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La maladie d’Alzheimer : regards sur le présent à la lumière du passé. Une approche historique


Psychologie & NeuroPsychiatrie du vieillissement. Volume 6, Numéro 2, 115-28, juin 2008, Synthèse

DOI : 10.1684/pnv.2008.0122

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Christian Derouesné , Université Paris VI, CHU Pitié-Salpêtrière, Paris.

Résumé : L’histoire de la maladie d’Alzheimer s’inscrit dans celle du concept de démence comme dans celle de la vie d’Alzheimer. L’affirmation initiale, en 1907, de l’existence d’un processus pathologique particulier, distinct du processus sénile, a ensuite été tempérée par Perusini, Kraepelin et par Alzheimer lui-même en 1911. De ce fait, la maladie d’Alzheimer a été longtemps considérée comme une forme précoce de démence sénile. Sur des bases neuropathologiques et surtout génétiques, avec la description de formes monogéniques, la réalité d’un processus spécifique concernant le métabolisme de la protéine amyloïde a été démontrée. En conséquence, un renversement de la situation a été opéré, la démence sénile devenant une forme particulière de la maladie d’Alzheimer. Mais bien des points restent obscurs comme, dans les formes communes, les rapports de la pathologie amyloïde avec le processus du vieillissement, la signification des lésions histopathologiques et leurs relations avec les signes cliniques. L’œuvre d’Alzheimer ne se limite pas à la description de la maladie qui porte son nom. Il a joué un rôle important dans l’isolement de la démence vasculaire, la distinction entre processus vasculaire et dégénératif et a été le premier à décrire les lésions histopathologiques de la maladie de Pick.

Mots-clés : maladie d’Alzheimer, démence, histoire, concept

ARTICLE

Auteur(s) : Christian Derouesné

Université Paris VI, CHU Pitié-Salpêtrière, Paris

Quand on étudie une seule société, on peut faire une œuvre précieuse… Mais on s’interdit de toute conclusion pour les autres… Quand on se limite à l’instant présent de la vie d’une société, on est victime d’une illusion. Car tout est histoire, ce qui a été dit hier est histoire, ce qui a été dit il y a une minute est histoire. Mais surtout, on se condamne à ne pas connaître ce présent, car seul le développement historique permet de soupeser, et d’évaluer dans leurs rapports respectifs, les éléments du présent. Et très peu d’histoire… vaut mieux que pas d’histoire du tout.Claude Lévi-Strauss

L’année célébrant le centenaire de la publication originale d’Aloïs Alzheimer (1864-1915) en 1907 sur la maladie qui porte son nom vient de se terminer. La plupart des travaux consacrés à ce centenaire ont été limités à cette publication en l’isolant des autres travaux d’Alzheimer qui est ainsi présenté comme le découvreur génial d’un fléau contemporain. Cette vision tend à conforter l’idée que la maladie d’Alzheimer constitue une entité naturelle, clairement définie par des éléments histopathologiques incontestables et dont le seul problème aujourd’hui se résume à la découverte du médicament qui empêchera le développement de la démence. Il s’agit là d’une vision anachronique et d’une simplification excessive de la pensée d’Alzheimer.

Il n’est pas facile, pour un esprit contemporain, de se placer dans les conditions de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. La terminologie employée dans la littérature de cette époque est bien souvent trompeuse car des mots qui nous sont familiers correspondent à des concepts différents. Il faut concevoir que les médecins d’alors étaient des défricheurs : en l’absence de corpus établi, aussi bien pour la clinique que pour l’anatomie pathologique, leur objectif était de donner du sens à ce qu’ils observaient, à trier ce qui leur paraissait important de ce qui ne l’était pas. De ce fait, leurs exigences nosographiques étaient très éloignées des nôtres et la lecture de leurs écrits doit se garder de tout anachronisme.

Il n’est pas possible d’aborder l’histoire de la maladie d’Alzheimer en la détachant de celle de la démence ni de celle d’Alzheimer. Mais l’histoire de la psychiatrie est complexe : elle varie selon les auteurs et les pays comme le montre la lecture comparée, bien souvent divergente, des travaux sur ce sujet de deux éminents psychiatres et historiens, German E Berrios en Angleterre [1, 2] et Georges Lantéri-Laura en France [3, 4].

Replacer la description des travaux d’Alzheimer dans leur contexte historique n’est pas simplement affaire d’historien. Cela permet de mieux comprendre les questions qui se posent encore aujourd’hui au sujet de cette maladie.

Le concept de démence

En accord avec Lantéri-Laura [4], il est nécessaire de distinguer l’histoire du mot de celle du concept auquel il est associé.

Le mot démence

Depuis l’Antiquité, les termes désignant ce que nous appelons la folie correspondent, d’une part, à la perte de l’esprit, de l’intelligence et, d’autre part, à des comportements extravagants, c’est-à-dire hors des normes sociales usuelles. Le terme français démence n’apparaît qu’au XIVe siècle et son emploi demeure rare avant le XIXe. On lui préfère le terme de folie, apparu dès le XIe siècle d’après l’adjectif fol, lui-même dérivé du latin follis, sac, ballon gonflé d’air. Les divagations du fol sont ainsi comparées à la dérive d’un ballon sous l’influence des vents. Le mot démence est emprunté au latin dementia, perte de l’esprit, de l’intelligence (mens), terme utilisé pour la première fois, selon le dictionnaire Gaffiot [5], en - 63 par Marcus Tullius Cicero (106-43 av. JC) dans la 4e catilinaire (4-22) pour fustiger les citoyens qui, « pervertis par quelque sorte de démence », ont déclaré la guerre à leur patrie. Démence et folie sont synonymes, décrivant le fou soit comme ayant perdu l’esprit (mens) soit comme ayant des comportements extravagants. Cette double acception des termes désignant la folie, en fait, existait déjà en grec avec, d’un côté, les mots se référant à la perte de la raison (anoia, paranoia, aponoia) et, de l’autre, ceux qui désignaient des comportements aberrants comme mania, dérivé de Manès, personnage d’une comédie d’Aristophane et qui donne l’adjectif maniakos, insensé, exalté, ou encore môria, proche du verbe môrianô, agir ou parler follement. Elle se retrouve dans la plupart des langues européennes.

