ARTICLE
Auteur(s) : Jacques Selmès1, Christian Derouesné2
1 Fondation Alzheimer Espagne, Madrid
2 Faculté de médecine Pitié-Salpêtrière, Université
Paris VI
Le liseur de pensée ne lit chez les autres que ses propres
pensées.
Wilhelm Fliess
La condition pour que la communication s’établisse, c’est une
reconnaissance commune, qui inclut la compréhension des émotions de
l’autre.
Ryu Murakami
Raffles hotel
Depuis quelques années, la littérature médicale fait écho à la
question de la révélation de leur diagnostic aux patients atteints
de maladie d’Alzheimer (MA) [1-4]. Cette question s’intègre dans un
mouvement général de modification de la relation médecin-malade qui
a renoncé à son aspect paternaliste pour considérer le patient
comme un adulte responsable qui a le droit de participer aux
décisions médicales et d’organiser son avenir en conséquence. Le
cancer en est une excellente illustration : son diagnostic
n’était révélé au patient que dans 2 % des cas en 1961,
proportion passée à 98 % dès 1979 [5]. Toutefois, la
problématique de la révélation du diagnostic de la maladie
d’Alzheimer ou des autres affections assimilées n’a été abordée que
plus récemment car elle pose un problème particulier du fait que
ces affections modifient les capacités de jugement du patient comme
sa vie affective. Plusieurs circonstances nouvelles sont apparues
qui justifient pleinement de reposer cette question. Du côté du
public, l’information sur la MA est aujourd’hui largement diffusée.
Du côté des médecins, le progrès des techniques d’imagerie
cérébrale, mais aussi la meilleure connaissance des perturbations
neuropsychologiques de la maladie, ont permis, d’une part,
d’améliorer grandement la probabilité du diagnostic et, d’autre
part, de porter ce diagnostic à un stade plus précoce, chez des
patients qui gardent des capacités de compréhension et d’autonomie
importantes. Enfin, l’apparition de médicaments dont l’efficacité a
été démontrée sur les symptômes a constitué un progrès majeur en
modifiant l’image de la maladie qui devenait « moins
incurable » ; l’obligation légale d’inscrire la mention
explicite du diagnostic dans la notice qui accompagne ces
médicaments introduit une donnée nouvelle puisque le patient peut
avoir accès à cette notice. L’ensemble de ces éléments a conduit à
ce qu’on a appelé une nouvelle culture de la démence [6], centrée
sur le sujet, qui lui restitue son statut d’individu doté d’une vie
psychique et relationnelle qui persiste bien qu’altérée, et laisse
une large place à son autodétermination.
L’annonce du diagnostic de MA provoque un bouleversement de la
vie de la personne malade comme de celle de son entourage.
Malheureusement, en dehors de quelques expériences de terrain, nous
manquons de données sur le retentissement psychologique de cette
annonce sur le patient comme sur son entourage. Une conséquence en
est que la littérature consacrée au sujet demeure bien souvent
centrée sur un débat de grands principes généraux : autonomie,
confidentialité, droit de savoir... Par ailleurs, la conception
purement biologique de la maladie, dominante aujourd’hui, écarte
toute approche psychodynamique et contribue au manque d’information
utile sur les mesures qui pourraient améliorer la communication
entre professionnels de santé, patients et entourage.
L’objectif de cet article est d’exposer les données du problème
et de proposer des suggestions pour faciliter cette communication
par une meilleure compréhension des difficultés qu’elle
rencontre.
Dire ou ne pas dire ?
Position du problème
L’état des lieux
Bien que des modifications importantes aient été notées, de
nombreux médecins ne révèlent pas le diagnostic à leurs patients
alors qu’ils le révèlent à la famille. C’est ce qu’a clairement
démontré, en 2001, une étude de la mental health foundation
en Écosse [7]. D’autres études ont confirmé ce phénomène. Ainsi
seulement 44 % des psychiatres avaient l’habitude d’annoncer
le diagnostic de MA à leurs patients en Grande-Bretagne [8]. Selon
une étude britannique récente, les généralistes révélaient le
diagnostic à la famille, mais seulement dans 55 % des cas à
leurs patients [3]. Dans une enquête européenne [9], 53 % des
patients seulement étaient mis au courant de leur diagnostic, plus
souvent par les psychiatres ou les neurologues que par les
gériatres ou les généralistes et dans les pays du nord
(Grande-Bretagne, Suède) plus que dans les pays du sud (Espagne,
Italie).
