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Pharmacogénétique de la dépression du sujet âgé


Psychologie & NeuroPsychiatrie du vieillissement. Volume 7, Numéro 1, 43-55, mars 2009, Synthèse

DOI : 10.1684/pnv.2009.0157

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Julie Monnin, Emmanuel Haffen, Daniel Sechter, Pierre Vandel , Service de psychiatrie de l’adulte, CHU Saint Jacques, Besançon.

Résumé : La prise en charge de la pathologie dépressive repose sur les médicaments antidépresseurs. Ces médicaments doivent être toutefois prescrits avec prudence chez les sujets âgés du fait du risque d’effets indésirables et d’interactions médicamenteuses chez ces patients soumis fréquemment à une polythérapie. En outre, dans un certain nombre de cas, ils connaissent des limites en termes de délai d’action, voire des risques d’inefficacité. Ces risques sont en partie dus à des modifications pharmacocinétiques et pharmacodynamiques. Pour maîtriser ces données et personnaliser les thérapeutiques, il serait souhaitable de pouvoir prendre en compte les caractéristiques individuelles de chaque patient. La pharmacogénétique, qui vise à utiliser l’analyse du génome pour évaluer son implication dans la réponse au traitement (efficacité, délai d’action et effets indésirables) est un des outils de cette adaptation thérapeutique. Certains gènes-candidats ont déjà été identifiés avec des résultats prometteurs, mais très peu d’études ont été spécifiquement dédiées aux déprimés âgés. Les études effectuées chez ces patients, publiées à ce jour, ont analysé l’implication du polymorphisme de gènes du métabolisme (CYP2D6) et du transporteur de la sérotonine. Les résultats sont encourageants, mais d’autres recherches sont nécessaires avant de pouvoir intégrer l’analyse pharmacogénétique dans la pratique clinique courante.

Mots-clés : dépression, personnes âgées, pharmacogénétique, CYP2D6, transporteur de sérotonine

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Julie Monnin, Emmanuel Haffen, Daniel Sechter, Pierre Vandel

Service de psychiatrie de l’adulte, CHU Saint Jacques, Besançon

La dépression est la pathologie psychiatrique la plus fréquente : elle est considérée comme pouvant atteindre la deuxième place au classement des maladies invalidantes d’ici 2020 [1-4]. Le taux de prévalence vie entière est de 16 à 20 %, correspondant à la plus haute prévalence des maladies psychiatriques [5-7]. Même si les antidépresseurs ont aujourd’hui démontré leur efficacité dans le traitement de cette pathologie, il reste de nombreuses limites à cette thérapie. L’efficacité thérapeutique, tout d’abord, puisque seuls 40 à 70 % des patients atteignent la rémission complète grâce à un traitement antidépresseur. Le délai d’action ensuite, qui peut atteindre plusieurs semaines, et enfin les effets indésirables [7-9]. Ces difficultés thérapeutiques couplées à l’absence de directives précises, basées sur des données biologiques, de mise en place des traitements antidépresseurs, ne permettent pas d’anticiper la réponse de chaque patient au traitement. La prescription se fonde alors sur des recommandations basées sur la population générale et est adaptée en fonction de l’expérience du médecin et de l’observation des réactions individuelles au traitement.

Ces difficultés entraînent une souffrance pour les patients, mais également un surcoût important dans la prise en charge de la pathologie dépressive. Ces préoccupations sont particulièrement importantes actuellement du fait du vieillissement de la population et de la place non négligeable de la dépression chez les sujets âgés. Les conséquences sont une augmentation de la mortalité et de la morbidité pouvant, par exemple, avoir un impact négatif sur l’évolution de certaines pathologies comme les maladies cardiovasculaires ou le diabète [10].

La prescription d’un traitement antidépresseur est souvent indispensable, mais doit être faite avec prudence chez une personne âgée, afin de privilégier la meilleure tolérance. Les recommandations nous engagent à débuter le traitement par des doses faibles en veillant aux interactions médicamenteuses. Cependant cette règle de prescription risque de conduire à un sous dosage de l’antidépresseur avec, comme conséquence, une efficacité diminuée, voire absente. Ainsi une prescription personnalisée aurait toute sa place chez ces sujets.

Pour faire face aux problèmes créés par la dépression et ses difficultés thérapeutiques, il serait bien sûr opportun de commencer par anticiper en agissant pour diminuer le risque de développement et la progression d’une pathologie, mais cette approche est encore source de controverses.

