ARTICLE
En 1937, Hulusi Behçet a décrit un syndrome associant une
aphtose bucco-génitale récidivante et une uvéite
[1]. La maladie de Behçet appartient au groupe des maladies systémiques,
ou vascularites. Sa pathogénie est inconnue. Des atteintes articulaires,
neurologiques, digestives, rénales, cardiaques et vasculaires se
sont ajoutées à la triade initiale. Le diagnostic de cette
vascularite repose sur des critères internationaux [2]. Les atteintes
veineuses se rencontrent chez 10 à 46 % des patients selon les
séries [3]. Elles relèvent exceptionnellement de la chirurgie.
L'atteinte artérielle est moins bien connue, et sans doute sous-estimée.
La série autopsique de Lakhampal fait état de 34 % d'atteintes
artérielles chez 170 pa-tients atteints d'un Behçet [4].
Depuis Hamza, plus de deux cents observations ont été colligées
[5]. Cette atteinte est grave : plus de 20 % des patients présentant
une atteinte artérielle au cours de la maladie de Behçet
mourront de celle-ci [6]. Leur traitement n'est pas univoque mais la place
de la chirurgie y est prépondérante.
Dans cet article, nous évoquerons brièvement l'aspect
chirurgical des complications veineuses puis, plus en détail, celui
des lésions artérielles, dont la réputation de gravité
nous paraît justifiée.
Aspects chirurgicaux
des complications veineuses
L'atteinte veineuse est une manifestation évocatrice, souvent
révélatrice du Behçet. Les phlébites superficielles,
critères diagnostiques majeurs selon le Comité japonais
de la maladie de Behçet (tableau
I), siègent principalement dans le territoire des saphènes
[3]. Elles s'associent parfois à des thromboses veineuses profondes,
au niveau digestif (veines sophagiennes, spléniques), cérébral
ou rénal [7]. Elles exposent aux complications classiques de toutes
thromboses veineuses. Godeau et al. ont rapporté deux embolies
pulmonaires secondaires à des thromboses caves traitées
par des clips caves [3]. Kansu et al. ont dénombré
cinq décès dans une série de dix-huit thromboses
caves, mais sans autopsies [7]. Wechsler et al. mentionnent une
observation de thrombose cave inférieure atteignant la veine rénale
gauche et traitée par thrombectomie [8]. De Gennes et al.
rapportent un cas de thrombose cave inférieure, contiguë d'un
anévrisme de l'aorte abdominale, traitée par mise à
plat - greffe de l'anévrisme et ligature de la veine cave [9].
Pour ces auteurs, la thrombose cave inférieure est présente
dans 10 % des cas. Les autres complications graves dues à l'atteinte
veineuse sont les ruptures des veines bronchiques par hyperpression intraluminale
secondaire à une thrombose cave et le syndrome de Budd-Chiari [7,
10-12]. Les premières sont causes d'hémoptysies foudroyantes
et relèvent plus du traitement médical et de la radiologie
interventionnelle que du traitement chirurgical. En revanche, il existe
des observations de pontage veineux dans le cadre des syndromes de Budd-Chiari
[12, 13]. Cette thrombose des veines sus-hépatiques réalise
un tableau d'insuffisance hépatique parfois aiguë, de mauvais
pronostic. Wilkey et al. rapportent une survie de 25 % à
cinq ans en cas de Budd-Chiari, quelle que soit l'étiologie [12].
Valleteau a pourtant suivi un Budd-Chiari survenu au cours d'un Behçet
pendant trente-sept mois, bien stabilisé sous traitement médical
[11]. Les fibrinolytiques ont été proposés par certains
dans des obstructions récentes [14]. Des dérivations par
shunt de Denver ou mésentérico-atriales ont été
exceptionnellement faites [12]. Pour Montagnac et al., la chirurgie
semble être cependant le traitement de choix, sous circulation extracorporelle
[13].
