ARTICLE
Auteur(s) : Régine
Scelles
Laboratoire PRIS, Université de Rouen
Le handicap d’un enfant affecte chacun des membres de la famille et
les liens qui les unissent, de manière singulière, à chacune des
étapes de leur vie.Malgré les avancées indiscutables concernant la
manière de penser l’enfant malade et handicapé dans le lien à ses
proches, les liens se résument le plus souvent, pour les soignants,
aux seuls parents [1]. Or, nous savons maintenant toute
l’importance de la prise en compte des liens fraternels dans la vie
de l’enfant qui doit être pensé comme « fils de… », mais
également comme « frère de… », enfant se construisant
dans un groupe évolutif de pairs, avec ses pactes, ses alliances,
sa vie imaginaire et fantasmatique [2].Pour parvenir à affirmer une
identité séparée de celle de l’autre, mais non totalement
indépendante de lui, l’individu se construit dans un jeu toujours
inachevé de confrontation à l’autre et en particulier à ses frères
et sœurs. Ceux-ci peuvent être des rivaux, dont il convient
d’évaluer la force pour savoir comment : les affronter ;
les éliminer ; prendre leur place ; composer avec
eux ; s’identifier à chacun de façon différente pour
s’approprier certaines de leurs qualités, sans pour cela se
confondre avec eux [3].Prendre soin, au sens winnicottien [4], des
frères et sœurs de l’enfant handicapé, suppose de saisir la manière
dont l’enfant est affecté par la pathologie qui atteint l’autre
dans son corps et ses parents. Une meilleure connaissance de ce
vécu peut aider à créer des conditions pour que l’enfant handicapé
et ses frères et sœurs puissent vivre une expérience fraternelle en
bénéficiant des ressources de ce lien, tout en tenant compte des
difficultés et des souffrances rencontrées.Les résultats évoqués
dans cet article s’appuient à la fois sur une pratique de recherche
systématisée, s’étayant essentiellement sur des entretiens
semi-directifs de recherche et sur des questionnaires concernant
les frères et sœurs enfants, adolescents et adultes handicapés, et
sur une pratique clinique, dans le cadre d’un service de soins et
d’éducation spécialisée à domicile accueillant des enfants atteints
de handicap divers.
Traumatisme des frères et sœurs
Le traumatisme subi par les frères et sœurs a des sources
multiples : modification de l’attention et du regard des
parents ; confrontation à une vulnérabilité et à une fragilité
d’un membre de la fratrie ; confusion entre réalité et
fantasme (s’il est handicapé, n’est-ce pas parce que je ne voulais
pas qu’il naisse, que j’ai rêvé, désiré sa mort ?) ; lors
de l’annonce du handicap, sentiment d’impuissance et impression de
perdre tout repère.
Comme les adultes, les enfants, qu’ils soient atteints dans leur
corps ou non, s’interrogent sur leur propre implication, ou sur
celle de leurs parents, dans la survenue de la maladie ; ils
se sentent parfois personnellement impliqués dans la tristesse
parentale (« je ne suis ni un bon fils, ni un bon
frère »).
Par ailleurs, la crainte de devenir ou d’être atteint d’un
handicap peut entraver le déploiement des mouvements structurants
de séparation et de différenciation entre enfants, et conduire à
des phénomènes de collage (« lui et moi, c’est pareil »)
ou à des séparations radicales (« je n’ai rien à voir avec
lui »).
Pour les frères et sœurs, le « handicap »
c’est :
- – l’atteinte de leur pair et les limites qu’elle lui
impose, à lui-même et aux autres ;
- – la maladie, telle qu’ils la perçoivent dans le regard
des autres : parents, professionnels, camarades de classe,
personnes extérieures à la famille ;
- – les images auxquelles la maladie est associée dans les
livres, les émissions de télévision, de radio… ;
- – la manière dont, subjectivement, ils appréhendent
eux-mêmes la maladie en fonction de leur propre histoire et de
leurs conflits actuels.
C’est pourquoi, à chacun de ses âges, c’est d’une manière
différente que le handicap est vécu par l’enfant [5].