La seconde possibilité pour améliorer le pronostic vital et diminuer le coût pour la société est de proposer une thérapeutique individualisée, « sur mesure », dans le but d’optimiser l’efficacité des traitements et de diminuer les effets indésirables [11]. Une des approches permettant de personnaliser la thérapeutique repose sur la pharmacogénétique qui vise à mieux comprendre les variations pharmacocinétiques et pharmacodynamiques liées aux prescriptions. Nous nous proposons dans cette revue, de faire le point sur les études pharmacogénétiques de la dépression de la personne âgée.

Pharmacogénétique

La première approche concernant l’individualisation du traitement en caractérisant le métabolisme du patient a été effectuée par le dosage plasmatique des médicaments (therapeutic drug monitoring ou TDM). Le dosage plasmatique cherche à évaluer la posologie médicamenteuse individuelle après mise en place du traitement [12, 13].

Ce n’est que dans les années 1990 que la pharmacogénétique est venue compléter le TDM [14].

La pharmacogénétique est un aspect de la pharmacologie clinique qui vise à évaluer l’étendue des implications de la variabilité du génome humain dans les différents aspects de la réponse à un traitement, tant en terme d’efficacité, de délai d’action que d’effets indésirables [15]. Elle fait aujourd’hui partie de ce qu’on appelle plus généralement la pharmacogénomique, dérivée de l’Human genome project, qui intègre une analyse globale du génome humain pouvant intervenir dans l’action des médicaments.

Historique

L’observation de différences interindividuelles dans la réponse à un même traitement ne date pas d’aujourd’hui. En effet, dès 1956, des chercheurs ont établi l’existence d’une relation entre l’activité déficiente de la glucose 6-phosphate déshydrogénase des érythrocytes et l’anémie induite par des fèves, ainsi que certains effets indésirables apparus en réponse au traitement anti-malaria [16]. Dès lors, d’autres effets indésirables, inattendus et héréditaires, en réponse à divers traitements ont été expliqués par des variations génétiques [17, 18]. Il faut attendre 1977 pour que la pharmacogénétique, telle qu’on l’entend actuellement, soit définie. Deux équipes montrent alors une relation entre l’apparition d’effets indésirables liés à un traitement par un antihypertenseur, la débrisoquine [19] ou un antiarythmique, la spartéine [20] et l’activité métabolique du cytochrome P450 2D6 (CYP2D6). Les bases génétiques de ce polymorphisme sont établies à la fin des années 1980 [21, 22]. Le polymorphisme des enzymes du métabolisme devient alors la cible idéale de l’étude des différences interindividuelles de réponse aux traitements. Aujourd’hui, l’identification et la caractérisation d’un grand nombre de polymorphismes génétiques des enzymes du métabolisme, des cibles des médicaments et des transporteurs des molécules actives, ont pu être effectuées, ce qui permet le développement de nombreuses investigations sur les facteurs génétiques prédictifs de la réponse aux traitements.

Les cibles de la pharmacogénétique

La réponse individuelle à un traitement dépend, d’une part, de l’efficacité thérapeutique du traitement, mais aussi de l’apparition d’effets indésirables. Ces deux aspects sont la conséquence de différents facteurs tels que la concentration de la molécule et de ses métabolites actifs au niveau du site d’action, son effet sur les autres systèmes ou encore la sensibilité et la réponse du récepteur-cible [18]. L’étude de deux paramètres semble alors essentielle dans les études pharmacogénétiques : la pharmacocinétique et la pharmacodynamique (figure 1).

La pharmacocinétique comprend tous les processus qui influencent la quantité disponible de produits actifs au niveau des sites d’action, spécifiques et annexes, incluant l’absorption, la distribution, le métabolisme et l’élimination de la molécule. Les mutations touchant les gènes des enzymes métaboliques et des transporteurs font partie des principaux facteurs de modification de la pharmacocinétique [8, 18].

La pharmacodynamique, quant à elle, est dépendante des processus qui conditionnent l’effet de la molécule utilisée. Cet effet peut être modulé de manière significative par des mutations génétiques des récepteurs-cibles, susceptibles de modifier leurs fonctions ou leur expression, et par le polymorphisme des molécules de transduction du signal [23].

L’analyse pharmacogénétique se base principalement sur deux tests, le phénotypage et le génotypage. Le premier fait référence aux caractéristiques biochimiques, morphologiques ou comportementales d’un individu. Le génotypage, quant à lui, correspond à l’analyse des mutations présentes sur les gènes codant pour un élément spécifique impliqué dans l’effet d’un médicament. Ce génotypage se base sur la découverte, depuis la fin des années 1990, d’un nombre important de sites susceptibles de mutations, phénomène appelé aujourd’hui SNP (single nucleotide polymorphism), qui est caractérisé par des insertions ou délétions d’un nombre variable de bases sur le gène [11]. Le génotype a l’avantage de ne pas être modifié par l’évolution d’un individu, mais son expression fonctionnelle, représentée par le phénotype, varie. Les différents facteurs de variabilité sont principalement les interactions médicamenteuses, l’altération des fonctions rénale et/ou hépatique ou la malnutrition [24, 25]. Il apparaît donc difficile de ne se baser que sur le génotype pour établir un traitement puisqu’il ne prend pas en compte la résultante de toutes ces interactions. Par contre, alors que le génotype ne reflète qu’une partie des spécificités d’un individu, le phénotype donne un instantané de ses capacités qui déterminent les caractéristiques pharmacocinétiques et pharmacodynamiques prenant en compte la globalité fonctionnelle du patient.