Aspects chirurgicaux des
complications artérielles
Caractéristiques de l'atteinte artérielle
Sa fréquence est difficile à apprécier : de 2,2
à 34 % selon les séries. L'atteinte masculine est quasi
exclusive, reflet de la prédominance de la maladie chez l'homme
[15, 16] ; l'âge de prédilection semble se situer entre 20
et 40 ans ; sa gravité est due aux atteintes aortiques et pulmonaires
; les traumatismes artériels sont des causes déclenchantes
classiques ; le délai de survenue est variable, souvent plus tardif
que celui de l'atteinte veineuse (3 à 8 ans en moyenne après
le début de la maladie). Elles sont en règle peu symptomatiques
; il n'y a pas de typage HLA particulier prédisposant ; cette atteinte
est pluri-focale, touchant tous les territoires artériels, avec
des lésions de micro- et de macroangiopathie ; son évolution
est totalement imprévisible et l'efficacité des traitements
immunosuppresseurs discutée [17]. Leur mauvaise réputation
chirurgicale tient aux thromboses postopératoires, et surtout au
développement d'anévrismes anastomotiques itératifs,
parfois dans des délais très brefs [18, 19]. Leur étiologie
est discutée : un origine auto-immune a été évoquée
en raison de dépôts de complexes immuns dans la paroi vasculaire
[20]. Enfin, elle est de mauvais pronostic : six des vingt-quatre patients
de Wechsler présentant une atteinte artérielle sont décédés
[6]. Nous allons revoir en détail les principaux caractères.
Fréquence
Il existe de grosses variations selon les séries : 2,2 % pour
Hamza [5], 8,7 % dans le registre japonais [6], mais pour Lakhanpal et
al., elle atteindrait 34 % [4]. Les séries les plus importantes
font état de quarante et une localisations (dix-sept thromboses
et vingt-quatre anévrismes) pour Shimizu, et de cent cas dans une
revue de littérature japonaise, anglo-saxonne, et française
chez soixante-six patients en 1987 [5, 6]. Lankhpal a rapporté
cinquante-sept localisations (dont dix anévrismes de l'aorte abdominale)
dans une série autopsique [4]. Park et al., en 1984, annonçaient
quatre-vingt-quatorze attein-tes artérielles chez soixante-quatorze
patients dans une revue de littérature [21]. Tüzün a
rapporté quatorze patients présentant des anévrismes
périphériques [22]. Il existe, par ailleurs, quelques séries
plus petites et de nombreuses observations isolées : douze dans
la série de Wechsler et al., dix dans une revue multicentrique
chirurgicale française où les anévrismes pulmonaires
étaient exclus [3, 6]. Benamour n'a cependant colligé que
trois cas d'atteinte artérielle sur 316 patients [10]. Chamberlain
n'a noté qu'un anévrisme périphérique chez
huit patients atteints de Behçet dans le Yorkshire [23]. Cette
discordance n'est que le reflet de l'atteinte multifocale, et récidivante
après chirurgie artérielle, dans le Behçet et comporte
sans doute des biais dans le recrutement des patients.
Types lésionnels
On distingue trois sortes de lésions : des anévrismes,
des thromboses et des sténoses.
