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Les troubles du sommeil dans la démence d’Alzheimer et autres démences


Psychologie & NeuroPsychiatrie du vieillissement. Volume 8, Numéro 1, 15-23, mars 2010, Revue thématique

DOI : 10.1684/pnv.2010.0203

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Marie-Françoise Vecchierini , Centre du sommeil et de la vigilance, Hôpital Hôtel-Dieu, Paris.

Résumé : Les troubles du sommeil dans les démences ont surtout été étudiés dans la maladie d’Alzheimer (MA). Ils ont été observés chez 25 à 35 % des malades. Ce sont des troubles subjectifs et objectifs, caractérisés par des éveils nocturnes prolongés qui aboutissent à une fragmentation du sommeil avec diminution, voire disparition, du sommeil lent profond et modifications du sommeil paradoxal. Ces troubles nocturnes s’accompagnent de somnolence diurne et de troubles comportementaux tels le syndrome crépusculaire et les déambulations nocturnes. Le rythme repos/activité, témoin du rythme veille/sommeil, se détériore parallèlement à la sévérité de la MA et est associé à un retard de phase du rythme de la température dont l’importance serait parallèle à la sévérité du syndrome crépusculaire. Ces troubles sont souvent la cause de la mise en institution du sujet. Ils sont dus au processus de la maladie elle-même (lésions des voies cholinergiques et du pacemaker circadien), aux nombreuses pathologies associées et à leurs thérapeutiques, ainsi qu’à des facteurs environnementaux particulièrement importants en institution. Les démences parkinsoniennes et les démences à corps de Lewy ont des troubles du sommeil encore plus sévères que ceux de la MA et sont précédées ou accompagnées de troubles moteurs au cours du sommeil paradoxal. Des attaques de sommeil et une somnolence diurne surviennent fréquemment chez les parkinsoniens. La prise en charge de ces troubles repose, outre le traitement des pathologies associées, sur l’association de méthodes non médicamenteuses (mise en place de relations sociales, d’activités notamment physiques, d’exposition à la lumière voire de photothérapie). Certaines études préconisent d’y adjoindre de la mélatonine le soir, utilisée comme hypnotique et chronobiotique.

Mots-clés : démences, maladie d’Alzheimer, sommeil, rythmes circadiens, parasomnies, syndrome crépusculaire, traitements

ARTICLE

Auteur(s) : Marie-Françoise Vecchierini

Centre du sommeil et de la vigilance, Hôpital Hôtel-Dieu, Paris

L’allongement de la durée de vie entraîne une forte augmentation de la proportion de sujets âgés de plus de 60 ans dans la population, qui augmentera de 20 % en 2000 à 34 % en 2050, selon les prévisions de l’Insee. Parallèlement, le nombre de sujets déments augmente, représentant environ 18 % des personnes de plus de 75 ans. Parmi les démences, la maladie d’Alzheimer (MA) représente 70 à 80 % des cas. On estime ainsi à 800 mille le nombre de sujets atteints de la MA en France et environ 5 millions aux États-Unis. La prévalence de la MA devrait être multipliée par 5 dans les 50 prochaines années aux États-Unis.

Les troubles de la MA portent d’abord sur les fonctions cognitives, caractérisés par des troubles mnésiques progressifs et, à ce jour, irréversibles. Puis s’y ajoutent chez 25 à 35 % des sujets des troubles comportementaux, notamment des troubles du sommeil. Ces troubles sont très invalidants et constituent une cause fréquente d’entrée en institution, du fait de l’épuisement des personnes qui ont en charge le patient à domicile, mais posent également des problèmes en institution [1].

Les troubles du sommeil ont quelques particularités selon le type de démence considéré ; toutefois, un profil commun se dégage. Les troubles du sommeil dans la MA ont été les plus étudiés. Nous rapportons donc les principales connaissances sur les troubles du sommeil dans la MA et envisageons plus brièvement les particularités des troubles du sommeil dans les autres démences.

