ARTICLE
Auteur(s) : Jean-Michel Debernard
Père d’une jeune fille handicapée. Impasse du 19 mars 1962,
17340 Châtelaillon-Plage
Témoigner de ce que l’on voit peut paraître relativement aisé.
Témoigner de ce que l’on vit s’avère beaucoup plus ardu. Témoigner
pour, et au nom, de vos semblables relève du très difficile pari.
Les quelques lignes qui vont suivre n’ont donc pas la prétention
d’être exhaustives et représentatives de ce que vivent, pensent ou
ressentent les familles touchées par le handicap. Elles relatent
d’abord notre propre histoire, le parcours de notre fille S.,
quelques réflexions sur la condition de parents
« d’handicapé », nos relations avec ce monde extérieur
parfois presque étranger, et nos difficultés d’hier, d’aujourd’hui
et malheureusement de demain. Certains se sentiront blessés, voire
agressés, qu’ils soient assurés de ma sincérité et de mon
honnêteté. Comme beaucoup de mes semblables, je me sens soudain
très coupable : coupable d’avoir un enfant différent, coupable
d’avoir voulu tant dire et d’avoir si peu écrit, coupable d’avoir
omis, occulté, ou minimisé ce qui peut paraître essentiel à
d’autres. Que ceux-là me pardonnent, et puissent beaucoup se
reconnaître dans cet écrit.Comment le handicap est-il vécu au sein
de la cellule familiale ? Après avoir relaté notre propre
itinéraire, je vais tenter de démontrer que l’arrivée d’un enfant
différent va modifier les comportements individuels et collectifs
de cette famille. Après les réactions internes, je m’attacherai à
décrire les interactions avec le monde extérieur.Nous sommes les
parents de S., jeune fille née il y a 18 ans dans une petite
maternité du Limousin. Dans les mois qui précédent, nous sommes
tout à l’excitation inhérente à l’approche d’un événement aussi
important que l’arrivée d’un premier enfant. Chambre retapissée,
achat de meubles, constitution du trousseau, lecture spécialisée,
rien ne manque. Dès le sixième mois, de l’hypertension artérielle
chez la maman oblige à des séjours prolongés à l’hôpital. S. naît
prématurée à 8 mois, et présente une anoxie néonatale. Elle
est transférée immédiatement au CHU de Limoges, dans le service des
prématurés, où elle séjournera trois semaines. Elle ne marchera
qu’à 18 mois, et ne parlera qu’à l’âge de trois ans, et ce à
l’aide de photographies. Très vite elle présente un retard global
et psychomoteur, et son regard fixe longuement des points au
plafond, que l’on suppose être les poutres de la maison. Devant nos
inquiétudes, le responsable du service pédiatrique régional
explique avec assurance que S. est prématurée, que son retard
global est normal, et qu’il s’estompera au fil du temps. Vient le
temps de la scolarité jusqu’en moyenne section, avec toujours ce
retard constaté, lié à des troubles du comportement et de la
communication. C’est aussi le temps des premières alertes médicales
avec dans le désordre, des crises d’asthme, des épisodes
d’épilepsie myoclonique (qui correspondent date pour date à un
changement de « nounou »), une hépatite B, une allergie
aux acariens et à tous les poils d’animaux, et enfin une très forte
myopie, puisque S. n’a que 2/10 au meilleur des deux yeux, après
correction. Nous commençons à voyager beaucoup, isolement rural
oblige, et nous allons consulter à Paris ; à l’hôpital Necker
pour l’épilepsie, celui des Quinze-Vingt pour la vue, et en
banlieue pour rencontrer un ostéopathe, que notre praticien local
nous a recommandé. Dès 18 mois également, nous installons des
prises en charge libérales en pédopsychiatrie et en orthophonie,
qu’il faut aussi aller quérir hors département. Fait notable à
cette époque, il existe un déséquilibre important dans la
perception, la conscience et la gestion du handicap de S. à
l’intérieur de notre couple. Ma femme est en effet assistante
sociale en institut médico-éducatif, ce qui lui donne une vue plus
informée du handicap en général, et plus affirmée et affinée quant
à celui de S. en particulier. Des difficultés d’ordre professionnel
nous obligent à migrer, et S. a quatre ans lorsqu’elle et sa maman
m’accompagnent sur le littoral atlantique. Nous sommes à nouveau
confrontés aux difficultés scolaires, et après un maintien en
maternelle grande section houleux, malgré des prises en charge
extérieures pour soulager l’enseignante, le dossier de S. est
examiné en commission de circonscription préélémentaire. Nous
sommes reçus par une psychologue scolaire, qui visiblement n’a pour
autre mission que celle de nous imprégner du message suivant :
S. est handicapée, et doit donc rejoindre un établissement. Nous
avons à ce moment la « chance » que S. soit admissible
dans une école pour enfants déficients sensoriels et moteurs, sa
forte myopie le lui autorisant. Elle intègre une classe
d’intégration scolaire pour enfants déficients visuels. Cette
classe, qui se trouve rapidement déplacée dans un groupe scolaire
