ARTICLE
Le talon d'Achille de l'angioplastie transluminale reste la resténose.
Elle survient au sixième mois avec une fréquence comprise
entre 30 et 50 % selon les études, en dépit d'un succès
initial de l'ordre de 90 à 95 % et d'un taux de complications initiales
d'environ 5 % [1]. Depuis la première étude d'Essed et
al. [2], démontrant le rôle d'une prolifération
intimale fibro-cellulaire responsable de la resténose, de nombreux
efforts de recherche ont permis de mieux comprendre les mécanismes
impliqués. Les essais effectués chez l'animal, et maintenant
chez l'homme, ont montré que la resténose est la conséquence
d'une prolifération des cellules musculaires lisses [3] (figure
1).
En utilisant un modèle de désendothélialisation
de l'artère carotide chez le porc ou le rat, trois phases ont été
distinguées dans le processus de prolifération myo-intimale
et de sclérose [4]. Ce modèle ne mime probablement pas complètement
les mécanismes observés sur une artère préalablement
pathologique, mais permet de les approcher.
- La première phase se caractérise par la formation d'un
thrombus plaquettaire, ou thrombus blanc, qui survient très rapidement
dans les minutes qui suivent la lésion endothéliale et qui
dure environ vingt-quatre heures. Secondairement, vers la vingt-quatrième
heure, on assiste à une prolifération de cellules musculaires
lisses dans la média comme cela peut être détecté
par une augmentation de synthèse d'ADN. Cette replication médiale
des cellules musculaires lisses résulte de l'effet direct du traumatisme
pariétal, par le biais de la sécrétion de facteurs
de croissance ne dépendant pas des plaquettes.
- La deuxième phase débute environ au quatrième
jour. Elle est marquée par la migration de cellules musculaires
lisses de la média vers l'intima. Les cellules continuent de migrer
et de proliférer environ jusqu'au quatorzième jour, période
où la population cellulaire atteint son maximum. Les plaquettes
semblent ici jouer un rôle important par la sécrétion
de PDGF (platelet-derived growth factor), dont le rôle sur
le chimiotactisme et l'activité mitotique a été bien
étudié. Enfin, comme lors de la phase précédente,
les cellules musculaires lisses peuvent stimuler elles-mêmes leur
prolifération de façon autocrine, ne dépendant pas
des plaquettes.
- La troisième phase est beaucoup plus longue puisqu'elle s'étend
du quatorzième jour au troisième mois. Elle correspond à
la progression de l'épaississement intimal, dû à la
prolifération et à l'hypertrophie des cellules musculaires
lisses et à l'accumulation de matrice extracellulaire, contribuant
non seulement à la fibrose du thrombus mais aussi à la progression
de la plaque d'athérosclérose. La composante scléreuse
de la plaque d'athérosclérose est ainsi constituée
de collagène, de protéoglycanes, d'élastine et de
glycoprotéines.
Le rôle de la thrombose dans la resténose a été
souligné également par Topol [5] ; la thrombose fournirait
une matrice permettant la prolifération des cellules musculaires
lisses.
La prolifération des
cellules musculaires lisses : une voie convergente
finale
Quels que soient les différents stimuli et l'enchaînement
de leurs actions dans le temps, la voie finale commune de l'ensemble des
médiateurs impliqués dans la resténose (facteurs
de croissance, thrombine, angiotensine II, interleukines...) est la prolifération
de la cellule musculaire lisse. Rappelons que la cellule musculaire lisse
est présente au sein de la paroi artérielle sous deux formes
phénotypiques ; une forme contractile et une forme sécrétante.
Les activités cellulaires ainsi que leurs structures cytoplasmiques
sont différentes, les formes sécrétantes résultant
d'un recrutement des cellules musculaires lisses quiescentes situées
dans la média artérielle [6].