Les troubles du sommeil dans la démence d’Alzheimer

Les troubles du sommeil sont similaires à ceux que l’on observe au cours du vieillissement physiologique, mais sont beaucoup plus sévères. Ils portent d’abord sur le sommeil de nuit puis sur le rythme veille/sommeil. Les plaintes de mauvais sommeil ont été étudiées par l’interrogatoire, des questionnaires et échelles, par des agendas du sommeil remplis par les patients eux-mêmes à un stade léger ou modéré de la démence, ou par les aidants à un stade plus avancé de la maladie, sur des périodes parfois prolongées.

Ces données subjectives ont été complétées par des données objectives d’enregistrements polysomnographiques de 1 à 3 nuits, selon les études. Toutefois, les difficultés de réalisation et d’interprétation des examens polysomnographiques à un stade sévère de la maladie ont fait préconiser d’autres examens comme l’actimétrie qui permet le recueil du rythme repos-activité, reflet indirect du rythme veille/sommeil et a été validé dans l’étude du sommeil des sujets déments [2].

Les plaintes de mauvais sommeil apparaissent dès les formes modérées de la maladie, chez 25 % des patients. La qualité du sommeil est altérée par des éveils plus nombreux et surtout plus prolongés que chez les sujets âgés sains. Ces éveils nocturnes vont s’aggraver et aboutir à une véritable fragmentation du sommeil, à une réduction importante du temps de sommeil avec un éveil matinal précoce, associée à une agitation nocturne, contrastant avec un ralentissement psychomoteur et une somnolence diurnes. Plus les troubles cognitifs progressent, plus le temps passé au lit augmente avec de nombreuses siestes dans la journée et plus les éveils nocturnes sont prolongés. Dans les formes très évoluées, on assiste à une inversion du rythme repos-activité ou veille-sommeil : le sujet passe de longues heures somnolant ou dormant dans la journée et déambule à plusieurs reprises la nuit, réveillant son entourage [3]. Dans le cadre de ces troubles circadiens, on décrit le sundowning syndrome ou syndrome crépusculaire, caractérisé par une hyperactivité locomotrice, une agitation, voire des comportements agressifs ou violents, une désorientation, ou une confusion, qui commence en fin d’après-midi et s’aggrave dans la soirée et peut aboutir à des déambulations nocturnes incontrôlables [4]. Les observations du sommeil de patients, sur des périodes suffisamment prolongées, ont mis en évidence un parallélisme entre la gravité des troubles du sommeil et la sévérité de la démence [5]. Dans les MA légères à modérées, la présence de troubles du sommeil est associée à une plus grande prévalence d’agressivité et de troubles comportementaux [6]. En revanche, peu de sujets ont des hallucinations associées (12 %). Les hallucinations sont surtout visuelles et ne surviennent que dans 1/3 des cas lors du sommeil, plutôt dans des formes avancées de la maladie, parfois accompagnées de rêves vivaces et de troubles moteurs au cours du sommeil [7]. Un facteur génétique portant sur le polymorphisme de la monoamine oxydase A interviendrait dans la genèse des troubles du sommeil. Les patients ayant un génotype de la MAO A contenant l’allèle 4 ont plus de troubles du sommeil [8].