* Les anévrismes : ce sont les
plus fréquents, vingt et un dans la série de Lakhanpal,
cent trente et un dans la revue de littérature de Hamza (dont vingt-trois
localisations pulmonaires) [4, 5]. Ce sont les lésions les plus
graves car elles exposent au risque de rupture spontanée, la taille
n'étant pas un facteur prédictif. La rupture d'un anévrisme
aortique serait mortelle dans au moins 60 % des cas. Leur étiologie
est discutée. Ils sont la conséquence d'une vascularite
par atteinte des vasa vasorum. Il existe un épaississement pariétal,
avec atteinte des trois tuniques, prédominant au niveau de la média,
des lésions obstructives ou infiltratives des vasa vasorum, et
une fibrose périvasculaire dans les lésions anciennes [20,
24]. Dans la littérature, il en existe deux types : des vrais et
des faux anévrismes. L'atteinte des vasa vasorum de la paroi aortique
peut conduire à des dilatations ou des perforations. Enoch rapporte
même le cas d'un anévrisme vrai de l'artère poplitée
présentant une rupture chronique, aboutissant à la constitution
d'un faux anévrisme, de découverte peropératoire
[25]. Quand l'atteinte artérielle est révélatrice,
l'aspect de faux anévrisme oriente plutôt le diagnostic vers
une étiologie infectieuse [18, 25]. Le risque de rupture impose
des interventions rapides sur ces faux anévrismes. Le mécanisme
étiologique des faux anévrismes est une perforation de la
paroi artérielle par nécrose pariétale (figure
1), ou d'un traumatisme externe, après ponction artérielle
(artériographie). Certains auteurs réalisent pour cette
raison les artériographies chez ces patients par voie veineuse,
en utilisant de petits cathéters (7 french) [26]. Cormier et
al. n'ont cependant observé aucune complication liée
aux angiographies par voie artérielle [18]. Ils recommandent même
cette technique qui, seule, permet de faire un bilan morphologique précis,
dans le cadre des anomalies pulmonaires. L'angio-IRM éliminera
prochainement ce risque. Les anévrismes pulmonaires représentent
une entité particulière. Ils sont fréquents : une
trentaine d'observations ont été recensées. Ils se
compliquent d'hémoptysies par rupture intrabronchique mortelle
dans 30 à 40 % des cas [27, 28]. L'association anévrismes
pulmonaires et thrombose cave définit le syndrome de Hughes et
Stovin, rapporté une vingtaine de fois dans la littérature,
mais pas toujours dans le cadre d'un Behçet authentifié
[28]. L'examen histologique montre une dégénérescence
mucoïde de la média, et un amincissement intimal. Ils sont
de diagnostic difficile et doivent être recherchés systématiquement
devant toute anomalie radiologique (opacités para-hilaires), ou
toute hémoptysie, même de faible abondance, sans s'arrêter
au diagnostic d'embolie pulmonaire ou d'adénopathies.(tableau
ll)
* Les thromboses : elles ont un meilleur
pronostic et sont moins fréquentes que les anévrismes :
soixante et un anévrismes pour trente-trois thromboses dans la
revue de Park et al. [21]. Elles sont souvent asymptomatiques,
mais peuvent se manifester sur le mode aigu, entraînant alors des
ischémies sévères ; des nécroses unguéales
et des orteils ont été rapportées [29]. Elles sont
responsables d'hypertension artérielle pulmonaire par thromboses
répétées au niveau pulmonaire [15]. Les thromboses
concernent également tous les territoires. Il n'y a pas de facteurs
déclenchants aussi spécifiques que pour les anévrismes.
Mais les traumatismes, tels qu'une recto-sigmoïdoscopie dans le cas
décrit par Gruber, ou des troubles de la coagulation, peuvent être
considérés comme des facteurs favorisants [14, 30].
* Les sténoses : elles méritent,
à notre avis, une individualisation, qui n'est pas faite par tous
les auteurs. Au niveau carotidien par exemple, la présence d'une
telle lésion symptomatique devrait faire envisager un traitement
chirurgical. Au niveau ilio-fémoral, l'abstention thérapeutique
ou des techniques endoluminales devront être discutées. À
notre connaissance, ces dernières n'ont jamais été
proposées dans cette affection (sans doute en raison des risques
de cathétérisme et de rupture, chez ces patients). Ces lésions
sont sans doute les moins « chirurgicales » des trois.
Topographie (tableau
III)
Toutes les artères de l'organisme sont concernées. Cette
atteinte touche les petites artérioles cutanées, sous-cutanées,
rétiniennes, osseuses, les artères de petit et de moyen
calibre des membres, les artères cérébrales et à
destinée encéphalique, les artères digestives et
rénales, l'aorte et, enfin, les artères pulmonaires. Nous
avons essayé de recenser les principales observations rapportées
dans le tableau III.