Plusieurs tentatives thérapeutiques (revue dans [1]) ont essayé
de prévenir la resténose par voie systémique. Elles
se sont focalisées sur cinq grands mécanismes en utilisant
différentes drogues recensées dans le tableau
I [1]. Jusqu'ici, aucun traitement n'a fait la preuve de son efficacité
dans la prévention de la resténose chez l'homme, malgré
des résultats préalables le plus souvent encourageants chez
l'animal. Le paradigme des inhibiteurs de l'enzyme de conversion est à
cet égard particulièrement démonstratif. Après
la publication d'un essai montrant l'efficacité d'un inhibiteur
de l'enzyme de conversion chez le rat [7], plusieurs études chez
le primate et le porc n'ont pas confirmé cette hypothèse
[8]. Enfin, les résultats de l'étude MERCATOR semblent bien
avoir enterré cette voie de prévention de la resténose
[9]. La limite de ces modèles animaux s'explique par la différence
des lésions traitées, la dénudation d'artères
saines n'entraînant pas forcément les mêmes mécanismes
que l'angioplastie de sténoses serrées chez l'homme, comme
cela a déjà été évoqué plus
haut. De plus, les cellules issues de plaques athéroscléreuses
évoluées n'ont pas les mêmes caractéristiques
de croissance en culture que des cellules provenant d'une paroi saine
[6]. Plus récemment, la publication d'une méta-analyse des
études ayant tenté de prévenir la resténose
par l'ingestion d'huile de poissons (acides gras polyinsaturés
en n-3) montrerait un petit bénéfice de ce traitement, dépendant
de la dose [10]. En pratique clinique, cette voie thérapeutique
n'est pas ou peu utilisée.
Chez le rat, d'autres études se sont intéressées
à l'inhibition de la prolifération des cellules musculaires
lisses par l'inhibition d'un des facteurs de croissance impliqués
dans la transduction d'un signal aboutissant à la division des
cellules musculaires lisses. L'équipe de Ross a pu ainsi obtenir
l'inhibition de la prolifération néo-intimale de cellules
musculaires par l'injection d'un anticorps polyclonal dirigé contre
le PDGF [11]. D'autres se sont intéressés à un autre
puissant facteur mitogène des cellules musculaires lisses, le basic
fibroblast growth factor (bFGF). Ces mitogènes agissent au
niveau de récepteurs cellulaires membranaires qui, par l'intermédiaire
de la stimulation de mécanismes intracellulaires, vont entraîner
la synthèse d'ADN puis la mitose cellulaire. Comme nous l'avons
déjà évoqué, cela est schématisé
dans la figure 2, de nombreux
stimuli peuvent agir sur la cellule selon ce mécanisme. Ainsi,
l'efficacité d'une intervention portant sur un seul de ces facteurs
devrait se trouver limitée par la redondance de ces systèmes,
le blocage sélectif d'un seul signal ne pouvant probablement pas
empêcher la prolifération cellulaire [12]. Par exemple, l'inhibition
du bFGF (basic fibroblast growth factor) par un anticorps prévient
la première phase de prolifération intimale mais pas la
prolifération finale des cellules musculaires lisses [13].
Pour cette raison, plusieurs auteurs se sont focalisés sur une
stratégie consistant à court-circuiter les événements
exocellulaires et membranaires pour inhiber directement l'expression des
facteurs intracellulaires impliqués dans une voie commune partagée
par les différents facteurs mitogènes. On connaît
encore peu de choses sur les mécanismes contrôlant la mitose
et la différenciation cellulaire et qui mettent en cause des oncogènes.
Le produit de ces gènes, les oncoprotéines, sont un maillon
central des événements déclenchés par l'action
des facteurs de croissance. Ces derniers agissent sur des récepteurs
membranaires qui vont déclencher des signaux, ces derniers agissant
finalement sur la replication cellulaire [14]. Les oncoprotéines
peuvent être classées en six grandes classes selon le lieu
de leur action intracellulaire (tableau
II). Nous nous focaliserons sur les protéines régulatrices
agissant directement au niveau nucléaire. Sous l'action de différents
stimuli (impliquant notamment les facteurs de croissance ou des oncogènes
d'une autre classe), les produits de ces gènes vont pouvoir aller
transactiver d'autres gènes, encore inconnus, indispensables au
déclenchement de la mitose [14]. On connaît à l'heure
actuelle plusieurs oncoprotéines de liaison à l'ADN, qui
se comportent donc comme des facteurs transcriptionnels. Ces gènes
sont dits de « réponse précoce » en raison de
leur induction très rapide mais aussi très transitoire sous
l'action de très nombreux stimuli, et dans un nombre important
de types cellulaires [15].