Quels sont les arguments qui opposent les tenants de la
révélation du diagnostic à ceux qui la rejettent ?
Les arguments contre la révélation du diagnostic
Ils sont au nombre de quatre. Un argument souvent avancé est
l’incertitude du diagnostic, mais aujourd’hui cet argument ne tient
plus guère, du moins au stade de maladie d’Alzheimer probable,
c’est-à-dire lorsque le déficit cognitif est multiple et retentit
clairement sur la vie quotidienne. Un second argument, partagé par
les médecins et les familles, est que le patient n’est pas capable
de comprendre la signification du diagnostic. Plusieurs objections
peuvent être formulées à l’encontre de cet argument : le
diagnostic est souvent porté, aujourd’hui, à un stade où le patient
garde des capacités cognitives suffisantes pour en comprendre la
signification. De plus, chez les patients qui présentent une
maladie plus évoluée, il est difficile d’évaluer les capacités
réelles de compréhension et le médecin, comme bien souvent
l’entourage, a tendance à sous-estimer le degré réel de
compréhension des patients. Enfin, on comprend mal la raison qui
justifierait de ne pas parler au patient sous prétexte qu’il ne
comprend pas. En fait, les deux principaux arguments avancés contre
la révélation du diagnostic sont le désir de protéger le patient
(la crainte de le heurter, de lui faire peur, de provoquer une
réaction dépressive pouvant conduire au suicide) et le principe du
« droit de non savoir » en opposition au « droit de
savoir ». La crainte d’entraîner une réaction dépressive
paraît certes légitime, vu le pronostic de l’affection ainsi que
son image sociale encore très négative [10]. Dans quelle mesure
repose-t-elle sur des bases réelles ? Bien souvent la
symptomatologie dépressive est présente, en réalité, avant toute
révélation du diagnostic et apparaît comme une réaction aux
symptômes de la maladie, avant même que le diagnostic ne soit porté
[11]. La crainte d’un suicide est largement surestimée comme celle
de développer une réaction dépressive majeure, comme le montre une
étude de suivi [12]. En revanche, le droit de non savoir est
certainement aussi respectable que le droit de savoir... à
condition qu’il ne soit pas nuisible au patient en le privant d’une
prise en charge adéquate. Nous verrons que, en pratique, il est
essentiel de tenir compte des attitudes de défense du sujet face au
diagnostic. Enfin, l’un des arguments qui était le plus fréquemment
évoqué : l’absence de traitement médicamenteux est tombé de
lui-même avec l’apparition des inhibiteurs de la
cholinestérase.
Les arguments pour la révélation du diagnostic
Ils sont de deux types. Le premier dérive du principe général
d’autonomie, le droit de chacun à décider de son sort et de
participer aux décisions qui le concernent. La révélation du
diagnostic permet au sujet de participer au choix des options
thérapeutiques, de planifier l’organisation de sa vie personnelle,
mais aussi d’émettre des directives avancées concernant sa
participation à la recherche, ses souhaits concernant la fin de
vie, ses recommandations sur un éventuel tuteur... Le second type
d’arguments est la plus grande facilité d’établir une relation de
confiance et un partenariat entre médecin-malade-famille pour
mettre en œuvre tous les moyens possibles pour retarder la
progression de la maladie et maintenir le maximum d’autonomie. La
révélation du diagnostic peut également avoir des effets bénéfiques
lorsque le patient pensait avoir la maladie mais n’osait pas en
parler ou encore en mettant un nom (de maladie organique cérébrale)
sur des symptômes qui étaient d’autant plus une source d’angoisse
que leur origine était inconnue ou paraissait liée à une
« maladie mentale ». La révélation du diagnostic permet
au patient de parler plus librement de sa détresse, ce qui aide à
la soulager. D’autre part, ce n’est pas parce qu’on ne parle pas du
diagnostic que le patient n’y pense pas et, s’il pense avoir la
maladie, ne pas en parler aboutit à créer ou augmenter son
angoisse. Enfin, nous avons vu que cette révélation s’impose en cas
de prescription de médicaments spécifiques puisque le diagnostic
est inscrit sur la notice et qu’il peut être ainsi révélé dans les
pires conditions sans soutien ni information.
