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Quels freins à la recherche clinique sur la démence sévère ?


Psychologie & NeuroPsychiatrie du vieillissement. Volume 8, Numéro 3, 193-9, septembre 2010, Synthèse

DOI : 10.1684/pnv.2010.0213

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Anne-Sophie Gillioz, Hélène Villars, Pierre-Yves Malo, Gaëlle Silvestre, Pierre Jouanny , Service de médecine gériatrique, CHU de Rennes, Gérontopole, Département de médecine gériatrique, CHU de Toulouse, Service de médecine gériatrique, CHU d'Amiens.

Résumé : Le faible nombre d'articles consacrés au stade sévère des pathologies démentielles est manifeste dans la littérature alors que plusieurs auteurs soulignent la nécessité de poursuivre des travaux de recherche à ce niveau. La raison en est sans doute plurifactorielle. Cet article propose d'analyser les différents freins, techniques, psychologiques et sociologiques, au développement de la recherche clinique dans ce domaine. En effet, il apparaît essentiel aujourd'hui de dépasser ces freins compte tenu des enjeux économiques, médicaux et humains qui en découlent.

Mots-clés : démence sévère, éthique, sujet âgé, recherche

ARTICLE

Auteur(s) : Anne-Sophie Gillioz1, Hélène Villars2, Pierre-Yves Malo1, Gaëlle Silvestre1, Pierre Jouanny3

1Service de médecine gériatrique, CHU de Rennes
2Gérontopole, Département de médecine gériatrique, CHU de Toulouse
3Service de médecine gériatrique, CHU d'Amiens

Points clés

  • Les freins à la recherche médicale dans le domaine de la démence sévère sont multiples.
  • Ils peuvent être techniques, psychologiques ou sociologiques.
  • Ces freins sont à dépasser compte tenu de l'impact médico-social actuel de la démence sévère.
  • Cette prise de conscience conduit à une réflexion éthique sur la démence sévère.

Alors que nos connaissances sur les stades légers, modérés et les stades pré-démentiels de la maladie d'Alzheimer (MA) et des syndromes apparentés sont de plus en plus précises et documentées, elles restent incomplètes sur le stade sévère, faute d'études spécifiques. Depuis plus de vingt ans, des auteurs soulignent la nécessité de conduire des travaux de recherche clinique chez les patients les plus sévèrement atteints [1, 2]. L'intérêt pour ces patients croît actuellement du fait de nouvelles possibilités thérapeutiques permettant de ralentir l'évolution de la maladie, même à un stade avancé, sans pour autant prolonger la survie au stade de dépendance complète [3]. Une réflexion sur un autre type de prise en soin de ces patients est également en cours [4, 5]. Pourtant, lorsque l'on regarde la littérature, le manque d'études sur ce sujet reste manifeste. Seules quelques publications décrivent les capacités des patients au stade sévère de la démence [6-10].

Dans ce contexte, il nous a paru intéressant d'analyser les différents freins possibles au développement de la recherche clinique et thérapeutique dans le champ de la démence sévère. Ces freins sont multiples et assurément intriqués : techniques ou pratiques, psychologiques et sociologiques.

Il est difficile d'inclure ces patients dans des études cliniques

Au stade sévère de la maladie, de nombreux patients sont institutionnalisés en EHPAD ou en unités de soins de longue durée. Beaucoup de ces patients ont perdu toute capacité de locomotion, présentent des troubles du comportement et un fort risque de syndrome confusionnel en cas de modification ou d'inadéquation de leur environnement. L'ensemble de ces éléments rend difficile leur accès aux centres de référence où sont conduits les essais cliniques. De plus, les familles et les médecins traitants de ces patients se posent parfois la question éthique du bénéfice attendu de la poursuite de la prise en charge hospitalière au stade sévère de la pathologie démentielle, ce qui peut conduire à une certaine réticence vis-à-vis du suivi clinique et de la participation à des études. Ainsi, il est difficile de réaliser un suivi régulier de consultation à ce stade, d'organiser des hospitalisations de jour ou d'inclure ces patients dans un protocole de recherche clinique en milieu hospitalier.