Le concept de démence

On trouve dans Hippocrate la description de troubles du comportement lors d’épisodes fébriles sous le nom de phrénitis (transports, démence, folie) qui donnera en latin phrenesia et, en français, frénésie. Ce terme correspond, selon la terminologie actuelle, au delirium, au sens d’état confusionnel. Dans les textes de l’Antiquité, des descriptions nous évoquent la démence sénile avec ses troubles de mémoire prédominants. C’est à Galien (131-201) que l’on attribue la description de la vieillesse comme une maladie inévitable et incurable (sénilité). En dépit des différents vocables utilisés pour désigner le fou et la folie-démence, aucun ne distingue la folie maladie de la folie ordinaire c’est-à-dire des comportements simplement bizarres, hors des normes sociales usuelles jusqu’au XVIIIe siècle. Toutefois, certains « insensés » n’en n’étaient pas moins considérés, à l’âge classique, comme relevant de la médecine et des hôpitaux [6]. Il est habituel d’attribuer à Philippe Pinel (1745-1826) notre conception moderne de la démence. En réalité, le mérite de Pinel est d’avoir proposé de distinguer la folie pathologique de la folie ordinaire, en lui donnant un nom spécifique, l’aliénation mentale [7]. Le terme d’aliénation dérive du latin alienatio, rupture, éloignement et d’alienus, étranger : l’aliéné est ainsi en rupture avec lui-même et avec les autres, il est devenu étranger. Pour Pinel, l’essentiel est ainsi de distinguer l’aliéné du non aliéné, le malade de l’homme sain d’esprit. L’aliénation mentale est une maladie, mais une maladie différente des autres maladies, ce qui justifie d’hospitaliser et de traiter les aliénés dans des structures spéciales, les asiles, sous la direction de médecins spécialisés, les « aliénistes ». Bien que maladie unique, l’aliénation mentale peut néanmoins revêtir des aspects différents. Pinel en distingue quatre : la manie, la mélancolie, la démence et l’idiotie, aspects d’ailleurs susceptibles de se succéder chez un même malade. La démence n’est donc, pour lui, que l’un des aspects de l’aliénation mentale et non une entité séparée. Les causes de la démence relèvent de celles de l’aliénation mentale : elles sont physiques, mais surtout morales, le dérèglement des passions. Comme les autres aspects de l’aliénation mentale, la démence relève ainsi du traitement moral (isolement, appui sur les parties de l’esprit qui ne sont pas perturbées, travail à l’intérieur de l’institution). Jean Etienne Esquirol (1772-1840), élève de Pinel, donne une description plus précise de la démence en mettant en avant l’affaiblissement de la mémoire et des fonctions intellectuelles [8]. Bien qu’il la distingue nettement de l’idiotie, la démence demeure inscrite dans le cadre de l’aliénation mentale : elle ne constitue pas pour lui une affection particulière. C’est dans ce sens que le code Napoléon, en 1808, précise qu’un sujet en état de démence ne peut être tenu comme responsable de ses crimes. On ne saurait donc parler de sémiologie de la démence dans l’œuvre d’Esquirol.

L’aliénation mentale est reconnue comme une maladie cérébrale, en accord avec la proposition de Voltaire (1694-1778) dans le Dictionnaire philosophique (1764) : « Nous appelons folie cette maladie des organes du cerveau qui empêche un homme nécessairement de penser et d’agir comme les autres. » Mais, à cette époque, cette référence au cerveau demeure théorique car l’anatomie du cerveau et, en particulier, le rôle du cortex cérébral ne sont établis qu’au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle. Elle doit être comprise dans un sens philosophique et religieux : elle permet de protéger le statut de l’âme car « l’âme des fous n’est pas folle ».

La description de la paralysie générale par Antoine Laurent Bayle (1799-1859) en 1822 constitue un événement important, car elle apporte la démonstration « malgré l’opinion contraire de quelques médecins célèbres [comme Pinel ou Esquirol, n.r.], que l’anatomie pathologique doit nous fournir les matériaux principaux pour la solution du problème des maladies mentales » [9]. Bayle rapporte la paralysie générale (ainsi dénommée du fait de l’affaiblissement à la fois de l’esprit et de la motricité) à une inflammation des méninges, visible à la seule inspection. Elle ne remet pas pour autant en question la thèse de l’aliénation mentale : la paralysie générale devient dès lors « une espèce particulière d’aliénation mentale » définie par sa sémiologie et l’« inflammation chronique des enveloppes du cerveau ».

A partir de cette époque, deux écoles, en France et en Allemagne vont s’opposer sur l’origine des maladies mentales. Les uns, dans la tradition de l’aliénation mentale, privilégient l’origine psychologique (les psychistes), les autres insistent sur les lésions du cerveau (les organicistes). L’importance et l’hétérogénéité du cortex cérébral ne sont toutefois établies que dans le dernier quart du siècle, époque dans laquelle se mettent en place la sémiologie neurologique et l’histopathologie du cerveau avec l’apparition des méthodes de fixation par l’alcool puis par le formol et des premières colorations.

La sémiologie de la démence proprement dite n’est réellement développée qu’au milieu du XIXe siècle, lorsque le paradigme de l’aliénation mentale cède progressivement la place à celui de maladies mentales, comprises comme des affections distinctes les unes des autres sur le modèle médical développé par l’Ecole de Paris, notamment avec les travaux de Jean-Pierre Falret (1794-1870) [10]1. Si la paralysie générale est considérée alors comme une maladie définie dont l’origine syphilitique est admise, mais non encore démontrée, ce n’est pas le cas de la démence. L’entrée « Démence » dans le dictionnaire de Dechambre (1882), écrite par Benjamin Ball (1833-1893), le premier titulaire de la chaire des maladies mentales et de l’encéphale en 1877, et Etienne Chambard, peut être considérée comme le point de départ du concept de démence tel qu’il est utilisé au XXe siècle [11]. Son tableau associe des troubles de la mémoire, des troubles du langage et du jugement. La démence, écrivent ces auteurs, « n’est ni une entité morbide ni une affection primitive. C’est l’expression clinique, variable selon les conditions qui la déterminent, d’une déchéance progressive des fonctions de la vie psychique ; la chronicité et l’incurabilité en sont les deux caractères principaux ce qui la distingue des autres déchéances intellectuelles et morales, passagères et curables. » Ball distingue les démences organiques, c’est-à-dire immédiatement subordonnées à des lésions matérielles des centres nerveux, des démences toxiques (alcool…) et des démences causées par une « diathèse névropathique » qui comprennent, d’une part, les démences liées aux « névroses » (ce terme désigne alors des maladies nerveuses sans lésions décelables comme la maladie de Parkinson ou l’épilepsie) et, d’autre part, les démences consécutives aux affections mentales comme les délires chroniques (démences vésaniques). Les démences organiques sont représentées par la paralysie générale et la démence sénile (simple ou compliquée de délires généraux ou partiels) d’un côté et, de l’autre, par la démence apoplectique avec lésions en foyers.

Le terme de démence recouvre donc, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1980, un syndrome clinique caractérisé par un affaiblissement global des fonctions intellectuelles. La parution du DSM-III en 1980, va profondément modifier le concept, car la démence n’est plus définie par le déficit de l’intelligence et ses fonctions les plus élevées (jugement, pensée abstraite), mais par un déficit mnésique associé à au moins un autre déficit des fonctions supérieures, d’intensité suffisante pour retentir sur la vie quotidienne. La nouvelle définition, par ailleurs, exige une origine organique, rejetant ainsi la notion de démences consécutives aux affections mentales (les anciennes démences vésaniques).