voisin, est forte de sept éléments, et S. y connaît trois années
bénéfiques, tant sur un plan cognitif, que social, moteur et
comportemental. Mais les 12 ans approchent et il nous faut
déjà penser à la réorientation. Après avoir visité plusieurs
établissements en charge du handicap mental, une place se libère
dans un institut médico-éducatif. Nous faisons connaissance avec
les outils de communication incontournables du partenariat
familles/établissement. Cahier de liaison, référent éducatif,
réunions, projet individualisé, tout cela semble rendre bien
obsolète la petite classe précédente. En fait, nous n’avons de
cesse de réclamer un arlésien projet, d’annoter un cahier de
liaison unilatérale, d’interroger un référent prisonnier du
mimétisme d’équipe, et de nous étonner des méthodes et du contenu
de la prise en charge. Notre émoi pèse peu face à l’hermétisme
pluridisciplinaire. Par contre, d’autres faits plus tangibles
suscitent nos inquiétudes. Une fracture de la clavicule soignée
avec de la pommade, des brûlures suite à une exposition trop
prolongée au soleil, des cigarettes fumées à l’intérieur du
minibus, nous mettent en éveil, et un retour de S. le dos maculé du
sang de ses règles menstruelles (pourtant signalées) ont raison de
notre confiance. Nous retirons notre fille sans autre forme de
procès, sinon celui que nous fait la Commission d’éducation
spéciale d’avoir soustrait S. à ses obligations scolaires. Fort de
ce que nous croyons être notre bon droit, nous bataillons avec
l’association gestionnaire de l’établissement, et avec la
commission suscitée pour obtenir une nouvelle orientation. C’est
par notre propre réseau que nous trouverons une nouvelle solution,
en unité pédagogique d’intégration, suite des classes d’intégration
scolaire, au collège. Cette classe qui accueille des adolescents
déficients mentaux moyens semble bien correspondre au profil de
notre fille. Il nous apparaît vite que S. y est toujours en
décalage au regard du programme proposé ; à la traîne en
mathématique par exemple, en avance en français où la même lecture
lue et relue durant toute l’année devient vite récitation. Nous
avons connaissance de la présence d’une autre unité pédagogique
pour autistes dans notre cité. Nous aimerions que S., qui a
beaucoup de difficultés à appréhender une tâche dans sa globalité,
puisse bénéficier des méthodes comportementalistes. Le
pédopsychiatre qui suit S. depuis maintenant des années, pense
qu’elle souffre de troubles sémantiques pragmatiques, corrobore
notre souhait, comme d’ailleurs l’équipe
enseignant/éducateur/psychologue qui travaille autour de cette
classe. La Commission d’éducation spéciale n’accède pas à notre
demande, au prétexte que nous n’avons pas de diagnostic autistique
de prononcé. Nous contactons le centre de consultations
spécialisées de Bordeaux où, dès la première entrevue, la
possibilité d’une aberration génétique est évoquée, et rendez-vous
est aussitôt pris avec le service de génétique infantile. Après
quelques mois, le caryotype révèle une trisomie partielle sur le
chromosome 10, que je porte en moi, et que j’ai transmise à ma
fille. Cette maladie génétique extrêmement rare, qui explique au
dire des spécialistes, le « phénotype » si particulier de
S., nous conforte dans l’idée qu’il convient d’adapter une prise en
charge réellement adaptée sur ses manques bien sûr, mais aussi sur
ses potentialités. Nous mettons donc en œuvre un projet encore en
place aujourd’hui, qui fait appel à des partenaires tels qu’un
centre de loisirs et un centre social, un horticulteur, un
répétiteur missionné par le CNED, un club de judo, une école de
musique, une auxiliaire de vie et un service de transport
spécialisé. Ce projet qui a évolué au fil du temps, est en passe
d’entamer sa troisième année « scolaire », et tend
lentement à préparer le futur de S., que nous souhaitons le plus
autonome et le plus épanoui. À cet effet elle a déjà effectué, et
elle effectuera, des stages en établissements type centre d’aide au
travail, ou plus sûrement foyer occupationnel, ce qui nous permet
de valider le projet actuel, tout en s’assurant que le retour vers
l’éducation spécialisée évidemment nécessaire est toujours
possible. Nous avons pour notre part l’impression d’avoir
(enfin ?) trouvé une solution réellement adaptée à notre
fille, ainsi qu’au fonctionnement de notre cellule familiale. Ce
fonctionnement qui aurait pu paraître très coûteux en énergie, nous
sécurise davantage, et nous autorise des plages de
« décompression » plus fréquentes.Notre histoire n’a rien
d’exceptionnel, mais elle est comme toute, singulière. Singulière
comme peut l’être la vie de S., et comme devrait l’être celle de
chaque personne « différente », en harmonie avec ce
qu’elle veut, et ce qu’elle peut. S. abordera, nous l’espérons, sa
vie d’adulte la mieux armée possible.