Pharmacogénétique de la dépression chez le sujet âgé

La difficulté de mise en place d’un traitement antidépresseur chez les personnes âgées vient de l’existence dans cette population d’un grand nombre de facteurs de variabilité de la réponse aux traitements [26, 27]. On observe, en effet, une modification de la pharmacocinétique due, soit au phénomène de vieillissement, soit à une maladie concomitante et à sa thérapeutique [28]. Ainsi Cherma et al. [29] ont observé, sur un groupe de 76 patients âgés de 71 à 100 ans, qu’à l’exception de deux d’entre eux, tous présentent une altération de leur fonction rénale. De plus, les personnes âgées sont souvent sujettes à une sensibilité accrue aux effets indésirables des médicaments qui est due à une diminution de leur capacité de maintien de l’homéostasie (i.e. thermorégulation, soif). Ces effets indésirables apparaissent souvent à des concentrations plus faibles que chez des personnes plus jeunes [30, 31].

La présence de nombreuses co-médications, augmentant le risque d’interactions médicamenteuses, est également source de variabilité de la réponse au traitement. Plusieurs études montrent que dans une population de personnes âgées, la grande majorité des prescriptions comporte de 8 à 10 molécules autres que l’antidépresseur [29, 32].

En relation avec ces observations, l’étude de Cherma et al. [29] montre que pour 75 % des patients inclus dans l’étude, la concentration plasmatique de l’antidépresseur était plus élevée que celle qui était attendue au vu de la posologie administrée. Ce résultat est alarmant si l’on considère, à la fois, la sensibilité particulière des patients âgés aux effets indésirables et le risque accru d’interactions médicamenteuses [29].

Il existe également chez les personnes âgées un problème d’observance thérapeutique, souvent médiocre, qui représente un facteur supplémentaire de modification de la réponse au traitement.

Enfin, il est envisagé que la dépression tardive, du fait de ses particularités physiopathologiques comme, par exemple, la prédominance de dépression mélancolique [33], constitue un sous-type unique d’épisode dépressif majeur, caractéristique des personnes âgées [10].

La difficulté de mise en place d’un traitement antidépresseur est d’autant plus grande qu’il n’existe que très peu d’études spécifiques concernant cette population âgée, qui donnent des indications sur les molécules et posologies ayant le meilleur rapport bénéfice/risque [34-36].

L’utilisation de la pharmacogénétique est particulièrement indiquée chez les patients de plus de 65 ans puisqu’elle prend en compte les facteurs de variabilité de la pharmacocinétique et de la pharmacodynamique spécifiques de cette population, ces facteurs pouvant entraîner d’importantes modifications de l’efficacité d’un traitement antidépresseur en termes de réponse, de délai d’action et d’apparition d’effets indésirables.

Depuis quelques années, un petit nombre d’équipes de recherche s’intéresse aux gènes-candidats de la pharmacogénétique de la dépression du sujet âgé.

Les cytochromes P450 (CYP)

Les cytochromes P450 (CYP) font partie d’une famille d’enzymes impliquées dans le métabolisme de substances endogènes et exogènes. Ces cytochromes P450 comportent environ 10 gènes conditionnant la pharmacocinétique de plusieurs médicaments. Ces facteurs génétiques conditionnant l’activité enzymatique sont connus depuis plusieurs décennies pour être à l’origine de variations interindividuelles de l’effet thérapeutique et des effets indésirables des antidépresseurs [37, 38]. Parmi ceux-ci, les isoenzymes CYP2D6, CYP2C19, CYP3A4 et CYP1A2 sont particulièrement impliqués dans le métabolisme des antidépresseurs, ce qui leur confère une place de choix dans les études pharmacogénétiques concernant la dépression [8, 39].

Aujourd’hui, alors que de nombreuses études s’intéressent à la relation entre polymorphisme des CYP et efficacité des antidépresseurs, seul un faible nombre de recherches porte spécifiquement sur la population de patients âgés.