Les sujets qui résident en EHPAD sont peu sollicités pour les protocoles de recherche, bien que l'intérêt pour la recherche clinique en EHPAD se développe [11, 12]. Jusqu'à présent, des études « écologiques » n'ont pas encore été élaborées malgré l'intérêt évident qu'elles présenteraient dans cette population spécifique.

Les patients institutionnalisés en unités de soins de longue durée seraient plus accessibles pour des études, mais la sévérité de leur état clinique et les comorbidités associées ne reflètent pas la situation des patients en EHPAD ou à domicile, même à score équivalent au MMSE.

Trente pour cent des sujets au stade sévère de la MA vivent encore à leur domicile [13], mais leur état clinique limite également souvent leurs possibilités de se rendre à l'hôpital. Le risque est grand de perdre de vue ces patients. De plus, leurs conjoints présentent parfois eux-mêmes des troubles cognitifs qui compromettent la compliance au suivi médical. Les familles sont parfois réticentes à déplacer le patient du fait du peu de bénéfice qu'elles en attendent à ce stade, de la fatigue, du risque de perturbation et de confusion que représente ce déplacement pour le patient. Tout déplacement est, en outre, source de contraintes pour l'aidant lui-même et peut provoquer une gêne sociale du fait de la sévérité et de la nature des troubles.

Ainsi, il apparaît nécessaire de développer de nouvelles initiatives telles que les réseaux de psychologues à domicile ou les équipes mobiles de démence sévère pour être au plus près des patients et de leurs aidants [14] et ne pas les exclure des travaux de recherche dont les résultats pourraient contribuer à améliorer leur prise en soin.

Enfin, le problème du consentement éclairé est réel à ce stade, la compréhension exacte des enjeux et des contraintes des protocoles de recherche par le patient étant difficilement évaluable et le consentement difficile à obtenir de sa part, mais aussi de la part des familles ou des tuteurs. La personne de confiance du patient n'est souvent pas clairement désignée, ce qui constitue un des obstacles majeurs à la mise en œuvre de programmes de recherche clinique dans cette population. Il est difficile pour les différents membres de la famille de percevoir le bénéfice individuel que le patient peut retirer de la participation à une étude, et, en l'absence de personne de confiance unique désignée, les avis divergents éventuels des membres de la cellule familiale peuvent conduire à un refus de participation du patient à une étude clinique.

Il est difficile de tester ces patients

Les difficultés rencontrées pour évaluer de façon fiable les capacités cognitives et fonctionnelles des patients ont également été un frein à l'étude de la démence sévère : refus des tests, impossibilité de soutenir une évaluation neuropsychologique complète, faible nombre de tests adaptés à ce niveau de sévérité de la maladie.

Pour contourner l'effet plancher rencontré avec la plupart des tests usuels lorsque la maladie progresse, des tests spécifiques ont été conçus pour décrire les capacités cognitives et fonctionnelles restantes, tels que la SIB (Severe Impairment Battery) [15] ou l'EHD, échelle hiérarchisée de la démence [16] pour l'évaluation cognitive et l’Alzheimer Disease Cooperative Study-Activities of Daily Living-severe version (ADCS-ADL-sev) pour l'évaluation fonctionnelle [17]. Alors que certaines échelles, comme la SIB ou l'EHD, ont été traduites et validées en langue française [18, 19], d'autres, comme l'ADCS-ADL-sev, n'ont pas bénéficié de traduction validée en France, ce qui restreint leur utilisation.

À ce stade de la maladie, les interactions entre les troubles de toutes les fonctions permettent difficilement une évaluation spécifique de chaque processus cognitif ou fonctionnel.

