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Le suivi de proximité des enfants drépanocytaires


Médecine thérapeutique / Pédiatrie. Volume 11, Numéro 1, 25-31, janvier-février 2008, Dossier

DOI : 10.1684/mtp.2008.0149

Résumé  

Auteur(s) : Antoine Leblanc, Brigitte Retali, Adrien May, Jean-Bruno Lobut , Service de pédiatrie, Centre hospitalier sud francilien, 91014 Evry cedex, Service de pédiatrie, Centre hospitalier René-Dubos, 95303 Cergy-Pontoise cedex.

Résumé : La prise en charge des enfants drépanocytaires implique différents professionnels de la santé depuis les centres de dépistage néonatal, en passant par les médecins hospitaliers et en allant jusqu’aux médecins scolaires ou aux travailleurs sociaux. Cette prise en charge nécessite une bonne coordination entre les différents acteurs. Le centre hospitalier de proximité, se trouvant au plus près du milieu de vie de l’enfant et sa famille, a un rôle primordial d’accueil et de suivi des enfants en consultation, en urgence et en hospitalisation. Dans ce système, la prise en compte des situations sociales et familiales souvent difficiles est indispensable pour obtenir l’adhésion et la participation des familles. L’implication du système scolaire (médecins, infirmières et enseignants) permet d’optimiser les acquisitions pour préparer l’avenir professionnel.

Mots-clés : drépanocytose, réseau de soin, enfant, adolescent

ARTICLE

Auteur(s) : Antoine Leblanc1, Brigitte Retali2, Adrien May1, Jean-Bruno Lobut2

1Service de pédiatrie, Centre hospitalier sud francilien, 91014 Evry cedex
2Service de pédiatrie, Centre hospitalier René-Dubos, 95303 Cergy-Pontoise cedex

Le suivi des enfants drépanocytaires a bénéficié ces dernières années de nombreux progrès. Le plus important a été la mise en place d’un dépistage néonatal ciblé des syndromes drépanocytaires majeurs. Ce dépistage associé à un programme d’information et d’éducation des familles, à des mesures de suivi régulier et à des soins spécifiques, a permis d’améliorer la prise en charge et de diminuer considérablement les risques de cette maladie. Ainsi les infections graves à pneumocoque sont maintenant exceptionnelles, les épisodes d’anémie aiguë sont reconnus plus précocement, les risques d’accident vasculaire cérébral sont prévenus par des examens radiologiques précoces systématiques et les complications vaso-occlusives douloureuses sont mieux prises en charge. La diffusion des recommandations pour la pratique clinique contribue à ces améliorations [1].

Une telle prise en charge nécessite une bonne articulation entre tous les acteurs concernés : entre les laboratoires de dépistage et les services de pédiatrie chargés de l’annonce du diagnostic, entre les centres de référence et les hôpitaux de proximité, entre les pédiatres hospitaliers et les médecins de ville, les centres de PMI, les crèches, les services sociaux et les écoles [2]. Dans cet article, seront décrits les différents aspects de ce suivi au plus près des besoins des enfants et de leurs familles.

L’articulation du suivi

Le réseau de soins doit être instauré dès le diagnostic, avec les partenaires de proximité et les référents spécialisés. Ceci concourt à la cohérence des soins et à l’insertion de l’enfant et de sa famille dans son milieu de vie. Cette articulation doit prévoir en priorité l’accès pour l’enfant drépanocytaire aux soins appropriés en cas d’urgence [1].

Les acteurs du réseau autour de l’enfant

Autour de l’enfant, les acteurs du réseau sont les suivants :
  • Les médecins et les infirmières du centre hospitalier de proximité, qu’il s’agisse d’un service de pédiatrie apte à accueillir l’enfant en hospitalisation ou qu’il s’agisse du service d’urgence d’un hôpital dépourvu de service de pédiatrie. Dans ce dernier cas, la prise en charge avant transfert devra être formalisée.
  • Les pédiatres du centre de référence.
  • Le pédiatre ou médecin généraliste traitant.
  • Le médecin et les infirmières ou puéricultrices de PMI et le personnel des crèches et garderies.
  • Le médecin et l’infirmière scolaire.