Le CYP2D6 est l’un des isoenzymes les plus connus et les plus étudiés actuellement. Il intervient dans le métabolisme d’environ 30 médicaments, dont la plupart sont des antidépresseurs ou d’autres psychotropes. Il est donc particulièrement étudié en psychiatrie [25]. Son implication dans le métabolisme d’antiarythmiques, de bêtabloquants, de dérivés de la morphine et de certains antalgiques, qui sont souvent associés aux traitements antidépresseurs chez les personnes âgées, en fait une cible de choix pour les études sur la pharmacogénétique de la dépression dans cette population [40, 41].

Le polymorphisme du CYP2D6 résulte de la combinaison d’allèles sauvages et/ou mutants, les premiers possédant des capacités métaboliques normales, les seconds étant caractérisés par une diminution variable d’intensité de leur capacité métabolique. L’association de ces différents allèles détermine les différentes catégories de métabolisme [25, 42-45]. Les métaboliseurs lents (ML) pour le CYP2D6 ont un gène formé de la combinaison de deux allèles mutants dépourvus de capacités métaboliques, c’est le cas des allèles *3, *4, *5, *6, *7, *8 et *16 [14, 46]. Les métaboliseurs intermédiaires (MI), quant à eux, ont une composition allélique hétérogène alliant un allèle actif à un allèle inactif ou déficient [47]. Les métaboliseurs rapides (MR), les plus fréquents dans la population caucasienne, sont caractérisés par la présence de deux allèles sauvages (*1, *2, *9, *10, *17), et les métaboliseurs ultrarapides (MU), essentiellement présents dans des populations d’Afro-Américains, présentent une duplication des allèles sauvages [48, 49].

Dans la population générale, les études traitant du polymorphisme du CYP2D6 suggèrent l’intérêt que pourrait avoir un génotypage dans la mise en place d’un traitement antidépresseur. Ainsi le génotype de chaque patient permettrait de prédire la posologie adéquate, le risque d’interactions médicamenteuses et l’apparition d’effets indésirables [39] (figure 2).

Les premières recherches se basent sur la mesure de la concentration plasmatique d’antidépresseur et sa relation avec le génotype CYP2D6 du patient. Elles montrent qu’il existe une étroite corrélation entre le nombre d’allèles fonctionnels du CYP2D6 et les concentrations plasmatiques d’antidépresseur, comme par exemple la nortriptyline, la paroxétine et la venlafaxine [8, 50]. Par extrapolation, les patients ML auraient donc des concentrations plasmatiques plus élevées pour une posologie normale et atteindraient plus facilement une concentration plasmatique toxique, souvent synonyme d’effets indésirables [51]. En effet, certaines études ont montré que le métabolisme ML favoriserait l’apparition d’effets indésirables lors de traitement à la venlafaxine et l’amitriptyline, entre autres [52, 53]. Les patients MU, quant à eux, nécessiteraient une plus forte posologie d’antidépresseur pour atteindre une concentration plasmatique efficace. Se basant sur les différentes études effectuées, quelques auteurs ont publié des recommandations posologiques basées sur le génotype CYP2D6 [40, 54, 55]. Elles montrent que le génotypage CYP2D6 serait plus utile pour la mise en place du traitement par un antidépresseur tricyclique (TCA). On observe en effet, que pour les TCA, la dose doit être diminuée de moitié pour les patients ML, alors qu’elle n’est que très peu modifiée chez les patients traités par inhibiteurs de la recapture de la sérotonine (IRS).

La première étude du polymorphisme du CYP2D6 dans la population âgée visait à établir la faisabilité d’un phénotypage chez ces patients (175 patients de plus de 59 ans) et à évaluer les modifications des différents phénotypes imputables au vieillissement [56]. Les résultats montrent que la proportion de ML n’est pas augmentée chez les personnes âgées qui ne prennent aucun traitement. Par contre, il apparaît que les traitements psychotropes, tels que les antidépresseurs, neuroleptiques, quinidine, diltiazem, diphenhydramine, orphénadrine et cimétidine entraîneraient une augmentation des ratios métaboliques, synonyme d’une diminution de la capacité métabolique, celle-ci se rapprochant des caractéristiques des métaboliseurs lents [25, 56-62]. Ainsi, le phénomène du vieillissement seul n’aurait pas d’effet sur la pharmacocinétique des médicaments dépendante du polymorphisme génétique du CYP2D6 ; le vieillissement seul ne modifie pas non plus la capacité fonctionnelle des autres gènes-candidats cités dans le paragraphe suivant [27, 63-66].