Pacte de non-dit
Combien de fois ai-je entendu cette phrase : « Il ne pose
pas de questions ; pour lui, son frère, c’est son frère,
point ; il l’a toujours vu comme ça, alors… »
De fait, l’enfant peut ne pas poser de questions, faire
« comme si » il ne voyait rien, ne ressentait rien de
particulier, quand son frère de 7 ans ne marche pas. Observant
ses parents, ses proches, en général dans un grand sentiment de
solitude, l’enfant apprend rapidement ce qu’il convient de dire et
de taire, de voir et de ne pas voir, de savoir et de ne pas
savoir.
Kaës [6] parle de « pacte dénégatif » qui lie les
membres d’un groupe, qui se mettent inconsciemment d’accord pour ne
jamais parler, penser, ressentir certaines choses. Cet interdit,
qui n’est pas explicitement formulé, est respecté pour éviter que
le groupe et sa cohésion protectrice ne soient détruits. Pour y
parvenir, il faut que le sujet ne fasse plus émerger à sa
conscience les pensées qui pourraient nuire fantasmatiquement à
lui-même, au groupe famille et/ou à certains de ses membres.
Évidemment, selon les époques, en fonction de la survenue de
certains évènements, ce pacte peut s’assouplir et son observance
être négociée, en particulier, à l’adolescence et après le décès
des parents.
Aucun enfant malade ou handicapé n’ignore les souffrances que
provoque son atteinte chez ses proches. Aussi, pour apaiser la
culpabilité que fait naître cette douloureuse constatation, peut-il
tenter de faire « comme si » il ne souffrait pas de son
état. Ainsi, il tente d’apaiser la souffrance parentale et
s’interdit, par-là même, de faire jouer à la pensée son rôle
structurant et transformateur.
Pourquoi ne parle-t-on pas aux enfants ?
Les professionnels, comme les parents, ont du mal à évoquer avec
les enfants les questions qui touchent à la maladie, à la mort, à
la vulnérabilité humaine et à leur impuissance à protéger et à
soigner les enfants. Pour éviter cette confrontation douloureuse,
l’adulte peut se convaincre qu’il est le seul à comprendre la
gravité de la situation et que l’immaturité intellectuelle et
affective de l’enfant le protège de cette douloureuse réalité [7].
Ne pouvant se formuler parfois pour eux-mêmes ce qu’ils vivent,
les parents craignent de se montrer incapables de parler de cela à
leurs enfants et ainsi, de ternir encore davantage leur
image ; les professionnels, eux, veulent penser que c’est aux
parents qu’il revient de parler à leurs enfants et ils ne sont pas
certains de trouver les mots qui seraient apaisants et ne les
inquiéteraient pas trop. Cet embarras fait que les enfants trouvent
finalement rarement des interlocuteurs qui acceptent, non de
répondre à leurs questions, car souvent ils savent qu’il n’y a pas
de réponse, mais, simplement, de les écouter, d’attester de la
justesse et de la légitimité de ce qu’ils ressentent, comprennent,
vivent. Pourtant, cette écoute contenante de l’adulte aiderait les
enfants à ne pas se sentir monstrueux, coupables d’avoir peur,
d’être en colère, d’en vouloir aux adultes, à l’enfant malade,
d’être malades…
Parler aux enfants pour les rassurer
Lorsqu’ils comprennent que l’adulte accepte de penser avec eux, les
enfants l’aident le plus souvent à parler et à les écouter ;
en retour, ce dernier se sent gratifié et narcissiquement conforté
de s’être montré capable de les apaiser.
Une petite fille, lors d’une consultation, dit de manière
presque inaudible et très embarrassée : « j’ai pensé que
ma sœur, quand elle est partie à l’hôpital la dernière fois, elle
n’allait pas revenir, elle serait morte » ; elle jette
alors un coup d’œil en coin à sa mère, comme pour vérifier l’effet
de ses paroles.
Sa mère la regarde alors et lui dit qu’eux aussi, ils y ont
pensé ; la petite fille, cette fois, la regarde droit dans les
yeux et dit « alors, c’est que cela aurait pu être
vrai ». Elle montra son soulagement en s’appuyant sur le
dossier de son fauteuil, elle qui, depuis le début de l’entretien,
était restée le dos droit, non soutenu.