Le service de proximité doit rechercher localement les partenariats utiles auprès des associations et organismes de médiation de la population afrocaribéenne.

Les informations et le carnet de santé

Le carnet de santé doit être rempli avec l’accord des parents et indiquer le diagnostic sur la première page avec la mention « enfant prioritaire aux urgences ». Une copie du groupe sanguin doit être jointe. Les données du chiffre habituel d’hémoglobine, de la taille de la rate, des traitements habituels sont indispensables. Une copie du bilan annuel peut être insérée dans le carnet de santé.

La communication entre les acteurs

Tous les acteurs de la prise en charge doivent être informés des événements médicaux, recevoir les comptes rendus des consultations, des hospitalisations et des bilans annuels. Lorsque la situation médicale ou des difficultés de prise en charge le nécessitent, la communication directe est souhaitable. Ainsi chaque fois que l’enfant peut être surveillé à domicile, le pédiatre hospitalier informe le médecin traitant. Lorsque l’enfant est hospitalisé dans l’hôpital de proximité, le pédiatre spécialisé du centre de référence peut être contacté pour discuter les décisions. Les différents acteurs coordonnent les soins selon les possibilités locales. Le traitement des crises vaso-occlusives et des épisodes fébriles peut donc être coordonné entre le domicile et l’hôpital de proximité ; le traitement des accidents viscéraux et les décisions d’intervention chirurgicales sont pris en charge en collaboration entre le service de proximité et le centre spécialisé. La consultation dans le centre de référence peut être organisée soit de façon régulière et systématique, soit en cas de complication ou de discussion d’intensification du traitement (transfusion, traitement par hydroxyurée), soit à la demande des parents. Dans l’hôpital de proximité, le pédiatre met à profit les collaborations avec le plateau technique, et utilise les ressources locales pour développer l’organisation des soins (par exemple : consultation orthopédique, surveillance du Doppler transcrânien…). Il veille aussi à développer le maillage local en préparant l’articulation avec la prise en charge à l’âge adulte.

La formation continue des acteurs

La drépanocytose reste une maladie orpheline, inégalement répartie sur le territoire. Si elle est bien connue des services spécialisés et des hôpitaux généraux des régions où sont concentrés ces patients (Ile-de-France, Antilles, Lyon, Marseille, Rouen, Lille…), elle reste une maladie rare dans d’autres régions et pour de nombreux généralistes. La connaissance de la drépanocytose a été largement facilitée par l’élaboration des Recommandations pour la pratique clinique publiées par l’HAS en septembre 2005 et téléchargeables sur Internet [1]. Les centres de référence doivent assurer la formation médicale continue de tous les soignants en charge de ces patients. Les services de proximité participent aussi à cette formation, notamment auprès des généralistes ; ils sont les interlocuteurs privilégiés des crèches et garderies. Ils ont aussi un travail important pour faire connaître la maladie auprès des services de santé scolaire et également auprès des enseignants.

Transition vers la prise en charge adulte

Le pédiatre de proximité doit préparer le passage vers une équipe assurant le suivi à l’âge adulte. Les enfants peuvent être accueillis en pédiatrie jusqu’à 18 ans. Suivis depuis la naissance, souvent retardés dans leur maturation pubertaire, ils restent attachés aux services de pédiatrie, dont ils devront se séparer. Les pédiatres sont appelés à susciter chez leurs confrères internistes des vocations à prendre en charge des drépanocytaires devenus adultes. Cette transition doit être bien préparée, à la fois pour qu’elle soit bien vécue par le patient et sa famille, et pour préparer l’équipe de médecine adulte à prendre en charge ce jeune. Le moment de ce passage doit se faire avec la transmission du dossier et un contact étroit entre le pédiatre et le médecin d’adulte. Le patient et sa famille seront invités à rencontrer l’équipe adulte avant de quitter l’équipe pédiatrique. Le médecin traitant sera associé à cette étape. La collaboration avec un service de gynéco-obstétrique doit également être organisée pour le suivi des grossesses des femmes drépanocytaires.