En 2001, Murphy et al. ont étudié le lien entre le génotypage du CYP2D6 par la méthode du microarray des oligonucléotides et le traitement à la nortriptyline, en vue de prédire les concentrations plasmatiques de cette molécule chez des patients âgés ayant des thérapeutiques concomitantes (36 patients dont la moyenne d’âge était de 73,1 ans) [32]. Les résultats montrent que les patients qui avaient une faible capacité métabolique, avaient des concentrations plasmatiques de nortriptyline significativement plus élevées que les patients ayant un métabolisme rapide. Les auteurs établissent une corrélation significative entre le nombre d’allèles mutants, codant pour une capacité métabolique réduite ou nulle, et la concentration plasmatique de nortriptyline. Cette corrélation a pu être mise en évidence en dépit de l’âge des patients et de la présence d’un grand nombre de traitements associés aux antidépresseurs (une moyenne de 8,6 médicaments pour chaque patient). Ainsi l’effet prédictif du génotypage CYP2D6 a pu être mis en évidence chez les personnes âgées recevant une polythérapie, comme il l’a également été observé chez les personnes plus jeunes [50, 67-69]. Le génotypage CYP2D6 est donc envisagé, dans cette étude, comme une technique d’individualisation thérapeutique pour les patients susceptibles de développer des effets indésirables à la nortriptyline et les patients ayant une forte probabilité de répondre correctement au traitement.

Dans l’étude précitée, les auteurs se sont intéressés au rapport entre le génotype d’un patient et la concentration plasmatique de l’antidépresseur. Or, l’un des intérêts de la pharmacogénétique est d’anticiper la réponse aux traitements antidépresseurs selon des critères de délai d’action, d’efficacité thérapeutique et de tolérance clinique.

En 2003, la même équipe a testé la corrélation existant entre le génotype CYP2D6, les effets indésirables et la discontinuation des traitements à la paroxétine ou la mirtazapine chez des patients âgés dépressifs (241 patients ayant une moyenne d’âge de 72,28 ans) [66]. Les résultats montrent qu’il n’existait pas de différence significative de sévérité des effets indésirables ou de fréquence de discontinuation des traitements entre les patients ML ou MI et les patients MR ou MU. Il apparaît également que ces deux groupes de patients ne présentaient pas de différence significative de dose journalière globale d’antidépresseur, d’observance du traitement, de concentration plasmatique des médicaments et d’évolution clinique de la dépression, quel que soit le traitement antidépresseur considéré. Les auteurs observent également qu’il n’existait pas de corrélation significative entre le génotype CYP2D6, les traitements concomitants concurrents (inhibiteurs ou substrats du CYP2D6) et la sévérité des effets indésirables observés. Ainsi, dans ce cas, le génotype CYP2D6 ne constituerait pas un bon indicateur de l’efficacité de la paroxétine et de la mirtazapine, en terme d’apparition d’effets indésirables et de discontinuation du traitement, dans une population de patients dépressifs âgés.

Par contre, cette étude montre l’intérêt particulier du génotype HTR2A (récepteur de la sérotonine) que nous aborderons dans le paragraphe suivant.

En résumé, le lien entre la concentration plasmatique d’antidépresseur et le génotype CYP2D6 est conservé chez les personnes âgées, mais peut être modifié par les thérapeutiques concomitantes. Actuellement, l’étude du génotype CYP2D6 ne permet pas de prédire les effets indésirables et la discontinuation du traitement par mirtazapine ou paroxétine.

Les études effectuées chez les personnes âgées sont moins avancées que celles effectuées dans la population générale et ne permettent pas de conclure à des indications thérapeutiques basées sur le génotype CYP2D6 (tableau 1). Le manque de résultats probants est peut-être dû au choix des antidépresseurs. En effet, les études effectuées dans la population générale montrent que le génotype CYP2D6 aurait un plus fort pouvoir prédictif pour les traitements à base de TCA, or, les antidépresseurs testés dans les études de Murphy et al. [32, 66] ne faisaient pas partie de cette catégorie.

De plus, les résultats obtenus ont montré une modification des concentrations plasmatiques d’antidépresseur par les thérapeutiques concomitantes, très fréquentes chez les personnes âgées. Il serait donc judicieux d’analyser, chez ces patients, le phénotype CYP2D6 qui traduit l’interaction entre le métabolisme génétiquement programmé et les effets des médicaments associés à l’antidépresseur.

Tableau 1 Tableau des polymorphismes étudiés chez les personnes âgées dépressives et principaux résultats obtenus.Table 1. Table of the polymorphisms studied in the depressed elderly population and the results obtained.