Les signaux de transduction qui lient l'activation des récepteurs
à la prolifération des cellules musculaires lisses induisent
la production d'ARN messagers de c-myc et c-fos entre trente minutes et
deux heures avec un retour à la normale vers la douzième
heure. L'expression de c-myb commence vers la huitième heure et
revient à la normale à la seizième heure. Plusieurs
travaux ont montré que la protéine myb est localisée
dans le noyau, se fixe sur une séquence spécifique de l'ADN
et agit comme un activateur de la transcription [16, 17]. On note aussi
la transcription de l'ARN de l'histone H3 de seize à vingt-quatre
heures, et de l'ARN de la myosine non musculaire plus tardivement dans
le cycle cellulaire [18]. On doit également noter l'induction d'une
autre protéine nucléaire, la PCNA (proliferating cell
nuclear antigen). Cette dernière est un cofacteur et un puissant
activateur de l'ADN polymérase delta ; ces deux protéines
étant nécessaires à la replication de l'ADN [19].
L'ensem-ble de ces mécanismes va permettre à la cellule
d'entrer en phase S.
Les travaux récents de l'équipe de Rosenberg se sont intéressés
au contrôle de la prolifération des cellules musculaires
lisses par l'utilisation d'oligonucléotides antisens complémentaires
de l'ARN messager de c-myb in vitro, mais aussi in vivo
chez le rat [18, 20-22]. D'autres ont étudié l'effet d'oligonucléotides
antisens dirigés contre l'ARN messager du PCNA, in vitro [23].
Ces travaux ouvrent une voie thérapeutique nouvelle dans la prévention
de la resténose après angio-plastie transluminale, ou au
niveau des sutures de greffes artérielles.
Oligonucléotides antisens
et inhibition de synthèse protéique
L'importance de cette stratégie « antisens » en recherche
et en médecine est attestée par l'existence d'un journal
spécifique Antisense Research and Development consacré
à ce sujet.
Le mode d'action des oligonucléotides antisens, qui vont se fixer
à l'ARN messager cible, semble impliquer trois mécanismes
[18, 24] :
1) Coupure de l'ARN messager par la RNAse H qui reconnaît les
hybrides ADN/ARN.
Seuls les désoxyribonucléotides naturels et certains de
leurs analogues sont capables d'induire une coupure de l'ARN cible.
2) Prévenir la traduction du messager en empêchant
l'assemblage correct de la machinerie de traduction (ribosome). De même,
si un oligonucléotide antisens se fixe au niveau des jonctions
intron-exon, il peut prévenir l'épissage des ARN pré-messagers
et donc la traduction.
3) Modification du métabolisme des ARN messagers.
Une inhibition de la transcription de l'ADN par la formation d'une triple
hélice est également un des mécanismes possibles
de l'action des oligonucléotides antisens [24, 25].
La spécificité d'action de l'oligonucléotide dépend
de sa longueur, et en théorie une longueur de quinze à dix-sept
nucléotides ne reconnaîtra qu'une séquence spécifique
parmi l'ensemble du génome humain. Cette approche thérapeutique
est en cours d'évaluation mais, d'ores et déjà, l'utilisation
de ce « nouveau médicament » est en cours d'expérimentation
chez l'homme, notamment dans certaines formes de leucémies (leucémie
myéloïde aiguë) [25].
Plusieurs critères doivent être remplis pour pouvoir utiliser
efficacement et sélectivement un oligonucléotide antisens
[24, 25] :
1) L'oligonucléotide doit pouvoir être synthétisé
facilement et en quantité suffisante.
Ceci peut être maintenant obtenu de façon automatique,
à large échelle, et de façon commerciale notamment
pour les oligonucléotides phosphorothioates.
2) L'oligonucléotide doit être stable in vivo.
