moyenne,
par 4,8 (intervalle de confiance : 1,8-12,4, p = 10 3).
Après intégration des autres facteurs de risque de thrombose,
la régression logistique multivariée conditionnelle montre
un risque clinique moyen multiplié par 6,9 (intervalle de confiance
: 2,5-19, p = 2 10 4). Les patientes porteuses de la
mutation sont très souvent, aussi, homozygotes pour la mutation
C677T de la méthylène tétrahydrofolate reductase,
qui prédispose à la mauvaise utilisation métabolique
des folates (11 cas sur 15 chez les patientes, 1 cas sur 7 dans le groupe
témoin). Des conclusions d'examens anatomopathologiques du placenta
de type « maladie vasculaire maternelle du placenta », caractérisés
par des infarctus, sont alors très souvent retrouvées.
Le groupe italien de Tormene, à Padoue, a étudié
le risque de perte ftale chez les femmes porteuses de la mutation
facteur V Leiden apparentées au patient index chez lequel la survenue
d'une thrombose veineuse avait permis de mettre en lumière le syndrome
congénital de résistance à la protéine C activée
[30]. Cent neuf femmes ayant au moins eu une grossesse ont été
étudiées, au sein de 61 familles différentes, le
nombre de leurs grossesses s'étant soldé par une perte ftale
inexpliquée, un avortement précoce (12 premières
semaines), un avortement tardif (13e à 24e
semaine de grossesse) ou une mort ftale in utero (après
la 24e semaine de grossesse) étant comparé à
celui des femmes des différentes familles ayant un génotype
normal. Chez les 65 femmes porteuses de la mutation, 31 des 191 grossesses
(16,2 % de risque par grossesse) se sont terminées prématurément
par une perte ftale inexpliquée, contre 13 des 121 grossesses
(10,7 % par grossesse) chez les 44 femmes non-porteuses de la mutation
(risque relatif 1,5 ; 0,8-3,2). Après le premier trimestre de grossesse,
25 grossesses (13,1 % par grossesse) chez les porteuses de la mutation
et 7 grossesses (5,8 % par grossesse) chez les non-porteuses se soldèrent
par une mort ftale (risque relatif 2,3 ; 1,01-5,1). Les porteuses
de la mutation facteur V Leiden qui sont apparentées à un
thrombophile porteur ont donc un risque clinique significativement élevé
d'avortement tardif et de mort ftale in utero.
Au total, l'appréciation du pouvoir pathogène, pour l'embryon
puis le ftus, du syndrome de résistance à la protéine
C activée par mutation facteur V Leiden montre quelques discordances.
Celles-ci trouvent souvent leur origine dans la mauvaise définition
clinique initiale des patientes, la tendance étant ici, lorsque
l'on étudie de faibles recrutements, à l'amalgame entre
les accidents très précoces et tardifs. Le second point
est l'origine ethnique différente des populations étudiées
: plus la mutation est fréquemment exprimée dans la population
tout venant, plus les groupes cliniques à étudier pour montrer
un effet pathogène de celle-ci doivent être importants. Cependant,
les principales études ayant soigneusement veillé à
documenter ces deux points critiques semblent se retrouver pour montrer
que la mutation facteur V Leiden n'induit pas de risque embryonnaire d'avortement
précoce (avant la 10e semaine, durant le premier trimestre),
mais majore le risque d'avortement tardif, du second trimestre, et de
mort ftale in utero, du troisième trimestre. Dans
ce débat, un des points majeurs réside probablement dans
la nature des cofacteurs biologiques qui peuvent s'associer à la
mutation facteur V Leiden hétérozygote pour en majorer l'expression
clinique obstétricale. En matière de thrombose veineuse,
la mutation facteur V Leiden semble coexister, pratiquement une fois sur
4, avec la mutation facteur II Leiden [31]. Là encore, l'origine
éthique des patientes intervient probablement : nous ne retrouvons
pas cette impression dans le Languedoc-Roussillon et, en matière
de mort ftale tardive, nous n'avons jamais observé cette
association [29]. Le polymorphisme fonctionnel C677T de la méthylène
tétrahydrofolate réductase, exprimé à l'état
homozygote, n'est pas, en condition basale, un facteur de risque de thrombose
veineuse [31]. En revanche, il prédispose à une mauvaise
utilisation métabolique des folates [32] et à une baisse
des méthyls folates intra-cellulaires [33]. Dans la seconde partie
de la grossesse, alors que les réserves en folates s'épuisent,
ce polymorphisme fonctionnel homozygote pourrait favoriser un déficit
fonctionnel en folates dont les conséquences majoreraient le risque
thrombotique placentaire associé à la mutation facteur V
Leiden hétérozygote [29]. Ce problème des cofacteurs
agissant avec la mutation facteur V Leiden pour majorer son expression
obstétricale nous semble crucial. La mutation V Leiden est, en
matière de risque thromboembolique systémique, un facteur
de risque plus faible que les déficits en antithrombine, protéine
C ou protéine S. Elle est donc aussi, probablement, un facteur
de risque faible de perte ftale. La majorité des femmes porteuses
de la mutation ne souffrira donc pas de complication obstétricale.