Quelles sont les réponses apportées à ces arguments par les
différents acteurs ?
Les réponses à la question
La réponse légale
La loi et la déontologie, dans différents pays européens comme
aux États-Unis, reconnaissent au patient le droit de connaître son
diagnostic et en France, depuis la loi de 2002 dite Loi
Kouchner, d’avoir accès à son dossier médical. Selon la Convention
européenne sur les droits de l’homme et la bio-médecine, chaque
personne est en droit de connaître les informations qui ont été
recueillies sur sa santé. Toutefois, il est reconnu que le
diagnostic peut ne pas être révélé s’il risque de nuire au patient.
La réponse légale fournit ainsi un cadre au praticien, mais elle ne
permet pas de résoudre la question des cas particuliers et laisse
au médecin la possibilité d’une attitude plus guidée par ses
préjugés que par la réalité de l’intérêt du patient.
Les enquêtes d’opinion générale
Elles sont malheureusement très peu nombreuses et suivent une
méthodologie si disparate qu’il est bien difficile de comparer
leurs résultats. Deux d’entre elles [13, 14] ont concerné des
sujets âgés cognitivement intacts. La majorité des sujets
souhaitaient connaître le diagnostic de maladie d’Alzheimer s’ils
en étaient atteints.
L’opinion des conjoints
Quelques études se sont intéressées au sentiment des aidants
principaux sur la révélation du diagnostic. Leurs résultats sont
assez convergents. La grande majorité d’entre eux disaient
souhaiter être mis au courant du diagnostic s’ils étaient malades,
83 % [15], 56 % [7], alors que, en revanche, une grande
partie demandaient au médecin de ne pas communiquer le diagnostic
au patient. Les principales raisons invoquées étaient identiques à
celles des médecins réticents à cette révélation : peur
d’entraîner des réactions de catastrophe, absence de compréhension
de la part du patient et absence de bénéfice à communiquer le
diagnostic [16].
Propositions pour la conduite pratique : quand dire ou ne
pas dire ?
Si on tient compte des contraintes légales et de l’intérêt réel
qu’apporte la révélation du diagnostic en facilitant
l’établissement du contrat thérapeutique, la réponse est très
largement en faveur de la communication du diagnostic. La question
peut alors se résumer à celle-ci : « Quand ne pas révéler
le diagnostic ? » Trois circonstances sont à
considérer.
La première est la volonté de ne pas savoir du patient. Certains
auteurs ont proposé de poser systématiquement la question au
patient s’il désire ou non connaître son diagnostic [12]. D’autres
[4] ont proposé une évaluation psychodynamique préalable du patient
pour comprendre son fonctionnement psychique et relationnel avant
de lui révéler son diagnostic, démarche assurément souhaitable,
mais peu applicable en pratique.
Le plus simple est d’approcher la position du patient par des
questions neutres du type : « À votre avis, quelle est
l’origine de vos difficultés ? Pensez-vous qu’elles puissent
être dues à une maladie ? » Ces questions permettent au
patient d’exprimer ses craintes et d’en connaître plus précisément
les raisons. Elles peuvent être posées dès la première consultation
au cours de laquelle la relation s’établit. Il faut, en effet,
justifier la nécessité de pratiquer des examens
complémentaires : la simple indication que les difficultés
paraissent difficilement explicables par le seul vieillissement
normal ouvre la voie à la réflexion. Elles doivent être posées de
nouveau lors de la seconde consultation, après communication des
résultats de ces examens, lorsque le diagnostic est confirmé.
Si le patient refuse de considérer qu’il est malade, mais qu’il
est tranquille, sans anxiété, qu’il communique normalement et
fonctionne correctement en dépit de ses difficultés, qu’il ne pose
pas de problème de prise en charge qui pourrait lui être
défavorable, il peut être légitime de respecter cette attitude. À
l’inverse, quand, derrière une attitude de dénégation, se manifeste
une anxiété, un mal-être ou lorsque le déni conduit à des problèmes
importants de prise en charge thérapeutique ou de vie quotidienne,
il est logique de s’efforcer à amener le patient vers des positions
plus réalistes.
