ARTICLE
Auteur(s) : Claudie Bert
108 avenue Victor-Hugo, 92100 Boulogne
Interview
S’entendre dire que son enfant ne marchera jamais, ou qu’il est
atteint d’une maladie qui ira en s’aggravant : moment terrible
qui reste à jamais gravé dans la mémoire des parents ;
blessure terrible, rendue plus douloureuse par les maladresses des
porteurs de l’annonce. Bénédicte S., mère de Louise, 4 ans 1/2
aujourd’hui, raconte comment elle et son mari ont appris la maladie
de leur fille, comment ils ont reçu cette annonce, et comment, avec
du recul, ils jugent la manière dont elle a été faite.
Quand avez-vous soupçonné que quelque chose n’allait pas chez
Louise ?
Pas tout de suite. La grossesse a été parfaitement normale,
l’accouchement aussi. Louise avait six à sept mois quand j’ai
commencé à m’inquiéter : elle bougeait de moins en
moins ; alors qu’elle en était arrivée à tenir assise,
soutenue par des coussins, elle a cessé de le faire. Or j’avais une
expérience, j’avais eu un fils d’un premier mariage, je sentais
bien que ce n’était pas normal… Mais autour de moi, tout le monde
disait : « C’est une petite fainéante, voilà tout ».
Je ne demandais qu’à le croire !
Louise avait donc 11 mois quand je me suis résolue à
consulter un pédiatre, pris au hasard dans l’annuaire. Elle a
constaté l’hypotonie de Louise ; à nous, elle a juste parlé de
« mollesse », mais elle nous a adressés à une
neuropédiatre, à l’hôpital.
Là, Louise a subi une série de tests ; puis nous sommes
rentrés chez nous et nous avons attendu que l’hôpital nous envoie
les résultats. Au lieu de cela, nous avons reçu un coup de
téléphone de la secrétaire de notre pédiatre :
« Qu’attendez-vous pour prendre rendez-vous et venir parler de
la maladie de votre fille ? – La maladie ? Elle a une
maladie ? » La secrétaire s’est rendu compte qu’elle
avait trop parlé ; elle n’a rien voulu ajouter, et s’est
contentée de nous fixer rendez-vous deux jours plus tard, à
19 heures. Le temps pour nous de nous dire que cela devait
être grave, tout en refusant cette pensée…
Au jour dit, la pédiatre a encore examiné Louise, puis elle
s’est écriée : « On sait ce qu’elle a, votre fille,
maintenant ! – Quoi donc ? – Une amyotrophie spinale
infantile. – Qu’est-ce que c’est que cette maladie ? – C’est
une maladie neuromusculaire, d’origine génétique ». Louise
rhabillée, elle nous a fait asseoir dans son bureau et a
demandé : « Avez-vous des questions à
poser ? »
Des questions ? Sur le moment, je n’en ai trouvé
qu’une : « Combien de temps peuvent-ils vivre ? –
Certains enfants atteignent 12 ans ».
Quel choc ! Elle n’aurait jamais dû nous dire une chose
pareille, jamais !
Vous trouvez qu’elle n’aurait pas dû vous donner un
pronostic, même si vous le demandiez ?
Sûrement pas ! D’abord, il n’était pas exact : je l’ai
su depuis, certains enfants atteints de cette maladie vivent bien
plus longtemps. Quand on ne sait pas, on ne dit pas !
L’évolution de la maladie est différente d’un enfant à
l’autre : à quoi bon donner un âge qui correspond à une
moyenne, et pas forcément au cas de votre enfant ? L’annonce
est déjà traumatisante, alors… Il n’y a pas de prise en charge
psychologique.
Vous auriez préféré qu’une psychologue assiste à
l’entretien ? Lui auriez-vous vraiment demandé son aide, ce
jour-là ?
Sans doute pas, mais nous aurions su qu’elle existait, que nous
pourrions éventuellement nous adresser à elle. Là, nous nous sommes
retrouvés dehors, seuls : il était 20 heures, on était le
vendredi soir, nous ne pouvions nous adresser à personne. Alors
nous avons téléphoné à nos familles : ils sont accourus, ils
étaient aussi catastrophés que nous – mais pas mieux informés. Du
moins leur soutien ne nous a-t-il jamais manqué.