Mode de révélation
Il est variable, fonction de la localisation du vaisseau atteint. Les
localisations aortiques et pulmonaires nécessitent un dépistage
précoce, car souvent asymptomatiques, jusqu'aux complications.
L'échographie ou la tomodensitométrie doivent être
systématiques devant toute douleur abdominale chez un patient atteint
d'un Behçet (figure 2).
D'autres causes de douleurs abdominales sont en effet évoquées
plus souvent chez ces patients : iléite, thrombose veineuse profonde,
complication d'un traitement immunosuppresseur [29]. Les anévrismes
de l'aorte abdominale se révèlent fréquemment par
une rupture. Les petits anévrismes pulmonaires périphériques
nécessitent une surveillance [18], mais les indications thérapeutiques
seront beaucoup plus larges vis-à-vis des gros anévrismes
hilaires. En effet, les hémoptysies gravissimes révélant
la maladie ne sont pas rares et sont grevées d'une lourde mortalité.
Les anticoagulants seraient contre-indiqués par certains auteurs
chez les patients présentant un anévrisme pulmonaire, en
raison du risque majeur d'hémoptysie [27]. Les autres localisations
se révèlent par des symptômes variés. Au niveau
périphérique, et notamment fémoral, les lésions
artérielles orientent plus vers des lésions infectieuses
primitives ou iatrogènes pures, lorsqu'elles sont les premières
manifestations de la maladie. Elles se révèlent par des
masses pulsatiles douloureuses, fémoro-poplitées [37]. Les
thromboses veineuses dues à des compressions anévrismales
sont également rapportées [18].
La place de la chirurgie
Les indications
Elles ne sont pas clairement définies, probablement en raison
de l'absence de séries chirurgicales importantes, de la multiplicité
des lésions, et de leurs caractères inhabituels. Le fait
qu'elles puissent être révélatrices de la maladie
peut initialement égarer le diagnostic, mais devrait le faire rechercher
systématiquement par l'interrogatoire et l'examen clinique devant
des faux anévrismes anastomotiques récidivants, ou des lésions
artérielles d'allure infectieuse sans preuve bactériologique
(figure 3). Les indications
chirurgicales doivent être sélectionnées. Les anévrismes,
quelle que soit leur localisation, font discuter un geste chirurgical.
Au niveau aortique, ils nécessitent des mises à plat-greffes,
avec interposition prothétique [32]. Des perforations limitées,
situées sur l'aorte cliaque ou thoracique, ont pu être
réparées par des patchs prothétiques, interventions
simples, mais peut-être plus propices au développement d'un
faux anévrisme ultérieur [18]. Au niveau fémoral
et poplité, les interventions sont également justifiées,
en raison du risque de rupture, de compression, ou d'embolie distale.
Les autres anévrismes relèvent eux aussi le plus souvent
de la chirurgie, hormis les microanévrismes notamment pulmonaires,
et les anévrismes thrombosés non symptomatiques. Les anévrismes
pulmonaires hilaires, volumineux, sont de bonnes indications d'embolisation,
même préventive [33]. Les thromboses aiguës d'anévrismes
ou celles d'artères sténosées nécessitent
des interventions urgentes, avec restauration du flux artériel
par pontage. Les fibrinolytiques n'ont, à notre connaissance, jamais
été utilisés dans cette indication. Les sténoses
artérielles ne représentent sans doute pas de bonnes indications
chirurgicales, sauf si elles sont très symptomatiques au niveau
des membres inférieurs. M'hamza et al. présentent
des patients ayant des claudications intermittentes, non opérées,
et qui évoluent peu à deux, quatre et cinq ans [5].
-- Les techniques
Les techniques chirurgicales proposées sont fonction des localisations
et des types lésionnels. Les matériaux utilisés dans
la littérature sont extrêmement variés.
* Au niveau aortique
Nous avons relevé une trentaine d'observations d'atteinte aortique.