De plus, la situation de test est particulièrement anxiogène pour ces patients, ce qui peut biaiser l'évaluation. De ce fait, l'évaluation réalisée avec ces outils ne concorde pas toujours avec les observations du quotidien. Là encore, des outils plus « écologiques » manquent qui permettraient de mieux appréhender la réelle sévérité des troubles.

D'autres raisons, plus psychologiques ou sociales et dépassant le cadre scientifique de la recherche clinique chez ces patients, interviennent vraisemblablement dans le désintérêt porté jusqu'à maintenant à ce sujet.

La démence sévère réveille des peurs archaïques

La démence, en particulier au stade sévère, représente à l'heure actuelle une des plus grandes angoisses existentielles dans nos sociétés occidentales [20]. Le regard médiatique souvent négatif sur le vieillissement et la maladie accentue ce phénomène [21]. Lorsqu'on interroge la population, surtout passé l'âge de la retraite, la plupart des personnes redoutent de « perdre la tête et ne plus s'assumer ». Même au sein des EHPAD, les patients atteints de démence sévère sont souvent stigmatisés par les autres résidents en raison de leur différence et de la peur « d'en arriver là ». Cette angoisse existentielle est récente, éloignée de celles des siècles précédents, où la crainte d'un événement médical aigu supplantait celle d'une pathologie chronique. De même, dans d'autres cultures, le regard porté sur la démence peut être extrêmement différent.

La perte des capacités cognitives questionne l'identité du sujet (sa mémoire, ses capacités de jugement et de réflexion, de reconnaissance du monde qui l'entoure…) [22-25]. Aux stades légers ou modérés de la maladie, l'entourage peut mieux tolérer les troubles dans la mesure où la personnalité antérieure du sujet reste perceptible et maintient l'histoire du lien. Dans la démence sévère, l'entourage est confronté à l'effacement progressif de ce qui faisait la personnalité du sujet [26], ce qui peut être d'une extrême violence psychologique.

Notre société a évolué vers une promotion de l'individualité, ce qui conduit à une diminution de la place de la personne âgée démente au sein du groupe social et/ou familial. La réduction de l'impact de la religion et de la croyance en la pérennité de l'âme dans nos sociétés a également pu contribuer à la peur de la perte totale du « Moi ». De plus, notre culture occidentale privilégie la raison et son intégrité pour définir l'essence de l'individu (le cogito ergo sum de Descartes).

La peur de la démence sévère nous vient sans doute également de la régression et de la dépendance que cette pathologie suggère [21]. La représentation occidentale « en orbe solaire » de la vie humaine, faisant se succéder une phase d'acquisition des capacités, une acmé de jouissance de celles-ci, puis une phase de déclin, nous conduit à voir dans la vieillesse une perte inéluctable des capacités physiques et mentales. La démence sévère vient conforter cette représentation selon laquelle l'individu semble revenir à un état proche de celui de l'enfance (incontinence, réduction du langage et des gestes, absence de locomotion). La dépendance vis-à-vis des proches est également un sujet d'inquiétude dans notre société qui prône l'autonomie comme l'une des valeurs phares pour l'individu. Rares sont ceux qui acceptent l'idée de devenir dépendants de leurs enfants, voire de leurs petits-enfants. De plus, le rôle d'aidant familial n'est pas véritablement reconnu et valorisé dans notre culture, contrairement à d'autres dans lesquelles s'occuper des ascendants est extrêmement valorisant.

L'image de la démence renvoie aussi à celle de la folie [21]. L'expression « perdre la tête » (de - mens) prend ici tout son sens et s'applique autant à la perte des capacités cognitives qu'à celle de la lucidité psychologique [24]. Le dément sévère est souvent assimilé à un fou car des comportements inadaptés sont fréquents à ce stade et fréquemment au-devant du tableau clinique et de la problématique sociale. Or, la folie reste dans l'imaginaire collectif une source d'angoisse importante, de perte de maîtrise, d'aliénation, que n'ont pas apaisé la dénomination et la prise en soin des différentes pathologies psychiatriques. En conséquence, une tendance à la déshumanisation et à la mise à l'écart peut s'observer pour ces personnes qui ne perçoivent pas l'environnement d'une façon socialement acceptable.