Et le soutien de votre mari ? Il arrive que le père et
la mère réagissent de façon différente, voire qu’ils s’accusent
l’un l’autre…
Cela ne s’est pas produit entre nous ; au contraire, la
maladie de Louise nous a soudés. Peut-être est-il plus facile de
rester unis dans un cas comme le nôtre où la maladie est
récessive : chacun de nous était porteur du gène de la
maladie, sans le savoir, puisque nous n’avions connu ni l’un ni
l’autre de cas analogue dans notre famille ; chacun de nous
avait une chance sur 6 000 de rencontrer un porteur du même
gène ; c’est donc la faute à pas de chance, et nous n’avons
été tentés ni d’accuser l’autre ni de culpabiliser.
Revenons à l’annonce. La pédiatre vous a laissés partir comme
cela, sans vous proposer un autre rendez-vous, sans vous orienter
vers quelqu’un d’autre ?
Si, tout de même : elle nous a proposé un CAMSP (Centre
d’action médico-sociale précoce), auquel j’ai téléphoné dès le
lundi.
Et elle, l’avez-vous revue ?
Plus jamais, je ne l’ai pas voulu. J’avais gardé un trop mauvais
souvenir de l’annonce.
Je le comprends, mais elle, au moins, elle a fait face ;
alors que la neuropédiatre de l’hôpital, qui avait posé le
diagnostic et qui aurait été mieux à même de répondre à vos
questions, s’est déchargée de l’annonce sur elle…
C’est très juste, ce que vous dites là, d’autant plus qu’elle a
dû soupçonner très vite la vérité. Le jour où nous nous sommes
rendus à l’hôpital, nous n’avons rencontré la neuropédiatre qu’en
fin de matinée, et, après avoir examiné Louise, elle a fait
modifier les examens qui restaient à passer, en nous faisant
comprendre qu’elle se doutait de ce que l’on allait trouver.
D’ailleurs, elle non plus, je ne l’ai pas revue, sauf une fois, à
la demande de l’AFM (Association française contre les
myopathies).
Auprès de qui, alors, avez-vous cherché à vous
informer ? Le CAMSP ?
Le CAMSP prend en charge tous les jeunes enfants qui ont besoin
de soins en raison d’un handicap, d’une maladie, mais ils ne sont
pas assez spécialisés sur chaque maladie – certaines sont très
rares – pour répondre à des questions pointues. Alors, nous avons
cherché sur Internet.
Et, sur Internet, vous avez trouvé une information
complète ?
Trop complète, malheureusement ! Internet nous a tout
balancé d’un coup à la figure, les formes courantes et les formes
rares, précoces et moins précoces de la maladie, l’évolution de
bout en bout, tous les traitements – et nous, nous étions encore
trop sous le choc pour avoir l’esprit critique, prendre de la
distance. Tous les détails sur la trachéotomie… c’était
l’horreur ! Et nous n’avions pas forcément besoin d’entendre
parler de cela, alors que ce n’était pas d’actualité pour
Louise ; cela ne l’est toujours pas. Nous avons vu la mort en
face : sur le site « amyotrophie spinale », des
parents parlaient de la mort de leur bébé.
Vous ne conseilleriez donc pas à d’autres parents de
consulter Internet ?
Surtout pas ! C’est trop précis, trop violent ! Moi,
si c’était à refaire, j’ignorerais Internet et je prendrais tout de
suite contact avec l’AFM, au lieu d’attendre deux mois, comme je
l’ai fait. Pourtant, je connaissais l’association : je donne
tous les ans pour le Téléthon, je suis l’émission… Mais,
curieusement, mon mari était contre.
Peut-être voyait-il une association comme un groupe de gens
bien gentils mais inefficaces, qui vous tiennent la main en
prodiguant de bonnes paroles…
Peut-être, mais dans ce cas, il a complètement changé d’avis dès
le premier contact ! Après mon appel téléphonique, l’AFM nous
a envoyé un technicien d’insertion, qui nous a écoutés pendant
trois heures ; il a répondu à toutes nos questions – et il
continue à le faire ; ou bien il répond : « Je ne
sais pas, mais je vais me renseigner », et il nous rappelle
très vite. Dès ce premier contact, mon mari est sorti de sa
dépression.
Il était donc déprimé ? Et vous ?