L’accueil et la prise en charge hospitalière

Suivi en consultation

Le premier rendez-vous de consultation est destiné à confirmer le diagnostic à partir de la fiche de dépistage néonatal. Le premier contact avec les parents détermine la relation ultérieure avec eux et nécessite de la disponibilité et du temps. Il s’agit de faire comprendre qu’une anomalie de l’hémoglobine a été dépistée à la naissance, mais qu’elle doit être confirmée par une étude de l’hémoglobine chez l’enfant et chez chacun des deux parents. Cette annonce du diagnostic et son retentissement psychologique font l’objet d’un autre article dans cette revue.

Après la confirmation du diagnostic la première consultation de suivi a pour but d’organiser la prise en charge médicale et sociale, éventuellement avec une assistante sociale et un(e) psychologue. L’examen médical à cet âge est normal. Les parents sont informés sur les manifestations de la maladie, sur les signes devant faire consulter en urgence, sur l’existence d’associations de parents d’enfants drépanocytaires. Il faut alors commencer les vaccinations, la prophylaxie antipneumococcique, et faire le premier bilan (tableau 1).

Les consultations ultérieures doivent s’organiser la première année au même rythme que pour tous les enfants, en concertation avec le médecin traitant ou de PMI. Ensuite, il est souhaitable de garder un suivi trimestriel, car il est nécessaire de vérifier régulièrement la bonne compréhension des recommandations, de surveiller l’état clinique, de renouveler les ordonnances (tableau 2).

Une place particulière doit être donnée dès les premières consultations à l’information génétique. Il est nécessaire de bien expliquer le mode de transmission de la maladie, de faire la distinction entre les personnes hétérozygotes AS (porteurs sains) et les enfants ayant un syndrome drépanocytaire majeur, de vérifier la situation des frères et sœurs, d’informer les parents sur les risques de récurrence et sur les possibilités de diagnostic prénatal. Ce dernier point sera évoqué de préférence lors d’une consultation spécifique de génétique.

Enfin, il est nécessaire pour assurer un suivi régulier d’organiser un système de rendez-vous ou de relances systématiques, car certaines familles ne le font pas elles-mêmes, ou déménagent sans prévenir ou même interrompent tout suivi médical.

Tableau 1 Bilan initial habituel

Hémogramme

Numération des réticulocytes

Groupe sanguin avec phénotype étendu

Dosage de G6PD

Fer sérique et capacité de fixation de la transferrine



Tableau 2 Ordonnance type

Oracilline® 100 000 U/kg/j en 2 ou 3 prises quotidiennes

Spéciafoldine® un comprimé à 5 mg dix jours par mois

Doliprane® ou Efferalgan® suspension une dose kg toutes les 6 heures, si besoin toutes les 4 heures en cas de fièvre ou de douleur

Accueil en urgence

Les parents d’un enfant drépanocytaire doivent connaître les critères de consultation en urgence et savoir à quel médecin ou à quel hôpital de proximité ils doivent s’adresser. Il faut leur dire d’annoncer en arrivant aux urgences, de vive voix ou avec le carnet de santé, que leur enfant a une drépanocytose, ce qu’ils ne font pas systématiquement. Les internes et les séniors des urgences doivent être formés régulièrement à cette pathologie et disposer de protocoles mis à jour ou du recueil des recommandations pour la pratique clinique éditées par l’HAS en 2005 [1].

Ainsi, en cas de crise douloureuse, l’enfant drépanocytaire pourra-t-il être pris en charge en priorité, et bénéficier d’une évaluation et d’un traitement immédiats. De même en cas de fièvre, l’enfant doit être pris en charge rapidement. Le service de pédiatrie de proximité doit pouvoir également organiser une transfusion en urgence, en ayant accès en permanence au dossier médical comportant un dossier transfusionnel à jour. Ces prises en charge urgentes font l’objet d’un autre article de cette revue.