La seconde situation dans laquelle la révélation du diagnostic
n’apparaît pas souhaitable dans l’immédiat est l’existence d’une
dépression majeure associée à un risque suicidaire. Cette
circonstance est relativement rare, mais justifie le traitement de
l’élément dépressif et une psychothérapie de soutien avant la
révélation du diagnostic.
La troisième situation dans laquelle il est plus difficile de se
prononcer se présente lorsque le diagnostic est porté tardivement
et que les capacités de compréhension du patient paraissent très
altérées et ne semblent pas lui permettre de comprendre la
signification du diagnostic. Deux objections peuvent être faites à
la non révélation du diagnostic dans ce cas. Il est difficile
d’apprécier réellement les capacités de compréhension d’un patient,
capacités qui, d’ailleurs, peuvent fluctuer selon les moments. La
seconde est que les raisons de cette objection ne sont pas
claires : il est contradictoire de craindre, chez de tels
patients, une réaction néfaste et l’inutilité de l’annonce à ces
patients reste discutable car elle constitue un signe de respect
vis-à-vis de la personne malade et facilite une libre circulation
des émotions générées par la maladie entre le patient et son
entourage. On peut craindre que ce motif, invoqué pour ne pas
révéler le diagnostic, ne serve à occulter les vrais raisons du
refus.
L’annonce du diagnostic
Le problème ne se résume pas à savoir s’il faut ou non révéler
le diagnostic. Il est nécessaire d’envisager plusieurs
éléments : le choix du moment où il faut faire cette
révélation, qui doit s’en charger, à qui faut-il la faire et
surtout comment faire cette annonce.
Quand révéler le diagnostic ?
La réponse à cette question doit prendre en compte deux
impératifs opposés. La révélation du diagnostic le plus tôt
possible au cours de l’évolution de la maladie permet au patient de
bénéficier rapidement des traitements et des mesures diverses qui
peuvent l’aider à retarder la progression de la maladie et à mieux
gérer ses difficultés et leur retentissement affectif et
relationnel. L’impératif opposé est de ne pas porter à tort un
diagnostic entraînant un bouleversement complet de la vie du
patient et de ses proches. C’est dire la prudence avec laquelle le
diagnostic doit être révélé au stade où les troubles de mémoire
sont isolés (mild cognitive impairment). Il serait criminel
de bouleverser la vie d’un sujet n’ayant que des difficultés
subjectives de mémoire, bénignes, d’origine psychoaffective.
Lorsque les éléments cliniques sont suffisants pour porter le
diagnostic de MA à la phase prédémentielle, il peut être utile de
dire au patient que le diagnostic de MA ne peut être porté chez lui
(rappelons que les critères internationaux pour le diagnostic de
maladie d’Alzheimer probable imposent la présence d’une démence,
définie comme un déficit cognitif multiple d’intensité suffisante
pour retentir sur la vie quotidienne), mais qu’il existe un risque
d’évolution vers la maladie, risque qui justifie un suivi attentif
et/ou des mesures pour essayer d’entraver cette évolution.
À qui révéler le diagnostic ?
Nous avons envisagé les raisons de révéler ou non le diagnostic
au patient, mais deux situations se posent par rapport à la famille
proche. La question de la confidentialité paraît bien théorique
puisque la perte d’autonomie des patients conduit à une prise en
charge plus ou moins importante de l’entourage au niveau de la vie
quotidienne et que, le plus souvent, c’est la famille proche qui
est à l’origine de la consultation. La famille directe est donc
étroitement impliquée dans cette prise en charge. De plus, dans
l’enquête OPDAL [9], 58 % des familles avaient évoqué le
diagnostic avant qu’il ne soit porté. La famille proche ne saurait
ainsi être tenue à l’écart sans préjudice important pour le
patient. D’ailleurs, là encore, la révélation du diagnostic sur la
notice des médicaments rend cette question quelque peu scolastique.