Moi aussi. Ce n’est pas venu tout de suite : notre première
réaction a été la colère, contre les médecins, contre l’injustice
du sort. Et puis, nous avons été pris dans un tourbillon : il
fallait joindre le CAMSP, organiser les soins, remplir des
dossiers, informer les deux familles – et surtout, déménager :
nous habitions un troisième étage sans ascenseur, avec Louise,
c’était exclu. C’est seulement au bout de quelques mois, quand il
n’y a plus rien eu à faire, que nous avons sombré tous les
deux.
Avez-vous recherché une aide ?
Moi, je suis allée voir trois fois la psychologue du CAMSP, et
cela m’a fait du bien, en effet. Mais mon mari ne voulait
pas ; comme je l’ai dit, c’est l’intervention d’un technicien
d’insertion qui l’a sorti de la déprime.
Depuis l’annonce de la maladie de Louise, trois années ont
passé. Avec le recul du temps, comment jugez-vous la manière dont
cette annonce a été faite ?
Cela reste un mauvais souvenir. Je pense toujours qu’il y avait
mieux à faire que de nous pousser dehors à huit heures du soir, à
la veille d’un week-end, seuls, assommés par le choc : nous
proposer d’emblée un autre rendez-vous, un suivi psychologique, des
adresses… Cette pédiatre a été bien maladroite ; j’ai senti sa
nervosité ; elle nous connaissait peu : je peux donc
comprendre qu’elle ait souhaité se débarrasser au plus vite,
j’admets que c’était difficile pour elle – mais les médecins
traitent des gens! Leur annoncer parfois de mauvaises nouvelles
fait partie de leur métier, ils devraient y être formés !
Nous aussi, nous avons fait des erreurs, notamment en nous
informant sur Internet, et en tardant à consulter une association.
Si nous l’avions fait plus tôt, nous aurions compris d’emblée que,
bien qu’atteints de la même maladie, les enfants sont tous
différents ; que ce qu’il nous fallait, c’étaient des gens qui
nous parlent de l’état actuel de notre enfant, de ce qu’eux et nous
pouvions faire pour lui ici et maintenant – et non un cours
magistral sur l’amyotrophie spinale infantile.
L’annonce du handicap
Bénédicte et son mari dénoncent la manière abrupte, voire brutale
et dépourvue d’humanité dont leur a été annoncée la maladie de leur
enfant. On les comprend – mais le pédiatre a des excuses. C’était
la première fois qu’elle voyait cette famille, cette enfant, et
elle ne savait pas si les parents avaient eu des doutes, avaient
relevé des indices inquiétants, sur lesquels, si elle avait été
leur médecin de famille, elle aurait pu s’appuyer pour arriver de
façon plus progressive à la vérité.
Les erreurs les plus graves
En fait de brutalité, on trouve bien pire dans les témoignages des
parents… Le mot de « maladie » prononcé par la secrétaire
alors que les parents ne savaient rien était certes malheureux –
mais qu’est-ce auprès de « votre enfant est mal foutu, mais
heureusement, il y a des institutions spécialisées », dit à
une mère qui venait d’accoucher d’un enfant atteint de
malformations [1] ? Devant les « mots terribles »
que leur rapportent les parents, les médecins sont perplexes. Qu’un
médecin ait répondu à une patiente qui lui disait qu’elle avait eu
un premier enfant trisomique : « Moi, je n’aurais pas
voulu avoir ma vie bousillée par un mongolien », on peut
encore le croire, tout en déplorant qu’il ait eu si peu conscience
de l’impact de ses paroles [2] ; mais qu’un pédiatre dise à un
père : « Claire a une fucosidose, vous pouvez préparer la
caisse » (c’est-à-dire le cercueil), est-ce possible ?
« Je connais ce médecin, il n’a jamais pu dire ni même
insinuer une chose pareille et c’est pourtant bien ce qui a été
entendu », s’écrie Arnold Munnich [1]. Son hypothèse, c’est
qu’il y a un « amalgame » entre le médecin et le
mal ; que l’annonce du malheur est ressentie comme d’une telle
violence que des parents procéderaient à « une sorte de
reconstruction, qui vise à rejeter inconsciemment sur autrui la
responsabilité du mal et l’horreur de la situation ».
Que cette hypothèse soit parfois juste, c’est probable, mais les
annonces brutales existent, elles aussi. Il y a des médecins qui
croient bien faire en assénant la vérité aux parents de manière à
leur ôter toute illusion : les cas où, selon les parents,
l’annonce s’achève sur un : « Placez cet enfant dans une
institution, oubliez-le, faites-en un autre » sont trop
nombreux pour avoir été tous inventés.