Aloïs Alzheimer

Il naît à Markbreit, petite ville de Franconie dans laquelle son père est notaire. Sa famille se rend ensuite à Aschaffenburg où son oncle est curé. Ses études de médecine le conduisent à Berlin, Würtzburg et Tübingen. Il est initié à l’histologie par Rudolph Adolph Kölliker (1817-1905) qui patronne sa thèse de médecine en 1888 sur les glandes de l’oreille secrétant le cerumen. Rien ne semble le prédisposer à la psychiatrie. A la fin de ses études, il accompagne pendant 5 mois, comme médecin personnel, une femme atteinte de troubles mentaux [12]. Nous ne savons rien de plus sur cet épisode qui pourrait être à l’origine de son orientation vers la psychiatrie. En effet, dès son retour, Alzheimer postule pour une place de médecin assistant à l’hôpital psychiatrique de Frankfort. Cet hôpital, créé par Heinrich Hoffmann (1809-1894), célèbre auteur de contes pour enfants, est dirigé par Emil Sioli (1852-1922), élève de Wilhelm Griesinger 1817-1868), parangon des organicistes. Griesinger, bien que partisan de l’unicité de l’aliénation mentale, pense que l’étude du cerveau peut permettre une meilleure connaissance de ses diverses formes. Franz Nissl (1860-1919), assistant de Bernhard von Gudden (1824-1886), le médecin personnel de Louis II de Bavière qui a partagé son destin tragique, rejoint les deux hommes comme médecin chef adjoint quelques mois plus tard. Tous trois participent à la modernisation de l’asile, en appliquant notamment le principe de no-restraint, la balnéothérapie, en organisant un laboratoire d’anatomie pathologique et en fondant une colonie d’aliénés à proximité de l’hôpital. La rencontre d’Alzheimer avec Nissl, qui l’initie aux techniques histologiques du cerveau, est décisive. Mais, à Franckfort, il est également en contact avec Carl Weigert (1845-1904), Paul Ehrlich (1854-1915) et Ludwig Edinger (1855-1919) qui travaillent à l’Institut d’anatomie pathologique Seckenberg. En 1900-1901, Korbinian Brodmann (1868-1918) rejoint l’asile de Frankfort et l’introduit à l’anatomie histologique topographique.

En 1894, à la demande de Wilhelm Erb (1840-1921), Alzheimer se rend en Algérie pour rapatrier un des patients de ce dernier, homme d’affaires, qui avait accompagné, avec sa femme, une mission scientifique en Algérie et dont l’état s’était aggravé [13]. Sur le retour, à Saint Raphaël, le patient meurt. Une amitié se développe entre Alzheimer et la veuve du patient, Cäcilia Simonette Nathalie Geisenheimer, et, quelques mois plus tard, « cette femme courageuse prend l’initiative de lui proposer un avenir commun » [14]. Le mariage civil a lieu en 1894, mais le mariage religieux n’est célébré qu’en 1895, juste avant la naissance de leur premier enfant, le temps que Cäcilia, de confession juive, se convertisse à la religion catholique. Ce mariage assure à Alzheimer une indépendance financière qui lui permet d’accepter des postes peu ou pas rémunérés à Heidelberg puis à Münich. Cäcilia meurt en 1901 après avoir donné naissance à deux autres enfants. Alzheimer ne se remariera pas, sa sœur assurant la gestion de son foyer et l’éducation des enfants.

Après la mort de sa femme, Alzheimer n’envisage pas une carrière universitaire et pose sa candidature au poste de directeur d’un établissement psychiatrique de province. Cette candidature est repoussée. Aussi, en 1903, lorsque Nissl, qui avait rejoint, en 1895, Emil Kraepelin (1856-1926), un autre élève de von Gudden, mais aussi de Wilhelm Wundt (1832-1920), le fondateur de la psychologie scientifique, à la clinique de psychiatrie de Heidelberg, lui demande de le rejoindre, il part pour diriger le laboratoire d’anatomie pathologique avec un poste d’assistant scientifique. Il y reste à peine le temps de préparer sa thèse d’habilitation car il suit Kraepelin, appelé à inaugurer la nouvelle clinique psychiatrique de Münich en 1903. Son activité est dès lors principalement axée sur la recherche, même s’il doit souvent remplacer Kraepelin dans ses tâches médicales. La renommée de Kraepelin, mais aussi celle d’Alzheimer attirent, dans ce laboratoire parfaitement équipé, de nombreux collaborateurs venus d’Allemagne comme Hans Gerhard Creutzfeldt (1885-1964), Alfons Maria Jakob (1884-1931), Friedrich Heinrich Lewy (1885-1950), d’Italie (Gaetano Perusini, 1879-1915 ; Francesco Bonfiglio ; Hugo Cerletti, 1877-1963), d’Espagne (Nicolas Achucarro, 1880-1918 ; Gonzalo Rodriguez Lafora, 1887-1971), de Pologne (Teofil Simchowicz).

En 1912, contre l’avis de Kraepelin qui craint que cela ne nuise à son activité scientifique, il accepte le poste de professeur, directeur de la clinique de neurologie et de psychiatrie de Breslau, où il succède à Karl Bonhoeffer (1868-1948), lui-même successeur de Carl Wernicke (1848-1904). Sa santé se détériore alors progressivement et il meurt d’urémie trois ans plus tard, en 1915.

Alzheimer laisse une œuvre très importante qu’il est aussi injuste de limiter à la « découverte de sa maladie » que de restreindre l’apport de Babinski à la neurologie à son seul signe.

Ses publications couvrent un large champ et concernent différents aspects cliniques, organisationnels et médicolégaux de la psychiatrie. Dans son travail clinique, il a reconnu avoir été influencé particulièrement par la pensée de Sioli et, plus tard, par celle de Kraepelin. Pour ce dernier, les maladies mentales sont des entités naturelles qui se distinguent les unes des autres par leur sémiologie et par leur évolution, mais aussi par la localisation des perturbations du cortex cérébral qui les sous-tendent [15]. Cet attachement de Kraepelin à la thèse localisationniste se traduit en 1918 par la fondation d’un laboratoire de recherche sur l’histologie topographique du cortex qu’il confie à Korbinian Brodmann, dont le livre sur la cytoarchitectonie du cortex cérébral a été publié en1909.

Une partie importante des recherches d’Alzheimer sur l’histologie normale et pathologique du cerveau est publiée dans les six volumes des Nissl-Alzheimer histologische und histopathologische Arbeiten. Par ailleurs, Alzheimer est cofondateur du journal Zetschrift für Neurologie und Psychiatrie en 1909 dont il est également l’éditeur et le rédacteur pour la psychiatrie.

En 1909, Perusini, un de ses collaborateurs, écrit : « Le but principal des recherches menées dans le laboratoire d’Alzheimer est l’étude de l’anatomie pathologique des psychoses » [16]. Alzheimer s’intéresse ainsi aux lésions cérébrales observées dans l’épilepsie, l’idiotie, le delirium, la démence précoce, la psychose maniaco-dépressive… Mais ce qui nous apparaît aujourd’hui comme ses plus importantes contributions, avant 1907, concerne la démence artérioscléreuse, la démence sénile et la paralysie générale.