On ne peut donc pas mettre au point une stratégie thérapeutique
préventive sur la seule identification de la mutation. Il faut
avant tout répertorier et évaluer les cofacteurs, ce qui
permettra de repérer des groupes à risque plus circonscrits,
dans lesquels le rapport bénéfice-risque du traitement plaidera
pour les patientes.
Les conséquences obstétricales de l'allèle 20210
A dans le gène de prothrombine, ou facteur II Leiden, ont été
peu abordées. Le groupe londonien du Pickering, en 1998, a décrit
des prévalences de mutation similaires chez les patientes (4,4
%) et les témoins (4,5 %) [34]. L'équipe brésilienne
de Souza, à Ribeirao Preto [35], a étudié 56 patientes
atteintes de perte ftale primaire ou secondaire et 384 femmes témoins
: la mutation facteur II Leiden a été détectée
chez deux patientes (3,6 %) et chez 4 témoins (1 %), le rapport
de cote moyen étant à 3,5 (0,6-19,7 ; NS). Cette tendance
non significative n'est cependant pas argumentée par une définition
précise des complications obstétricales des patientes.
Kutteh [26] décrit une mutation facteur II Leiden hétérozygotes
parmi 50 patientes ayant développé au moins 3 pertes ftales
: impression non significative, mais là encore série limitée
et définition clinique des patientes manquant de précision.
L'étude de Brenner a montré, chez les 76 patientes atteintes
de perte ftale, du premier, deuxième ou troisième
trimestre, 6 porteuses de la mutation facteur II Leiden hétérozygotes
(8 %) contre 4 (4 %) dans la population témoin : le rapport de
cote moyen est ici à 2,2, avec un intervalle de confiance non significatif
(0,6-8,0 ; p = 0,23).
Enfin, notre travail [29] n'a trouvé, en l'absence de thrombose
veineuse, en cas de mort ftale in utero isolée (à
partir de la 22e semaine de gestation) que 2 patientes porteuses
de la mutation facteur II Leiden hétérozygote sur 232 (0,9
%) contre 5 femmes témoins sur 464 (1 %), la différence
n'étant pas significative.
Ainsi, les quelques données concernant le retentissement obstétrical
de la mutation facteur II Leiden ne sont pas, actuellement, en faveur
de la description d'un risque. Les données concernant le premier
et le second trimestre de grossesse sont cependant très limitées
et l'on ne peut pas définitivement écarter l'hypothèse
que la mutation puisse se comporter comme un facteur de risque limité
de perte ftale précoce. Elle pourrait, là encore,
agir en association avec d'autres facteurs de risque.
Le risque obstétrical induit par l'homozygotie pour la mutation
C677T de la méthylène tétrahydrofolate réductase,
un polymorphisme fonctionnel aboutissant à la synthèse d'une
enzyme thermolabile d'efficacité réduite, induisant une
mauvaise utilisation des stocks en folates [32], a été étudié.
Le polymorphisme n'est pas, en lui-même, un facteur de risque de
thrombose veineuse [31].
Kutteh [26] ne trouve pas d'excès d'homozygotes chez 50 patientes
ayant réalisé au moins 3 pertes ftales.
L'équipe londonienne de Holmes [36] a étudié la
fréquence de la mutation chez 173 patientes ayant développé
au moins 3 pertes ftales consécutives, précoces (jusqu'à
la 12e semaine de gestation) et/ou tardives (au-delà
de la 12e semaine de gestation) : le génotype homozygote
est trouvé chez 14 patientes sur 173 (8,1 %), contre 6 femmes témoins
asymptomatiques sur 67 (9 %), le risque associé à l'homozygotie
n'étant pas significatif : rapport de cote moyen 0,90 ; (0,30-2,4).
Brenner [23], tous types de pertes ftales confondus, arrive aux
mêmes conclusions : 14 homozygotes sur 76 patientes (18 %) contre
11 homozygotes sur 106 femmes témoins (10 %), rapport de cote moyen
1,95 ; (0,83-4,6), p = 0,12.
Dans notre étude cas-témoin n'ayant porté que sur
les morts ftales in utero survenues à partir de la
22e semaine de gestation [29], 49 patientes sur 232 sont homozygotes
pour le polymorphisme (21,1 %) contre 73 témoins sur 464 (15,7
%), le rapport de cote moyen univarié, étant à 1,45
(intervalle de confiance 0,96-2,18, non significatif : p = 0,077). Le
rapport de cote ajusté pour les autres facteurs de thrombophilie
n'est pas, non plus, significatif : valeur moyenne 0,6, intervalle de
confiance 0,3-1,1, p = 0,069. Cependant, l'élément troublant
est qu'un génotype homozygote s'associe extrêmement souvent
à des anomalies congénitales (déficit en protéine
S, mutation facteur V Leiden hétérozygote) qui émergent
comme des facteurs de risque indépendants de mort ftale tardive.