Mais que vivent réellement ces parents d’enfants
handicapés ? Que ressentent-ils ? Quel et leur
cheminement ?
En assistant des personnes âgées dans une maison de retraite
américaine, Elisabeth Kubler Ross a analysé et repéré les réactions
psychologiques des individus face à l’annonce d’un pronostic grave
pour elles-mêmes. De cette réflexion sur l’agonie, elle distingue
cinq stades de comportement, qu’elle a ensuite transposés à
« toute réaction face à l’annonce d’un malheur ».
Elle décline donc chronologiquement l’état de choc ou de
sidération qui inclut le déni, puis celui de la colère, ensuite la
transaction, la résignation/dépression pour s’arrêter enfin au
stade de l’acceptation/réconciliation.
Avant d’aborder le premier état de choc, il me faut envisager
les différents parcours pour arriver à ce moment où L’ON SAIT.
Certains handicaps sont décelés dès la grossesse et se pose
alors aux parents le douloureux dilemme de donner la vie ou pas.
Pour le cas où l’enfant naît, cet état de choc se produit donc en
période prénatale.
D’autres handicaps n’apparaissent qu’à la naissance, et c’est
donc bien de choc dont il faut parler, d’autant que ce malheur
vient bouleverser l’excitation et la joie que chaque parent ressent
lorsque sa famille est sur le point de s’agrandir.
Et puis il y a plus insidieux, le doute qui envahit, l’angoisse
qui gagne, la douleur qui s’abat. Que ce soit pour des stigmates
physiques, des troubles du comportement ou du développement
cognitif, cet enfant n’est pas comme les autres. Jusqu’au jour où
un médecin, un psychologue scolaire, un psychiatre, un
généticien... assène le coup que vous portez déjà en vous.
Mais que ce soit par effet d’annonce, par constat, par pronostic
ou par diagnostic, c’est véritablement une sidération.
À ce stade, vous n’entendez plus rien, vous êtes abasourdi, vous
niez, vous vous mentez, vous simulez, vous vous isolez. Puis vient
le temps de la rébellion, celui de la colère contre votre médecin,
votre gynécologue, la maternité, votre conjoint, contre cet enfant
que vous auriez voulu tout autre.
L’action vous évite de vous apitoyer. Il vous faut passer à
l’acte. La colère dit-on est mauvaise conseillère, mais dans ces
moments, il n’en existe pas de meilleure, tant il vous faut un
exutoire. Vous commencez aussi à vous rapprocher de votre conjoint,
la seule personne selon vous à même de vous comprendre.
Vous croisez aussi d’autres familles dans lesquels vous vous
reconnaissez, vous n’êtes plus seuls. Heureusement d’ailleurs, car
vous êtes prêts à toutes les compromissions, à tous les
marchandages, à toutes les propositions pour peu que l’on vous
conforte dans l’idée que votre enfant n’est certes pas comme les
autres, mais qu’en même temps il est différent.
Un dernier piège est à éviter : la première toilette
introspective vous place face à votre miroir. Gare à la
décompression, la chute de tension, la somatisation, l’alcool, les
médocs, l’insomnie, l’anorexie, la boulimie ! et à tous les
symptômes de la dépression.
Ce passage est néanmoins essentiel. Vous n’êtes plus en friche,
vous êtes en jachère. Enfin, c’est l’heure de la reprise. Vous vous
accommodez de votre sort, vous vous raccommodez avec votre enfant.
La cicatrice est toujours visible, mais elle est moins douloureuse.
C’est le stade de l’acceptation/résignation, le dernier repéré par
Élisabeth Kubler Ross.
Bien sûr les parcours ne sont pas toujours aussi clivés et
repérables, et tout blocage prolongé ou définitif à l’une de ces
étapes s’avérerait pathologique.
Mais quel que soit l’interlocuteur, professionnel ou non, qui
s’adresse à ces parents, combien il serait important qu’il repère
quel est leur niveau de maturation, afin de leur tenir un discours,
certes responsable, mais adapté à leur capacité d’écoute du
moment.