D’ailleurs, les doléances des parents, et des spécialistes, ne
se limitent pas à la brutalité. On peut citer d’autres types
d’annonces fâcheuses :
- – l’annonce désinvolte : faite dans un couloir, ou
bien dans le bureau du médecin, mais avec des interruptions toutes
les cinq minutes par un coup de téléphone, par une signature à
donner…
- – l’annonce faite à un seul parent (en général à la
mère), parce que c’est le seul qui se soit manifesté, ou que l’on
sait le couple séparé : erreur lourde de conséquences, surtout
si les parents sont en conflit. Elle introduit dès le départ un
déséquilibre dans le couple, avec le risque que celui des deux qui
a été informé par son conjoint multiplie les reproches plus
tard : « Tu ne m’avais pas dit… », « Tu ne m’as
pas expliqué… ». Si le médecin n’a pu informer que l’un des
parents, il doit absolument insister pour rencontrer l’autre dès
que possible.
- – l’annonce hyper-technique : le médecin fait
suivre la désignation de l’affection en cause d’un cours complet, à
grand renfort de mots savants. Non seulement les parents risquent
fort de ne rien comprendre, ou de comprendre de travers, mais ils
n’oseront rien demander, tant ce discours savant souligne leur
ignorance. Ce qu’ils perçoivent fort bien, en revanche, c’est que,
pour le médecin, c’est une défense contre un sentiment
d’incompétence, et une mise à distance par rapport à la souffrance
qu’il inflige.
- – l’annonce hyper-compatissante et lénifiante : le
médecin explique aux parents combien il les plaint, il s’efforce de
les consoler, il minimise : « Votre enfant est un peu en
retard », alors qu’une arriération mentale marquée est à
prévoir. Il pense ainsi faire preuve d’humanité, mais en fait, en
essayant de se mettre à la place des parents, il abandonne sa place
de médecin. Un exemple authentique fera comprendre le danger de
cette attitude. Un jeune homme – appelons-le Jean – a appris qu’il
était séropositif : « Le médecin était une amie,
raconte-t-il. Du plus loin qu’elle m’a vu, elle a levé les mains au
ciel : “Mon pauvre ami !” puis elle m’a pris dans ses
bras. J’étais au trente-sixième dessous ! Ensuite, je suis
allé voir le médecin qu’elle m’avait indiqué. Lui, il a été très
sec et très bref : “Vous êtes séropositif ; je vais vous
faire un traitement pour retarder le passage à la maladie ; il
faut venir trois fois par semaine ; prenez rendez-vous avec ma
secrétaire. Au revoir, Monsieur. ” Eh bien, je suis sorti avec une
pêche terrible ! »
Paradoxal ? Pas vraiment : le second médecin a montré
qu’il était sûr de lui, sûr de proposer le meilleur traitement
possible, et prêt à en assumer la responsabilité. Une prise en
charge par quelqu’un de compétent, voilà ce que les parents
attendent de leur médecin ; la sympathie, ils la demanderont à
leur famille, à leurs amis.
Quant aux euphémismes et propos lénifiants, ils peuvent induire
en erreur, voire être totalement contre-productifs, comme dans le
cas de cet adolescent auquel un médecin a annoncé qu’il était
diabétique et le resterait toute sa vie, mais en ajoutant que ce
n’était pas grave, que « les piqûres quotidiennes, c’était
exactement comme se laver les dents ». Le garçon a été
tellement furieux d’entendre ainsi minimiser une maladie dont il
souffrirait toute sa vie que dix ans plus tard, il traitait encore
par le mépris la maladie et son traitement, et avouait qu’il avait
maintes fois frôlé le coma diabétique [3].
- – l’annonce trop insistante : devant le manque de
réaction de ses patients, le médecin répète ses explications,
insiste, veut vérifier qu’il a été compris… Les parents ressentent
cette insistance comme de la violence, voire du sadisme.
L’incompréhension, les accusations injustes, ou même le déni total,
autant de réactions spontanées qui protègent dans l’immédiat contre
la violence du choc. Elles changeront avec le temps – si,
justement, on laisse du temps. Un cancérologue raconte qu’il a dû,
un jour, expliquer à des parents qu’il ne pouvait plus rien pour
leur enfant, que sa mort était proche. Il s’est donné beaucoup de
mal pour s’exprimer avec tact, mais clairement, sans ambiguïté.