Les effets de cet échange auraient été autres si la mère avait
dit quelque chose comme « tu dis des bêtises, bien sûr que
non, tu sais, les docteurs savent la soigner ».
De fait, cette pensée partagée entre adulte et enfant, paraît
moins menaçante, moins étrange, et ouvre sur la création d’un pont
rassurant et structurant entre le monde des adultes et celui des
enfants.
Lorsque les enfants sont persuadés que leur pensée est
toute-puissante, de crainte que leurs « mauvaises »
pensées ou leurs « mauvais » désirs et souhaits soient
mis à jour ou suivis d’effets dans la réalité, ils peuvent cesser
de jouer souplement de leurs fantasmes et de leur pensée (si je
pense que vouloir la mort de mon frère peut le tuer, je dois me
contrôler au maximum pour que cette pensée n’émerge plus). Ils
peuvent inhiber leur pensée, la déplacer sur d’autres objets ou la
transformer en son contraire : la sollicitude [8].
Il arrivait à Massie [9], sœur d’un enfant hémophile, de taper
son frère qui ne s’en plaignait jamais à ses parents, probablement
pour ne pas aggraver encore ses relations avec sa sœur. Elle lui
disait parfois « va-t-en et crève ».
Lorsque son frère était malade, elle aurait voulu pouvoir le
soigner pour se faire pardonner, mais personne ne le lui demandait.
Elle était en prise avec le désir qu’il meure, pour que tous ses
soucis cessent et celui qu’il vive, pour ne pas avoir à se sentir
responsable de son décès.
Affairés autour de l’enfant malade, les adultes ne songeaient
pas à la regarder, à l’interroger. Aussi se réfugiait-elle dans sa
chambre, ruminant sa culpabilité et sa rancœur. De son côté, elle
ne s’estimait pas digne de demander de l’attention, face à la
détresse de ses parents et de son frère et désirait mourir :
« Un de ces jours, je pourrais mourir, et alors ils verraient.
Ça les ferait pleurer. »
Sans qu’elle ait à le leur demander, elle pensait que sa mort
obligerait les adultes à lui manifester de l’attention, de
l’affection, toute chose que la mauvaise image qu’elle avait
d’elle-même l’empêchait de réclamer. Cette mort aurait détourné
leur regard de l’enfant malade et, en même temps, Massie se serait
rapprochée de son frère qui risquait sa vie à chaque hémorragie.
C’est ainsi que, parfois, la seule issue des frères et sœurs est de
se mettre en danger pour, à la fois, connaître quelque chose de
l’étrangeté de ce que leur frère vit et attirer l’attention sur ce
qu’ils sont et ressentent.
Lorsque l’enfant n’est pas certain qu’il pourra gérer sans
danger son agressivité, il a besoin de la présence rassurante d’un
adulte qui l’aide à faire la différence entre danger intérieur
(agressivité intérieure qui cherche à s’exprimer) et danger
extérieur (possibilité que cette agressivité ressentie ait des
conséquences néfastes sur la réalité extérieure) [10]. Autrement
dit, l’enfant doit être certain qu’il peut désirer la mort de son
frère sans qu’il ne meure.
Se laisser aller à écouter les enfants
Lorsque les parents disent aux professionnels, qui s’inquiètent des
autres enfants, des choses comme : « Ils vont bien, ils
ne posent pas de questions, ils adorent leur frère… » Il
s’agit de ne pas se méprendre sur le sens de ces paroles.
Le plus souvent, ils ont constaté que, comme pour eux, le
handicap posait problème, de façon différente, à chacun de leurs
enfants. S’ils n’en parlent pas, c’est qu’ils vivent le regard des
professionnels souvent comme stigmatisant et qu’ils craignent
qu’ils ne leur fassent les reproches qu’ils se font déjà à
eux-mêmes. En effet, s’ils sont désolés de ne pouvoir consacrer
plus de temps à leurs autres enfants, ils ne peuvent toutefois se
soustraire aux multiples rendez-vous que nécessite leur enfant
handicapé ; par ailleurs, ils souffrent de constater qu’ils ne
parviennent plus à s’intéresser aux « petits bobos » des
frères et sœurs, en raison de leur inquiétude concernant la
« grave maladie » de leur enfant. Alors, faute de savoir
comment transformer la réalité de la maladie et ses conséquences,
ils peuvent en arriver à feindre d’ignorer ce que vivent les frères
et sœurs.