Comme je l’ai évoqué en amont, il peut être salutaire de se
rapprocher d’autres familles confrontées elles aussi, au handicap
d’un de leurs enfants. Le choc, le déni, la sidération passés,
c’est un réflexe d’autoprotection qui pousse les parents à
rechercher leurs semblables. Ne plus se sentir seul, entendre
évoquer des émotions, des inquiétudes, des angoisses, des
« galères », des colères que l’on connaît ou que l’on a
connues soi-même, est à la fois rassurant et régénérant.
Pour ma part, mes relations avec les autres parents sont
calquées sur mon itinéraire intérieur personnel. J’ai moi aussi
éprouvé le besoin de « m’encorder » pour ne pas chuter
plus profondément. J’ai assisté à des réunions, commencé à
participer aux discussions, intégré les organigrammes de quelques
associations, jusqu’à œuvrer à la création de l’une d’elles. J’ai
présidé cette nouvelle association, j’ai représenté et assisté les
familles, j’ai siégé au sein de commissions, j’ai réclamé de
nouveaux services, je me suis intéressé à l’accessibilité et aux
transports, je me suis rapproché du handicap visuel, moteur,
mental, de l’autisme, je ne suis déplacé, j’ai écrit, compté,
j’ai…, j’ai…, j’ai…, j’ai…, et j’ai explosé.
J’ai sincèrement de la reconnaissance et de la considération
pour ces parents qui s’investissent, et dont un certain nombre
sont, sinon des amis, du moins d’excellentes relations. Je sais
trop quel travail énorme ils accomplissent bénévolement, sur des
temps qu’ils pourraient consacrer aux loisirs.
Cependant, je sais aussi qu’être parents d’un enfant handicapé
devrait obliger à s’investir encore davantage dans l’éducation de
celui-ci. Paradoxalement, tous ces temps de réunion, de
concertation, de préparation, de déplacements, font que bien
souvent l’enfant vit mal ce surinvestissement au service des
autres, et ce qu’il considère comme une forme de désintérêt à son
égard. D’autant qu’il faut également se montrer vigilant, attentif,
et concentré sur tout ce qui gravite autour du devenir de son
enfant.
Lorsqu’une « anomalie » apparaît avant ou après la
naissance d’un bébé, c’est vers le milieu médical que les parents
se tournent spontanément. À juste titre d’ailleurs, puisque c’est à
cette étape de leur parcours, leur seul interlocuteur. Ces
« savants » sont alors censés informer, rassurer,
dédramatiser, réparer, déculpabiliser… Mais comment sont-ils perçus
généralement ?
D’abord il convient de préciser que les parents et leur enfant
handicapé rencontrent trois grandes familles de soignants :
les soignants hospitaliers, les soignants libéraux et les soignants
d’établissement spécialisé.
En premier donc vient l’hôpital avec sa maternité accueillante
bien sûr, mais aussi dès l’apparition de complications sa cohorte
de blouses blanches, sa moite atmosphère, son aspect impersonnel,
et son hermétisme.
Lorsque S. naît dans un petit hôpital de campagne, elle est tout
de suite orientée vers le centre hospitalier universitaire
régional, où elle séjourne trois semaines au service des
prématurés, et ce dans des conditions idéales. Mais ensuite, à
chacune de nos visites, nous avons beaucoup de difficultés à
obtenir des informations. Nous n’avons que des discours de
circonstances, certes dédramatisants, mais aussi terriblement
infantilisants.
Dans cette période de sourde inquiétude, les parents sont à la
recherche d’un diagnostic si possible, mais aussi et peut-être
surtout de conseils qui leur permettent d’adopter la bonne
attitude, de donner les bons soins, et de démarrer une éducation
adaptée. Lorsque nous rencontrons les responsables de services des
grandes unités parisiennes, nous éprouvons ce même sentiment de
frustration. Notre fille est soumise à toute une batterie de tests
et d’examens, mais jamais nous n’avons un petit mot d’explication
sur le but recherché, ou quelle anomalie est suspectée.
Ce n’est que bien des années plus tard (16 ans) que nous
recevons un discours réellement constructif au centre de
consultation spécialisée de Bordeaux. Le personnel, pourtant
étonnamment jeune à nos yeux, formule immédiatement des hypothèses,
et nous renvoie vers le service de génétique infantile, où le
caryotype de S. est étudié. À l’annonce du résultat, beaucoup de
précautions sont prises pour m’annoncer que ma fille est porteuse
d’une trisomie 10, que je lui ai transmise. Je sais gré au service
d’avoir été aussi précautionneux lors de cette annonce.
Bien sûr qu’un sentiment de culpabilité m’a envahi à cet
instant. Mais c’est un sentiment qui me « taraude »
depuis la naissance de mon enfant, et comparé aux thèses de la
famille pathogène par exemple, du père « absent », ou de
la mère « trop envahissante », cette culpabilité
« mécanique » est somme toute beaucoup plus facile à
porter.