Quand il a terminé, la mère s’est tournée vers lui :
« Mais, Docteur, vous n’êtes pas en train de me dire que c’est
grave, au moins ? » Le médecin n’a plus rien dit.
Les points qui font l’objet de débats
- – L’enfant doit-il être présent lors de l’annonce ?
Oui, disent certains : même s’il est trop jeune pour
comprendre, sa présence amènera le médecin à tenir compte de lui, à
souligner les points positifs, à s’adresser à lui si son âge le
permet. Non, estiment d’autres : ses parents se sentiront plus
libres de poser des questions en son absence, et ils sont mieux à
même de l’informer qu’un médecin. « Il y a un cas où je ne
fais pas sortir l’enfant pendant que j’explique à ses parents ce
qu’il a, dit Annie Barois, professeur émérite à l’hôpital
Raymond-Poincaré à Garches, lorsque j’ai tout lieu de penser qu’il
s’est fait gronder, parce qu’il se plaignait sans cesse d’être
fatigué, par exemple. Je veux que cet enfant m’entende dire que ce
n’est pas de sa faute s’il est fatigué, que c’est dû à une maladie,
la myasthénie, dont on va s’occuper. »
- – Est-il bon que le médecin soit entouré de son
équipe : infirmière, kiné, etc. ? Oui, disent
certains : c’est montrer aux parents qu’il y a quelque chose à
faire, et des gens pour le faire. Non, répondent d’autres :
les parents risquent de se sentir plus accablés qu’aidés ;
mieux vaut attendre un rendez-vous ultérieur. Notons toutefois que
la présence d’un psychologue reste utile même si les parents ne
font pas appel à son aide : il peut les observer et signaler
ensuite au médecin qu’ils ont mal réagi à tel de ses propos, mal
compris tel mot…
- – Faut-il tout dire ? Un point fait
l’unanimité : le médecin doit dire la vérité ; tout
mensonge « charitable » ne ferait que retarder le choc et
réduirait à néant la confiance des patients. Lorsque les parents
viennent consulter parce qu’ils sont inquiets devant les symptômes
de dysfonctionnement de l’enfant, « nommer la maladie, c’est
déjà traiter » [4] : c’est déculpabiliser les parents,
stimuler leur énergie pour combattre un ennemi désormais
connu.
Toutefois, « ne pas mentir » ne signifie pas forcément
« tout dire ». Bénédicte, nous l’avons vu, n’a pas
pardonné à son médecin d’avoir formulé un pronostic, et ce, bien
qu’elle l’ait demandé. Elle a raison ; tous les spécialistes
sont d’accord avec elle. Le pronostic est une « fausse
vérité » : il est statistique, c’est-à-dire qu’il donne
une vérité moyenne concernant un groupe, et non la vérité quant à
l’avenir de cet enfant-là ; il est statique et non dynamique,
c’est-à-dire qu’il est la photographie de la situation actuelle,
mais ne peut pas prendre en compte les modifications qu’apporteront
de nouveaux dispositifs de soins, de nouveaux traitements,
peut-être dans un très proche avenir.
D’une « vérité » toute relative, donc, le pronostic
peut, en revanche, avoir des effets délétères. Le professeur Annie
Barois n’en a jamais oublié un exemple terrible : « Une
femme est entrée un jour dans mon bureau avec son enfant de
6 ans dans les bras : “On m’a dit qu’elle mourrait à
2 ans, elle est toujours là, qu’est-ce que j’en fais ?”
Vous vous rendez compte ? Depuis quatre ans, cette enfant
était “vue morte” dans la tête de ses parents, donc on n’avait rien
fait pour elle ! Notez qu’en fait, elle est morte à
21 ans ! C’est horrible ! ».
Ce que doit comprendre l’annonce
Le médecin ne doit jamais laisser repartir des parents sans les
référer à un spécialiste, un centre de soins, une association.
S’ils viennent de loin, il aura eu soin de se renseigner à
l’avance, de leur préparer une fiche avec le nom et l’adresse de
quelqu’un dans leur région.