Une des difficultés de l’accueil en urgence de ces enfants concerne les voies d’abord vasculaires. Chez certains enfants la répétition des hospitalisations et des bilans aboutit à une raréfaction du capital veineux et à des difficultés pour perfuser les enfants. Une réflexion sur la protection du capital veineux est importante. La mise en place d’une voie centrale doit alors être discutée, mais ses indications et ses modalités n’ont pas fait l’objet de recommandations.

Les chambres implantables sont parfois indispensables, surtout si un programme de transfusions régulières est envisagé.

Bilans et transfusions en hôpital de jour

Afin de dépister et de traiter précocement certaines complications, un bilan annuel est recommandé et effectué en hôpital de jour. Les examens complémentaires utiles sont détaillés dans le tableau 3.

L’hôpital de jour permet également d’organiser pour certains enfants des transfusions régulières ou mieux des échanges transfusionnels. Ceux-ci peuvent être réalisés dans les hôpitaux de proximité de façon manuelle, soit par voies veineuses périphériques, soit, lorsque le capital veineux est insuffisant, par voie centrale. L’érythraphérèse automatisée sur machine permet une moindre surcharge en fer, mais n’est disponible que dans certains centres.

Tableau 3 Bilan annuel

Examens biologiques : hémogramme, numération des réticulocytes, dosage de l’hémoglobine fœtale, calcémie, phosphorémie, ionogramme sanguin, bilan hépatique, sérologie de parvovirus jusqu’à positivation, dosage des anticorps anti-HbS, microalbuminurie.

Recherches d’agglutinines irrégulières

Doppler transcrânien à partir de 12 à 18 mois

Echographie abdominale et radiographie du thorax à partir de 3 ans

Echographie cardiaque à partir de 6 ans

Bilan ophtalmologique à partir de 6 ans chez les enfants HbSC et 10 ans chez les enfants HbSS

Chirurgie

Les adénoïdectomies, les poses de drains transtympaniques, les circoncisions, les cures de hernie peuvent être réalisées dans les centres de proximité. Il est admis que pour ces interventions chirurgicales mineures, aucune transfusion préopératoire n’est indiquée en l’absence d’anémie.

En revanche, pour des interventions plus importantes, telles les cholécystectomies, les amygdalectomies, un échange transfusionnel permettant d’abaisser le taux d’HbS au-dessous de 40 % est recommandé.

La splénectomie est indiquée dans la prévention des récidives des accidents de séquestration spléniques. L’âge à partir duquel cette intervention peut être réalisée et ses modalités (splénectomie totale ou partielle) sont discutés. Il paraît préférable de l’organiser dans un service de chirurgie connaissant ces problèmes.

L’éducation thérapeutique

Objectifs

L’éducation thérapeutique des parents a pour but de les aider à prévenir et à reconnaître certaines complications, d’éviter les hospitalisations, d’assurer un bon confort de vie et une vie sociale la plus normale possible, et de limiter leur angoisse et leur culpabilité [1].

Contenu

Il est nécessaire d’expliquer aux parents les facteurs favorisant les crises vaso-occlusives douloureuses :
  • hypoxie : effort excessif et inhabituel, altitude (à partir de 1 500 m), vêtements trop serrés… ;
  • refroidissement : piscine trop froide… ;
  • déshydratation : vomissements, diarrhée ;
  • stress ;
  • prises d’excitants, d’alcool, de tabac ou de drogues illicites.