La relation avec les praticiens de proximité est par définition
plus proche, et donc plus étayante pour les familles confrontées au
handicap. En premier lieu vient le médecin de famille qui, bien que
pas toujours très au fait du champ du handicap, est la personne
ressource qui renseigne, conseille, oriente.
Pour notre part, nous avons aussi eu le bonheur de croiser un
pédopsychiatre qui depuis plusieurs années explique, décortique,
valide ou invalide nos projets, et nous aide à faire des
différentes étapes citées précédemment un véritable parcours de
vie. Nous croisons aussi la route d’autres thérapeutes que sont les
orthophonistes, psychomotriciens, orthoptistes ou
kinésithérapeutes. Chez chacun d’eux nous recevons aide et soutien,
et pas seulement par clientélisme comme nous l’a quelquefois
susurré la concurrence, et S. a toujours semblé tirer profit de
leurs pratiques.
Un seul regret : nous ne pourrons jamais faire participer
ces personnes à l’avis pourtant autorisé aux réunions organisées
autour du devenir de notre fille. Cette absence de passerelle, avec
un rivage libéral pourtant demandeur, me conduit tout naturellement
à évoquer le corps médical que nous avons rencontré au sein de
l’éducation spécialisée.
Il me faut discerner les praticiens qui siègent ou appartiennent
aux services de la Ddass ou de l’Éducation nationale, et ceux qui
composent pour partie les équipes pluridisciplinaires des
établissements.
Les premiers sont avant tout des techniciens et ne travaillent
presque exclusivement que sur dossiers. Cela leur confère
certainement une part d’objectivité liée à la distance, mais ne
peut que les priver selon moi du nécessaire contact, qui sied à une
bonne décision d’orientation. Lorsque l’on parvient à forcer
quelques portes, il est néanmoins possible d’être reçu, sinon
entendu, et si je garde un excellent souvenir d’un échange avec le
médecin de la commission d’éducation spéciale par exemple, j’en
veux encore terriblement aujourd’hui à d’autres spécialistes
incontournables, qui uniquement sur dossiers ont décidé
arbitrairement du devenir de notre fille.
J’ouvre une parenthèse pour ce qu’il faut bien appeler un peu
trivialement « les querelles de clocher ». Le
« phénotype » de S., longtemps sans diagnostic avéré, a
donné à penser à certains médecins qu’elle pouvait présenter des
troubles autistiques, ou des troubles envahissants du
développement. En recherche de solutions adaptées, nous nous sommes
tournés vers la sphère autistique. Deux demi-sphères, devrais-je
dire, tant ce milieu est scindé entre les courants psychanalytique
et comportementaliste.
Nous avons bien eu le sentiment alors d’être isolés entre deux
mondes qui s’ignoraient, et d’avoir été plus un enjeu qu’une
situation à appréhender dans sa globalité et sa spécificité.
Je termine par le personnel médical rencontré dans les
établissements. De prime abord, il est intéressant de constater que
les équipes pluridisciplinaires peuvent bénéficier du renfort de
psychiatres, de psychologues, d’orthophonistes… Par contre, si l’on
examine un peu plus attentivement le temps de travail qui leur est
imparti dans le service, il y est le plus souvent fait mention de
mi-temps dans le meilleur des cas, mais souvent de quart temps,
voire de huitième de temps. Il est également curieux de constater
qu’en additionnant les temps partiels exercés par certains
psychiatres en établissement, ajouté à leur activité libérale ou
hospitalière, la science mène tout droit à l’ubiquité. Si l’on
divise ces vacations par le nombre de pensionnaires des
établissements, cela relativise considérablement l’efficience de
ces interventions. Si j’ajoute que le médical
« d’établissement » snobe souvent, ou ignore, les
contacts extra-muros, qu’il monopolise les temps de parole lors des
trop rares réunions équipe/parents, qu’il émet des hypothèses sans
avoir le temps matériel de les vérifier, je peux dire que oui, j’ai
souvent été en conflit ou en désaccord, mais rarement été aidé ou
orienté pertinemment par cette corporation.