Les enregistrements de sommeil ont identifié des modifications de l’architecture du sommeil dans la MA, dans des études déjà anciennes [9, 10], ou plus récentes [11, 12]. Des anomalies sont observées dès le stade léger de la MA ; elles sont proches de celles décrites chez le sujet âgé sain, mais sont plus marquées. Il s’agit d’éveils intra-sommeil plus prolongés allant de pair avec une baisse du temps de sommeil total et de l’index d’efficacité du sommeil. Le sommeil lent (SL) profond est très diminué au profit du SL léger, notamment du stade 1. Des ondes lentes d’aspect parfois pointu sont enregistrées au cours de la veille chez ces patients, rendant l’appréciation du début du sommeil difficile en l’absence d’observation clinique. Leur persistance au cours du sommeil peut rendre la détermination des différentes phases du SL impossible, faisant parler de sommeil lent indéterminé. De plus, au cours du SL stade 2, les fuseaux de sommeil, ou spindles, sont diminués en nombre, mais ce sont surtout les spindles rapides (13-15 Hz) qui sont plus diminués que chez les sujets âgés sains. L’intensité moyenne des spindles, et notamment des spindles rapides, serait positivement corrélée à la performance du rappel immédiat d’une histoire au réveil. Or, on sait que la région thalamique qui génère ces fuseaux de sommeil est en relation avec l’hippocampe et que les spindles joueraient un rôle important dans la consolidation mnésique [13]. Les complexes K sont également moins nombreux et de plus faible amplitude. Enfin, une privation de sommeil n’entraîne pas de rebond de sommeil chez les sujets déments, ce qui témoigne d’un trouble de la régulation homéostatique du sommeil.

Les anomalies portent aussi sur le sommeil paradoxal (SP). La maladie d’Alzheimer a pu être considérée comme une maladie du SP [14]. La durée des phases de SP est d’abord diminuée, entraînant une baisse du taux du SP dans les formes légères à modérées de la maladie. Certaines études mettent aussi en évidence une diminution de la densité du SP alors que l’allongement de la latence du premier SP ne serait retrouvé qu’en cas de démence déjà sévère. L’atonie musculaire et les références phasiques observées physiologiquement au cours du SP ne sont pas modifiées dans la MA. Ces anomalies du SP sont clairement différentes de celles qui sont observées au cours du vieillissement normal et de la dépression du sujet âgé [15]. Elles ont permis de discuter du rôle des systèmes cholinergiques et du noyau de Meynert dans leur genèse [12] et dans la relation avec les troubles mnésiques de la MA. Une étude préliminaire en tomographie par émission de positons (TEP), qui ne portait toutefois que sur 2 sujets déments et 8 témoins, a montré l’activité de l’acétylcholinestérase dans les noyaux du tronc cérébral et sa réduction dans les noyaux du tegmentum latéro-dorsal et pédonculo-pontin chez les sujets déments, ouvrant ainsi de nouvelles perspectives de connaissance sur le rôle du système cholinergique dans la genèse des troubles mnésiques et des troubles du sommeil dans la MA [16]. L’analyse quantitative de l’EEG au cours du SP est particulièrement instructive : elle montre un ralentissement marqué de l’EEG dans les régions pariéto-temporales et frontales. Le calcul du rapport fréquences lentes sur fréquences rapides dans les régions temporales permettrait de classer correctement 90 % des sujets au stade de démence légère, beaucoup plus précocement que ne le permet l’étude de l’EEG de veille. Dans l’étude de Moe et al. [17], les anomalies objectives du sommeil, la quantité de veille intra-sommeil, la baisse de l’index d’efficacité et la latence du sommeil paradoxal étaient corrélées à la sévérité des troubles cognitifs et praxiques, et s’aggravaient parallèlement.

Les troubles du sommeil pourraient donc participer directement à l’aggravation des troubles mnésiques.

Les enregistrements par actigraphie permettent d’étudier sur de longues périodes le rythme repos-activité, d’extrapoler ces données au rythme veille/sommeil et d’étudier en parallèle les rythmes de certaines fonctions physiologiques (température) ou biologiques (mélatonine, cortisol, vasopressine). Le rythme repos/activité et le rythme veille/sommeil sont de plus en plus perturbés avec l’aggravation de la démence [18] et leurs altérations seraient associées à une survie plus brève chez les sujets en institution [19]. On décrit une moindre stabilité du rythme, une fragmentation plus importante, une réduction marquée de l’amplitude, un retard de phase et, finalement, une quasi-inversion du rythme. Ces altérations pourraient être secondaires à des lésions du noyau supra-chiasmatique, siège de l’horloge biologique. Le rythme de la température corporelle est également perturbé : baisse de l’amplitude, retard de phase et dissociation entre ce rythme et celui de l’activité [20]. Le retard de phase du rythme de la température serait associé à la sévérité du syndrome crépusculaire. Les rythmes circadiens neurohumoraux du cortisol, de la vasopressine et de la mélatonine sont altérés [21-23]. Le rythme de la mélatonine pourrait être perturbé dès le stade précoce voire prédémentiel de la maladie du fait d’une anomalie du contrôle noradrénergique de la sécrétion de cette hormone. Cette perturbation de sécrétion peut s’accompagner d’agitation, de confusion et de trouble du rythme veille/sommeil [22, 23].