Cette condition exclut l'utilisation d'oligonucléotides normaux
(phosphodiester), en raison de leur destruction rapide par des nucléases
endocellulaires qui les dégradent rapidement (surtout en position
3'). Cela a conduit les chimistes à développer des oligonucléotides
résistant aux nucléases et notamment des oligonucléotides
phosphorothioates et méthylphosphonates, qui peuvent être
synthétisés relativement facilement (figure
3). Plus récemment, d'autres modifications ont été
proposées [26].
3) L'oligonucléotide doit être capable d'entrer dans
la cellule cible.
Les oligonucléotides sont polyanioniques, et ils ne peuvent pas
diffuser passivement à travers les membranes cellulaires. En dépit
de cela, les oligonucléotides sont capables de s'accumuler au niveau
nucléaire par un ou des mécanismes mal connus [25]. On sait
néanmoins que le mécanisme de pénétration
intracellulaire s'effectue par endocytose.
4) L'oligonucléotide doit être retenu par la cellule
cible.
Une exocytose des oligonucléotides internalisés a été
observée dans plusieurs types cellulaires. Ce problème doit
aussi être considéré en fonction de l'affinité
avec laquelle l'oligonucléotide va pouvoir se fixer sur son ARN
messager cible. Plus l'affinité sera importante, plus il se fixera
sur sa cible. Inversement, si la vitesse d'exocytose est supérieure
à la cinétique de fixation, peu d'oligonucléotides
seront retenus par la cellule. Différents moyens ont été
utilisés pour augmenter la concentration intracellulaire de l'antisens
[25, 27].
5) L'oligonucléotide doit être capable de se fixer sur
sa ou ses cibles cellulaires.
Les cibles cellulaires de l'oligonucléotide peuvent être
l'ARN messager, mais aussi l'ARN avant son épissage ou l'ADN. Compte
tenu de la fixation de protéines à l'acide nucléique
en de nombreux sites, toutes les séquences ne sont vraisemblablement
pas accessibles à un appariement. De même, la structure secondaire
ou tertiaire de l'ARN messager choisi pour cible peut prévenir
la fixation de l'oligonucléotide.
6) L'oligonucléotide ne doit pas agir de façon non
spécifique sur d'autres macromolécules.
Le fait que les oligonucléotides soient polyanioniques peut leur
conférer la possibilité de lier plusieurs protéines,
comme en sont capables les glycosaminoglycanes. Cela peut leur permettre
d'agir de façon non spécifique, d'où l'importance
d'utiliser des oligonucléotides témoins contenant un mésappariement
de plusieurs paires de bases ou une séquence faite au hasard (scrambled
oligonucleotide). Les contrôles nécessaires pour affirmer
la sélectivité de l'effet antisens sont nombreux [24].
Plusieurs modifications de la séquence oligonucléotidique
sont à l'heure actuelle utilisées [23, 25, 26] pour permettre
la résistance de ces antisens à l'action de la RNAse (figure
3). Les oligonucléotides « phosphorothioates »
et « méthylphosphonates » sont en cours d'évaluation
dans certaines indications. Il est encore trop tôt pour prédire
l'efficacité, la faisabilité et la tolérance de cette
nouvelle perspective thérapeutique [25].
Oligonucléotides
antisens et préventions de la resténose
L'idée d'utiliser un oligonucléotide antisens dirigé
contre c-myb provient de travaux préliminaires démontrant
que l'héparine prévient la prolifération des cellules
musculaires lisses [28]. Plus tard, il fut démontré que
cela était dû à un blocage en phase G1 du cycle cellulaire,
associé à une diminution de l'ARN messager de c-myb, mais
pas de c-fos et de c-myc, impliqués dans la transition de la phase
G0 en G1 [29]. Ces mêmes auteurs ont donc, dans un premier temps,
étudié l'effet d'oligonucléotides antisens dirigés
contre c-myb et contre la myosine non musculaire in vitro, sur
des cellules musculaires lisses [18]. Ils ont utilisé pour cela
des cultures de cellules musculaires lisses aortiques de rat transformées
(SV40LT), et également des cultures primaires de cellules musculaires
lisses d'aorte de rats et de souris. L'exposition des cellules à
l'antisens dirigé contre c-myb inhibe de façon très
importante la prolifération (mesurée à la soixante-douzième
heure) des cellules musculaires lisses en culture, alors que l'oligonucléotide
« sens » n'a aucun effet antiprolifératif. La spécificité
de cette action a été démontrée par le fait
qu'un oligonucléotide antisens présentant un mésappariement
de seulement deux bases par rapport à l'antisens c-myb ne prévenait
pas la prolifération des cellules musculaires. Cette inhibition
est due à un arrêt en phase G1 tardive du cycle cellulaire.