Les parents doivent apprendre à :

  • reconnaître une douleur débutante, même chez un tout-petit (prostration) ;
  • donner les premiers traitements antalgiques selon une ordonnance personnelle en disposant des médicaments à la maison ;
  • déceler la fièvre, mesurer la température, donner le premier traitement, et faire appel aux services d’urgence ;
  • hydrater leur enfant en quantifiant les apports et en surveillant la coloration des urines qui doivent rester aussi claires que possible ;
  • repérer les signes d’anémie aiguë, ainsi qu’une augmentation brutale du volume de la rate ;
  • reconnaître un priapisme persistant imposant une consultation en urgence.

Il est recommandé d’établir avec les parents le circuit des urgences, avec les numéros de téléphone et les moyens d’accès, et de prévoir à l’avance un séjour dans le pays d’origine.

Méthodes

L’éducation thérapeutique se réalise au cours des différentes consultations. Elle peut également s’appuyer sur un enseignement en groupes et reposer sur différents supports : schémas, vidéo, cassettes… Certains hôpitaux ont développé des systèmes de suivi à domicile jouant un rôle essentiel dans l’éducation thérapeutique (réseau ROFSED).

Prise en compte des facteurs culturels et ethnologiques

Il apparaît important de savoir s’adapter aux croyances et aux représentations, en s’aidant éventuellement de partenaires adaptés (associations de parents, ethnopsychologues…).

Aspects psychologiques

Plusieurs études anglo-saxonnes ont étudié l’impact de l’éducation thérapeutique sur la prévalence de la dépression et des troubles du comportement. Malgré la difficulté de ces études, des résultats significatifs ont pu être observés sur le recours aux soins et sur la diminution de l’aspect affectif de la douleur. Dans cette maladie héréditaire, chronique et potentiellement grave, des idées de mort et de culpabilité peuvent envahir le patient et sa famille. Le médecin doit répéter les informations sur la maladie et sa transmission, en s’aidant au besoin d’une consultation de conseil génétique. « Certaines notions sont importantes à répéter : la mort ne doit pas être annoncée, l’espérance de vie ne doit pas être chiffrée, une vie professionnelle et familiale sont possibles, une femme drépanocytaire a une fécondité normale et peut avoir des enfants non malades… » [3].

Évaluation

Elle peut se faire à l’occasion d’un bilan annuel dans le service de pédiatrie qui prend en charge ces enfants. Elle doit reprendre les différents objectifs et apprécier les connaissances théoriques et pratiques des familles et éventuellement des grands enfants et adolescents.

Les aspects sociofamiliaux

La drépanocytose touche de plus en plus de familles originaires d’Afrique noire, de migration récente, dont la situation sociale et familiale est souvent fragile. Lors de l’annonce du diagnostic aux parents, il est important de s’en informer et d’en tenir compte dans la prise en charge que l’on va proposer pour cet enfant. Il s’agit de plus en plus souvent d’enfants dont la mère est isolée, en situation irrégulière sur le territoire, avec des difficultés de logement et des problèmes financiers. Les situations sociofamiliales ressemblent à celles des familles touchées par le sida au cours des années 1980-1990. L’expérience acquise dans la mise en place des soins au cours de cette épidémie doit être réutilisée car une prise en charge médicale efficace n’est possible qu’une fois les difficultés sociales reconnues et traitées. Il faut tenir compte du contexte culturel et du peu de diffusion des informations dans ces familles. Les associations de soutien dans la lutte contre la drépanocytose se développent mais n’ont pas encore les mêmes influences et ni les mêmes moyens que celles qui ont lutté efficacement contre l’épidémie du sida.

Le premier entretien est déterminant car, parallèlement à l’annonce du diagnostic, il faut s’enquérir de l’origine familiale, composer l’arbre généalogique et poser ces questions : La mère est-elle seule ? Où vit le père ? L’idéal est bien sûr de voir les deux parents ensemble au cours des premières consultations. Il faut demander plutôt deux fois qu’une si l’homme qui accompagne la mère est bien le père. La famille a-t-elle une expérience de cette maladie, si oui, sous quel nom ? La connaissance de tous ces éléments permet d’avoir un discours moins plaqué et inscrit dans la réalité quotidienne de la famille.