Un point essentiel, c’est de leur fixer immédiatement un
deuxième rendez-vous, à une date précise et pas trop éloignée. Il
n’y a guère de chances, en effet, nous l’avons vu, qu’ils aient
tout compris, tout retenu, pensé à toutes les questions, ni même
tout entendu lors de cette première consultation ; la
deuxième, consacrée à l’écoute, permettra de corriger les
malentendus, de compléter l’information. Ainsi, une patiente à
laquelle son médecin avait proposé une chimiothérapie était
persuadée d’avoir un cancer ! C’est seulement un mois plus
tard que le médecin en a pris conscience, et a pu lui expliquer que
la chimiothérapie est un type de traitement, utilisé, en effet,
contre le cancer – mais pas uniquement, et elle, elle n’avait pas
de cancer ! Il lui a fallu des semaines pour être pleinement
rassurée, tant le choc avait été grand [4]. Autre exemple, une
étude effectuée sur les effets d’un diagnostic de myopathie
facio-scapulo-humérale, ou FSH [5] : l’auteur a interrogé
d’une part 26 adultes auxquels cette annonce avait été faite,
d’autre part, 10 neurologues qui leur avaient communiqué ce
diagnostic. Ces derniers pensaient qu’ils n’avaient pas suscité un
trop grand choc chez leurs malades, dans la mesure où ils avaient
bien insisté sur le fait que cette maladie n’était pas mortelle. Or
le mot de « myopathie » avait produit une sidération
telle chez les malades qu’ils n’avaient plus rien entendu d’autre,
qu’aucun n’a été capable de nommer sa maladie, et que tous se
faisaient une image des plus sombres de leur maladie et de son
évolution…
Bénédicte regrette d’avoir tant tardé à consulter une
association. En effet, une prise de contact rapide avec une
association de malades atténue le désarroi qui suit
l’annonce : les parents se retrouvent au milieu de gens qui
sont comme eux, et avec lesquels ils peuvent avoir des échanges
d’égal à égal, alors que la relation avec le corps médical est
forcément asymétrique.
Un autre point à aborder rapidement – au plus tard lors de la
deuxième rencontre – est celui de l’information des frères et sœurs
de l’enfant atteint. Parfois, les parents y répugnent :
« Il est trop petit pour comprendre », « À quoi
bon ? Il n’a pas du tout l’air d’être perturbé »… Ce à
quoi on peut répondre : un enfant peut être trop petit pour
tout comprendre, mais il n’est jamais trop petit pour sentir que
ses parents sont tristes, inquiets, absorbés par l’enfant malade –
et pour être perturbé de ce fait, même s’il n’en a pas l’air.
Alors, il faut leur parler [6].
Dernier point important : l’annonce doit comporter un
aspect positif. Certains médecins se contentent d’égrener une
litanie désespérante : « Votre enfant ne parlera pas, ne
marchera pas, ses muscles s’atrophieront progressivement »… On
peut dire : « Son intelligence sera normale » :
c’est vrai aussi, et cela permettra aux parents d’élaborer un
projet pour lui.
Une formation à l’annonce ?
Les étudiants en médecine se plaignent de n’avoir pas été formés à
l’annonce de mauvaises nouvelles, et des patients leur font écho, à
l’instar de Bénédicte. Alors, organiser cette formation ? Elle
permettrait sans doute d’éviter les erreurs les plus grossières, et
elle serait donc bénéfique, à condition de ne pas nourrir le
fantasme d’une formation parfaite, conduisant à une annonce
parfaite… On ne peut que souscrire à l’affirmation péremptoire de
Patrick Ben Soussan [4] : « Il n’existe pas d’annonce
heureuse. Il n’existe pas de médecins heureux de faire l’annonce
d’un handicap. Il n’existe pas de parents heureux d’être les
parents d’un enfant handicapé. Il n’existe pas d’enfants handicapés
heureux de l’être ».
Il n’existe donc pas non plus de recette magique pour produire
une annonce heureuse. D’ailleurs, est-ce souhaitable ? Si les
médecins commettent des maladresses, c’est parce que ce sont des
êtres humains. Ils ont choisi ce métier parce qu’ils voulaient
guérir, ou en tout cas soigner, soulager, aider ; et les voilà
tout à coup contraints d’avouer qu’ils sont face à une maladie
qu’ils ne peuvent pas guérir, qu’ils ne savent pas toujours
soigner, parfois même qu’ils ne peuvent pas nommer. Ils sont mis en
situation d’échec, un échec encore plus durement ressenti si la
connaissance qu’ils ont de cette famille-là, de cet enfant-là, les
implique affectivement – et, quand on se sent en échec et qu’on en
souffre, on n’est pas toujours adroit, en effet. Mais enseigner aux
médecins un protocole d’annonce aussi lisse et rigoureux qu’une
check-list de pilote, serait-ce un progrès ? Ne serait-ce pas
leur offrir un bouclier, au risque d’une rupture de tout contact
humain avec leurs patients ?