Démence vasculaire et démence sénile

Dans un article de 1895, Alzheimer sépare l’atrophie « artériosclérotique » de la paralysie générale à propos de douze cas [17]. Il souligne les différences cliniques et anatomopathologiques entre ces deux affections. Au plan de l’anatomie pathologique, les lésions de la démence artériosclérotique n’ont pas la même diffusion que celles de la paralysie générale ou de la démence sénile ou de leurs formes précoces (von der diffusen paralytische Veränderunggen wie auch denen der Dementia senilis und der ihren Frühformen). Cet article, avec celui d’Otto Ludwig Binswanger (1852-1929) [18, 19], apporte la confirmation de l’isolement par Maurice Klippel (1858-1942), en France en 1891 [20], au côté de la paralysie générale pure et de la paralysie générale arthritique associant des lésions vasculaires à celles de la paralysie générale, de la pseudo-paralysie arthritique, dans laquelle les lésions sont purement vasculaires. Dès cet article de 1895, il est évident qu’Alzheimer reconnaît l’existence de formes précoces de la démence sénile, fait curieusement ignoré de ses exégètes.

En 1898, il publie un article consacré aux différents tableaux de la démence sénile et à leur diagnostic [21]. A cette époque, les lésions dégénératives séniles sont mal connues et la démence des sujets âgés est rapportée à un défaut d’irrigation du cerveau du fait de l’artériosclérose des artères cérébrales. Ainsi, Marcé, en 1863 [22], avait fait remarquer que l’âge n’est pas une explication suffisante de la démence sénile, mais que « dans l’immense majorité des cas, le point de départ est une attaque d’apoplexie ou se rattache à l’existence d’un ramollissement à forme chronique et progressive » lié à « l’infiltration graisseuse de la paroi des capillaires qui provoque l’atrophie des éléments nerveux. » Alzheimer se range donc à cette théorie et rattache la démence sénile à l’artériosclérose. Toutefois, il est frappé par l’existence d’un cas de démence présénile dans lequel existaient de sévères altérations atrophiques des cellules ganglionnaires, mais sans artériosclérose. Il s’agit donc vraisemblablement d’un cas analogue à celui d’Auguste D, qui n’est pas cité par la suite, mais qui peut expliquer l’intérêt particulier qu’il porte à cette patiente.

Ces travaux d’Alzheimer sont abondamment cités dans le chapitre Démences, écrit par Theodor Ziehen (1862-1950) de Berlin, dans le Traité international de psychologie pathologique publié sous la direction André Marie (1897-1974) en 1911 [23].

La paralysie générale

Sa thèse d’habilitation, en 1904, sur l’apport de l’histologie au diagnostic différentiel de la paralysie générale repose sur l’étude 170 cas, dont 26 sont exposés en détail, et comprend de nombreuses planches et illustrations [24]. Il est surprenant qu’il n’ait pas rencontré de cas analogue à celui qu’il avait signalé dans son article de 1898 ou à celui d’Auguste D. Il semble, en fait, que les cas de sa thèse proviennent de Frankfort où il n’avait pas accès à la coloration de Bielchowski, publiée en 1902, coloration qui lui permet d’identifier les anomalies histopathologiques mentionnées dans sa communication de 1906.

Ce travail sur la paralysie générale est également largement cité dans le traité d’André Marie.

La « maladie d’Alzheimer » : anatomie d’une naissance

Une grande partie de la littérature concernant l’histoire de la maladie d’Alzheimer se base uniquement sur la publication de la communication présentée par Alzheimer en décembre 1906 à la 52e réunion de la Société des psychiatres de l’Allemagne du Sud-Ouest et publiée en 1907 et méconnaît à la fois ses travaux antérieurs et l’article essentiel de 1911. Selon cette interprétation, Alzheimer est le découvreur génial d’une maladie spécifique identique à celle que nous connaissons aujourd’hui. Cette thèse résiste mal à l’analyse historique. Berrios fait justement remarquer que deux approches historiques de la nosologie peuvent être opposées. Dans l’une, les maladies sont des entités naturelles que le chercheur découvre à l’image d’une plante nouvelle qui trouve place dans le catalogue des espèces. Dans l’autre, le chercheur, à l’image du sculpteur, donne une forme clinique à la réalité en fonction de ses propres vues. La première vision est essentialiste, la seconde constructiviste, dynamique, et propose un modèle qui évolue avec la progression des idées et des connaissances. Cette opposition n’a pas qu’un intérêt historique : elle a des conséquences sur notre attitude actuelle face à la maladie d’Alzheimer.

L’article de 1907

Il s’agit de la publication in extenso de la communication présentée par Alzheimer quelques mois plus tôt [25]. L’article est donc assez bref et relate l’histoire d’une femme de 51 ans qui a présenté une altération progressive de la mémoire avec désorientation, associée à des troubles du comportement (jalousie, hallucinations auditives, agitation) et à une « incapacité de comprendre la situation ». L’examen clinique met en évidence un déficit massif de la mémoire avec oubli à mesure, et des troubles du langage. L’examen du cerveau, effectué après quatre ans d’évolution, montre une atrophie cérébrale diffuse et un certain degré d’athérosclérose des gros vaisseaux cérébraux. L’étude histologique met en évidence des altérations des neurofibrilles, assemblées en épais faisceaux et des petits foyers miliaires constitués d’une substance anormale et disséminés dans les couches superficielles du cortex. La conclusion d’Alzheimer est la suivante : « En résumé, nous avons visiblement affaire à un processus pathologique particulier. Des processus particuliers de ce genre, on en a recensé un assez grand nombre ces dernières années. Cette observation indique que nous ne devrions pas nous contenter de faire entrer, au prix d’énormes efforts, tous les cas cliniques douteux dans l’un des groupes de maladies que nous connaissons. Il ne fait aucun doute qu’il existe beaucoup plus de maladies psychiques que nos manuels n’en mentionnent. Dans certains cas, c’est l’examen histologique qui permettra d’établir la singularité du cas. Cela nous permettra aussi, peu à peu, d’isoler cliniquement certaines maladies au sein des vastes groupes de nos manuels, et de définir plus nettement ces maladies au plan clinique. »

Si on s’en tient à ce seul article, la thèse d’une maladie spécifique découverte par Alzheimer paraît légitime d’autant qu’elle s’inscrit dans les idées de Kraepelin qui considérait les maladies mentales comme des entités naturelles. Cette interprétation est largement représentée aujourd’hui. Elle va jusqu’à générer des contresens dans la traduction du titre allemand (eigenartig traduit en anglais par unique !) et une indignation parfaitement anachronique, face au fait que la présentation de « cette découverte essentielle, qui représente un nouveau paradigme des maladies mentales » n’ait suscité aucune discussion de la part des membres de la Société des psychiatres, plus préoccupés par les rapports de la psychiatrie avec la psychanalyse naissante. La symptomatologie clinique de cette patiente n’a, en fait, été publiée de façon précise que dans l’article de Perusini en 1909 [15]. La redécouverte du dossier manuscrit original en 1995 n’a guère apporté d’éléments nouveaux [26]. En revanche, une reprise de l’analyse des lames a été possible et a permis de confirmer les données d’Alzheimer, mais également d’effectuer une étude génétique qui a montré la présence d’un double allèle e3 de l’apolipoprotéine E et l’absence de mutation sur le gène de l’APPP (les autres sites n’ont pas été testés du fait de la petite quantité de tissu cérébral disponible) [27, 28].