Sauf cas particulier, mais finalement rare, il convient dans un
premier temps d’aider les parents à concevoir la possibilité que
leurs enfants se sentent frères et sœurs, en partageant l’attention
de leurs parents. Pour cela, ils doivent parvenir à « lâcher
prise » et à laisser davantage leurs enfants vivre entre eux
des relations égalitaires. Il faut parfois pour cela du temps, et
vouloir aller trop vite, en intervenant comme « bon
professionnel », risque de ternir l’image du parent aux yeux
de l’enfant et de ne pas donner l’opportunité aux parents de
trouver en eux, avec l’aide parfois d’un réseau naturel, les
soutiens dont ils auraient besoin.
Autrement dit, sauf pathologie avérée, il convient, en première
intention, de conforter les parents dans leur compétence de
parents, de les convaincre qu’ils ne deviennent pas « parents
handicapés » et qu’ils peuvent, en eux et autour d’eux,
trouver des ressources, sans que trop vite un professionnel,
supposé savoir, supposé spécialisé, leur donne des conseils.
La maladie est énigmatique et inquiétante pour l’enfant et
suscite chez lui des questions concernant ses origines, sa
filiation, la sexualité, ses liens aux parents, la castration…
Parler à un autre de la manière dont la pathologie est vécue,
transforme la réalité traumatogène en lui donnant sens [11]. Ces
pensées, ces questions, communiquées à une personne bienveillante,
transforment la réalité traumatique qui devient alors moins
menaçante ; même provisoire, ce « savoir », ce
« dire » réduit la solitude du sujet, car il a forcément
à voir avec la culture et le lien à l’autre [12].
Pour que cet investissement du travail de subjectivation se
déploie, il est indispensable que l’enfant se sente autorisé par
l’adulte à penser le handicap ou la maladie. Nous pourrions, en
d’autres termes, dire la chose suivante : si, par loyauté
familiale ou pour toutes autres raisons, les questions qui leur
tiennent le plus à cœur (pourquoi il y a des accidents, d’où vient
la maladie, qui en est responsable, que ressent-on, qui est-on
quand on est handicapé…) sont frappées d’interdit, alors l’enfant
court le risque de s’empêcher d’apprendre, pour ne pas risquer
d’apprendre ce qu’il ne « doit pas savoir ».
Bion [13] parle de la « capacité négative » de
l’adulte qui lui permet de tolérer de ne pas savoir, de ne pas
comprendre, afin d’ouvrir à l’enfant un espace où la
co-construction de la pensée soit possible. Pour cela, il faut se
risquer à accepter de co-sentir et de co-penser avec l’enfant.
La clinique montre que l’enfant renonce rarement à savoir,
aussi, pour répondre à ses questions, sans avoir à interroger les
adultes, il se transforme en « quêteur d’indices » et en
« tendeur de perche » pour « sans en avoir
l’air » poser des questions pourtant frappées d’interdits.
À la manière d’un détective, il devient expert en décodage des
émotions parentales : il regarde comment sa mère s’habille,
décode le sens de ses colères, de son énervement, il devient
attentif à la manière dont elle parle autant qu’à ce qu’elle dit.
Il écoute derrière les portes, lit en cachette des courriers… Fort
de ces indices, progressivement, il construit du sens qui rend
pensable et représentable la maladie.
Si rien n’est dit aux enfants de la maladie, de son pronostic
(parce qu’ils ne comprendraient pas ou qu’on ne le connaît pas), le
plus souvent, ils élaborent des scénarios où eux-mêmes, et/ou leurs
parents, se seraient rendus coupables d’une faute, la pathologie
étant une conséquence ou une punition, en lien avec cette
dernière.