La somnolence diurne peut être secondaire aux troubles du sommeil ou à des troubles respiratoires, mais elle peut aussi apparaître à un stade précoce de la maladie. Une somnolence sévère est alors associée à des troubles cognitifs et instrumentaux plus importants [24]. Le nombre et la durée des siestes seraient corrélés à un faible taux d’hypocrétine dans le LCR [25]. L’existence de siestes de plus de 60 minutes est associée à une augmentation du risque de survenue d’une MA chez les sujets porteurs de l’allèle epsilon 4 de l’apolipoprotéine E (génotype connu pour être fortement associé au risque de développer la MA) [26]. De plus, une association entre ce génotype APOE epsilon 4 et les apnées du sommeil a été observée dans la MA [27].

La MA, per se, peut rendre compte des anomalies du sommeil décrites, mais il faut également prendre en compte le rôle de fréquentes pathologies associées. Il peut s’agir de pathologies autonomes du sommeil, comme les troubles moteurs au cours du sommeil (mouvements périodiques des membres inférieurs associés ou non à un syndrome des jambes sans repos qui pourrait participer au syndrome crépusculaire), de troubles respiratoires (syndrome d’apnées obstructif le plus souvent) qui méritent d’être traités pour leur propre compte. Il ne faut pas oublier non plus le rôle néfaste sur le sommeil d’un état dépressif, fréquent chez ces malades, mais aussi, plus banalement, des infections, des douleurs, d’anomalies métaboliques, de troubles cardio-pulmonaires, ostéoarticulaires, de la malnutrition et des nombreux médicaments qui sont souvent prescrits à ces patients, sans oublier le rôle des facteurs environnementaux [28].

Les troubles du sommeil (éveils nocturnes) et comportementaux (agitation, déambulation nocturne) des sujets déments ont un retentissement très néfaste sur le sommeil des aidants, ce qui explique que ces troubles sont source de mise en institution. Toutefois, d’autres facteurs peuvent contribuer aux troubles du sommeil des aidants [29] et méritent d’être pris en charge d’autant que l’on connaît les conséquences délétères des troubles du sommeil sur la santé, notamment sur le système cardiovasculaire [30].

Les troubles du sommeil dans les autres démences

Les troubles du sommeil dans la démence avec corps de Lewy

Cette démence serait la seconde cause de démence après la MA chez les sujets âgés. Elle associe une détérioration cognitive progressive, une fluctuation des capacités cognitives, des hallucinations visuelles récurrentes et des signes parkinsoniens [33]. Elle évolue souvent plus rapidement et le déficit cholinergique est plus important que dans la MA. Il s’y associe une diminution du métabolisme dopaminergique [32].

L’architecture du sommeil comporte des éveils nocturnes prolongés avec un faible index d’efficacité du sommeil et une réduction du sommeil lent profond. L’étude du rythme repos/activité sur 24 heures permet d’objectiver une fragmentation importante du sommeil, mais aussi de la veille avec des périodes répétées de somnolence diurne. Les troubles du sommeil, du rythme circadien repos/activité, les épisodes de somnolence et de sommeil diurnes, et les troubles moteurs sont plus sévères que dans la MA [31, 33-35]. C’est surtout dans cette pathologie, ainsi que dans la démence parkinsonienne, que l’on décrit la survenue fréquente de troubles moteurs comme les mouvements périodiques des membres inférieurs micro-éveillant, associés ou non à un syndrome des jambes sans repos et de parasomnies, soit éveils confusionnels, soit principalement trouble comportemental en sommeil paradoxal. Les troubles respiratoires seraient également très fréquents.