L'impression de dégradation que véhiculent les patients atteints de démence sévère est difficilement supportable d'un point de vue narcissique pour l'observateur lorsqu'il se projette lui-même dans une telle situation. Cela peut provoquer un rejet et un isolement de ces patients et parfois même induire des demandes anticipées d'euthanasie si une telle situation devait survenir. Il est intéressant de noter que la représentation mentale de l'entourage du sujet atteint d'une pathologie démentielle au stade sévère est probablement largement en décalage avec la propre perception que le patient a lui-même de son état de santé. En effet, des études ont montré l'existence d'un net décalage de perception de la qualité de vie des sujets présentant des troubles cognitifs entre l'entourage, d'une part, et le patient lui-même, d'autre part, dès le stade précoce de la maladie, notamment en raison de l'anosognosie qui peut être présente dès le début des troubles [27]. Avec l'évolution de la maladie et le déclin des capacités de jugement, il est vraisemblable que ce décalage de perception s'accentue plutôt qu'il ne régresse.

Enfin, la peur de la démence sévère rejoint la peur de la mort dans la mesure où elle apparaît comme le stade ultime avant celle-ci. L'accroissement de l'espérance de vie et les progrès de la médecine ont comme conséquence de considérer la mort selon une temporalité différente. La mort est davantage perçue comme l'échéance d'une longue vie et moins comme une épée de Damoclès pouvant toucher chacun à tout moment. Cela permet le plus souvent, au cours des premières décennies de la vie, de tenir à distance la réalité de sa propre finitude et l'angoisse de mort qui l'accompagne. Vivre auprès de personnes atteintes de démence sévère renvoie l'image d'une longue agonie et fait immanquablement resurgir cette angoisse de mort, confrontant au réel de la fin à venir et provoquant un mouvement de rejet.

Les comportements de ces patients peuvent heurter

Certains comportements pulsionnels que peuvent présenter les patients atteints de démence sévère, tels que manger avec les mains, de la terre ou des aliments non comestibles, se déshabiller, exprimer des pulsions sexuelles en des lieux inappropriés ou désirer un autre partenaire que son conjoint, dérangent profondément les aidants et les soignants, provoquant de la gêne, du mépris, de l'hostilité voire de la maltraitance [28]. L'abolition des comportements sociaux acquis laisse la voie à l'expression de la pulsion et heurte notre conception platonicienne d'une prééminence de l'esprit sur le corps. Le risque est alors d'assimiler la perte de certains comportements sociaux à une déshumanisation du sujet [21].

Ce stade provoque un sentiment d'impuissance

La communauté médicale privilégie la recherche clinique sur les stades légers, voire pré-symptomatiques ou la prévention des maladies du fait de l'efficacité attendue et gratifiante de ces démarches. Individuellement, le médecin peut ressentir un sentiment d'échec de n'avoir pu empêcher la maladie de progresser jusqu'à un stade sévère, ce qui provoque parfois la tentation d'un abandon thérapeutique. Alors que les patients porteurs d'un cancer métastatique ou d'un sida sont dans une situation identique de non curabilité et d'inéluctabilité, ils bénéficient depuis une trentaine d'années du développement de la médecine palliative qui réduit ce sentiment d'impuissance. De leur côté, les patients présentant une démence sévère n'ont encore qu'un accès limité à ce type d'accompagnement alternatif à l'abandon thérapeutique [29-33].