D’autres fois, en s’appuyant sur le discours de l’autre,
l’enfant pose des questions sur la pathologie à ses parents au
« nom de l’autre ».
Une enfant savait que son frère était atteint d’une maladie
évolutive, mais personne n’en parlait à la maison. Un jour, elle
revint en pleurant, parce qu’une copine lui avait dit que son frère
allait mourir et qu’elle serait bien contente qu’elle aussi meure.
Via cette parole venue de l’extérieur, rapportée à la maison, elle
cherchait à ce que sa mère confirme ce qu’elle savait déjà et lui
dise clairement si elle risquait d’être elle-même, un jour, touchée
par la maladie. Le bouleversement que provoqua chez la mère cet
événement empêcha à ce moment-là qu’un dialogue se noue entre
elles. Toutefois, la mère, lors d’un entretien, en dehors de la
présence de sa fille, parla de ce qui s’était passé, et cela lui
permit, par la suite, d’en reparler avec son enfant.
Lorsqu’il ne comprend pas les mots utilisés par l’adulte,
l’enfant cherche à en saisir le sens.
Un enfant de 6 ans, infirme moteur cérébral, dit un jour,
lors d’une consultation : « Dis, on peut en guérir d’être
autonome ? » Il avait entendu la maîtresse dire qu’il
était « assez autonome » et sa mère avait réagi par un
regard triste posé sur lui. Il avait alors compris qu’
« autonome » était encore un symptôme de sa maladie. En
fait, sa mère estimait que son fils n’était pas assez autonome et
la parole de la maîtresse, à laquelle elle n’adhérait pas, l’avait
rendue triste.
Les enfants cherchent soigneusement l’interlocuteur à qui poser
les questions, parler de leurs émotions et adoptent une stratégie,
parfois très créative, pour vérifier si l’interlocuteur accepte, ou
non, de nouer le dialogue sur ce terrain-là. Si leurs tentatives
échouent, ils renoncent alors, parfois définitivement, à savoir ou
à faire état de ce qu’ils savent.
Laisser parler les enfants entre eux
Pour que les enfants parlent entre eux de la pathologie, il faut
qu’ils y soient implicitement ou explicitement autorisés par les
adultes. Lorsque dans les familles, pour des raisons diverses, il
est impossible de parler de la pathologie, les enfants entre eux
n’en parlent pas non plus.
Il est impossible de comprendre l’impact de la maladie sur les
frères et sœurs, sans tenir compte du fait que la séparation
soi/autre n’est jamais totalement étanche ; lorsqu’un proche
dit « je souffre pour lui », il ne s’agit pas d’une
métaphore, mais du fait que, face au traumatisme, la confusion
soi/autre augmente dans un mouvement de régression.
Ainsi, si des frères et sœurs ont des vies et des activités fort
éloignées, il n’est pas rare que la maladie de l’un rende manifeste
l’importance de l’autre en soi, qui existait de façon silencieuse
jusque-là.
Pierre a 16 ans quand son cadet de 6 ans tombe
gravement malade ; avant cet événement, il se sentait un peu
indifférent vis-à-vis de son frère, avec lequel il ne partageait
rien. Cette maladie l’affecta profondément, il paniqua face à la
détresse parentale qui surgissait au moment où, adolescent, il
commençait à s’éloigner d’eux. Nous n’irons pas plus loin dans le
processus complexe de collusion qui existe entre processus
d’adolescence et maladie, car ce n’est pas le thème de cet
article.
Progressivement, Pierre se rapprocha de son frère malade,
d’abord dans un souci de montrer à ses parents son soutien et de
les rassurer en manifestant une solidarité qui leur donna, et donna
aux autres, une image de « bonne » famille. Il tentait
aussi ainsi de réparer un peu de la culpabilité qu’il ressentait
d’avoir négligé son frère, avant qu’il ne tombe malade.