Les troubles du sommeil dans la démence parkinsonienne

L’évolution de la maladie de Parkinson (MP) s’accompagne de démence chez environ 75 % des malades [32]. La somnolence diurne excessive et les attaques de sommeil, sources d’accidents dans la vie quotidienne, ont été particulièrement étudiées dans la MP. Ces dernières, d’abord décrites comme secondaires aux traitements par agonistes dopaminergiques, font aussi partie intégrante de la maladie [36]. Le sommeil de mauvaise qualité et la somnolence diurne sont plus importants dans la démence parkinsonienne (DP) que dans la MA ; il existerait une dissociation entre la somnolence et le profil moteur dans la DP [37]. Les troubles objectifs du sommeil sont assez semblables à ceux de la démence avec corps de Lewy, ils comprennent une fragmentation du sommeil, une diminution des fuseaux de sommeil et des complexes K. Les hallucinations et les cauchemars sont décrits chez des sujets parkinsoniens déments ou non et seraient corrélés à la survenue de troubles du comportement en SP particulièrement fréquents dans cette maladie et connus pour précéder de plusieurs années une synucléinopathie [38]. Dans la MP avec troubles du comportement en SP, un ralentissement de l’activité EEG en regard des régions occipitales a été décrit pendant la veille, mais il n’est pas retrouvé lors du SP. L’existence d’un trouble du comportement en SP dans la MP pourrait être le signe d’une évolution vers une démence avec corps de Lewy [12]. Les troubles respiratoires au cours du sommeil seraient également fréquents dans cette démence.

Les troubles du sommeil et les démences fronto-temporales

Les démences fronto-temporales (DFT) peuvent être secondaires à plusieurs processus neuropathologiques(maladie de Pick, atrophie et spongiose pures, démence sans signes histolopathologiques précis). Ces maladies se traduisent par une perte progressive des fonctions exécutives, des troubles de la parole et de nombreux symptômes comportementaux alors que les troubles mnésiques sont absents ou secondaires. Ces troubles s’accompagnent d’une atrophie des régions fronto-temporales, d’un ralentissement du débit sanguin cérébral et d’une diminution du métabolisme du glucose associés à une perte neuronale dans les mêmes régions. On a décrit des sous-types anatomiques de la DFT [39]. Les variantes temporales s’accompagnent préférentiellement de troubles du sommeil, les atteintes frontales de troubles anxieux, d’apathie et de troubles alimentaires. Dans tous les cas, les troubles sont plus importants que dans la MA. Dans la DFT, le rythme activité et le rythme veille/sommeil sont très fragmentés. Le rythme veille/sommeil est en avance de phase malgré un rythme de la température normal. Il n’a pas été rapporté de réveil précoce, ni de troubles du comportement en SP. Les modifications du sommeil seraient essentiellement en rapport avec l’atteinte cérébrale.

Les troubles du sommeil dans les démences vasculaires

Les démences vasculaires recouvrent des tableaux variables : elles sont secondaires à des accidents vasculaires hémorragiques ou ischémiques bruyants ou se réalisent parfois à bas bruit. Les démences vasculaires représenteraient environ 10 % des démences. La mieux étudiée de ces démences est la démence par infarctus multiples. Ici encore, la qualité du sommeil est plus perturbée et le rythme repos/activité plus fragmenté que dans la MA. On retrouve une augmentation des éveils intra-sommeil et une diminution du SLP au profit du SL léger [31]. La fragmentation du sommeil n’est toutefois pas corrélée à la détérioration intellectuelle. Les anomalies de l’EEG de veille ont été décrites [12] mais l’étude objective du sommeil fait défaut.

Prise en charge thérapeutique des troubles du sommeil chez les patients déments

Quels sont les effets sur le sommeil des traitements donnés pour lutter contre les troubles cognitifs de la maladie d’Alzheimer ?