Polymorphisme étudié

Bibliographie

Antidépresseur

Résultats

CYP2D6

Pollock et al., 1992 [56]

La proportion de phénotypes et la corrélation génotype/phénotype est conservée dans la population âgée

Murphy et al., 2001 [32]

Nortriptyline

Corrélation négative entre la présence d’allèle mutant et la concentration plasmatique

Murphy et al., 2003 [66]

  • Paroxétine
  • Mirtazapine


Pas de corrélation établie entre le génotype et l’apparition d’effets indésirables

5HTTLPR

Kim et al., 2006 [64]

Fréquence des génotypes conservée dans la population âgée

Pollock et al., 2000 [83]

Paroxétine

  • Génotype ll lié à une diminution du délai d’action
  • Pas de corrélation avec le nombre de répondeurs


Nortriptyline

Pas de corrélation entre le génotype et le délai d’action ou le nombre de répondeur

Murphy et al., 2004 [65]

Paroxétine

  • Relation linéaire entre le nombre d’allèle let les effets indésirables
  • Pas de corrélation avec l’efficacité du traitement


Mirtazapine

  • Relation linéaire entre le nombre d’allèle l et les effets indésirables
  • Pas de corrélation avec l’efficacité du traitement


5HTR2A

Murphy et al., 2003 [66]

Fréquence des génotypes conservée dans la population âgée

Paroxétine

Relation linéaire entre le nombre d’allèle C et les effets indésirables

Mirtazapine

Pas de corrélation entre le génotype et les effets indésirables

5HTTLPR et 5HTR2A

Murphy et al., 2004 [65]

  • Paroxétine
  • Mirtazapine


Les effets des polymorphismes s’additionnent mais n’interagissent pas

Le transporteur de la sérotonine

Les antidépresseurs de la catégorie des IRS agissent via l’inhibition du transporteur de la sérotonine (5-HTT) ; c’est le cas, par exemple, de la paroxétine. Ainsi, les variations génétiques du 5-HTT ont été considérées comme une cible évidente de l’étude de la pharmacogénétique de la dépression. Le polymorphisme le plus étudié est celui du promoteur (5HTTLPR) du gène du transporteur de la sérotonine (SLC6A4). En effet, cette région du gène est soumise à une variabilité due à une insertion ou une délétion donnant lieu à deux allèles différents : la forme longue (allèle l de 528 pb) et la forme courte (allèle s de 484 pb) [70]. La composition allélique peut alors modifier l’expression et la fonction du transporteur de la sérotonine [71-73].

Dans la population générale, les résultats obtenus sont très contradictoires. Certaines études effectuées dans la population caucasienne montrent que l’allèle s aurait une implication dans l’altération de l’efficacité de la fluvoxamine, la paroxétine et des antidépresseurs de type IRS en général [74-76]. Cet allèle est également impliqué dans l’apparition d’effets indésirables comme l’agitation et l’insomnie chez des patients traités par fluoxétine [77]. Cependant, d’autres études, également menées dans la population caucasienne, ne sont pas parvenues à mettre en évidence de relation significative entre le génotype 5HTTLPR et la réponse à différents antidépresseurs, comme la sertraline ou le citalopram ; pour cette dernière, l’étude a pourtant été effectuée sur plus de 4 000 patients [78-80]. Les études menées sur des populations de patients d’origine ethnique différente ont montré d’autres résultats. Chez les patients coréens et japonais, il apparaît que la réponse au traitement par IRS serait meilleure dans le cas du génotype 5HTTLPR ss [64, 81], le potentiel prédictif de ce génotype étant encore accru lorsqu’il est associé au génotype 5HTT intron 2 ll (autre site de variation du gène de 5-HTT) [64]. On pourrait donc en conclure que la relation entre le génotype du 5-HTT et la réponse aux antidépresseurs, dans la population asiatique, est l’inverse de celle constatée dans la population caucasienne. Cependant, une étude faite sur des patients chinois montre que le génotype 5HTTLPR ll induit une meilleure efficacité de la fluoxamine [82].

La première étude s’intéressant au gène du transporteur de la sérotonine et à son implication dans le traitement des personnes âgées par antidépresseur est parue en 2000. Pollock et al. se sont intéressés au polymorphisme du 5HTTLPR et ont cherché à évaluer le lien existant entre le génotype 5HTTLPR (ss, sl ou ll) et la réponse au traitement par paroxétine (IRS) ou nortriptyline (antidépresseur noradrénergique), chez des patients dépressifs de plus de 60 ans [83]. Les résultats ont montré qu’il n’existait pas de différence significative entre les génotypes ll ou s (ss ou sl) en ce qui concerne le nombre de répondeurs au traitement par paroxétine ou nortriptyline au bout de 12 semaines. Cependant, les auteurs ont observé que les patients homozygotes pour l’allèle l répondaient plus rapidement au traitement par paroxétine par rapport aux patients portant un allèle s. Cet effet du génotype sur le délai d’action n’apparaissait pas pour les patients traités par la nortriptyline. Ainsi, ces résultats mettent en avant l’implication possible du polymorphisme 5HTTLPR dans le délai d’action des IRS et non dans celui des antidépresseurs noradrénergiques.