De 1907 à 1910

Ces années apportent trois publications marquantes. La première est l’article publié en 1907 par Oskar Fisher [29], psychiatre travaillant à Prague avec Arnold Pick (1851-1924). Fischer y décrit les « nécroses miliaires » avec prolifération nodulaire des neurofibrilles comme caractéristiques de la démence sénile, plus précisément d’une forme de celle-ci, la presbyophrénie. Très justement, il signale que ces « nécroses miliaires » sont identiques à ce qu’avait décrit Emil Redlich (1866-1930) en 1898 sous le nom de « sclérose miliaire » dans deux cas de démence sénile [30]. Fischer décrit également les altérations neurofibrillaires autour de la plaque. Cet article est d’une grande importance car il montre que les lésions considérées par Alzheimer, en 1907, comme les stigmates d’un processus spécifique, distinct de la démence sénile, sont en fait communes avec celle-ci et que les « plaques » étaient déjà connues sous le nom de sclérose miliaire.

La seconde publication est celle de Perusini, collaborateur d’Alzheimer, en 1909 [15]. Perusini publie le détail de quatre cas qui comprennent, en fait, l’observation publiée en 1908 par Bonfiglio [31], un autre collaborateur d’Alzheimer, le cas d’Auguste D et deux nouvelles observations. Il conclut : « Ce processus pathologique rappelle à de nombreux égards ce que l’on observe dans la démence sénile. Mais dans nos cas, les altérations sont beaucoup plus sévères, bien qu’il s’agisse pour une part d’affections préséniles… Il faut laisser le soin à la recherche future d’accumuler les contributions casuistiques qui permettront de délimiter plus précisément le tableau symptomatique et les altérations histologiques de ces formes de maladie, et d’établir si elles ont un rapport étiologique avec les années de l’involution. »

Kraepelin et le baptême de la maladie d’Alzheimer

C’est donc à ces quatre cas que Kraepelin attribue le nom de maladie d’Alzheimer dans la 8e édition de son traité de psychiatrie en 1910, à la fin du chapitre sur les affections séniles [32]. Après avoir repris la description clinique et neuropathologique de ces cas, Kraepelin conclut « La signification clinique de cette maladie d’Alzheimer demeure incertaine pour l’instant. Les découvertes anatomiques paraissent indiquer que nous avons affaire à une forme particulièrement sévère de démence sénile, mais le fait que l’affection commence parfois dès la fin de la quarantaine contredit d’une certaine manière cette hypothèse. Les cas de ce genre suggèrent aussi un senium praecox, mais il s’agit peut-être d’un processus pathologique particulier, plus ou moins indépendant de l’âge. En tout cas, le tableau clinique, avec la démence extrêmement sévère, la profonde altération du langage, les symptômes spastiques, les crises, se distingue très nettement de la presbyophrénie qui accompagne habituellement les modifications corticales purement séniles. Il existe peut-être des rapports avec l’un ou l’autre des tableaux qui ont été décrits dans le chapitre sur les affections préséniles. » Cette attribution par Kraepelin à ces quelques observations du nom de maladie d’Alzheimer a suscité des commentaires et interprétations variés, les uns tirant le texte dans le sens d’une adhésion à l’existence d’une maladie spécifique, les autres trouvant des motivations extra scientifiques à cette décision [33-38].

L’article de 1911

Cet article essentiel est très souvent passé sous silence alors que non seulement il éclaire la pensée d’Alzheimer, mais aussi parce qu’il contient l’affirmation claire de la séparation des processus vasculaire et sénile ainsi que la description initiale des anomalies histopathologiques de ce qui deviendra la maladie de Pick.

A l’opposé de celui de 1907, cet article présente une description précise de la clinique d’un patient de Kraepelin, Johannes F, dont les troubles avaient débuté à 54 ans et comportaient un déficit majeur de la mémoire associé à des troubles aphasiques, apraxiques et agnosiques présents dès le début de la maladie [39]. L’examen neuropathologique montre une atrophie très importante des lobes frontaux, mais prédominant sur les lobes pariétaux et temporaux. L’étude histologique met en évidence un nombre considérable de plaques disséminées dans le cortex qu’Alzheimer désigne encore par des noms différents (Drusen, Herdchen, Fischerische Plaques, Plaques, Senilen Plaques), mais pas une seule dégénérescence neurofibrillaire ! Cette absence ne gêne nullement Alzheimer pour rattacher ce cas aux précédents. C’est d’ailleurs dans cet article qu’Alzheimer fournit des illustrations des dégénérescences neurofibrillaires, mais qui proviennent d’autres cas. Il note encore la discordance entre l’abondance des plaques, la sévérité des signes cliniques et la préservation de l’architecture du cortex. Il en conclut que les plaques ne peuvent expliquer les symptômes. En reconnaissant le mérite de Fischer d’avoir souligné l’importance de ces plaques dans la démence sénile, il écrit « Il ne fait vraiment aucun doute que les plaques observées dans ces cas particuliers correspondent, pour tous les points de vue essentiels, à celles que nous trouvons dans la démence sénile. » Plus loin « Il semble donc y avoir toutes sortes de passerelles entre ces affections préséniles et les cas typiques de démence sénile. Des cas analogues surviennent manifestement dans le senium avancé ; ce n’est donc pas une affection exclusivement présénile et il y a des cas de démence sénile qui ne se distinguent pas de ces observations pour ce qui est de la sévérité de l’affection. » La paralysie générale nous apprend que ni l’âge d’apparition, ni la localisation des lésions ne permettent de conclure à un processus pathologique différent. « En conséquence, il semble ne rester aucune raison vraiment sérieuse de considérer que ces cas sont causés par un processus pathologique particulier. Ce sont des psychoses séniles, des formes atypiques de démence sénile. » On conçoit le caractère troublant de cet article, d’une part, parce qu’il remet en question la thèse de la découverte d’une nouvelle maladie et, d’autre part, du fait de l’absence d’anomalies neurofibrillaires qui sont une partie intégrante de la définition histopathologique actuelle de la maladie et communément considérées comme l’origine des symptômes. Le réexamen des documents neuropathologiques originaux de ce cas a été également possible [40, 41] : il a confirmé en tous points les constatations d’Alzheimer et, en particulier, l’absence de DNF (mais l’étude des régions hippocampiques n’était pas disponible). L’étude génétique, par ailleurs, a montré, comme chez Auguste D, un double allèle e3 du gène de l’apolipoprotéine E et a été également limitée au gène de l’APPP qui ne présentait pas de mutation.