Parmi les anticholinestérasiques les plus utilisés, les effets du donézépil et de la galantamine sur le sommeil ont été rapportés dans de rares études en ouvert, avec des résultats contradictoires. Ces substances sont susceptibles d’aggraver l’insomnie et de provoquer des cauchemars, notamment quand elles sont administrées le soir. Dans des études contrôlées, le pourcentage de sujets déments présentant des troubles du sommeil et recevant des hypnotiques est plus élevé lorsque les sujets sont sous donépézil que lorsqu’ils ne sont pas traités [40]. Le donépézil, à la dose de 5 mg pendant 6 semaines le matin [41], ou à la dose de 5 puis 10 mg le soir, pendant 6 mois [42], chez des sujets atteints de MA légère à modérée, augmentait le pourcentage du SP dans les 2 études avec, dans la première, une diminution de la latence d’endormissement et une augmentation de l’index d’efficacité du sommeil. De façon intéressante, une corrélation positive a été mise en évidence entre la diminution du score à l’Adas-Cog et l’augmentation du pourcentage du SP. L’étude quantifiée du signal EEG dans la seconde étude a montré une diminution significative, globale et en regard des dérivations frontales et occipitales, des fréquences thêta et delta, au cours du SP. La puissance absolue de l’alpha au cours du SP, en frontal et en centro-pariétal était significativement corrélée à l’amélioration du score cognitif et pourrait peut-être prédire la réponse cognitive au donépézil. La galantamine (2 fois 4 mg/j), dans un essai en double aveugle et randomisé versus donépézil (10 mg/j) le soir au coucher, pendant 4 semaines, chez des sujets atteints de MA (score de 10 à 24 au MMS) s’est révélée légèrement supérieure dans l’amélioration des troubles du sommeil des malades et des aidants par rapport à la situation avant traitement. A des doses stables de traitement, aucun des 2 médicaments n’a d’effet significatif sur le sommeil étudié par actimétrie [43]. Dans une étude portant sur 76 sujets atteints de MA légère à modérée, traités soit par donépézil, soit par galantamine, soit par rivastigmine soit par placebo, le groupe traité par donépézil avait le pourcentage de stade 1 le plus faible et le pourcentage de SL léger stade 2 le plus élevé. Le taux du SP n’était modifié dans aucun groupe [44]. Dans tous les cas, il est recommandé de ne pas prendre les anticholinestérasiques après le dîner.

Les antipsychotiques de nouvelle génération

Ils sont parfois prescrits en cas d’agitation et d’agressivité. Deux études multicentriques en double aveugle contre placebo ont montré l’utilité de la risperidone à faible dose sur les troubles comportementaux et une étude en ouvert [45] a précisé son intérêt bénéfique sur les troubles du sommeil évalués subjectivement. Toutefois ces médicaments doivent être utilisés avec précaution chez les sujets âgés déments car ils pourraient être délétères [46].

Avant d’aborder les approches thérapeutiques spécifiques des troubles du sommeil dans les démences, il est indispensable de rappeler que de nombreuses pathologies peuvent être associées aux états démentiels et aggraver les troubles du sommeil et/ou les troubles cognitifs. Il est nécessaire d’identifier les causes médicales, les pathologies du sommeil associées, les causes psychiatriques et de les traiter pour leur propre compte.

Les hypnotiques

Ils ont peu d’effet sur l’agitation nocturne et les troubles du sommeil, notamment les benzodiazépines à demi-vie courte. Prescrits de façon chronique, leur effet s’épuise et ils peuvent être responsables de dépendance. De plus, une relation entre prise de benzodiazépines et chutes est évoquée chez le sujet âgé. Les hypnotiques apparentés aux benzodiazépines, à courte durée d’action (zolpidem et zoplicone), seraient plus efficaces et auraient moins d’effets délétères que les benzodiazépines à longue durée d’action [31]. Toutefois des études contrôlées sont nécessaires chez les sujets déments avant toute conclusion.

