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Jacques Maclouf n'est plus.
Sa disparition brutale, le 14 juillet dernier, nous a laissés
sous le coup d'une grande émotion. Elle inspire au cur de
ceux qui l'ont connu et aimé un sentiment mêlé de
grande tristesse et de colère.
Tristesse de voir partir un être cher, fidèle à ses
amis ; colère car sa fin tragique à 48 ans a mis fin à
une carrière brillante mais inachevée.
L'ensemble de son travail a été consacré à
l'étude des métabolites de l'acide arachidonique des cellules
sanguines et vasculaires dans les pathologies cardiovasculaires. En tant
que Directeur de Recherches CNRS, il était responsable d'une importante
équipe d'une dizaine de personnes à l'Unité INSERM
348, sans compter le réseau de collaborations qu'il avait tissé
avec des Unités de « l'IFR Lariboisière », des
départements cliniques d'autres hôpitaux ainsi que de nombreux
laboratoires étrangers.
Trois étapes principales ont émaillé
la carrière de ce scientifique accompli :
Jeune interne en pharmacie venant de Limoges, il a commencé par
développer et mettre au point des techniques analytiques consacrées
à ces métabolites, à l'Institut Pasteur dans le laboratoire
du Professeur Dray et à Limoges chez le Professeur Michel Rigaud.
Il a amélioré ses connaissances sur les prostaglandines
en faisant son post-doc en 1978 dans le laboratoire du Professeur Samuelsson
au Karolinska Institutet de Stockolm, devenu depuis Prix Nobel.
De retour à Paris, il cherchait un laboratoire de biologie susceptible
d'être intéressé par la technologie analytique des
prostaglandines qu'il maîtrisait. C'est à cette époque
qu'il rencontre le Professeur Jacques Caen et entre dans son Unité.
Parallèlement, il n'a eu de cesse d'améliorer les techniques
de biochimie analytique de mesure des prostaglandines en collaboration
étroite avec le Professeur Philippe Pradelles du CEA. Ces techniques
devenues ultrasensibles sont actuellement utilisées comme «
marqueurs de l'activation des cellules sanguines et vasculaires dans l'investigation
clinique humaine » dans le cadre des pathologies thrombotiques.
Ceci lui a valu les Prix Jean Debiesse en 1984 et Henri Mondor
(de l'Académie des Sciences) en 1987, en même temps que de
nombreux chercheurs européens et américains venaient apprendre
ces techniques dans nos laboratoires.
Outre la mise au point et l'application de cette
technologie en physiopathologie en collaboration avec de nombreux services
cliniques, Jacques Maclouf a été parmi les premiers à
montrer un métabolisme transcellulaire de ces molécules.
Au cours de deux séjours chez le Professeur Borgeat à l'Université
du Québec et une année sabbatique en 1987-1988 chez le Professeur
Murphy à Denver, Jacques nous racontait comment les plaquettes
et les cellules endothéliales étaient une source importante
de certaines prostaglandines à condition qu'elles soient incubées
avec les neutrophiles Æ ainsi naissait la notion de « métabolisme
transcellulaire » ; notion qu'il a approfondie en collaborant étroitement
avec les Professeurs Fitzpatrick de Denver et Folco de Milan et qui lui
a valu la Médaille de Bronze du CNRS.
Enfin la troisième période concerne ses travaux sur le métabolisme
de l'acide arachidonique grâce à une nouvelle enzyme, la
« cyclooxygénase 2 ». Il a été également
parmi les premiers à montrer l'importance de cette « enzyme
inductible » relativement insensible à l'aspirine contrairement
à la cyclooxygénase 1, expliquant ainsi, en collaboration
avec le Professeur Patrono de Rome, pourquoi certains patients continuaient
à développer des thromboses malgré la prise de cet
anti-inflammatoire.
Voyant l'importance du problème, il avait en toute hâte développé
des anticorps contre ces enzymes, anticorps qui lui étaient demandés
de toutes parts, aussi bien par des amis que des concurrents, favorisant
ainsi l'avancement des recherches de manière beaucoup plus efficace
que le travail d'un seul chercheur n'aurait pu le faire.
La reconnaissance nationale et internationale dans le domaine du métabolisme
de l'acide arachidonique lui a permis de diffuser l'information scientifique
et d'organiser ainsi tout dernièrement deux Euroconférences
de prestige, à l'Institut Pasteur en 1996 et 1997, qui ont réuni
les plus grands spécialistes travaillant sur les antithrombotiques.
Homme de science accompli, Jacques avait aussi une activité d'enseignant
où il s'est particulièrement investi : responsable du DEA
intitulé « Biologie et Pharmacologie de l'Hémostase
et des Vaisseaux », l'enseignement a toujours été
pour lui une préoccupation majeure. Son bureau était largement
ouvert aux étudiants qu'il écoutait avec une grande disponibilité
et avec lesquels il discutait longuement de manière à leur
trouver la meilleure orientation possible.
Il fut également vice-président de la Commission 7 INSERM,
où il était remarqué par ses propos judicieux, et
membre du Conseil de gestion restreint de la Faculté de Médecine
Lariboisière Saint-Louis.
Je pourrais intituler ces quelques mots que je
viens de dire « Hommage à un homme de science » mais
ceci ne serait pas complet si je ne rendais hommage à un athlète.
C'était un sportif avec un enthousiasme et une énergie sans
limite : plus de 10 marathons courus à New York et à Paris,
et surtout skieur de haute montagne sur les cimes du mont Blanc.
Mais aurait-il réalisé une uvre aussi importante s'il
n'avait eu à ses côtés une famille à laquelle
il était profondément attaché ?...
Avec son épouse Nicole, brillante microbiologiste à l'Institut
Pasteur, leur première priorité était leurs enfants
: Béatrice, Antoine et Guillaume.
La dernière joie de Jacques, il l'a ressentie la veille de sa disparition
en fêtant en famille la réussite au bac de Béatrice
et son entrée en fac de Droit.
Le souvenir qu'il nous reste de Jacques, outre son intelligence, c'est
celui d'un être travailleur, dynamique, rigoureux et modeste. Ami
fidèle, il était un mari et un père aimant et chaleureux,
un gentleman éduqué et cultivé.
Selon Spinoza : « être immortel, c'est laisser le souvenir
de ce que l'on a été et de ce que l'on a fait ».
Jacques Maclouf restera longtemps parmi nous.
* * *
Par son ouverture sur toute la science, sur la
transmission des savoirs et sur le transfert des connaissances, Jacques
Maclouf n'était pas seulement un expert scientifique, il était
un savant.
La cruelle disparition de Jacques prive désormais ses collègues,
ses amis et surtout sa famille de cette élégance intellectuelle
et morale qu'il offrait de lui à chaque instant.
Son uvre scientifique brutalement interrompue en pleine création
s'inscrit déjà comme une contribution majeure dont les prolongements
voyageront longtemps dans le futur.
Son souvenir restera vivant et proche parmi nous, souvenir d'un homme
exemplaire dont j'ai eu le privilège d'être l'ami.
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