Dans cet article, par ailleurs, Alzheimer affirme sans ambiguïté « ce que j’ai souligné depuis longtemps c’est… que la démence sénile et l’artériosclérose cérébrale sont fondamentalement des processus différents », en accord donc avec la distinction établie en France par Klippel et Jean Lhermitte en 1905 entre démences séniles vasculaires et « démences séniles pures » [42].

Alzheimer ne reviendra pas après 1911 sur la question des démences.

Une individualisation difficile

L’individualisation de la maladie d’Alzheimer ne se fait pas sans difficultés, face à la démence sénile, à la démence artérioscléreuse et à la maladie de Pick.

Maladie d’Alzheimer et démence sénile

Nous avons vu que le débat initial sur l’attribution de ces cas soit au processus dégénératif sénile soit à un processus particulier, distinct du processus sénile, semble trouver sa réponse dans l’article de 1911 qui prend nettement position en faveur d’une forme atypique, précoce du processus sénile dégénératif. Cet article est celui qui est le plus souvent cité dans la littérature de l’époque dans laquelle la maladie d’Alzheimer (MA), est considérée comme témoignant, non d’un processus particulier, mais d’une forme précoce de démence sénile (senium praecox) caractérisée, cliniquement, par l’existence de troubles aphaso-agnoso-apraxiques présents dès le début de l’affection et, anatomiquement, par la présence de plaques séniles et d’« altération neurofibrillaires d’Alzheimer ». Les premières observations sont allemandes (Lafora, 1911 [43] ; Bielchowski 1911 [44] ; Schnitzler 1911 [45]). En 1912, Salomon Fuller, aux Etats-Unis, recense 12 cas publiés [46]. Dans le traité d’André Marie, publié en 1911, Theodor Ziehen mentionne les travaux d’Alzheimer sur la démence sénile, mais ne cite pas la maladie d’Alzheimer [23]. La première publication anglaise date de 1913 [47]. En France, dès 1913, plusieurs publications sont consacrées à la MA. Elles sont le fait de Bessière [48] qui la confond avec la presbyophrénie, des russes Hakkebousch et Geier [49] et du polonais Simchowicz [50] auquel on doit le terme de plaques séniles, utilisé pour souligner que ces plaques ne sont pas spécifiques d’un processus particulier car elles se rencontrent dans toutes sortes de psychoses chez les sujets âgés et, également, chez des sujets âgés sains : elles relèvent donc du processus sénile. En 1914, Truelle rapporte deux cas anatomocliniques [51]. En 1923, Lhermitte et Nicolas [52] rattachent à la maladie d’Alzheimer un cas clinique particulier par l’existence d’une cécité corticale, observation qui est reprise dans la thèse de Jean Cuel [53] en 1924 sous la direction de Henri Claude. La même année, Henri Dubruille [54], à Lille, dans sa thèse dirigée par Raviart et Nayrac (1899-1973), propose déjà de réunir la maladie d’Alzheimer et la démence sénile sous le nom de dégénérescence argyrophile. En 1924, Lhermitte et Nicolas, dans leur classification des démences séniles [55], opposent les démences séniles simples aux démences séniles complexes dans lesquelles ils rangent la maladie d’Alzheimer au côté de la presbyophrénie. Delay et Brion, en 1962 [56], restent fidèles à cette description séparant la maladie d’Alzheimer présénile de la démence sénile, essentiellement sur des critères cliniques.

Dans les années 1970, un renversement complet est effectué sous l’influence des auteurs anglo-saxons qui réunissent, sur des critères neuropathologiques, la MA et la démence sénile. Ils proposent, pour éviter le caractère imprécis du terme de démence sénile qui se réfère tantôt à un processus dégénératif spécifique de la sénilité tantôt à un syndrome démentiel d’origine diverse survenant chez les sujets âgés, de distinguer une démence sénile de type Alzheimer, définie par les mêmes critères histopathologiques que la MA [57]. La MA n’est plus ainsi une forme précoce ou atypique du processus sénile. Elle relève d’un processus spécifique dont la démence sénile de type Alzheimer n’est que la forme la plus fréquente, ce que souligne l’évolution de la terminologie actuelle de MA à début précoce et à début tardif.

Maladie d’Alzheimer et démence vasculaire

En dépit des travaux d’Alzheimer et d’Otto Binswager en Allemagne et de Klippel et Jean Lhermitte en France qui établissaient une distinction nette entre processus dégénératif et vasculaire, cette distinction sera longtemps remise en cause, notamment du fait de l’intrication des deux processus chez les sujets âgés, déjà soulignée par Kraepelin. Kraepelin, dans l’édition de 1904 de son traité, écrit que « les formes (cliniques et anatomiques) où les affections séniles et artériosclérotiques [sont] réellement mélangées [ne sont] pas du tout rares ». La thèse de l’origine vasculaire, hémodynamique, de la démence sénile persiste longtemps sous la forme de l’insuffisance circulatoire cérébrale chronique et connaît, dans les années 1950, une nouvelle jeunesse après le développement de l’artériographie des vaisseaux cérébraux qui mettent en évidence la fréquence des sténoses carotidiennes ou des artères intracrâniennes. Cette thèse est récusée par Hachinski et al. en 1975 [58] qui soulignent l’impact essentiel de la nécrose tissulaire, d’où la modification de la terminologie, la démence artériosclérotique devenant la démence par infarctus multiples (multi-infarct dementia). Les ambiguïtés vont néanmoins persister sous deux formes. La fréquence des démences mixtes, soulignée en France par Delay et Brion [56] puis, en Angleterre, par Tomlinson et al. [57] rend difficile de faire la part de ce qui revient au processus dégénératif et au processus vasculaire, d’où les problèmes de classification de ces observations et de l’appréciation de la fréquence des démences vasculaires. Par ailleurs, la mise en évidence des lésions diffuses de la substance blanche par l’imagerie cérébrale a remis en honneur l’intervention d’un facteur hémodynamique. Une autre ambiguïté vient de l’impact des facteurs vasculaires sur la MA : il est parfaitement démontré que les lésions vasculaires favorisent l’apparition de la démence, donc le nombre de cas diagnostiqués puisque les critères diagnostiques de la MA requièrent la présence d’une démence. Le traitement des facteurs de risque vasculaire (notamment l’hypertension artérielle), en diminuant la présence ou l’intensité des lésions vasculaires cérébrales retardent l’apparition de la démence, mais il n’existe aucun élément permettant de leur attribuer une quelconque action sur le processus pathologique.