Un effet similaire a été obtenu par l'oligonucléotide
antisens dirigé contre la myosine non musculaire, qui joue un rôle
important dans la division cellulaire [18]. L'inhibition de la prolifération
est obtenue de façon identique par l'addition de l'antisens pendant
seulement quatre heures, par rapport à une exposition continue
de soixante-douze heures. De plus, l'effet obtenu est réversible
puisque, après exposition pendant quatre heures, lavage de l'oligonucléotide,
et addition d'un milieu de culture contenant des facteurs de croissance,
la prolifération des cellules reprend à partir du troisième
jour avec un temps de doublement comparable aux cellules témoins
[18, 22]. La mesure de la quantité d'ARN messager c-myb dans les
cellules musculaires lisses traitées par l'antisens c-myb est diminuée
de façon importante (4,5 fois) par rapport aux oligonucléotides
témoins. Par rapport à la baisse d'ARN messager obtenue
par l'action de l'héparine (environ 2 fois), l'action de l'antisens
est plus importante [18, 22, 29]. Enfin, la quantité d'oncoprotéine
c-myb mesurée par immunofluorescence indirecte a permis de démontrer
que la diminution de messager s'accompagnait bien d'une baisse de l'oncoprotéine
c-myb pour les cellules traitées par l'antisens c-myb, et également
de la myosine non musculaire pour celles ayant reçu l'antisens
spécifique antimyosine [18]. La différence entre c-myb et
la myosine non musculaire réside dans le fait que l'oligonucléotide
antisens dirigé contre la myosine non musculaire n'est efficace
que sur des cellules préalablement à l'arrêt et nettement
moins sur des cellules en croissance exponentielle, à la différence
de l'antisens c-myb. Ceci s'expliquerait par l'augmentation très
transitoire de l'ARN messager de la myosine non musculaire seulement au
moment où les cellules commencent à se diviser [18], alors
que l'expression de c-myb est plus longue. Ainsi, ces premiers résultats
démontrent que les cellules musculaires lisses expriment c-myb
lors de leur prolifération in vitro, et que son inhibition
par un oligonucléotide antisens inhibe de façon réversible
leur prolifération au niveau de la phase G1 tardive du cycle cellulaire.
Le mécanisme d'action de c-myb est mal connu, mais il a été
démontré qu'il induisait une augmentation du calcium intracellulaire
en fin de phase G1 [21, 22]. Le taux de calcium ionisé intracellulaire
est impliqué dans le contrôle du cycle cellulaire puisqu'une
augmentation transitoire survient précocement lors de la mitose
et durant l'anaphase [22]. L'augmentation de l'ARN messager de c-myb précède
l'élévation de Ca++ intracellulaire, et l'addition
d'oligonucléotide antisens c-myb supprime presque complètement
l'augmentation de Ca++ à la vingt-quatrième heure,
au moment de l'interphase G1/S [21]. Ainsi l'augmentation du calcium ionisé
intracellulaire apparaît être sous le contrôle de c-myb
lors de cette période, alors que les facteurs impliqués
dans l'augmentation du calcium en phase G0 et dans sa baisse en phase
G1 sont inconnus [22]. Ceci est confirmé par l'augmentation de
calcium induite par la transfection du gène c-myb des cellules
musculaires SV40LT, et par la non-augmentation de calcium des cellules
transfectées mais traitées par l'oligonucléotide
antisens. Enfin, cette augmentation intracellulaire de calcium provient
d'un influx extérieur de calcium et non pas des compartiments intracellulaires.