En outre, une enquête [12] a montré que 98 % des patients
désiraient que leur famille soit informée. Le problème est plus
délicat avec la famille éloignée. La confidentialité s’impose
alors, laissant au patient et à la famille proche le soin de
révéler le diagnostic aux autres membres de la famille. Toutefois,
il est des circonstances particulières dans lesquelles la
non-révélation du diagnostic pourrait se révéler nuisible au
patient : la révélation du diagnostic aux parents éloignés
impose alors d’obtenir l’autorisation du patient et de la famille
proche.
Un autre aspect du problème apparaît lorsque le diagnostic est
révélé à la famille et non au patient, attitude traditionnelle
encore assez répandue soit du fait du médecin soit du fait de
l’entourage qui désire que le patient ne soit pas mis au courant.
Dans ces cas, il est nécessaire d’analyser les motifs de
l’entourage pour s’opposer à la révélation du diagnostic et
d’effectuer un travail d’explication pour assurer l’homogénéité de
la prise en charge. Pour la famille, comme pour le médecin, le
mensonge permanent n’est pas thérapeutique et risque de ruiner la
confiance du patient lorsqu’il découvre la vérité.
Qui doit révéler le diagnostic ?
Différents acteurs sont impliqués dans l’établissement du
diagnostic : le médecin généraliste, le spécialiste et souvent
d’autres acteurs comme le neuroradiologue et le
neuropsychologue.
Pour certains, le généraliste serait le mieux placé pour révéler
le diagnostic car c’est lui qui, souvent, connaît le mieux le
patient et son entourage. Toutefois, cette proximité peut s’avérer
un inconvénient plus qu’un avantage pour la gestion des réactions
émotionnelles engendrées par cette révélation ; en outre, le
plus souvent, le généraliste a peu d’expérience de la maladie et de
son évolution. Bien que l’apport des données radiologiques et
neuropsychologiques joue un rôle déterminant dans le diagnostic, ni
le radiologue ni le/la psychologue ne sont en possession de
l’ensemble des données utiles au diagnostic et à la prise en
charge.
Un large consensus semble ainsi établi pour que le diagnostic
soit révélé par le spécialiste qui a porté le diagnostic. Il a une
certaine distance vis-à-vis du patient et de son entourage qui
facilite la gestion des premières manifestations émotionnelles. Par
ailleurs, c’est lui qui connaît le mieux la maladie et son
évolution : il peut donc fournir l’information la plus précise
la concernant. Un élément essentiel, trop souvent négligé, est que
le spécialiste ne doit pas seulement communiquer au généraliste le
diagnostic et les bases sur lesquelles il a été établi, mais
également les informations qu’il a données au patient et à sa
famille ainsi que leurs réactions. Le généraliste doit prendre
alors le relais : il est essentiel de travailler ensemble.
Comment le faire ?
La révélation du diagnostic de MA peut s’inspirer de
l’expérience concernant celle du cancer ou de l’approche des
patients en phase terminale [17]. Il s’agit toujours d’un moment
critique et il est important de bien comprendre les éléments qui
entrent en jeu et qui rendent cette communication difficile. Les
difficultés sont de plusieurs ordres.
L’image de la maladie
Bien que l’image de la maladie d’Alzheimer ait bénéficié de
progrès importants au cours de cette dernière décennie, elle est
encore trop souvent, dans l’esprit du public comme dans celui du
médecin, celle de la déchéance d’un vieillissement irréversible
vers le gâtisme, la folie et la mort. Les craintes des patients
face à la maladie ne sont pas forcément celles des médecins. Une
étude a montré que ce qui perturbe le plus les patients dans
l’image que renvoie la maladie est d’être pris en pitié, humilié,
d’apparaître stupide, ennuyeux, embarrassant pour leurs proches,
d’être dépendant, de ne plus être consulté, de ne plus être pris en
compte par leur entourage [15]. Les patients restreignent leurs
activités de peur d’apparaître stupides ; ils demandent à
leurs proches de maintenir le secret, ils perdent la possibilité de
faire des projets.