De la même façon, il est nécessaire de connaître les conditions sociales. La mère est-elle française, de passage sur le territoire ? En effet, au cours de ces dernières années, de plus en plus de parents sont en situation irrégulière sur le territoire et la situation de la mère et du père n’est pas forcément identique. La famille a-t-elle un logement ? Où vit-elle ? Chez un logeur ? Dans un squat ? Quelle est la profession des parents ? Quels sont leurs revenus ?

La prise en charge médicale ne pourra être effective que si les problèmes sociaux sont traités de façon parallèle : l’assistance sociale a sa place quasi systématique au cours des premières consultations. Pour obtenir une carte de séjour pour soins valable un an et renouvelable avec droit au travail, il faut adresser une demande auprès du bureau des étrangers de la préfecture avec un certificat médical détaillé, précisant la difficulté voire l’impossibilité d’accès aux soins dans le pays d’origine, envoyé sous enveloppe confidentielle au médecin de la préfecture. L’assistante sociale informe les parents de leurs droits, précise le type de couverture sociale : Couverture médicale universelle (CMU), Aide médicale d’État ou absence de droits ouverts. La drépanocytose fait partie des maladies bénéficiant de prises en charge médicales à 100 % au titre des affections longue durée (ALD 30). Des soutiens financiers peuvent être obtenus par des demandes d’allocations d’éducation d’enfant handicapé.

Il faut aussi réfléchir aux moyens d’accès rapides aux urgences (véhicule privé, appel du centre 15…). On peut discuter du mode de garde de l’enfant, de l’organisation de vacances sécurisées par certaines associations. Quant au droit au logement, il n’est pas encore reconnu et ce problème est difficile à résoudre.

Les aspects psychologiques

Avoir un enfant drépanocytaire est un tournant dans la vie de toute la famille. Sa prise en charge devient souvent, au quotidien, la préoccupation première des parents. Il faut adapter le mode de vie familial à la prévention des complications. Toute la famille est concernée, en particulier la fratrie. De nombreux facteurs s’opposent à cette intégration harmonieuse. Avant l’annonce du diagnostic, la famille peut avoir connu une expérience dramatique dans le contexte des soins difficiles en Afrique : l’enfant drépanocytaire y est condamné à mourir jeune. Cette maladie compliquée, mal comprise, est honteuse pour les parents : on n’en parle pas, on la cache au reste de la famille et aux amis. Pour l’enfant, les réactions de ses parents sont difficiles : il est trop protégé ou au contraire rejeté. L’avenir est incertain du fait des ruptures imprévisibles avec l’école, la famille, les amis, dues aux complications de la maladie. L’enfant est différent, doit accepter les accidents douloureux plus ou moins bien contrôlés, les hospitalisations, les complications et les soins… et les crises douloureuses sont habituellement plus fréquentes quand il existe des difficultés intrafamiliales.

L’approche psychologique ne peut être réservée aux psychologues et aux pédopsychiatres. Le retentissement psychologique individuel et familial est à prendre en compte par l’ensemble des intervenants à tous les moments des soins. Cette approche doit parfois tenir compte des aspects culturels. Elle est multidisciplinaire. Chacun, à son niveau, a un rôle psychothérapeutique à tenir. L’organisation de l’accueil aux urgences est importante. Pendant les hospitalisations, la qualité de la prise en charge de la douleur, l’organisation des soins, l’écoute des familles permettent d’établir la confiance et de rassurer. Au décours de ces phases aiguës, avant le retour à domicile, il est important de prendre le temps de faire le point. C’est souvent le bon moment pour introduire un psychothérapeute, pour proposer une évaluation avec la psychomotricienne, avec l’éducatrice ou l’institutrice spécialisée ou encore pour faire le point avec l’assistance sociale du service.

Depuis quelques années, de plus en plus de services de pédiatrie ont établi des partenariats avec les associations de malades. Des antennes départementales se sont créées. Une entraide entre les familles peut s’établir. Les problématiques sortent des familles pour être reconnues par les instances publiques et les équipes médicales doivent en tenir compte. La drépanocytose perd ainsi progressivement son caractère de maladie honteuse que l’on cache.