Le deuxième grand interlocuteur que croisent les parents, c’est
l’Éducation nationale. Malgré les progrès de la médecine, des
dépistages de plus en plus précoces et des diagnostics de plus en
plus précis, c’est souvent à l’école qu’apparaissent les premières
difficultés de l’enfant. La famille est alors en présence d’un
enseignant le plus souvent surchargé de travail, et à peine
sensibilisé au handicap. Il n’est pas question ici de faire de
procès d’intention. Pour des parents qui n’en sont qu’au début du
cheminement décrit plus avant, il est difficile, voire impossible,
d’être lucide et objectif. Pour notre part, devant les difficultés
récurrentes de S. en moyenne section, puis en grande section, c’est
une psychologue scolaire qui nous assène sans ménagement, et très
brutalement, ce qui va bouleverser toute notre vie. Vient alors le
temps des commissions d’orientation ou de réorientation. Ces
instances, présidées par la Ddass ou l’Éducation nationale sont
souvent extrêmement traumatisantes pour des parents. Nous avons été
invités, ou nous avons demandé à assister à la quasi-totalité des
commissions qui ont évoqué le devenir de S. Devant ces
« aréopages » de personnes présumées savantes, nous avons
à tort ou à raison presque toujours ressenti un sentiment de
frustration et la désagréable impression de n’avoir pas tout à fait
bien défendu les intérêts de notre fille.
Il est de plus extrêmement paradoxal d’admettre qu’un enfant
handicapé apprend plus lentement et plus difficilement, et de ne
lui laisser pour ce faire qu’un temps plus court que celui d’un
enfant dit normal. Si vous n’y prenez garde, votre enfant est déjà
dans les filières pré-adultes, et il n’aura jamais l’opportunité
d’exploiter au mieux ses potentialités et de se préparer ainsi à
une vie la plus autonome possible.
S. a connu à deux reprises les classes d’intégration en primaire
et en secondaire. Le concept est séduisant, puisque dans un
environnement scolaire normal, l’enfant est à la fois entouré d’un
enseignant, d’une équipe pédagogique et d’un éducateur soutenu par
son équipe pluridisciplinaire.
Le passage en classe d’intégration primaire a été extrêmement
bénéfique pour notre fille, et elle y a reçu un enseignement
véritablement individualisé. La vérité m’oblige cependant à
constater que son passage en unité pédagogique d’intégration
(collège) s’est avéré beaucoup moins bénéfique. Elle n’y a été que
trop rarement placée dans des conditions optimales pour progresser.
Malgré le relatif petit nombre d’élèves (12), elle y a toujours été
en décalage ; car soumise au primat du groupe, et trop
rarement en réelles conditions individualisées.
Force est aussi de constater que l’osmose n’est pas toujours de
mise entre l’éducatif et le pédagogique, et donc les équipes ne
sont pas toujours en synergie. Le rôle de la famille y est réduit à
sa portion la plus congrue. Le projet individuel existe, vous êtes
conviés à le ratifier, mais aucunement à l’élaborer.
Cela aurait été un moindre mal si au moins les praticiens qui
prenaient en charge notre fille à l’extérieur avaient été invités.
Eux-mêmes étaient demandeurs, non pour faire de l’ingérence, mais
pour expliquer ce qu’était S. dans leur cabinet, et pour recevoir
des informations sur son comportement au collège. Ce ne sera jamais
le cas, et ils se heurteront même à une fin de non-recevoir.
La suite naturelle de mon propos, c’est le rapport souvent
conflictuel, que les familles entretiennent avec les établissements
spécialisés et leurs équipes. C’est la lutte entre ceux qui ne
peuvent pas savoir, et ceux qui ne peuvent pas comprendre. Comme si
l’on pouvait savoir sans comprendre, et comprendre sans savoir…
Nous n’avons qu’une expérience relativement brève (une année et
demie) de la vie en institut médico-éducatif. Je ne peux
qu’observer que, malgré les textes très clairs à ce sujet, nous
n’aurons jamais de projet individualisé, nous serons bien invités à
des réunions de concertation mais les perspectives et les pistes
évoquées resteront sans suite.
Nous avions pourtant d’excellents contacts avec l’éducateur
référent. La référence éducative, c’est l’interface entre la
personne handicapée, l’établissement et la famille. Je connais
relativement peu de famille en conflit direct avec les éducateurs.
Ce sont après elles les personnes qui connaissent le mieux leur
enfant, ils les reconnaissent dans leurs observations, et partagent
a priori leurs analyses, et leurs propositions. Souvent un climat
de confiance s’instaure, et pourrait se poursuivre si les parents
ne se sentaient pas floués lorsque surviennent les premières
réunions.
Sont en effet porteurs de la parole institutionnelle, le médical
que j’ai déjà évoqué, et qui connaît peu les situations, le
directeur ou le chef de service qui donne l’impression d’ouvrir
puis de refermer un dossier. Si c’est l’éducateur qui s’exprime, il
lit un rapport éducatif élaboré en commun, bien éloigné des
premiers échanges plus informels, et qui l’avaient fait considérer
comme une personne ressource. Nous sommes là bien éloignés du
partenariat qui (toujours les textes) devrait présider aux
relations famille/établissement.