Maladie d’Alzheimer et maladie de Pick

Entre les années 1892 et 1906, Arnold Pick (1851-1914), décrit des atrophies lobaires chez des patients présentant une atrophie sénile avec aphasie, mais ses observations sont purement macroscopiques [59]. Alzheimer, dans l’article de 1911, rapporte l’examen histologique de deux cas d’atrophie lobaire. Il constate l’absence de plaques séniles et d’altérations neurofibrillaires. En revanche, il met en évidence des inclusions neuronales argentophiles et des cellules ayant une forme particulière (cellules ballonnées), lésions qui seront décrites ultérieurement comme corps et cellules de Pick. Ces altérations histopathologiques se rencontrent particulièrement dans les atrophies frontotemporales et seront considérées comme spécifiques de ce qu’Onari et Spatz nomment maladie de Pick en 1926 [60]. Il en résulte une double confusion. Le terme de maladie de Pick est tantôt appliqué aux atrophies lobaires, sans considération histologique, tantôt à cette forme d’atrophie frontotemporale présentant des altérations histopathologiques caractéristiques. Comme ces lésions ont été décrites par Alzheimer et que l’histopathologie des atrophies lobaires est diverse (tantôt elles ne présentent pas de signes histopathologiques spécifiques, tantôt on observe des lésions de type Alzheimer ou de type Pick), beaucoup d’auteurs ont conclu qu’il n’était pas possible de distinguer ces deux affections du pré senium, certains ayant été jusqu’à proposer de les réunir comme relevant d’un même processus abiotrophique. En France, les travaux de Delay, Brion et Escourolle ont montré, dès le début des années 1960, qu’il était parfaitement possible de distinguer ces deux maladies en fonction de leur sémiologie. Néanmoins, en 1980, dans le DSM-III, le terme général de démence dégénérative primaire est utilisé face aux démences vasculaires car « presque toutes ces démences sont liées à une maladie d’Alzheimer et que la confirmation de la maladie d’Alzheimer et de la maladie de Pick repose en grande partie ou entièrement sur les données histopathologiques… » [61]. Il faut attendre la publication en 1984 des critères diagnostiques de la NINCDS-ADRDA et les éditions ultérieures de la classification du DSM pour que soient mentionnés des critères spécifiques pour la MA. La maladie de Pick reste définie, dans le DSM-IV, par ses critères histopathologiques. De ce fait, aucun critère diagnostique n’est proposé puisque « cliniquement, elle ne peut souvent pas être distinguée de certaines formes atypiques de la maladie d’Alzheimer ou d’autres démences affectant les lobes frontaux [62]. »

En résumé, les travaux d’Alzheimer ont joué un rôle essentiel dans la compréhension des démences, en particulier dans l’isolement de la démence vasculaire à partir de la paralysie générale d’une part, du processus dégénératif sénile, d’autre part. Certes, la paternité des plaques séniles ne lui revient pas et celle des anomalies neurofibrillaires est certainement à partager, notamment avec Fischer. Il n’en reste pas moins que ses travaux ont fortement contribué à la démonstration de l’existence de démences purement dégénératives. De plus, c’est bien lui le premier qui a décrit les altérations histologiques de la maladie de Pick.

Qu’en est-il de la position d’Alzheimer et des auteurs de l’époque sur la spécificité de la maladie d’Alzheimer définie par Kraepelin ? La réponse est plus complexe. En 1907, Alzheimer pense avoir mis en lumière un processus spécifique caractérisé par la présence des plaques séniles et des altérations neurofibrillaires. Toutefois, après la publication de Fischer, l’existence d’un tel processus, distinct du processus sénile, est remise en cause. Si les lésions histopathologiques sont similaires, il existe néanmoins des distinctions entre les deux affections aussi bien au plan clinique (jeune âge de début, présence d’emblée de troubles « focaux ») que pathologique (atrophie plus postérieure que frontale, plus grande sévérité des lésions). Il faut noter que, dans la littérature de cette époque, c’est l’article de 1911 qui sert de référence et non celui de 1907. De ce fait, la maladie d’Alzheimer va être définie comme démence présénile avec syndrome aphaso-agnoso-apraxique et considérée comme une forme précoce du processus sénile. Ce n’est qu’à partir des années 1970 qu’une inversion de cette relation se développe sur la base des données neuropathologiques d’abord, et surtout génétiques, et que sera soutenue la thèse d’une affection liée à un processus spécifique dont la démence sénile dégénérative représente la forme la plus fréquente.

La maladie d’Alzheimer aujourd’hui

La thèse essentialiste, considérant la maladie d’Alzheimer comme une entité naturelle spécifique bien définie, est aujourd’hui communément acceptée bien qu’elle se heurte à de nombreux obstacles ou incertitudes.

Processus pathologique spécifique et vieillissement

L’existence d’un processus spécifique à l’origine de la maladie d’Alzheimer a été établie dans les formes monogéniques. Les mutations géniques identifiées à ce jour modifient le métabolisme de la protéine amyloïde, ce qui se traduit par l’apparition de dépôts d’amyloïde puis de plaques séniles (PS) et de dégénérescences neurofibrillaires (DNF). Ces formes constituent un modèle à la fois étiologique, la mutation génique, et physiopathologique, la cascade amyloïde [63]. Mais elles ne représentent que moins de 1 % des cas et ne sont observées que chez les sujets jeunes. Or, l’impact social de la maladie d’Alzheimer aujourd’hui provient de l’augmentation régulière de sa fréquence avec l’âge, ce qui implique, dans les formes communes, un rapport entre un éventuel processus spécifique et le processus du vieillissement. De nombreux auteurs considèrent, par analogie avec les formes monogéniques, que le processus spécifique est caractérisé par la perturbation du métabolisme de la protéine amyloïde et qu’en revanche, la pathologie tau, source des DNF, serait liée au vieillissement puisqu’il n’est guère de centenaires qui ne présentent pas de DNF, au moins dans les régions hippocampiques. La perturbation du métabolisme amyloïde accélérerait et aggraverait celle de la protéine tau. Si cette théorie propose un modèle histopathologique pour la constitution des lésions, elle laisse entière la question de l’origine de cette perturbation, renvoyée à un mélange de facteurs de risque génétiques non encore identifiés et d’éléments environnementaux pour le moment inconnus.

La définition consensuelle de la maladie d’Alzheimer repose, aujourd’hui, sur l’association d’une démence à la présence, dans le cortex cérébral, de PS et de DNF. Cette définition se heurte à l’existence de formes dissociées qui ne touchent que le métabolisme amyloïde ou celui de la protéine tau. Que faut-il penser des formes qui, comme le patient de l’article d’Alzheimer en 1911, présentent des plaques séniles, mais pas de DNF ? Ces formes dites plaques-only, représentaient 12 des 60 cas observés chez des patients de plus de 74 ans dans la série initiale de Terry et al. [64]. A l’inverse, 2 à 6 % des cas observés dans les séries anatomiques de patients répondant aux critères cliniques de maladie d’Alzheimer ne présentent que des DNF, sans PS [65]. Doit-on alors considérer que ces formes représentent des affections particulières ou des formes atypiques de la maladie d’Alzheimer?