Des groupes de parole animés par un ethnopsychologue se sont organisés dans certains services. L’entrée aux séances est libre, certaines sont pour les adultes, d’autres pour les enfants. Il peut y avoir des réunions thématiques comme « prise en charge de la douleur » avec un pédiatre ou « vos droits » avec une assistante sociale. Des drépanocytaires adultes peuvent participer et faire part de leur expérience aux parents des plus jeunes. Ainsi, pour les familles participantes, une autre réalité s’inscrit dans leur quotidien moins angoissante et plus ouverte.

L’enfant drépanocytaire et l’école

L’équipe médicale de proximité veille à l’intégration scolaire de l’enfant drépanocytaire, qui, comme tout enfant malade chronique, doit bénéficier d’un ensemble de dispositifs [4].

Après la loi d’orientation du 10 juillet 1989 précisant la mission d’accueil et d’éducation de l’école auprès des élèves ayant des troubles de la santé, la circulaire du 29 juin 1992 autorisant officiellement l’administration de médicaments à l’école a été complétée par celle du 26 mars 1993 mettant le médecin scolaire au centre de la démarche d’intégration de l’enfant malade [5, 6].

L’établissement du Projet d’accueil individualisé (PAI) est le temps essentiel de concertation entre la prescription médicale et l’intervention des enseignants, sous la responsabilité du chef d’établissement [4]. Le service de Santé scolaire devient le pivot de cette délégation de soins. Cette démarche concertée est consignée sur un document qui suit l’enfant toute une année scolaire. Elle se fait dans le respect du secret médical, avec l’accord des parents. L’établissement du PAI est systématique dès l’entrée en maternelle. Il assure à l’enfant et aux parents que toutes les précautions seront prises pendant le temps scolaire. Il permet d’informer la communauté scolaire des besoins de l’enfant, de préciser les soins quotidiens, les mesures préventives, les signes d’alarme, les mesures à prendre. C’est l’occasion d’expliquer aux enseignants cette maladie orpheline que souvent ils ne connaissent pas.

Le PAI précise en effet les mesures quotidiennes :

  • La nécessité d’hydrater l’enfant.
  • Prévenir l’exposition au froid, en récréation et lors des sorties.
  • Adapter la pratique du sport scolaire avec des temps de repos, une limitation des efforts intenses, une hyperhydratation.
  • Contre-indication de certains sports comme la natation, sauf pour certains enfants en appréciant le risque de crise douloureuse, fonction de l’âge, de la saison et du risque de refroidissement lors du déshabillage.

Le PAI peut inclure des aménagements du temps scolaire selon la fatigue de l’enfant : double jeu de livres, temps supplémentaire pour les évaluations et examens, limitation des déplacements au collège et au lycée. Il doit informer l’enseignant des signes d’alarme annonçant une complication : douleur, fièvre, fatigue ou pâleur brutale.

Le PAI comporte les instructions en cas d’urgence : administration d’une dose de paracétamol ; mise au repos, réchauffement, hydratation ; attente de l’arrivée des parents ou appel du SAMU ; coordonnées du médecin référent ; informations médicales à transmettre en cas de transfert de l’enfant sans ses parents.

Le pédiatre de proximité est à la disposition du service de santé scolaire et des enseignants pour les informer sur la maladie et les besoins de l’enfant. Il avertit le médecin scolaire des modifications de l’état clinique impliquant des précautions à l’école.