Les difficultés du médecin
Elles sont d’origines diverses. Celle qui est le plus souvent
mise en avant est l’incertitude du diagnostic. En fait, cet
argument recouvre bien souvent des craintes plus archaïques :
le médecin partage l’image sociale de la maladie qui peut réveiller
en lui l’altération d’images parentales, sa propre crainte devant
le vieillissement, ce type de maladie et la mort. De plus, il se
sent souvent mal armé devant la gestion d’une situation
psychologique impliquant non seulement le patient mais la famille.
Enfin, la MA, comme toute maladie incurable place le médecin devant
son impuissance. Elle le confronte à la gestion de manifestations
psychocomportementales et familiales pour lesquelles il n’a pas
reçu de formation adéquate et qui, de plus, demandent un temps qui
lui est souvent difficile de consacrer
Les difficultés du patient et de l’entourage
Nous possédons peu de données sur ce que ressentent les patients
à l’annonce du diagnostic. Dans l’étude OPDAL [9], les réactions
émotionnelles du patient à cette annonce étaient, par ordre de
fréquence décroissante : l’indifférence (40 % des cas),
l’anxiété (27 %), la nervosité (21 %), la dénégation
(15 %), et l’agressivité (8 %). Une étude de cas [18] a
montré la diversité des réactions de défense du patient face à
sa maladie. Les réactions les plus fréquentes des patients visaient
à maintenir leur estime de soi : dénégation des troubles ou
minimisation de leurs conséquences, déplacement de leurs craintes
vers d’autres symptômes pathologiques sans rapport avec leurs
difficultés cognitives, réactions dépressives ou de deuil face aux
pertes. La réaction des conjoints, dans l’étude OPDAL [9]
était : l’anxiété (48 % des cas), la résignation
(28 %), le soulagement (17 %), le rejet initial
(16 %), le déni (12 %) et la colère (12 %). Un point
essentiel des résultats de cette étude était que les réactions
négatives des patients comme celles des conjoints à l’annonce du
diagnostic étaient étroitement dépendantes des conditions dans
lesquelles ce diagnostic leur avait été annoncé avec, comme plainte
principale, le manque de temps accordé par le médecin à cette
annonce et aux demandes d’information.
Les difficultés de la communication
Le médecin doit prendre conscience des raisons de ses propres
réticences à annoncer une nouvelle qui va bouleverser la vie du
patient et de sa famille, alors que ceux-ci sont venus chercher
auprès de lui espoir et réconfort. Il doit aussi comprendre comment
les patients et les familles sont amenés à gérer l’annonce du
bouleversement qu’implique un tel diagnostic. Un élément essentiel
est que l’assimilation de cette réalité est un processus qui
requiert du temps et des entretiens répétés. Il est essentiel d’en
comprendre la dynamique et les difficultés qui peuvent se
rencontrer et d’inscrire cette révélation dans l’établissement de
la relation thérapeutique.
Les réactions des patients et de leurs familles sont proches de
celles qui ont été décrites chez les patients en phase terminale
[19]. La première réaction est souvent le choc et l’incrédulité.
Certes, dans l’étude OPDAL, 58 % des familles avaient déjà
pensé au diagnostic de MA avant qu’il ne soit porté. Mais pour les
autres, c’était un bouleversement brutal, un saut dans l’inconnu
auquel ils n’étaient pas préparés. Il ne faut pas s’étonner alors
qu’ils cherchent une confirmation du diagnostic de façon parfois
répétée soit auprès des mêmes acteurs soit auprès d’autres, qu’ils
s’accrochent aux éléments qui permettraient de mettre en doute le
diagnostic ou qu’ils se réfugient dans un comportement de
dénégation. La colère est une réaction à la perte de contrôle de sa
vie, à l’impuissance : elle peut se manifester contre le
monde, le destin, l’entourage ou le médecin. La peur est largement
sous-tendue par l’imagination, la crainte de l’incapacité physique,
de la folie, de devoir abandonner toute vie sociale et familiale,
mais aussi par l’angoisse de mort. Il est donc essentiel de
répondre à ces craintes en fournissant une vision certes réaliste
de la maladie, mais en insistant sur les points positifs. Le
désespoir est habituellement transitoire du fait des mécanismes
d’adaptation. À l’inverse, le patient ou la famille peuvent
« négocier » la vérité en acceptant des fragments pour ne
pas être submergé par l’ensemble. La recherche de faux espoirs
(nouvelle découverte, médicament miracle) peut aider à accepter la
vérité à condition qu’elle ne serve pas à la masquer. La
culpabilité est un sentiment partagé par certains patients et les
familles. Le patient peut penser que sa maladie est une punition
pour ses fautes passées, la famille se reproche de ne pas avoir
compris que le patient était malade, de l’avoir brusqué, accablé de
reproches, poussé à faire des choses qu’il ne pouvait pas
faire.