Lésions histopathologiques et signes cliniques

La définition neuropathologique de la maladie pose encore un autre problème. Ni les PS ni les DNF ne sont spécifiques de la maladie : elles sont relativement banales chez des sujets âgés sans déficit cognitif. De ce fait, il est nécessaire qu’elles atteignent une intensité suffisante pour que le diagnostic soit retenu ce qui conduit à une première difficulté, celle de la délimitation plus ou moins arbitraire d’une valeur seuil. Aussi, les critères les plus récents ne sont que probabilistes. Ils évaluent, en fonction du nombre de PS et de l’étendue des DNF, la probabilité que la démence soit due aux lésions de type Alzheimer [63]. Mais ces critères probabilistes laissent de côté la signification de la présence de PS et DNF chez des sujets cognitivement intacts. Or, chez 19 % de ces sujets, la sévérité des lésions est analogue à celle des sujets déments. Doit-on considérer que ces sujets auraient développé la maladie s’ils avaient vécu plus longtemps, mais alors comment soutenir la relation entre sévérité des lésions et signes cliniques ? Peut-on, à l’inverse, admettre que les lésions histopathologiques peuvent demeurer stables ou qu’elles sont de simples marqueurs d’un ou plusieurs processus inconnus ?

La question des relations entre les lésions cérébrales et les signes cliniques est ainsi loin d’être résolue. Alzheimer avait déjà noté, en 1911, que les PS n’étaient vraisemblablement pas la cause des signes cliniques car elles respectent l’architecture du cortex. En outre, leur topographie diffuse n’explique pas la particularité des signes cliniques. En revanche, la topographie des DNF est tout à fait compatible avec la sémiologie neuropsychologique habituelle. Elles apparaissent dans les régions hippocampiques, expliquant les troubles mnésiques, et se développent ensuite dans les zones d’association du cortex qui sous-tendent le langage, les praxies et les gnosies. Cette théorie, largement admise, se heurte néanmoins à deux obstacles majeurs. La sémiologie des formes plaques-only est identique à celles des formes habituelles (c’est d’ailleurs un cas de ce type qui a permis la description à Alzheimer de présenter la symptomatologie caractéristique de sa maladie en 1911). Par ailleurs, il n’existe pas de relation entre la densité des DNF dans une région du cortex et la sévérité des signes cliniques correspondants [66]. La responsabilité des signes cliniques a été également attribuée à la perte neuronale, mais cette perte neuronale est tardive et moins importante qu’il n’était habituel de le penser. Le dysfonctionnement synaptique pourrait jouer un rôle essentiel, mais il est difficile à évaluer et son implication est diversement appréciée selon les auteurs. Ces incertitudes permettent de mieux comprendre que la diversité des signes cliniques ne trouve habituellement pas de correspondance dans les examens post mortem.

La question des formes focales

La topographie des lésions et leur ordre d’apparition paraissent aujourd’hui bien établis par différentes études neuropathologiques et biochimiques. Ainsi, seules les régions hippocampiques semblent pouvoir être atteintes de façon isolée, ce qui fait conclure qu’elles représentent le siège initial des lésions. Il n’en reste pas moins que certains tableaux sont dominés par une pathologie lobaire (aphasie progressive, démence sémantique, atrophie corticale postérieure) et présentent, à l’examen neuropathologique, des lésions de type Alzheimer dans le cortex, contrastant avec une atteinte modérée, bien qu’exceptionnellement absente, de lésions hippocampiques [67]. Peut-on admettre qu’il s’agit de formes atypiques de la maladie ou de processus particuliers ?

Lésions de type Alzheimer et corps de Lewy

Le cerveau des patients atteints de maladie d’Alzheimer, en particulier dans les formes monogéniques, présente assez fréquemment des corps de Lewy qui traduisent une perturbation d’une troisième protéine, la synucléine. A l’inverse, dans le cerveau des patients atteints de démence à corps de Lewy, on observe des PS dans 55 à 80 % des cas, beaucoup plus rarement des DNF. Il existe donc des rapports entre les anomalies du métabolisme de ces différentes protéines, mais ils demeurent encore inconnus [68].

La question des critères de diagnostic

Il est admis que les critères diagnostiques de la NINCDS-ADRDA actuellement utilisés ont une bonne sensibilité (autour de 90 %) mais que leur spécificité est faible, ne dépassant guère 0,7, c’est-à-dire qu’ils permettent l’inclusion de 30 % d’erreurs de diagnostic [69]. L’existence de variations cliniques importantes est admise par tous les auteurs, mais ces variations symptomatologiques ne sont pas prises en compte au niveau des critères de diagnostic. La distinction, en particulier, entre la symptomatologie polymorphe de la maladie d’Alzheimer, dans sa description initiale, et celle du tableau traditionnel de la démence sénile est effacée. Cette diversité clinique s’ajoute à la faible spécificité des critères de diagnostic pour rendre compte de l’hétérogénéité des groupes de patients sélectionnés pour la recherche, notamment thérapeutique. Du fait de cette hétérogénéité et, par ailleurs, du peu de fiabilité des outils d’évaluation, il ne faut pas être étonné par la faible puissance des essais thérapeutiques. La réduction de cette hétérogénéité repose, d’une part, sur l’élimination systématique des autres affections dégénératives cérébrales par l’application de leurs critères propres et, d’autre part, sur l’accent mis sur les éléments les plus spécifiques de la maladie d’Alzheimer comme les caractères des troubles de la mémoire et l’atteinte hippocampique [70]. La recherche de sous-groupes définis sur des critères cliniques (sémiologie, vitesse de progression) a été proposée pour obtenir une meilleure homogénéité des patients inclus dans une recherche clinique. En dépit de diverses tentatives, aucune description de sous-groupe n’a été largement acceptée, et nous avons vu qu’il est difficile de superposer signes cliniques et lésions histopathologiques. Sur quelles bases alors définir ces sous-groupes ?

Conclusion

Il nous semble erroné de figer la MA dans une conception essentialiste qui ne rend pas compte de sa complexité. Sans entrer dans le débat des questions non résolues au niveau des mécanismes moléculaires impliqués dans la constitution des lésions, il existe trop d’incertitudes pour accepter que la MA constitue une entité naturelle bien définie. Ne pas prendre en compte ces incertitudes et cette complexité nous paraît préjudiciable à la recherche, notamment clinique et thérapeutique.

Note de l’auteur

La plupart des traductions des textes originaux allemands sont des traductions personnelles. Elles ont toutefois été confrontées aux traductions existantes de Rigal pour l’article de 1911 (In : Derouesné C. Maladie d’Alzheimer. Bordeaux : L’Esprit du temps, 1994) et de Gzil, auquel nous sommes redevable de la traduction de l’article de Perusini et du texte de Kraepelin (In : Problèmes philosophiques soulevés par la maladie d’Alzheimer (histoire des sciences, épistémologie, éthique). Thèse Paris I, Panthéon-Sorbonne 2007).

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1 Voir Lantéri-Laura G. Essai sur les paradigmes de la psychiatrie moderne. Paris, Editions du temps 1998.


 

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