En cas d’absence ou d’hospitalisation, le milieu scolaire doit éviter que l’enfant n’accumule des retards préjudiciables à sa réussite, d’autant plus que le milieu social est défavorisé. Les ressources locales de l’assistance pédagogique à domicile doivent être déployées lorsque l’enfant est absent. Ce dispositif existe depuis la circulaire du 17 juillet 1998, dans le but de poursuivre les apprentissages et d’éviter les ruptures scolaires pour permettre le retour en classe sans décalage excessif des acquisitions [7]. Il maintient, même en cas d’absence prolongée, le lien du jeune malade avec son établissement scolaire d’origine. L’assistance pédagogique à domicile organise le suivi par des enseignants volontaires de l’Éducation nationale, par des bénévoles d’associations de soutien scolaire et par des établissements sous contrat assurant des cours à domicile. Un lien doit être préservé avec l’école de l’enfant, pour le respect du programme, la validation des acquis, et la reconnaissance du niveau obtenu par l’élève lors du conseil de classe. L’assistance pédagogique à domicile s’entend chaque fois que l’enfant n’est pas à l’école, qu’il soit à l’hôpital ou chez lui, elle prévoit aussi des aménagements de scolarité à temps partiel.

La rescolarisation après un accident vasculaire cérébral requiert un soin particulier [8]. Un bilan neuropsychologique évalue les aptitudes dans chaque matière, les capacités instrumentales (orthophonie, psychomotricité, ergothérapie) et les fonctions transversales (attention, concentration, mémoire). L’impact psychologique de l’accident doit être aussi apprécié. L’enfant peut bénéficier d’une aide pédagogique, de rééducation et de soutien psychologique en restant dans le cadre scolaire habituel. Il devra alors être aidé à reconstruire les compétences perdues en s’appuyant sur les acquisitions restées intactes, et les enseignants devront s’adapter à son rythme d’apprentissage devenu plus lent. Dans d’autres cas, une orientation dans un établissement spécialisé sera envisagée.

L’orientation scolaire et professionnelle de l’adolescent drépanocytaire doit se faire en collaboration entre le pédiatre référent et le médecin scolaire. Cette démarche doit être initiée précocement pour privilégier les acquis fondamentaux dès que l’enfant est en difficulté, permettre un redoublement, laisser le plus longtemps possible l’élève dans la filière générale et lui permettre d’accéder à un métier à faible pénibilité. Le choix d’un métier doit tenir compte du risque d’exposition au froid, d’efforts physiques prolongés, de postures comprimant les membres, et bien sûr des aptitudes et goûts de chaque jeune.

Conclusion

Le centre hospitalier de proximité a un rôle central dans la prise en charge des enfants drépanocytaires en organisant avec tous les partenaires concernés les différents aspects du suivi, non seulement médical, mais aussi psychologique, social et scolaire. Il adapte la prise en charge médicale en fonction de ses possibilités techniques, en définissant les collaborations avec le centre de référence. Son implication sera d’autant plus forte que la file active de ses patients sera plus importante.

Références

1 HAS. Prise en charge de la drépanocytose chez l’enfant et l’adolescent. Recommandations pour la pratique clinique. HAS, septembre 2005.

2 de Montalembert M. Prise en charge des enfants drépanocytaires : un travail d’équipe. Arch Pediatr 2002 ; 9 : 1195-2201.

3 Goldcher A, Galactéros F, Bachir D. La drépanocytose, guide de l’AP-HP, (p. 31).

4 Courtecuisse D, Herzog P. L’accueil des enfants et adolescents malades à l’école. Cadre légal et dispositifs. MTP 2004 ; 7 : 309-14.

5 Circulaire 92-194 du 29 juin 1992. Accueil des enfants porteurs du VIH dans les établissements publics et privés sous contrat du premier et second degré.

6 Circulaire 93-186 du 26 mars 1993. Accueil des enfants et adolescents atteints de troubles de la santé évoluant sur une longue période dans les établissements publics et privés sous contrat du premier et second degré.

7 Circulaire 98-151 du 17 juillet 1998. Assistance pédagogique à domicile en faveur des enfants et adolescents atteints de troubles de la santé évoluant sur une longue période.

8 Leroy-Malherbe V, Delaye C. Le retour à l’école après une lésion cérébrale acquise. MTP 2004 ; 7 : 346-51.


 

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