Cet influx n'est pas inhibé par la nifédipine qui agit sur
les canaux calciques de type L et ne peut pas non plus être médié
par les canaux de type T qui ne sont pas présents à la surface
des cellules musculaires lisses [21]. Ainsi, c-myb pourrait agir sur un
canal calcique ou un transporteur de calcium encore inconnu ou agir sur
la transcription d'une protéine régulant le transport de
cations. On peut signaler que plusieurs travaux ont démontré
que des anomalies des facteurs de transcription (notamment ceux de la
famille myc) pouvaient être à l'origine de pathologie tumorale
[30].
La dernière étape consistait à utiliser et à
démontrer l'efficacité des oligonucléotides antisens
c-myb sur la resténose in vivo. Simons [20] a utilisé
pour cela le modèle animal de l'angioplastie de l'artère
carotide du rat. L'oligonucléotide antisens était préparé
à la concentration de 1 mg/ml dans un gel pluronique liquide à
4 °C mais solide à 37 °C. Immédiatement après
l'angioplastie, 200 µl de la solution étaient ajoutés
à la paroi externe (non endoluminale) de l'artère au contact
de la média, l'adventice ayant été préalablement
grattée. L'abord chirurgical est ensuite suturé et les animaux
remis dans leur cage. Sur des rats témoins, il a été
montré que le gel pluronique disparaît complètement
après une à deux heures. Par Northern blot de l'artère
carotide les auteurs ont démontré la présence d'ARN
de c-myb après traitement par un gel pluronique contenant l'oligonucléotide
sens et l'absence d'ARN messager si l'artère était traitée
par l'oligonucléotide antisens. En ce qui concerne la survenue
de l'épaississement myo-intimal, seuls les rats traités
par l'oligonucléotide antisens n'avaient pas de prolifération
des cellules musculaires lisses au quinzième jour [20]. En revanche,
il n'y avait pas de différence entre les animaux témoins
(ne recevant aucun oligonucléotide), ceux traités uniquement
par le gel pluronique (sans oligonucléotides), et enfin ceux recevant
le gel pluronique avec l'oligonucléotide sens ou un oligonucléotide
antisens contenant deux mismatchs. L'action de l'oligonucléotide
antisens est très localisée car seule la partie de l'artère
au contact du gel n'a pas de prolifération myo-intimale ; quelques
millimètres au-dessous de la zone traitée, elle existe [20].
Ces mêmes auteurs ont également des résultats préliminaires
montrant que l'injection d'un seul bolus intra-artériel d'oligonucléotides
antisens au niveau de l'artère de lapins subissant une lésion
iliaque par ballonnet entraînait une diminution significative de
la prolifération musculaire lisse à deux mois [22].
Ces données ont été également retrouvées
in vitro sur des cellules musculaires lisses humaines en culture,
en utilisant un oligonucléotide antisens phosphorothioate de quinze
mères dirigé contre c-myc [31]. Les mêmes auteurs
ont, de plus, récemment démontré l'efficacité
et l'absence de toxicité de cette approche, effectuée par
voie intracoronaire, à travers un cathéter à ballon
poreux, chez le porc [32].
Ces résultats obtenus chez le rat ou le porc peuvent-ils être
extrapolés à l'homme, dont on sait que les lésions
ne sont pas superposables à celles des modèles animaux étudiés
? Par ailleurs, peu de données sont disponibles concernant la survenue
d'effets secondaires, potentiellement graves. Par exemple, les oligonucléotides
phosphorothioates peuvent être digérés par des nucléases
et relarguer des mononucléotides modifiés qui pourraient
être incorporés à l'ADN et, peut-être, induire
des mutations cellulaires [25]. Enfin, l'administration intraveineuse
ou intrapéritonéale d'oligonucléotides chez le rat
montre une accumulation au niveau du foie et du rein et une augmentation
transitoire des lipoprotéines de faible densité et des transaminases.
Chez l'homme, un essai effectué dans la leucémie, par perfusion
d'oligonucléotides phosphorothioates anti p-53, a montré
une toxicité hépatique chez un patient [33] ; de plus 30
à 60 % de la dose administrée est retrouvée dans
les urines, dont un tiers sous forme intacte.