Il est une dimension de leurs fonctions que les équipes
pluridisciplinaires devraient, selon moi, prendre davantage en
considération. Leur nombre lors des réunions leur confère une
position de toute-puissance qui, si elles n’y prennent garde, peut
être terriblement blessante et humiliante pour les familles. Gare
aux jugements de valeur ! Aux théories sauvages !
(ah ! la systémie), aux hypothèses émises légèrement et
reprises allégrement. Je conseille à mes collègues parents de
consulter chaque fois qu’ils le peuvent le dossier de leur enfant,
qu’il soit en milieu médical, en commission d’éducation spéciale ou
archivé en établissement.
Je cite parmi d’autres cet écrit d’une psychologue qui officie
dans un service de soin, qui sur la foi d’une seule rencontre avec
l’enfant, sans avoir à l’époque de diagnostic médical, qui n’avait
jamais rencontré les parents et qui affirme ceci :
« La relation fusionnelle entre X… et sa mère, implique
pour celle-ci un fonctionnement psychiatrique qui reste collé au
désir maternel. Ce comportement adhésif l’empêche de se
différencier et de construire sa propre identité. »
La population des établissements spécialisés est composée c’est
vrai, pour partie d’enfants ou d’adultes profondément marqués par
des carences, des maltraitances, des dysfonctionnements de la
cellule familiale. On omet généralement de préciser aussi qu’un
tiers des problématiques rencontrées dans le handicap mental n’ont
pas d’étiologie.
Mieux même, les progrès de la génétique font apparaître des
causes physiologiques nouvelles, qui expliquent le pourquoi de
certains handicaps. L’autisme, naguère si stigmatisant et
culpabilisant pour les familles, commence aussi à trouver quelques
explications du côté des caryotypes.
Il y a lieu de ne pas confondre fusion et effusion. Il est
normal par exemple, qu’un enfant de 15 ans qui n’a qu’un âge
mental de six ans (selon des tests psychologiques), soit enclin à
des démonstrations affectives exagérées pour un adolescent. Il y a
lieu également de ne pas amalgamer corrélation et causalité. Il est
évident qu’un grand nombre de parents de personnes handicapées ont
tendance à les surprotéger, et ce faisant à peut-être freiner leur
évolution. Les questions sont alors de savoir si la relation
pouvait s’établir autrement ? S’il serait souhaitable qu’elle
soit autrement aujourd’hui ? S’il est possible qu’elle soit
différente ?
Ici également, il m’apparaît comme important qu’un professionnel
soit en capacité de repérer à quel type de famille il s’adresse, où
elle en est de son cheminement, si elle en est toujours à subir ou
si elle est en capacité de réagir, quelles sont ses facultés à
entendre un message, à le digérer, à se l’approprier.
Face à ces professionnels, j’ai également eu à souffrir d’avoir
le sentiment de ne pas exister. Ma femme est assistante sociale
depuis toujours, et je suis aujourd’hui éducateur spécialisé. Je
n’ai rejoint cette profession que très récemment, et très longtemps
il m’a semblé ne pas être considéré comme un interlocuteur à part
entière, lorsqu’il s’agissait d’évoquer la situation de ma fille.
C’est un appel que je lance ici aux professionnels de
l’entretien.
Quelle que soit l’attitude des personnes qui vous font face,
quel que soit leur niveau d’information, leur implication, c’est
bien à un couple que vous vous adressez. Il est des regards et des
discours exclusifs qui accroissent encore davantage des
déséquilibres qui existent déjà, j’en conviens tout à fait.
Ce déficit de communication, et de compréhension, influe
directement sur le comportement des personnes handicapées, qui
profitent souvent de ces failles et adoptent les attitudes et les
stratégies des « enfants du divorce ».
La personne handicapée a spontanément tendance, sciemment ou
inconsciemment, à adopter des comportements différents selon le
milieu où elle évolue.
Dans quel conflit de loyauté est-elle écartelée, lorsqu’elle
entend ses deux modèles identitaires s’entre-déchirer et se
dénigrer !
Alors me direz-vous, heureusement que vous avez vos
proches !
Bien sûr, mais là encore ce n’est pas aussi simple. Les amis
avec qui vous avez partagé la joie de votre grossesse restent
présents au début de vos déboires. Puis peu à peu une gêne
s’instaure. Vous-même en êtes à l’une des étapes que j’ai citées,
et que vous soyez en état de sidération, de choc, de déni ou de
colère, vous n’êtes pas un interlocuteur très soucieux de partager.
Pire, la saine évolution des enfants de vos amis concoure également
à distendre les liens. Vous n’osez plus évoquer les soucis de votre
quotidien et, pour les autres, afficher leur bonheur leur semble
indécent. Les préoccupations, les centres d’intérêt, les
obligations parentales, font diverger les trajectoires. Les
rencontres s’espacent, les uns grandissent plus vite que les
autres, et vos amis deviennent des relations.