Les traitements médicamenteux des syndromes démentiels sont peu nombreux et souvent perçus par les aidants et beaucoup de soignants comme inefficaces à ce stade. Les propositions thérapeutiques ont été plus tardives que pour les stades précoces. La mémantine n'a obtenu son autorisation de mise sur le marché (AMM) que tardivement aux États-Unis et ce n'est que depuis deux ans que l'on s'intéresse aux effets bénéfiques des anti-cholinestérasiques au stade de démence sévère [34-37]. Les essais thérapeutiques objectivent un effet bénéfique des traitements par rapport au placebo. Pour autant, un ralentissement du déclin cognitif et fonctionnel est peu visible au stade sévère, pour les familles comme pour les soignants. L'impact clinique réel dans la vie quotidienne du patient est difficile à mettre en évidence.

Le challenge que représente la réduction des troubles du comportement n'est actuellement pas relevé, ce qui renforce l'impression d'impuissance. Les approches non médicamenteuses proposées sont aujourd'hui peu validées, alors que l'impact de l'environnement et de la qualité de l'accompagnement est pourtant largement reconnu en pratique. Face aux difficultés rencontrées dans le quotidien, les médicaments apparaissent encore souvent comme un recours nécessaire. Le fantasme de la toute puissance thérapeutique reste encore prégnant et conduit parfois à une attente démesurée d'une efficacité rapide et totale sur les symptômes. Mais, en pratique, les médecins sont confrontés à une absence de consensus sur l'usage de ces médicaments dans les troubles psychocomportementaux liés à la démence, à leur efficacité très relative et à de nombreux effets secondaires.

La prise en charge des autres complications est également problématique. Les symptômes extrapyramidaux observés ne répondent généralement pas aux traitements antiparkinsoniens ; la guérison des escarres est contrariée par le confinement permanent au lit ou au fauteuil et la dénutrition souvent sévère des patients ; les chutes sont difficiles à éviter lorsque le patient a encore des capacités de locomotion.

L'obstination déraisonnable est redoutée à ce stade

L'idée que la médecine peut prolonger la vie dans tous les cas reste à l'heure actuelle très ancrée dans la population. En améliorant la prise en charge, on peut éthiquement craindre de prolonger la survie dans un état jugé dégradant pour la personne. Le patient souffrant de démence sévère, confiné au lit et avec des capacités de communication limitées, renvoie chaque sujet à ses propres peurs concernant la perte de contrôle des décisions sur sa vie [21]. Ainsi, la crainte d'une obstination déraisonnable est souvent verbalisée par les familles et les directives anticipées en font également souvent état [38]. De plus, le fardeau physique et psychologique au stade sévère de la démence est lourd pour les soignants et les familles lorsque cette étape de la maladie est longue. Le prolongement de ce fardeau est redouté lors de l'instauration ou de la poursuite des traitements à ce stade de la maladie [39].

La question éthique est également au centre des décisions médicales, parfois difficiles, en cas de survenue d'un problème aigu, potentiellement curable, telle une pneumopathie [40-42].

S'intéresser à la démence sévère est peu gratifiant

Outre une possible anosognosie qui limite la compréhension du patient envers l'action médicale, la prise en charge du stade sévère de la démence reste peu gratifiante pour de nombreux soignants. À ce stade, le spécialiste référent est le plus souvent le gériatre. Or, la gériatrie souffre encore d'une image négative par rapport à d'autres spécialités, découlant de l'image négative du vieillissement dans notre société. Au sein même de cette discipline, la prise en charge de la démence sévère est le parent pauvre souvent dénigré de la spécialité.

La recherche clinique subit également cette image négative. Il reste plus gratifiant de tenter de ralentir la maladie aux stades légers ou modérés et plus encore d'éviter sa survenue. Nos espoirs se projettent sur l'avenir : trouver un traitement préventif, dépister le plus précocement possible les troubles à des stades prédémentiels, éviter la progression de la maladie… La littérature, la recherche clinique et les essais thérapeutiques se concentrent sur ces objectifs, souvent au détriment du stade avancé de la pathologie. Enfin, la recherche fondamentale prime parfois sur la recherche clinique, notamment lorsque la recherche clinique concerne les aspects plus sociologiques que médicaux des pathologies.