Il allait le voir à l’hôpital, il restait parfois de longs
moments seul avec lui, en tête-à-tête, chose qui ne lui était
quasiment jamais arrivée. Il se surprenait à prendre plaisir à ces
échanges, il se découvrait des goûts communs avec son frère, un
humour et une forme de cynisme qui leur permettaient de parler
entre eux de la maladie, à l’abri des oreilles parentales. Il
prenait sa défense face à des adultes trop protecteurs ;
ainsi, c’est lui qui insistera, sur sollicitation de son frère,
pour que soit organisé le week-end un retour à la maison.
Tout se passe comme si un lien fraternel s’était tardivement et
progressivement noué entre eux. Pierre se sentait gratifié d’être
reconnu, apprécié comme frère. En même temps, dans un mouvement
d’identification à ce frère, tout se passa comme s’il devenait à
son tour malade. Il lui semblait parfois qu’il sentait dans son
corps la douleur provoquée par les soins chez son cadet. Une fois,
il se mit à grimacer quand son frère se tournait dans son lit, ce
dernier, mi en colère, mi avec humour lui dit « c’est moi qui
ai mal, pas toi ». Pierre le reconnut mais, en même temps,
tout se passait comme s’il avait « vraiment » mal, dans
une confusion identitaire troublante.
Son frère malade était, lui aussi, ravi de cette complicité
fraternelle qui lui permettait d’échapper un peu à l’emprise des
adultes sur lui. En effet, il est important que l’enfant malade
puisse continuer à entretenir, à nouer des liens avec des pairs,
car à eux il pourra dire, exprimer des choses qu’il ne pourra, ni
ne voudra dire à des adultes.
Une mère, dont l’enfant est atteint d’une maladie métabolique,
voyait sa petite fille triste, elle ne souriait plus, devenait
tyrannique, agressive vis-à-vis des adultes. Lorsqu’elle amena sa
plus jeune fille à l’hôpital, sur les conseils de l’infirmière,
elle laissa un moment les deux filles seules. Telle ne fut pas sa
joie quand elle revint 30 minutes après, lorsqu’elle vit les deux
enfants rire ensemble en dessinant des monstres.
Évidemment, cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas
accompagner les frères et sœurs dans leur visite à l’hôpital car,
comme les adultes, ils sont affectés, parfois traumatisés, par les
modifications physiques de leur pair, ils sont inquiets de voir
qu’il est « branché » par exemple. Il faut donc qu’un
adulte bienveillant le prévienne, soit là pour écouter ses
questions, l’aider à formuler ce qu’il croit savoir, ce qu’il
craint. Cette préparation permet à l’enfant d’anticiper, de se
préparer et cela signe pour lui l’importance que l’adulte accorde à
ce qu’il vit, à ce qu’il ressent et celle qu’il donne à sa place,
auprès de l’enfant malade. L’enfant se sent à la fois gratifié
narcissiquement et reconnu dans ce qu’il vit [14].
Une petite fille de 6 ans vient me voir avec son frère de
12 ans ; sur ma demande, elle me donne le nom
scientifique de sa maladie neurologique en regardant fièrement sa
mère. Je lui dis que je voudrais bien qu’elle m’explique ce qu’elle
sait de cette maladie, car je ne la connais pas ; elle me
regarde d’abord avec de grands yeux incrédules, regarde sa mère,
vérifie que je suis sérieuse et que ce n’est pas un examen pour
vérifier son bon fonctionnement cognitif et, rassurée, elle
m’explique.
« Voilà, tu sais, le cerveau c’est plein de fils dans tous
les sens, de toutes les couleurs pour s’y retrouver… moi, mes fils,
ils sont un peu emmêlés ; pour les démêler, il faut une sorte
d’huile pour que cela glisse, enfin, c’est pas de la vraie huile,
c’est le corps qu’en fabrique, eh bien moi, y a un truc dans la
fabrication qui fait que cela ne se démêle pas et puis
voilà. »
Cette fois, elle regarde son frère de 11 ans, qui fronce
les sourcils et ne semble pas comprendre ses explications bizarres,
alors, avec un ton très professoral, elle commence à lui expliquer
à lui autrement, avec des références aux dessins animés, cela
devient un jeu entre eux, il ne s’agit plus de savoir sur la
maladie, mais d’un jeu de construction de « penser à propos
de » entre les deux enfants. La mère tente à certains moments
d’intervenir, mais très vite, elle est remise à sa place. Les
enfants s’amusent de notre volonté de les comprendre, ils sont sur
une autre scène, dans laquelle nous avons une place de spectateur.