Le calcul montre que le risque ftal attribuable à la mutation
facteur V Leiden est donc essentiellement celui de l'association facteur
V Leiden hétérozygote-polymorphisme C677T de la MTHFR homozygote
(rapport de cote moyen : 22, intervalle de confiance : 2,8-170, p = 0,03).
Dans la population tout venant, le risque attribuable calculé,
c'est-à-dire le pourcentage des morts ftales in utero
associées au couple facteur V Leiden hétérozygote-génotype
C677T MHTFR homozygote est en moyenne de 4,5 % (intervalle de confiance
: 1,8 %-7,3 %). Lorsque la grossesse évolue, l'existence d'une
carence basale modérée en folates va être aggravée,
au plan fonctionnel, par le génotype homozygote sur le polymorphisme
fonctionnel de la MTHFR [37]. La traduction métabolique en sera
une élévation modérée de l'homocystéïnémie
[37]. On peut alors imaginer que les conséquences métaboliques
de la carence fonctionnelle en folates puissent potentialiser les effets
de la mutation facteur V Leiden hétérozygote pour induire
des accidents thrombotiques placentaires, leur présence constatée
étant alors extrêmement fréquente [29].
Syndrome d'activation endothéliale
et échecs précoces de grossesses
Les femmes atteintes d'avortements récidivants inexpliqués
précoces, définis comme au moins 3 épisodes cliniques
survenus avant la 16e semaine d'aménorrhée, ont
fréquemment des anomalies du système fibrinolytique circulant
[38, 39]. L'anomalie, initialement décrite comme une faible réponse
fibrinolytique plasmatique au test d'occlusion veineuse est en fait le
plus souvent caractérisée par la présence de fortes
concentrations circulantes de glycoprotéines sécrétées
par l'endothélium vasculaire (inhibiteur de type I des activateurs
du plasminogène : PAI-1, activateurs tissulaires du plasminogène
: t-PA ; facteur Willebrand), aboutissant au concept de syndrome d'activation
endothéliale associé, en absence d'anticorps antiphospholipides
positifs, à la maladie abortive précoce [20]. Cette anomalie
s'accompagne d'une élévation des concentrations circulantes
de dimères de fragments D du fibrinogène (D-dimères),
témoignant d'une majoration associée de la thrombinoformation.
Les enquêtes familiales montrent qu'il ne s'agit pas d'une anomalie
constitutionnelle, mais acquise. Elles ne s'associent pas à la
présence de témoins circulants de réaction inflammatoire
systémique.
Ce syndrome d'activation endothéliale est, dans notre expérience
[20], fréquent (235 patientes/500) et rappelle celui décrit
comme prédictif d'événements coronaires aigus secondaires
chez les patientes ayant fait une première crise d'angine de poitrine
[40]. L'étude cas-témoin pratiquée il y a pratiquement
40 ans chez les femmes venant de faire un infarctus du myocarde avait
montré la plus forte fréquence, chez les patientes, de grossesse
ayant abouti à une mort ftale que chez leurs voisines appariées
[41]. Les données très récemment obtenues dans notre
laboratoire montrent que ces patientes ont une activation de la voie de
la coagulation dépendante du facteur tissulaire, avec une élévation
des concentrations circulantes de facteur VII activé, de facteurs
tissulaires solubles mais aussi de l'inhibiteur de la voie des facteurs
tissulaires. Chez ces patientes, l'utilisation, dès le début
de la grossesse, d'une héparine de bas poids moléculaire
nous a souvent permis d'obtenir une première grossesse normale
[42].
CONCLUSION
Les maladies de l'hémostase d'origine non auto-immune, congénitales
ou acquises, sont donc très impliquées dans les pertes embryonnaires
et/ou ftales inexpliquées. La compréhension du risque
épidémiologique clinique qu'elles induisent doit veiller
à séparer des accidents très précoces, précoces
et tardifs. L'atteinte thrombotique du versant maternel de cet organe
très vasculaire qu'est le placenta semble pouvoir expliquer un
certain nombre de morts ftales. La reconnaissance et le démembrement
des divers cofacteurs, individuellement faibles facteurs de risque, qui
agissent probablement en synergie, comme cela nous semble être le
cas de la mutation facteur V Leiden hétérozygote et du variant
fonctionnel homozygote C677T de la méthylène tétrahydrofolate
réductase exposant au risque de carence fonctionnelle en folates
à la fin de la grossesse, nous semble devoir être un objectif
prioritaire. Des groupes limités de patientes pourront alors être
reconnus et traités.
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