L'utilisation d'oligonucléotides antisens éclaire d'un
jour nouveau l'étude des mécanismes cellulaires impliqués
dans la resténose ainsi que sa prévention. Plusieurs problèmes
ne sont cependant pas
encore résolus, mais dans une vision futuriste de la prévention
de la resténose, on peut imaginer une solution locale et non plus
systémique. L'instillation, dans la paroi, d'oligonucléotides
dirigés contre plusieurs ARN cibles, peut-être en association
à des adénovirus génétiquement modifiés
et codant pour d'autres facteurs inhibant la prolifération musculaire
lisse, serait une solution élégante au défi frustrant
de la resténose coronaire. Cela introduirait une nouvelle classe
dans la pharmacopée du cardiologue : « l'ADN médicament
».
REFERENCES
1. Hermans RM, Rensing BJ, Strauss BH, Serruys PW. Prevention of restenosis
after percutaneous transluminal coronary angioplasty : the search for
a « magic bullet ». Am Heart J 1991 ; 122 : 171-87.
2. Essed CE, Van den Brand M, Becker AE. Transluminal coronary angioplasty
and early restenosis : fibrocellular occlusion after wall laceration.
Br Heart J 1983 ; 49 : 393-6.
3. Clowes AW, Chesebro JH, Stanson AW, Holmes DR, Dewanjee MK, Badimon
L, Fuster V. Balloon angioplasty in natural history of pathophysiological
response to injury in a pig model. Circ Res 1985 ; 57 : 105-12.
4. Fuster V, Badimon L, Badimon JJ, Chesebro JH. The pathogenesis of
coronary artery disease and the acute coronary syndromes. N Engl J
Med 1992 ; 326 : 242-50, 310-8.
5. Schwartz RS, Holmes DR, Topol EJ. The restenosis paradigm revisited
: an alternative proposal for cellular mechanism. J Am Coll Cardiol
1992 ; 20 : 1284-94.
6. Ross R. The pathogenesis of atherosclerosis : a perspective for the
1990s. Nature 1993 ; 362 : 801-9.
7. Powell JS, Clozel JP, Müller RKM, Kuhn H, Hefti F, Hosang M,
Baumgartner HR. Inhibitors of angiotensin-converting enzyme prevent myointimal
proliferation after vascular injury. Science 1989 ; 245 : 186-8.
8. Ferell M, Fuster V, Gold HK, Chesebro JH. A dilemma for the 1990s.
Choosing appropriate experimental animal model for the prevention of restenosis.
Circulation 1992 ; 85 : 1630-1.
9. The multicenter European research trial with cilazapril after angioplasty
to prevent transluminal coronary obstruction and restenosis (MERCATOR)
study group. Does the new angiotensin converting enzyme inhibitor cilazapril
prevent restenosis after percutaneous transluminal angioplasty ? Results
of the MERCATOR study : a multicenter, randomized, double-blind placebo-controlled
trial. Circulation 1992 ; 86 : 100-10.
10. Gapinski JP, Vanruiswyk JV, Heudebert GR, Schectman GS. Preventing
restenosis with fish oils following coronary angioplasty. A meta-analysis.
Arch Intern Med 1993 ; 153 : 1595-601.
11. Ferns GAA, Raines EW, Sprugel KH, Motani AS, Reidy MA, Ross R. Inhibition
of neointimal smooth muscle accumulation after angioplasty by an antibody
to PDGF. Science 1991 ; 253 : 1129-31.
12. Speir E, Epstein SE. Inhibition of smooth muscle cell proliferation
by an antisense oligodeoxynucleotide targeting the messenger RNA encoding
proliferating cell nuclear antigen. Circulation 1992 ; 86 : 538-47.
13. Lindner V, Reidy MA. Proliferation of smooth muscle cells after
vascular injury is inhibited by an antibody against basic fibroblast growth
factor. Proc Natl Acad Sci USA 1991 ; 88 : 3739-43.