Propositions pour la conduite pratique
Trois règles de base apparaissent essentielles :
1) la première est qu’il est nécessaire de partir de ce que
pensent les patients et leurs familles et non de ce qu’on désire
communiquer si on veut répondre à leurs questions, à leur attente.
Il faut encourager le patient à exprimer ses sentiments, ses
frustrations en dehors de tout jugement. La communication doit être
conduite par le patient : ne l’interrompez pas. S’il
demande : « Est-ce que j’ai la maladie
d’Alzheimer ? », la réponse ne saurait être oui ou non,
il faut lui demander ce qu’il pense, en essayant de comprendre à
quoi correspond, pour lui, l’image de la maladie ;
2) le processus d’adaptation est un processus qui demande
du temps, des retours en arrière sans s’étonner que ce qu’on
croyait avoir énoncé clairement n’ait pas été compris ;
3) les craintes et l’attitude des patients et de leur
entourage sont dans une large mesure le reflet des craintes du
médecin et de sa propre attitude. Ces éléments doivent permettre
d’améliorer la communication et de répondre à l’attente des
patients et de leurs familles.
C’est rarement au cours de la première consultation que se pose
la question de l’annonce du diagnostic, mais cette première
consultation est essentielle pour l’établissement de la relation
thérapeutique. Rappelons quelques règles de base pour faciliter la
communication : la consultation nécessite le calme, la
tranquillité, un temps suffisant ; il est recommandé d’avoir
l’air détendu, de regarder le patient dans les yeux et de se placer
à bonne distance pour lui parler : ni trop loin, ce qui peut
signifier que vous vous protégez de lui, ni trop près, ce qui peut
être vécu comme une agression. Cette consultation est particulière
car le patient est accompagné d’un proche qui est le plus souvent à
l’origine de la demande et tend à s’exprimer en place du patient.
Il est essentiel, dans un premier temps, de ne s’adresser qu’au
seul patient pour lui montrer qu’il est votre interlocuteur et
rétablir ainsi sa dignité. La parole n’est donnée au proche que
dans un second temps. L’annonce, à la fin de cette consultation,
que des examens sont nécessaires implique que les difficultés ne
relèvent pas d’un vieillissement normal, mais vraisemblablement
d’une maladie cérébrale qu’il faudra préciser. Il est alors
important d’expliquer en quoi consistent ces examens et ce qu’on en
attend. Cette démarche permet au patient et à son proche de
commencer un travail de réflexion qui facilitera l’annonce du
diagnostic au cours de la seconde consultation, après avoir pris
connaissance des résultats des examens. Il semble préférable de
faire l’annonce et de donner les informations dans un même temps au
patient et à son conjoint car cela permet d’évaluer le
fonctionnement du couple et la qualité de l’aide que le patient
trouvera dans son entourage immédiat, mais également de faciliter
la communication entre le patient et son aidant principal. Certains
préfèrent toutefois recevoir séparément famille et patient :
le risque est alors que le patient croie qu’on lui cache quelque
chose ou que chacun bénéficie d’une information différente. Si tout
ne peut pas être dit devant le patient, il est préférable de
rencontrer la famille isolément au cours d’un autre rendez-vous, en
son absence. Il est important de montrer qu’on est disposé à
accorder du temps, mais, lorsque cela n’est pas possible, mieux
vaut limiter les informations et reporter l’entretien à une
consultation ultérieure, par exemple lors de l’adaptation de la
posologie des médicaments. Le diagnostic est d’autant mieux accepté
que l’attitude du médecin reflète la sympathie, la chaleur, le
respect. La tonalité de la voix, une attitude relativement détendue
montrent qu’on est capable de contenir la souffrance du patient et
de l’entourage sans se laisser submerger par les éléments négatifs.