En même temps, ils sont conscients que leur mère prend plaisir à
leur jeu, qu’elle sourit et cela les stimule pour redoubler
d’imagination et de fantaisie.
Ainsi, les entretiens de frères et sœurs montrent qu’entre
enfants peut s’élaborer une manière de penser la pathologie, qui,
souvent, est assez éloignée de celle des adultes. Tilmans-Ostyn
[15] parle des frères et sœurs comme de co-thérapeutes.
Il ne s’agit pas pour ces deux enfants, à ce moment-là, de la
recherche d’une vérité sur la maladie, mais d’un projet commun de
penser qui mobilise l’énergie psychique, qui permet de sortir de la
sidération et d’expérimenter le pouvoir désaliénant et libérateur
du travail de pensée et de l’humour. Ce jeu n’aurait été évidemment
pas possible de la même manière entre un enfant et un adulte. Ce
que montrent les travaux de Raimbaud [7].
Les places, dans la fratrie, sont données par l’ordre des
naissances, mais la place que chaque enfant occupe dans la fratrie
est créée en fonction de la vie de la famille, de la fratrie, de la
caractéristique de chacun des enfants et de leur histoire. Le
handicap, la maladie peuvent venir bouleverser cet ordre et
conduire, par exemple, à ce qu’un aîné atteint d’un handicap ne
soit pas vécu et ne se vive pas comme un aîné.
Cette situation peut créer des souffrances chez le cadet qui
peut avoir le sentiment d’usurper une place ou, comme le dit une
jeune fille, d’être « l’aînée sur le dos de ma sœur ».
L’enfant qui est ainsi délogé de sa place « naturelle »,
même s’il peut tirer des bénéfices en terme de protection, peut
toutefois se sentir blessé et ainsi non reconnu comme
« grandissant ». L’enfant qui est mis en place d’aîné
peut se sentir insécurisé ; ainsi, une petite fille de
6 ans qui a un frère de 11 ans IMC, dit qu’elle
serait heureuse que son frère ne soit plus handicapé, mais que,
peut-être, elle ne saurait plus quelle place occuper dans la
famille. Pour aider à ce que cette difficulté devienne pensable,
partageable et non pas culpabilisante et honteuse, il convient que
l’enfant puisse en parler à un adulte bienveillant [16].
Groupe fratrie
Les groupes fratrie existent depuis les années soixante aux
États-Unis, et sont nés plus tardivement en France. S’il existe un
certain nombre de publications nord-américaines, très peu de
travaux sont recensés en France sur ce sujet.
Or, de plus en plus d’équipes de professionnels et
d’associations de parents mettent en place des « groupes
paroles de fratries » confrontés au handicap ou à la maladie.
Toutefois, encore aujourd’hui, les indications amenant à conseiller
la participation d’un ou de plusieurs enfant(s) de la famille à un
« groupe fratrie », les effets de la participation à ce
groupe sur l’enfant, sur ses liens fraternels et familiaux, ou
encore les types de cadre et de méthodologie de groupe ont encore
fait l’objet de peu d’études scientifiques.
Si les auteurs nord-américains mettent en place des groupes
fratrie à des fins de recherche, les auteurs français évoquent des
groupes de soin et de prévention, qu’ils analysent dans
l’après-coup. Les premiers suivent des protocoles de recherche
préétablis, tandis que les seconds créent les groupes dans le cadre
de leur pratique clinique : la durée des groupes est donc très
différente (quelques semaines/une ou plusieurs années), ainsi que
leur déroulement (sessions de jeux et d’apprentissages déterminés à
l’avance/groupes de paroles) ainsi que leur mode d’évaluation
(standardisé/clinique).