Mais…

S'occuper de la démence sévère est une nécessité à l'heure actuelle car le nombre de patients atteints à ce stade va considérablement augmenter dans un avenir proche. En effet, la prévalence et l'incidence de la maladie augmentent fortement et les traitements curatifs n'existent pas encore. En termes de politique de santé et de coût [43, 44], on ne peut pas se permettre d'occulter ce problème majeur de santé publique. De ce fait, mais aussi pour des raisons évidentes de déontologie, il est nécessaire de parvenir à surmonter ces freins, individuellement et collectivement, pour faire de ce stade un enjeu médical et humain et ne pas laisser sans soin ces patients qui en ont particulièrement besoin [45].

Le bénéfice attendu des soins portés aux patients présentant une démence sévère est avant tout une amélioration de leur qualité de vie. Le plan de soin de ces patients peut être encore optimisé pour ralentir le déclin cognitif et fonctionnel [46, 47], dans l'optique d'un bénéfice sur la qualité de vie du patient et celle de ses proches. La vision humaniste du projet de soin et du projet de vie doit nous amener à ne pas renoncer à soigner les patients au stade avancé de la maladie et à réduire les complications. De plus, un meilleur état clinique des patients aurait un impact financier positif, dès lors que la survie n'est pas prolongée [3], du fait de la réduction des coûts indirects qu'il entraînerait (réduction des troubles du comportement, du fardeau des aidants, des pathologies induites et de l'absentéisme professionnel des aidants familiaux notamment).

À l'heure actuelle, beaucoup de soignants proposent de changer notre conception du sujet dément sévère et d'élaborer à partir d'un autre regard un accompagnement moins médicalisé, centré sur la personne (person-centred-care), ses capacités adaptives et sa subjectivité [4, 5, 48, 49]. Des publications récentes décrivent la persistance d'épisodes de lucidité [50, 51] et de manifestations de la personnalité des patients [52], même à des stades très sévères de la maladie démentielle. Elles confortent la nécessité de continuer à voir dans le sujet atteint un individu capable d'émotions et d'une certaine forme de jugement, très sensible à son environnement. Du regard porté sur le sujet dément sévère dépend sa survie psychique [39]. Oublier la persistance du sujet dans la démence sévère entraîne un risque de réduire le niveau de soin à des tâches basiques et automatisées sans effort pour établir et maintenir une réelle relation. Ces pratiques de soin sont à valider à la lumière du bénéfice de qualité de vie attendu pour le patient [5].

Pour toutes ces raisons, la recherche clinique se doit de ne pas exclure les patients déments sévères des études, l'objectif de celles-ci étant, à ce stade, principalement la recherche d'une meilleure qualité de vie pour les patients. Le développement d'études les plus écologiques possibles est souhaitable afin de limiter les contraintes pour les patients mais aussi d'offrir un meilleur reflet de leurs capacités.

Conclusion

Les freins à la recherche médicale dans le domaine de la démence sévère sont multiples, associant des facteurs techniques, psychologiques et sociologiques. Il est nécessaire aujourd'hui de dépasser ces freins, compte tenu de l'impact médico-social croissant de la démence sévère, pour que ce stade soit considéré comme un enjeu médical et humain et non comme une phase terminale dénuée de toute perspective. L'impact économique positif de cette prise en soin et l'amélioration de la qualité de vie des patients qui en découleront, seront bénéfiques à tous. Cette prise de conscience a conduit notamment à faire de la recherche sur la démence sévère l'un des axes du Plan National Alzheimer 2008-2012 [53]. Comprendre les facteurs psychologiques qui nous freinent nous impose une réflexion éthique plus approfondie sur le regard que nous portons sur les personnes présentant une démence sévère et sur la place que nous leur réservons encore dans notre société.

Conflit d'intérêts

aucun.

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