Les lésions sont des anévrismes, hormis la thrombose décrite
par Grüber. Les patients ayant des anévrismes rompus sont
décédés [18, 34], hormis un cas traité en
urgence par un pontage extra-anatomique, mais il s'agissait d'une rupture
contenue dans le rétropéritoine [31]. Les anévrismes
opérés à froid ou en semi-urgence ont un bon résultat,
même si le recul est court [18, 32]. Les prothèses en polyester
semblent avoir été plus souvent utilisées que le
polytétra-fluoro-éthylène, et la mise à plat-greffe
est la technique de choix avec implantation en zone macroscopiquement
saine. Le patch n'a été utilisé à notre connaissance
qu'une seule fois [18]. Deux faux anévrismes anastomotiques ont
été notés. Le premier patient est décédé
d'hémorragie cataclysmique deux mois après cure d'un anévrisme
de l'aorte abdominale par rupture de ce faux anévrisme. Le second
patient est rapporté par Bahnini et al. dans une revue multicentrique
: il a développé deux faux anévrismes anastomotiques
à un an, réopérés avec des suites simples
[16]. Little a rapporté le cas d'un patient traité par pontage
axillo-fémoral, en raison d'une suspicion d'infection [31]. Le
montage s'est occlus à un an, de façon asymptomatique, malgré
les antivitamines K. Aucune intervention n'a été nécessaire,
et le patient est asymptomatique quatre ans plus tard.
* Au niveau iliaque
Les lésions les plus fréquentes sont les anévrismes
et les faux anévrismes [35]. La mise à plat-greffe est,
là encore, la plus utilisée. L'endo-anévrismorraphie
a été réalisée par quelques auteurs [19, 22].
Le matériel choisi a été le plus souvent prothétique,
en polytétra-fluoro-éthylène. Il y a ici plus de
complications qu'à l'étage aortique : thrombose de greffon,
faux anévrisme anastomotique. Tüzün et al. ont
proposé à ce niveau la ligature artérielle, après
occlusion d'un greffon dans un cas, avec appa-rition d'une claudication
large,
par développement de la circulation collatérale chez des
sujets jeunes [22].
* Au niveau fémoral
Les lésions les plus fréquentes sont les faux anévrismes
de l'artère fémorale commune, probablement en raison des
ponctions vasculaires et des abords multiples [22, 26]. Elles représentent
le deuxième site lésionnel par ordre de fréquence,
voire le premier dans certaines séries [21, 22]. Elles se révèlent
fréquemment par une masse pulsatile battante. Le traitement idéal
semble être l'anévrismorraphie simple sans interposition
prothétique ou veineuse [20]. Les faux anévrismes anastomotiques
sont également fréquents quel que soit le matériel
utilisé, veineux ou prothétique. Des occlusions de pontages
veineux ont été rapportées par plusieurs auteurs
et semblent assez bien tolérées [18, 22, 37]. Par ailleurs,
de faux anévrismes anastomotiques sur greffes veineuses ont été
traités à ce niveau par interposition prothétique,
avec un bon résultat six ans après [18].
* Au niveau poplité et jambier
Les anévrismes jambiers isolés ne posent, en règle
générale, aucun problème thérapeutique et
sont traités par simple ligature sans rétablissement de
la continuité [22, 36]. Les thromboses des axes de jambe sont moins
fréquentes et ne nécessitent pas de chirurgie, en raison
du développement de la collatéralité. C'est la localisation
poplitée qui pose le plus de problèmes. Les anévrismes
sont les lésions les plus fréquentes, mais des thromboses
sont également rapportées [39]. La ligature simple sans
rétablissement de continuité a été proposée
par Tüzün et al., après prise de pressions distales,
avec une claudication séquellaire à 300 mètres [22].
La technique la plus couramment employée est le pontage veineux,
saphène inversée. Mais, là encore, les thromboses
et les faux anévrismes anastomotiques sont fréquents. Des
occlusions peu symptomatiques de pontages veineux sont cependant possibles
[18]. Les greffons prothétiques ont aussi été utilisés.