Pour la famille, c’est un peu le même mécanisme. Certes les
liens affectifs sont plus étroits, mais il est difficile de se
confier, et ce faisant d’infliger de la peine à ceux qu’on aime.
C’est souvent alors la loi du non-dit. Un modus vivendi s’installe,
empreint de silences, de comportements de façade et de
conversations d’évitement. D’autres que moi, avec la distance que
leur confère leur position d’observateurs, et leur savoir qui leur
permet d’interpréter, disséqueront beaucoup mieux la lente
déliquescence de ces rouages familiaux.
S. est fille unique, mais nous savons aussi quels problèmes
rencontrent les familles qui ont d’autres enfants. Combien il est
difficile de ne pas polariser son attention et son énergie à
l’intention du membre de la fratrie le plus fragile ! Combien
il est frustrant pour ces autres membres de se sentir délaissés,
voire mal aimés, jusqu’au point de jalouser parfois le handicap de
son frère ou de sa sœur ! Combien il peut être stigmatisant à
l’école, au milieu des copains, d’appartenir à une telle famille et
combien il peut être culpabilisant d’en avoir honte !
À ce niveau de mon propos, je ne peux éluder les pointes ondes,
qui parcourent l’électroencéphalogramme du parcours d’un couple,
confronté à une telle annonce d’abord, puis au long quotidien qui
s’en suit. Certains prétendront qu’ils y voient le motif de leur
séparation, d’autres que cet état de fait les a rapprochés,
d’autres encore qu’à compter de cette arrivée l’enfer conjugal
s’est installé. Par pudeur sans doute, mais aussi parce que ce
n’est pas si clair que cela dans mes pensées, j’aurais beaucoup de
difficultés à me positionner.
Ce qui me frappe avec le recul de ces dix-huit années, c’est
l’incontournable dimension, la pesante présence, l’usante vigilance
et l’accaparante capacité à toujours répondre, qui accompagnent
quasiment le restant de sa vie.
C’est aussi l’obsédante question : « Que va-t-il se
passer lorsque nous ne serons plus là ? »
La permanente protection d’une personne dépendante engendre des
mécanismes, des réflexes, des comportements conditionnés, qui
peuvent faire oublier que chacun doit pouvoir mener sa vie d’adulte
et quitter un jour l’environnement familial.
Confronté au handicap, j’ai expliqué comment l’on s’éloigne de
ses amis, mais c’est aussi l’obligation de bouleverser son mode de
vie, d’aller à la rencontre d’autres familles semblables, de
pratiquer des activités accessibles à votre enfant.
Le handicap devient votre quotidien, votre atmosphère, votre
environnement. Le fantasme de tout parent d’un enfant handicapé, en
tout cas cela a pu être le mien, c’est que le miracle se produise.
Que votre enfant sinon ne guérisse, du moins puisse s’approcher au
plus près de la normalité, ou mieux encore ne se découvre un talent
caché. C’est le difficile pari de l’intégration ; difficile de
voir les copains du judo passer dans le cours supérieur chaque
année, et de voir votre enfant si grand et si maladroit au milieu
de beaucoup plus jeunes, difficile de constater à la traditionnelle
audition du cours de musique les progrès des uns par rapport à
d’autres, difficile de supporter le regard moqueur ou pire
condescendant des autres enfants ou de leurs parents…
Et puis vous ne pouvez être partout, il faut même quelquefois
sacrifier ses obligations professionnelles. Tant que votre enfant
est mineur, le transport est pris en charge, après les solutions
existent, mais elles s’avèrent très onéreuses.
Vous êtes donc condamné votre vie durant à monopoliser votre
capital d’énergie pour inventer des solutions, chercher une future
orientation, renseigner le dossier ad hoc…
J’en termine avec ce qui va paraître un bien sombre tableau.
D’autres parents auraient probablement eu une restitution
différente, mais probablement pas plus optimiste. Pourtant le
projet que nous avons mis en place pour S. ne serait ni viable ni
vivable sans l’apport financier de l’allocation d’éducation
spéciale majorée de son complément. Ce projet a du sens parce qu’un
retour est à terme possible vers un établissement spécialisé. Des
facilités et des dispositifs nouveaux apparaissent, mais souvent
plus par redéploiement que par l’affectation de réels moyens
supplémentaires. Alors la société évolue c’est vrai, le handicap
est davantage pris en considération, et l’État s’est engagé
fortement par deux récents textes de loi. Mais cette volonté de
légiférer n’est-elle pas en elle-même un aveu d’obligation à la
discrimination positive ?
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