La mélatonine

La mélatonine exogène, peu onéreuse et entraînant peu d’effets secondaires, a été utilisée pour ses effets chronobiotiques voire hypnotiques chez des sujets déments [47]. Des études en ouvert avaient rapporté des effets bénéfiques sur les troubles circadiens et notamment sur les troubles du sommeil alors que d’autres études, dont une étude contrôlée, randomisée en double aveugle versus placebo, chez 157 déments, n’ont pas montré d’amélioration significative sur les troubles du sommeil appréciés par actigraphie, que la mélatonine soit donnée à la dose de 10 mg ou sous forme de libération prolongée à la dose de 2,5 mg [48]. Toutefois, les aidants avaient noté une amélioration subjective des troubles du sommeil chez les sujets traités par la mélatonine à libération prolongée. Ces résultats négatifs pourraient être imputables à la réduction importante du nombre de neurones dans les récepteurs MT1 chez les patients à des stades avancés de la démence [22]. Une étude récente confirme ces résultats négatifs. La mélatonine exogène à libération immédiate (8,5 mg) ou prolongée (1,5 mg) n’a eu aucun effet bénéfique sur les troubles du sommeil et l’agitation par rapport au placebo, chez des patients en institution ayant une MA probable [49].

Les traitements non pharmacologiques

Ils sont privilégiés dans la prise en charge des troubles du sommeil des sujets déments. Des approches d’ailleurs complémentaires ont été étudiées : application des règles d’hygiène du sommeil, photothérapie, traitements comportementaux, activités physiques, activités sociales en groupe ou individualisées en fonction de l’histoire et des intérêts de la personne. Ces méthodes majorent la vigilance et luttent contre la somnolence dans la journée en stimulant la commande homéostatique et le pacemaker circadien, avec, par voie de conséquence, un meilleur ratio entre sommeil de jour et de nuit, un endormissement plus facile, mais surtout un allongement du temps de sommeil avec diminution des éveils nocturnes.

La lumière blanche de forte intensité est le synchroniseur le plus puissant du SNC, mais les sujets âgés, et notamment les sujets déments, sont souvent très peu exposés à la lumière. La photothérapie a donné lieu à de nombreux essais thérapeutiques chez les sujets déments en institution et s’est révélée bénéfique, dans la majorité des études, sur les troubles cognitifs et comportementaux, notamment sur l’agitation de fin de journée, et dans certains cas sur les troubles du sommeil et la stabilité du rythme veille/sommeil. La lumière améliorait les troubles comportementaux et permettait une avance de phase du rythme de l’activité sans modifier les troubles du sommeil dans l’étude de Skjerve et al. [50], alors qu’elle provoquait un allongement des phases de sommeil nocturne (préalablement les plus longues) et consolidait ainsi le sommeil de nuit selon Ancoli-Israel et al. [51]. Ces résultats tendent à prouver que le SNC garde une certaine plasticité tout au long de la vie, y compris chez les sujets déments, même dans les stades avancés de la maladie [22]. Les modalités d’usage de la photothérapie varient avec les études [51]. Un éclairage vif toute la journée ou des séances de photothérapie ont été utilisés. Qu’elles soient appliquées dans la journée ou en soirée, les séances de photothérapie seraient bénéfiques. La lumière, le soir, améliore la qualité du rythme circadien de l’activité [52]. L’intensité de la lumière variait de 2 000 à 10 000 Lux selon les études. La durée d’exposition était habituellement quotidienne de 1 à 2 heures, mais la durée de traitement n’est pas encore précisée.

Plusieurs études randomisées et contrôlées [53, 54] ont montré que des traitements combinés, photothérapie le matin et mélatonine le soir, entraînaient une amélioration plus importante des troubles du sommeil, une consolidation plus efficace du rythme repos/activité associé à un meilleur niveau d’activité dans la journée. La mélatonine améliore les troubles du sommeil et la lumière régularise le rythme veille/sommeil, améliore l’activité diurne et atténue la détérioration cognitive et les signes dépressifs.