Car chez les patients, l’annonce d’une mauvaise nouvelle, de
quelque manière qu’elle soit faite, a toutes les chances de
susciter une colère qui ne demande qu’à se tourner contre un bouc
émissaire : c’est humain. Or les porteurs de mauvaises
nouvelles sont des boucs émissaires tout trouvés : dans
l’Antiquité, ils étaient parfois mis à mort… On n’en est plus
là ; mais il y a des équipes de soignants qui, partant du
principe que le porteur d’une mauvaise nouvelle ne saurait avoir
une bonne image auprès de ses interlocuteurs, quoi qu’il fasse,
s’arrangent pour que l’annonceur ne suive pas cette famille-là.
Ce n’est pas toujours possible. Alors, reste au médecin à bien
réfléchir à ce qu’il va dire, puis à supporter des reproches
parfois immérités ; aux parents, à faire preuve de
compréhension, une fois le premier choc passé ; et à tous, à
donner du temps au temps. Dans le processus de l’annonce, le temps
est un personnage important.
L’annonce Notes prises au cours du colloque de Médecine et
Psychanalyse, Violence de l’annonce, violence du dire1
Brigitte Retali
Service de pédiatrie, Centre hospitalier René Dubos, 6, avenue
de l’Ile-de-France, 95000 Pontoise
brigitte.retali@ch-pontoise.fr
L’annonce est une violence intime, coupant ou séparant le passé
du futur, rien ne sera plus comme avant : elle correspond à
une perte d’objet, la bonne santé.
L’annonce a un caractère fondateur voire dramatique, elle
implique une rupture et de cette béance peut naître une force ou un
désespoir, on peut en concevoir une approche traumatologique.
Tout à la fois surprenante et attendue, elle fait irruption dans
le monde de celui qui la reçoit. Il ne s’agit pas d’une simple
information, l’annonce est un temps de dialogue, il y a un enjeu
relationnel, l’annonceur et l’annoncé sont liés dans ce moment.
Annoncer, c’est faire savoir à l’autre ce qu’il ignorait de
lui-même. Annoncer c’est aussi s’adresser à quelqu’un qui sait déjà
quelque chose de lui-même.
Cette annonce s’inscrit dans le temps et demande une
élaboration : ne pas tout dire, ne pas tout dire et ne rien
cacher, ne pas tout dire tout de suite, se voir et se revoir de
façon à laisser émerger un questionnement jusqu’à l’impensable, et
préserver le futur, avant de pouvoir accéder à un langage créateur
d’avenir.
C’est un acte médical thérapeutique, car bien traiter un enfant
c’est lui donner toutes les chances de son devenir.
Annoncer ce n’est pas informer un patient comme on informerait
un consommateur, ce serait lui faire violence « la médecine se
lave les mains à bon compte ».
Informer les parents, c’est partager du savoir sur la
physiologie et la psychologie d’un enfant en train de se
construire, avec un langage clair et compréhensible. Expliciter ce
qu’il est, ses potentialités, ses failles, les ressources qu’il
utilise.
L’enfant n’est pas réduit à un symptôme, l’enfant existe dans sa
globalité, il est inscrit dans son histoire familiale, il va
questionner cette histoire. Annoncer renvoie le soignant à sa
propre angoisse face à celle des parents. La réponse à l’angoisse
des parents, c’est la peur de l’erreur médicale.
Répondre aux exigences des parents, car le doute n’est plus de
mise, c’est utiliser le maillage médical, demander un avis, les
parents et l’enfant sont d’autant plus rassurés que les différents
praticiens entourant leur enfant communiquent entre eux.
La violence de l’annonce concerne celui qui la reçoit tout
autant que celui qui la donne. Pour le soignant, c’est la peur de
ce qu’il va dire, des dégâts qu’il peut causer. C’est aussi la peur
de détruire le couple parental, ou l’enfant imaginaire. C’est enfin
la crainte des réactions qu’il va susciter, les classiques
réactions traumatiques, la colère, la révolte, la sidération, le
déni.