Ils sont moins adaptés aux pontages infragéniculés,
et posent le problème d'une anticoagulation au long cours. Le taux
de complications rencontré avec ces prothèses n'est cependant
pas plus élevé que pour des pontages veineux dans la maladie
de Behçet et, si les occlusions sont plus fréquentes avec
les prothèses, les faux anévrismes anastomotiques le sont
moins. Bahnini et al. signalent dans l'étude multicentrique
française une amputation de cuisse et une de jambe [16].
* Au niveau des troncs supra-aortiques
Les atteintes concernent le tronc artériel brachio-céphalique,
les artères sous-clavières et les carotides. Ce sont les
atteintes de ces dernières qui sont les plus fréquentes.
Les lésions rencontrées sont des occlusions, des anévrismes
et des sténoses. Peu de cas symptomatiques sur le plan neurologique
sont rapportés. Au niveau des artères sous-clavières,
une occlusion et une sténose serrée sont restées
asymptomatiques avec un an de recul sous corticoïdes [21]. Pour les
anévrismes, la résection-anastomose semble donner de bons
résultats, quand elle est possible [37]. L'endartériectomie
a été réalisée pour une sténose carotidienne
symptomatique et s'est compliquée d'une thrombose au troisième
jour postopératoire, avec hémiplégie [37]. Il est
difficile d'établir une conduite à tenir à partir
de cas sporadiques. Les pontages prothétiques semblent les plus
adaptés, mais de faux anévrismes, après pontages
sur le trou artériel bronchio-céphalique, sont connus. Des
ligatures, au niveau sous-clavier, ont été proposées
pour des anévrismes. De simples surveil-lances pour de petits anévrismes
carotidiens peu évolutifs ont été faites [21]. Quant
à l'endartériectomie, c'est a priori la moins adaptée,
en raison du caractère inflammatoire des lésions. Celle-ci
ne laisserait en effet que l'adventice et la limitante élastique
externe, augmentant les risques de rupture.
* Au niveau des artères du membre supérieur
Les thromboses distales des artères de l'avant-bras sont classiques
et
ne nécessitent aucun traitement. Hamza et al. rapportent
un suivi favorable de ces lésions avec cinq ans de recul, de même
que Oshima [5, 40]. Park a présenté une patiente ayant des
occlusions radiales et cubitales asymptomatiques et un anévrisme
thrombosé de l'artère humérale. Le traitement a consisté
en un pontage en polytétra-fluoro-éthylène, huméro-huméral,
qui s'est occlus de façon asymptomatique deux mois après
[21]. Une occlusion précoce de greffon veineux, mis en place pour
exclure un anévrisme axillaire, n'a nécessité aucune
reprise chirurgicale [40]. De faux anévrismes huméraux,
ra-diaux, ou cubitaux ont été traités par endoanévrismorraphie
ou ligature simple [5].
* Au niveau des artères viscérales
Peu de cas chirurgicaux sont publiés, même si l'atteinte
des artères rénales ou mésentériques est classique
[5]. Les occlusions et les sténoses sont les lésions les
moins rares. Une revascularisation rénale bilatérale s'est
soldée par une thrombose un an plus tard [16]. Des sténoses
mésentériques asymptomatiques n'ont pas été
traitées [21].
* Artères pulmonaires
Wechsler semble en faveur du traitement chirurgical par exérèse,
à chaque fois que celui-ci est possible, dans le cadre des anévrismes
pulmonaires [15]. Cependant, de nombreux échecs ont été
rapportés dans la littérature. En raison de la multiplicité
des lésions et de la difficulté du geste chirurgical souvent
hémorragique, le traitement de choix semble être l'embolisation
par coils [33]. Plusieurs succès thérapeutiques ont
été rapportés. Par ailleurs, le traitement médical
aurait, pour Wechsler, un intérêt en stabilisant les lésions
[15].