En 2003 et 2004, Murphy et al. ont approfondi l’étude précitée en testant l’implication des polymorphismes 5HTR2A (5-HT2A 102 T-to-C impliquant la présence d’allèle C ou T) et 5HTTLPR touchant le transporteur de la sérotonine sur l’efficacité de la paroxétine et la mirtazapine, leur induction d’effets indésirables et la discontinuation de ces traitements antidépresseurs [65, 66].

Il apparaît que le génotype 5HTR2A est significativement corrélé aux effets indésirables de la paroxétine et à la discontinuation de ce traitement chez les personnes âgées. Les résultats montrent en effet une relation linéaire entre le nombre d’allèles C et la probabilité de discontinuation du traitement en lien avec des effets indésirables, les patients ayant un génotype CC présentant une discontinuation du traitement beaucoup plus importante que les patients CT ou TT. Cette relation est certainement directement corrélée au fait que les patients de génotype CC ont développé des effets indésirables de plus grande sévérité que ceux porteurs d’autres génotypes. En ce qui concerne le traitement à la mirtazapine, les auteurs n’ont constaté aucune influence du génotype 5HTR2A sur la sévérité des effets indésirables et la discontinuation du traitement [66].

Les résultats de l’étude de 2004 montrent, quant à eux, une association significative entre le génotype 5HTTLPR et la discontinuation du traitement à la paroxétine ou la mirtazapine qui est due à la survenue d’effets indésirables chez les patients âgés [65]. Cependant, les auteurs ont constaté que l’augmentation du nombre d’allèles s favorisait l’apparition d’effets indésirables et accroissait leur sévérité pour le traitement à la paroxétine, alors que pour le traitement à la mirtazapine, l’allèle l était fortement corrélé à la discontinuation du traitement. Ainsi, les patients ss auraient plus de risque que les patients porteurs d’autres génotypes de développer des effets indésirables sévères s’ils sont traités par la paroxétine, mais réagiraient plus favorablement au traitement par mirtazapine, et inversement. En ce qui concerne l’efficacité des traitements, les résultats sont moins probants puisque l’équipe n’a mis en évidence qu’un effet modeste du génotype 5HTTLPR pour le traitement à la paroxétine, et aucune influence pour le traitement à la mirtazapine.

La combinaison de ces deux études, par l’association de l’analyse des génotypes 5HTR2A et 5HTTLPR, montre que les effets du polymorphisme s’additionnent mais n’interagissent pas chez les patients traités par paroxétine, en ce qui concerne la discontinuation du traitement [6].

En résumé (tableau 1), les études effectuées dans des populations de personnes âgées dépressives montrent qu’il existe un lien entre le nombre d’allèles s du 5HTTLPR, le nombre d’allèles C du 5HTR2A et les effets indésirables ainsi que l’efficacité du traitement à la paroxétine. Ces résultats sont semblables à ceux qui ont été obtenus dans la population générale. Par contre, les auteurs n’ont pu établir de relation significative entre les génotypes du 5-HTT et la réponse aux traitements par mirtazapine ou nortriptyline. Cette différence pourrait s’expliquer par les modes d’action spécifiques de ces antidépresseurs. En effet, alors que la paroxétine agit par inhibition du transporteur de la sérotonine, la mirtazapine possède, elle, une action sérotoninergique et noradrénergique ; elle entraîne l’augmentation de la libération de la sérotonine via une stimulation noradrénergique et bloque certains récepteurs de la sérotonine. Il apparaît alors, comme dans les études sur le CYP2D6, que l’antidépresseur considéré conditionne le résultat obtenu et que l’on ne peut pas établir de loi générale concernant l’implication d’un génotype dans la réponse individuelle à un traitement antidépresseur quel qu’il soit, chaque molécule ayant des particularités pharmacologiques, des affinités pour des sites et des transporteurs différentes.

Discussion

La mise en place d’un traitement « sur mesure » pour les patients âgés dépressifs n’est pas encore possible aujourd’hui. Les études effectuées à l’heure actuelle montrent quelques résultats encourageants, mais de nombreux paramètres restent à améliorer afin d’augmenter la pertinence des études basées sur la pharmacogénétique.

Tout d’abord, de nombreux facteurs modifient les résultats obtenus, même pour un seul gène-cible. Les différences ethniques, la spécificité de chaque antidépresseur (classe et mode d’action) ainsi que les pathologies et thérapeutiques concomitantes sont à prendre en compte pour de telles études.