14. Kaplan JC, Delpech M. Biologie moléculaire appliquée
à la médecine. Paris : Médecine-Sciences,
Flammarion, 1993, 2nd ed : 485-99.
15. Blanchard JM,. Le proto-oncogène c-fos : un « entremetteur
» moléculaire. médecine/sciences 1992 : 5 :
455-70.
16. Thompson CB, Challoner PB, Neiman PE, Groudine M. Expression of
the c-myb proto-oncogen during cellular proliferation. Nature 1986
; 319 : 374-80.
17. Dudek H, Tantravahi RV, Rao VN, Reddy ESP, Reddy EP. Myb and Ets
proteins cooperate in transcriptional activation of the mim-1 promoter.
Proc Natl Acad Sci USA 1992 ; 89 : 1291-5.
18. Simons M, Rosenberg RD. Antisense nonmuscle myosin heavy chain and
c-myb oligonucleotides suppress smooth muscle cell proliferation in
vitro. Circulation Res 1992 ; 70 : 835-43.
19. Prelich G, Stillman B. Coordinated leading and lagging strand synthesis
during SV40 DNA replication in vitro requires PCNA. Cell 1988
; 53 : 117-26.
20. Simons M, Edelman ER, Dekeyser JL, Langer R, Rosenberg RD. Antisense
c-myb oligonucleotides inhibit intimal arterial smooth muscle cell accumulation
in vivo. Nature 1992 ; 359 : 67-70.
21. Simons M, Morgan KG, Parker C, Collins E, Rosenberg RD. The proto-oncogen
c-myb mediates an intracellular calcium rise during the late G1 phase
of the cell cycle. J Biol Chem 1993 ; 268 : 627-32.
22. Rosenberg RD. Vascular smooth muscle cell proliferation : basic
investigations and new therapeutic approaches. Thromb Haemostas 1993
; 70 : 10-6.
23. Speir E, Epstein SE. Inhibition of smooth muscle cell proliferation
by an antisense oligodeoxynucleotide targeting the messenger RNA encoding
proliferating cell nuclear antigen. Circulation 1992 ; 86 : 538-47.
24. Hélène C, Saison-Behmoares E. La stratégie
antisens : nouvelles approches thérapeutiques. médecine/
sciences 1994 ; 10 : 253-73.
25. Stein CA, Cheng YC. Antisense oligonucleotides as therapeutic agents.
Is the bullet really magical ? Science 1993 ; 261 : 1004-12.
26. Wagner RW, Matteuci MD, Lewis JG, Gutierrez AJ, Moulds C, Froehler
BC. Antisense gene inhibition by oligonucleotides containing C-5 propyne
pyrimidines. Science 1993 ; 260 : 1510-3.
27. Chris de Smidt P, Le Doan T, De Falco S, Van Berkel TJC. Association
of antisense oligonucleotides with lipoproteins prolongs the plasma half-life
and modifies the tissue distribution. Nucl Acids Res 1991 ; 19
: 4695-700.
28. Clowes AW, Karnovsky MJ. Suppression by heparin of smooth muscle
cell proliferation in injured arteries. Nature 1977 ; 265 : 625-6.
29. Reilly CF, Kindy MS, Brown KE, Rosenberg RD, Sonenshein GE. Heparin
prevents vascular smooth muscle cell progression through the G1 phase
of cell cycle. J Biol Chem 1989 ; 264 : 6990-5.
30. Blumenfeld M, Vasseur M. Oligonucléotides « sens »
: ligands rationnels des facteurs de transcription. médecine/sciences
1994 ; 10 : 274-81.
31. Shi Y, Hutchinson HG, Hall DJ, Zalewski A. Downregulation of c-myc
expression by antisense oligonucleotides inhibits proliferation of human
smooth muscle cells. Circulation 1993 ; 88 : 1190-5.
32. Shi Y, Galeo AJ, Fard A, Vermani P, Zalewski A. Safety and efficacy
of transcatheter delivery of c-myc antisense oligomers in the coronary
vasculature. Circulation 1994 ; 90 : I-393.
33. Toulmé JJ. Les antisens : science et patience... médecine/sciences
1994 ; 10 : 250-2.
|