* Autres localisations
L'atteinte des artères distales est responsable d'infarctus unguéaux,
et même de gangrènes pouvant conduire à des amputations
[16, 29]. L'atteinte de la microcirculation au niveau osseux, et notamment
de la hanche, donne des ostéonécroses de la tête fémorale
dans la genèse desquelles la corticothérapie est discutée
[42]. Elles nécessitent des remplacements prothétiques.
L'atteinte coronaire est également classique. Blétry et
al. en ont rapporté cinq cas [44]. Ces lésions sont
parfois asymptomatiques, mais peuvent se révéler par des
infarctus du myocarde, ou des tableaux foudroyants de rupture anévrismale.
La place du traitement médical
dans les manifestations artérielles de la maladie de Behçet
L'étiologie du Behçet n'étant pas clairement définie,
il est difficile de proposer un traitement médical codifié.
Celui-ci est donc symptomatique, mais la place et l'efficacité
des immunosuppresseurs méritent d'être discutées.
Il n'y a pas de consensus à ce sujet. Les anticoagulants au long
cours ne sont pas uniformément prescrits ; hormis l'association
à une thrombose veineuse, leur prescription ne doit pas être
systématique, même en cas de pontage prothétique,
dans la pathologie artérielle du Behçet. Aucune publication
à notre connaissance n'a démontré une plus grande
efficacité des antivitamines K sur la perméabilité
des pontages au long cours. En revanche, les risques hémorragiques
sont majorés et les antivitamines K devraient à notre avis
être proscrits dans la maladie anévrismale du Behçet
[8]. Peut-être doit-on leur préférer les antiagrégants
plaquettaires ? Des cas de stabilisation de la maladie sont rapportés
sous immunosuppresseurs avec ou sans antivitamines K [2, 8, 18]. Le traitement
médical (cor-ticoïdes + immunosuppresseurs) semble augmenter
la survie de ces malades et, pour certains, il diminue le taux de rechutes
[36, 45, 46]. D'autres auteurs rapportent néanmoins l'apparition
de nouvelles localisations chez des malades traités [34]. Les corticoïdes
ont d'ailleurs été accusés de favoriser le développement
des anévrismes. Mounsey a opéré sans succès
un anévrisme aortique rompu d'un patient porteur d'un Behçet
sous corticoïdes depuis trois ans [34]. Le risque chirurgical n'est
sûrement pas le même chez un patient sous corticoïdes,
majorant les infections postopératoires. Un cas de lymphosarcome
chez un patient porteur d'un Behçet et traité par des corticoïdes
a été rapporté [41]. Un autre patient traité
par chlorambucil et corticoïdes est décédé de
pneumocystose [37]. Aucune durée n'a été définie
quant à la prescription du traitement immunosuppresseur. Wechsler
recommande des bolus d'azathioprine ou de cyclophosphamide pendant douze
à vingt-quatre mois dans les suites chirurgicales immédiates,
puis un relais par colchicine [44].
CONCLUSION Les
manifestations artérielles du Behçet sont très variées,
par leurs localisations, leur symptomatologie et leur potentiel évolutif.
Elles nécessitent un traitement chirurgical formel dans les formes
anévrismales, dont les risques de rupture sont importants et en partie
responsables de la mortalité de cette affection. Cette étiologie
devrait être évoquée de principe devant toute artériopathie
inflammatoire inexpliquée, ou devant des lésions d'aspect
infectieux sans preuves bactériologiques, quelle que soit l'ethnie
du patient. En raison des difficultés opératoires et des suites
compliquées par des faux anévrismes et des thromboses, les
indications dans les autres aspects de la maladie doivent être restreintes
aux formes symptomatiques graves, résistantes au traitement médical.
Celui-ci, conseillé par la plupart des auteurs, doit être associé
à la chirurgie. Mais c'est surtout le suivi, par des méthodes
non invasives (IRM et écho-doppler), qui doit permettre le dépistage
de nouvelles localisations et la surveillance de revascularisations chirurgicales.REFERENCES
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