Le soignant lit dans le regard du patient l’effet de ce qui est
dit.
En effet, annoncer une mauvaise nouvelle à des parents, c’est
accéder à quelque chose d’intime, à une zone psychique et
émotionnelle primitive, ce qui est resté enfant en eux.
Le soignant qui annonce la mauvaise nouvelle est identifié au
mal, c’est l’oiseau de mauvais augure, il est renvoyé à une
position sacrée.
Ce temps d’annonce est empreint d’une violence latente, violence
de la vie qui bascule, violence de cette charge émotionnelle. Face
à cette violence, le soignant est tenté de vouloir réparer le mal
qu’il commet, de gommer cette violence, passer du
« dire » au « faire » au risque d’escamoter le
« dire ».
Le faire, le projet thérapeutique, son énoncé, ne doit pas
éjecter l’annonceur du dire au faire, en l’immergeant dans le faire
dans une sorte de passage à l’acte.
Les mécanismes de défense du soignant l’empêchent d’avoir de
l’empathie pour le patient : banaliser, mentir, éviter,
réassurer faussement ; ou au contraire il va tenter de fuir en
avant en disant tout ou en rationalisant pour faire barrage aux
émotions.
L’annonce du handicap est la révélation de la faille de
l’identité et le stigmate de l’anormalité.
Elle représente un plongeon dans un monde particulier, hors du
droit, hors du temps et le risque de perdre le contrôle de la
représentation de soi. Le travail de requalification sociale par
les soins éducatifs participe à la réassurance des capacités des
parents.
Le temps de l’annonce met le soignant en face de sa propre
vulnérabilité et de ses limites. Le soignant est seul à détenir un
savoir qu’il va partager et pourtant il s’annonce à lui-même la
nouvelle en même temps qu’il l’annonce au patient.
L’annonce concerne aussi l’enfant lui-même. Elle permet de
libérer une pensée, en mettant des mots sur une réalité qu’il
percevait déjà. L’enfant a une soif de savoir tout autant qu’il
conduit son médecin à se poser des questions. La vérité est à
construire avec lui, dans un espace à ouvrir.
L’enfant n’intègre pas comme un adulte la réalité de ce qui est
annoncé. Il fonctionne en clivant, la maladie d’un côté et la vie
sans la maladie de l’autre. L’enfant est travaillé par sa maladie
en même temps qu’il cherche le sens de sa maladie, le sens de sa
place dans sa lignée familiale, le sens de sa vie à
l’adolescence.
L’annonce est pour le soignant un moment unique, un moment
d’intense solitude. Son savoir bien loin de le protéger le
confronte à sa fragilité. L’annonceur sait bien ce qu’il dit, peu
ce qui est entendu et encore moins ce que le patient peut
s’approprier de son dire.
Il n’y a pas de recette pour une bonne annonce. Le scénario de
l’annonce ne peut pas être standardisé, seule l’expérience permet
au soignant de mieux l’assumer.
Le compagnonnage des plus jeunes avec leurs collègues plus
habitués à cette annonce, le travail avec les « pairs »,
l’aide des psychothérapeutes ou leur implication dans des
consultations mixtes, sont autant d’occasions à saisir pour
transformer cette épreuve en expérience constructive.
Références
1 Munnich A. La rage d’espérer. Paris : Plon, 1999.
2 Catherine Chaine. J’aime avoir peur avec toi. Seuil, 2004.
3 Keller P. Violence de l’annonce, violence du dire,
7e Colloque de Médecine et Psychanalyse, Etudes
freudiennes, n° hors série, janvier 2005.
4 Marie-José Del Volgo, Violence de l’annonce, violence du dire,
op. cité.
5 Etude de Christiane Delaporte, résumée dans Le handicap :
effets d’annonce, CTNERHI n° 63, juillet-décembre 1994.
6 Cf les conseils de Jean-Michel Zucker dans Violence de
l’annonce, violence du dire, et La fratrie à l’épreuve du handicap,
sous la direction de Claudie Bert, érès-AFM, 2006.
1 Violence de l’annonce, violence du dire.
7e colloque de Médecine et Psychanalyse, sous la
direction de Danièle Brun, Éditions freudiennes, hors
série.
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