Malgré ces méthodologies diverses (groupe fermé ou ouvert, durée
prédéterminée ou non, programme préétabli ou non…), des objectifs
différents (thérapeutiques, éducatifs, informatifs), les auteurs
constatent une grande similitude des effets repérés qui sont
pratiquement tous jugés très positifs. Les points le plus souvent
évoqués sont : l’acquisition de connaissances sur la
pathologie qui apaiserait les enfants ; des changements
comportementaux en famille, en général et avec l’enfant handicapé
en particulier, les enfants apprenant des autres des modes d’être
et de réagir, qui les aideraient à faire face aux difficultés
quotidiennes ; une diminution de l’anxiété et un accroissement
de l’estime de soi ; une atténuation du sentiment de
solitude ; une diminution de la culpabilité.
Toutefois, quelques auteurs mentionnent l’absence de changements
chez certains frères et sœurs [17, 18] et Germain [19] évoque les
contre-indications du groupe : d’une part, celui-ci pourrait
avoir un effet-miroir sur les enfants, ce qui, au lieu de les
soulager, les renverrait à leurs difficultés, et, d’autre part, la
souffrance de l’enfant peut ne pas être due au handicap de son
frère.
Les premiers résultats de l’étude que nous avons menée à partir
d’écoute de professionnels, de parents et d’enfants concernés par
un groupe fratrie, vont dans le sens de ces résultats [20]. Une
petite fille dit « dans le groupe, je peux parler parce que je
sais que les autres enfants comprennent déjà un peu ».
Conclusion
Confronté à un traumatisme, l’enfant cherche à figurer, par une
image, une action, une pensée, une parole, son état de tension et
cela s’accompagne toujours d’une tentative de lire, dans les yeux
de l’adulte, le sens de ce qu’il ressent et pense. Cet autre est le
plus souvent les parents pour l’enfant, mais il peut, également,
être un professionnel ou un autre enfant.
La possibilité qu’aura l’enfant d’aller au bout de la
construction et de la formalisation de ce vécu dépendra de l’écoute
qu’il rencontrera. Si ce qu’il énonce paraît déstabiliser l’adulte,
pire, rendre malheureux ses parents, alors, progressivement, il
apprend à s’empêcher de penser à « ces choses-là ». Non
seulement ces dernières, non pensées, ne s’effacent pas, mais
l’enfant déploie une énergie considérable pour les empêcher de
venir à nouveau à sa conscience. Souvent, ce qui est ainsi resté en
attente d’être pensé fait retour dans des comportements qui
sembleront étranges à l’enfant lui-même : passages à l’acte
énigmatiques pour tous, pathologies, surgissant brutalement… Ceci,
en particulier, à des moments-clefs de la vie de l’enfant handicapé
et de sa fratrie : adolescence, départ du domicile familial,
naissance du premier enfant, décès des parents…
Les échanges entre enfants, au sein de la fratrie ou avec des
pairs non familiaux, aident à circonscrire l’étrangeté de
l’atteinte et à en apprivoiser les effets. Dès lors, elle peut
prendre sa place, mais non toute la place, dans la vie
intrapsychique et intersubjective de l’enfant atteint et de ses
frères et sœurs.
L’enfant handicapé peut alors plus facilement prendre une place
d’enfant dans sa fratrie et non une place de
« handicapé » (une mère dit : « j’ai deux
enfants et un enfant handicapé »), ce qui lui permet de
bénéficier de toutes les ressources qu’offre ce lien. En
particulier, les compétences sociales qu’il y acquière, par la
suite, l’aideront à nouer des liens sociaux avec des personnes
extérieures à la famille, de l’enfance à l’âge adulte.
Dès le moment de l’annonce du handicap, soutenir les parents et
les professionnels dans leurs compétences à pouvoir engager un
dialogue sur le thème du handicap, avec tous leurs enfants, y
compris avec celui qui est atteint dans son corps, a des effets
indéniablement thérapeutiques pour tous. Au cours de cet échange,
l’enfant expérimente le fait que l’inquiétante étrangeté du
handicap, les énigmes qu’il représente, peuvent se penser ensemble,
sans que les fils des liens familiaux ne soient rompus. Par la
suite, entre eux, les frères et sœurs se sentent alors
« autorisés » à parler de cela, pour co-construire une
manière qui leur sera, à la fois, commune et singulière de vivre
avec cette réalité-là.
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