L’écoute empathique ne signifie pas la confirmation de ce que dit
le patient. Il ne faut pas oublier non plus que parfois l’humour
est un des moyens d’adaptation à des situations particulièrement
difficiles.
L’annonce du diagnostic doit obligatoirement être couplée à des
informations sur la maladie en insistant sur les points
positifs : l’évolution très lente, le maintien pendant
longtemps d’une autonomie assez importante, la conservation des
liens affectifs et l’apport de la thérapeutique sans toutefois
créer de fausses espérances. Tous les points qui peuvent renforcer
l’estime personnelle du patient sont à souligner. La participation
à des recherches cliniques et thérapeutiques peut agir dans ces
sens. Ce qu’attendent les patients et les conjoints de cette
information ne coïncide pas forcément avec ce qui paraît important
au médecin. Face au déni, il peut être intéressant de soutenir
l’estime de soi du patient plutôt que de chercher à le confronter
avec la réalité. Deux études ont pris en compte les attentes des
familles [9, 19] : information sur la maladie, ses causes, sa
progression, l’attitude à avoir avec le patient, à l’intérieur de
la famille, les aides qui peuvent être obtenues, l’efficacité des
médicaments. Il ne faut pas apporter trop d’informations ni trop
peu : en particulier, les informations sur l’évolution de la
maladie sont données progressivement, en fonction de sa
progression. Le patient et la famille ont besoin de temps pour
assimiler ces informations, en parler entre eux. Des documents
écrits peuvent les aider et surtout ils peuvent trouver des
informations, un soutien, une écoute auprès des associations de
famille qui ont un rôle essentiel.
Conclusion
L’annonce du diagnostic de MA place le patient, sa famille, mais
aussi le médecin dans une situation particulièrement difficile. Ses
implications pratiques, mais aussi ses résonances affectives sont
lourdes pour tous [20]. Les enquêtes faites auprès des familles de
patients montrent un taux important de non satisfaction face aux
circonstances de cette annonce et aux informations qui leur ont été
fournies. La MA n’a sans doute pas le monopole d’un tel constat. Il
est intéressant de constater l’écart entre les positions sur la
révélation du diagnostic de cancer et celui de MA ou de
schizophrénie, par exemple. Cet écart pointe plusieurs
insuffisances : le manque de formation des médecins à la
gestion des situations de crise familiale, leur malaise face aux
maladies mentales, les conséquences néfastes d’une vision purement
biologique de ces maladies et la négligence des aspects
psychodynamiques des actes médicaux. Il est d’autant plus difficile
à un médecin d’accepter que l’entretien soit mené par le patient ou
la famille qu’il est lui-même mal à l’aise dans cet entretien. Les
associations de famille fournissent des capacités d’écoute, d’aide
aux patients et à leur famille en prenant le temps nécessaire.
Qu’en est-il pour les médecins ? La gestion des relations
humaines n’est pas une science infuse : dans une large mesure,
elle s’appuie sur l’apprentissage de techniques éprouvées. L’effort
mené pour la formation des spécialistes, mais aussi des
généralistes, face à ce type de maladie auquel ils seront de plus
en plus confrontés, est centré aujourd’hui sur la maladie, laissant
de côté les aspects psychologiques et relationnels. Il semble
indispensable, d’une part, de poursuivre des études sur les aspects
psychodynamiques de la révélation du diagnostic des affections du
type de la MA et, d’autre part, d’inclure la réflexion sur ces
aspects dans la formation médicale.
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Points clés
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• Aussi bien les dispositions légales que l’intérêt du
patient plaident aujourd’hui, sauf cas très particuliers, pour la
révélation du diagnostic au patient comme à sa famille proche.
• Les craintes de provoquer des réactions négatives sont
largement surestimées face à l’intérêt d’établir un contrat
thérapeutique reposant sur la confiance et le respect de la
personne malade.
• Les réactions à l’annonce du diagnostic sont largement
déterminées par l’attitude du médecin responsable de l’annonce.
• Il est nécessaire de prendre en considération les obstacles
à cette communication : réticences, manque de temps et de
formation du côté des médecins, temps d’assimilation et processus
dynamique d’élaboration pour le patient et l’entourage.
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