De plus, il semble intéressant de considérer l’ensemble des caractéristiques génétiques d’un patient et donc de prendre en compte son génotype pour différents gènes-cibles. Ainsi Kim et al. ont montré que les génotypes 5HTTLPR ss et 5HTT intron 2 ll associés étaient les plus favorables à une réponse aux IRS chez des patients coréens [64]. On peut imaginer que des recommandations de posologies d’antidépresseurs pourraient être construites en prenant en compte un assez grand nombre de gènes impliqués dans la réponse à ces traitements, ainsi que l’origine ethnique et l’âge du patient. L’établissement d’un réel traitement « sur mesure » serait alors atteint.

Les résultats obtenus dans les études précitées sont parfois contradictoires. Cela peut s’expliquer par les imperfections des protocoles actuels qui portent souvent sur un faible nombre de patients et ne contiennent pas de groupe placebo. On peut également parfois déplorer le mauvais choix du génotype testé par rapport à l’antidépresseur employé ainsi que l’absence de prise en compte du phénotype, résultante des interactions gènes gènes et gènes environnement [18].

Outre les améliorations pouvant être apportées aux protocoles, il existe de nombreux autres polymorphismes qui peuvent être étudiés dans le cadre de la mise en place d’un traitement antidépresseur chez les personnes âgées. En effet, d’autres gènes candidats ont été étudiés dans la population générale (tableau 2). Par exemple, l’analyse du polymorphisme des phosphodiestérases PDE9A et PDE11A a montré qu’il était associé au diagnostic d’épisode dépressif majeur et que les polymorphismes de PDE1A et PDE11A étaient associés à la rémission sous fluoxétine et désipramine [84]. Perlis et al. ont également montré que le polymorphisme du gène de la protéine de liaison de l’adénosine monophosphate cyclique (CREB1) était associé à l’apparition d’idées suicidaires après traitement au citalopram, mais uniquement chez les hommes [85]. L’étude du polymorphisme de l’interleukine 1β (IL-1β) montre lui aussi une influence positive du génotype IL-1β-511 TT sur la réponse au traitement par IRS, en terme de délai d’action et d’efficacité [86]. Enfin, le polymorphisme Catéchol-O-méthyltransférase Val108/158Met (COMT) semble lié à la réponse au traitement par certains antidépresseurs. En effet, des études ont mis en évidence une rapidité d’action et une efficacité plus importantes de la mirtazapine pour les patients ayant les génotypes COMTVal/Val et COMTVal/Met. La réponse à la fluoxétine est, quant à elle, améliorée chez les hommes porteurs du génotype COMTVal/Val. Au contraire, la réponse au traitement par paroxétine n’est pas modifiée par les variations génotypiques de COMT [87, 88].

Ces résultats restent cependant préliminaires et exigent d’être approfondis, même s’ils laissent entrevoir de nombreuses possibilités d’étude de la pharmacogénétique de la dépression, et en particulier celle de la personne âgée.

Outre les études déjà effectuées, on peut également imaginer que les recherches pharmacogénétiques impliquant l’analyse de la totalité du génome d’un individu mèneraient à la découverte d’autres gènes candidats.

Enfin, il faut également envisager l’utilisation d’autres méthodes associées à la génétique comme Holsboer le suggère dans son article paru dans Nature en 2008 [89]. Il propose, entre autres, de rechercher des biomarqueurs (i.e. métabolites) qui permettraient de classer les individus par sous-groupes pour un même diagnostic et qui représenteraient leur capacité à répondre aux différents traitements.

Tableau 2 Tableau des gènes dont l’association à la réponse aux antidépresseurs a été testée.Table 2. Table of genes tested for their association with antidepressants response.

Symbole du gène

Nom du gène

Association à la réponse aux antidépresseurs

ABCB1

Protéine ATP-binding cassette, sous-famille B, membre 1 (p-glycoprotéine)

+

ACE

Enzyme de conversion de l’angiotensine

+

COMT

Catéchol-O_méthyltransférase

++

CRHR1

Récepteur 1 de l’hormone de sécrétion de la corticopropine

+

CYP2D6

Cytochrome P450, famille 2, sous-famille 6

++

DRD2

Récepteur de la dopamine D2

-

DRD4

Récepteur de la dopamine D4

-

FKBP5

Protéine de liaison FK506 5

++

GNB3

Protéine-G bêta 3

++

HTR1A

Récepteur de la sérotonine 1A

+

HTR2A

Récepteur de la sérotonine 2A

++

HTR6

Récepteur de la sérotonine 6

-

MAOA

Monoamine oxydase A

-

NR3C1

Récepteur des glucocorticoïdes

+

SLC6A2

Transporteur de la norépinéphrine

+

SLC6A4

Transporteur de la sérotonine

++

TPH1

Tryptophane hydroxylase 1

++

TPH2

Tryptophane hydroxylase 2

+

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