Les règles d’hygiène visent à stabiliser le rythme veille/sommeil et à éviter des pratiques anti-sommeil. Une étude ne portant que sur trois malades a trouvé que l’envoi au domicile du patient de documents d’information sur la démence, les troubles du sommeil et les règles d’hygiène et de documents d’éducation pour les aidants, améliorait les troubles du sommeil (étudiés par agendas du sommeil remplis par l’aidant et par actimétrie) à 2 mois par rapport à la situation initiale [55]. Dans cette approche, il est important de connaître précisément l’environnement, les habitudes de vie et les troubles du sommeil de chaque individu pour conseiller individuellement chaque famille ; il est également important que l’aidant accepte de remplir un agenda du sommeil.

On sait que les stimulations diurnes de tout type améliorent le rythme veille/sommeil chez les sujets âgés déments [22]. Ainsi, des programmes individualisés d’activité sociale [56] ou encore des programmes regroupant plusieurs approches thérapeutiques comme l’activité physique, la marche, le contrôle des horaires de sommeil et de l’exposition à la lumière [57], ont des effets bénéfiques sur la santé, la dépression, les troubles du sommeil et le rythme repos-activité.

Enfin, des efforts sont demandés au personnel soignant en institution pour diminuer le bruit, pour contrôler l’intensité de l’éclairage lors des interventions… autant de facteurs environnementaux bien connus pour être responsables de nombreux éveils nocturnes.

De façon plus anecdotique, signalons que la stimulation nerveuse électrique transcutanée, provoquant une stimulation des neurones de la moelle épinière, améliorerait le rythme repos-activité chez ces malades. Enfin, quelques données préliminaires rapportent que l’acupuncture augmente la sécrétion de mélatonine la nuit et améliore les troubles du sommeil.

Conclusion

Les troubles du sommeil et du rythme repos/activité reflet du rythme veille/sommeil ont surtout été étudiés dans la MA. Ces troubles parfois observés chez les sujets âgés sains sont beaucoup plus sévères dans les démences. Dans la MA, ils s’aggravent avec l’évolution de la maladie et la progression de l’atteinte cognitive. Ces troubles participent au rejet du malade et à sa mise en institution. Il est donc très important d’en informer les aidants et de les faire participer à leur prise en charge. Toute cause (pathologies intercurrentes ou facteurs environnementaux) favorisant ou aggravant les troubles du sommeil doit être activement recherchée et prise en charge. En l’absence de pathologie curable, les troubles du sommeil sont au mieux traités par l’association de méthodes non médicamenteuses. Des études validées, contrôlées versus placebo restent encore à réaliser pour mieux connaître l’efficacité de ces méthodes et l’intérêt possible de certains médicaments, notamment de la mélatonine. Enfin, trop peu d’études ont concerné les troubles du sommeil dans les autres formes de démences.

Points clés

  • Les troubles du sommeil doivent être repérés précocement dans la maladie d’Alzheimer (MA). Ils sont fréquents dès les formes modérées de la maladie et s’aggravent parallèlement aux troubles cognitifs.
  • Il s’agit de troubles insomniaques parfois associés à des troubles confusionnels et/ou de somnolence diurne excessive. Pour confirmer et préciser le type et l’intensité des troubles du sommeil, il peut être nécessaire de réaliser des enregistrements polysomnographiques, actimétriques ou des agendas structurés du sommeil.
  • Les troubles du sommeil constituent un marqueur de l’état du malade qui permet une meilleure compréhension de son comportement et conduire à une meilleure prise en charge, notamment par l’aidant.
  • Il est important de rechercher aussi des maladies ou d’autres troubles du sommeil associés à la MA pour une approche thérapeutique aussi complète que possible.
  • La survenue d’un trouble du comportement en sommeil paradoxal est souvent annonciatrice d’une démence avec corps de Lewy ou fait partie de son tableau clinique comme de celui de la démence parkinsonienne.

Conflit d’intérêts

: aucun.

Références

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