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Adolescente et gynécologue : quel dialogue ?


Médecine thérapeutique / Pédiatrie. Volume 8, Numéro 2, 73-80, mars-avril 2005, Dossier


Résumé  

Auteur(s) : Nicole Athéa , Crips île-de-France, Tour Maine-Montparnasse, 33, avenue du Maine, BP 53, 75755 Paris Cedex 15. Téléphone: 01 56 80 33 33. Fax : 01 56 80 33 00.

Résumé : Plus de la moitié des adolescents sont aujourd’hui sexuellement actifs. Leur entrée dans la vie sexuelle leur pose de nombreuses questions, qu’il faut entendre et parfois susciter, car en grande majorité ils n’ont pas d’interlocuteur adulte pour en parler. Les parents, même ceux qui ont de bonnes relations avec leurs enfants, ne sont pas les mieux placés pour parler sexualité à l’adolescence. Tendre des perches pour permettre aux préoccupations de se dire est essentiel, sans être intrusif ni voyeur. À chacun de trouver les mots pour échanger : il ne saurait s’agir de recettes, mais d’une écoute attentive, qui permet de trouver les bonnes questions. Leur sexualité fait des adolescentes une population particulièrement exposée aux IST, et le choix contraceptif influence directement ce risque. Les gynécologues ont un rôle de prévention et de prise en charge majeur. La consultation gynécologique de l’adolescente ne peut se résumer à une prescription contraceptive. Par ailleurs, les prescriptions doivent intégrer l’ensemble des données liées à la vie sexuelle des adolescents.

Mots-clés : développement psychosexuel, précocité sexuelle, prévention en consultation

ARTICLE

Auteur(s) :, Nicole Athéa*

Crips île-de-France, Tour Maine-Montparnasse, 33, avenue du Maine, BP 53, 75755 Paris Cedex 15. Téléphone: 01 56 80 33 33. Fax : 01 56 80 33 00

« Posez-moi les bonnes questions »Marguerite Duras. L’amante anglaise.

Nombre d’adolescentes sont suivies par des gynécologues. Quelles que soient les raisons qui les conduisent à consulter, il faut leur permettre de s’exprimer sur leurs préoccupations essentielles, qui tournent autour de la métamorphose pubertaire et de l’entrée dans la sexualité. Cette problématique est loin de se résumer aux premiers rapports sexuels sur lesquels nous n’avons que trop tendance à nous focaliser [1]. Comment trouver les paroles pour en parler sans leur faire violence, en les aidant à mettre des mots sur leurs craintes et leurs préoccupations, est une tâche essentielle de cette consultation. La prévention est une préoccupation centrale et le médecin doit pouvoir comprendre les problèmes que se posent ces jeunes filles afin d’évaluer les risques éventuels qu’elles peuvent prendre, pour pouvoir discuter avec elles de leurs stratégies de prévention, qui sont toujours soumises aux enjeux primordiaux, à chaque fois singuliers, qui sont les leurs. Les prises de risques sont en effet souvent vécues comme secondaires par bien des jeunes : c’est en fonction de leur maturation psychosexuelle, de leur situation familiale, de leur situation psychologique, de leurs représentations du masculin et du féminin, de leur culture, etc., qu’elles pourront prendre en compte et adopter des stratégies de protection.

La confidentialité, nécessaire à une relation de confiance

Le premier objectif sera de nouer une relation de confiance. Ce sont les prémisses indispensables pour permettre aux questions, nombreuses et qui dépassent toujours largement le motif annoncé de consultation, de pouvoir s’exprimer. C’est une nécessité pour permettre aux demandes liées à la sexualité de se formuler, telles une demande de contraception ou une inquiétude concernant un risque infectieux.

Pour ce faire, l’adolescente doit être assurée de la confidentialité de la consultation, et notamment des confidences concernant sa sexualité. Ce qui signifie qu’elle doit être reçue seule. Quand une jeune fille est accompagnée par sa mère, il est important de les accueillir ensemble au début de la consultation et de les laisser s’exprimer l’une et l’autre, ce qui permettra au mieux de comprendre qui demande quoi : la demande maternelle n’est souvent pas la même que la demande de la jeune fille. Il est aussi important de montrer une neutralité bienveillante à l’accueil de l’une et de l’autre : nous ne sommes pas là pour entrer en rivalité avec les mères et nous mettre dans le rôle « de bonne mère » face à la mère réelle qui serait la mauvaise. Ni pour redoubler le discours maternel, en se projetant dans un rôle parental, contre la jeune fille. Il faut au contraire, autant que faire se peut, respecter et étayer les propos de l’une et de l’autre. Avoir la confiance de la mère est important et lui permettra secondairement de laisser sa fille venir seule, si nous sommes capables de lui montrer que nous sommes dans une position autre que la sienne, de référent adulte non parental solide, non démagogue et responsable, tout en montrant une réelle bienveillance envers leurs enfants, ce qui est aussi un élément rassurant pour ces mères. Quand nous sommes confrontées à une situation conflictuelle, nous pouvons jouer un rôle de médiateur et faire entendre à l’une et à l’autre ce qui souvent ne s’entend pas quand la violence est présente ou l’émotion trop forte.

Mais, quoi qu’il en soit, après ce moment de consultation à trois, il faudra trouver un long moment de consultation duelle avec l’adolescente, qui est la patiente, et notre interlocuteur privilégié.

Développement psychoaffectif et sexuel

Le second objectif : la consultation doit permettre d’évaluer la maturation psychoaffective de la jeune fille et de comprendre quels sont ses besoins, notamment en termes d’informations ou de contraception, et de protection vis-à-vis des IST.

Le développement psychoaffectif ne peut être réduit aux seuls termes de maturation pubertaire [2]. L’évaluation des capacités d’autonomie et de responsabilité des adolescents constitue un problème central pour les médecins qui s’en occupent ; l’irruption de la problématique de la sexualité, centrale à cet âge, va nous interpeller sur l’appréciation du développement psychosexuel et la maturité psychologique d’un adolescent donné. Si cette évaluation est importante, force est de constater que nous ne possédons ici aucun critère de référence biologique et simplement mesurable. Pour tenter de répondre à cette question de l’évaluation de la maturité psychologique des adolescents, il faut en revenir à la pratique clinique. La consultation de gynécologie est un lieu particulièrement privilégié pour comprendre comment les adolescents vivent les processus de sexualisation et comment ils se situent dans la problématique de la sexualité. Il est toujours nécessaire d’aborder, et ce quel que soit le motif de la consultation, les besoins liés à la sexualité, qu’il s’agisse d’une simple information ou de besoins plus concrets quand l’éventualité d’une première relation est envisagée [3].

  • 1) La question de la maturité est souvent exprimée de façon très simple par les adolescents qui n’ont pas encore eu de relations sexuelles. On entend souvent dire dans ces conditions : « je ne me sens pas prêt », ou encore « ce n’est pas mon problème pour le moment » ou enfin « je suis trop jeune ». Ces paroles, on peut les entendre aussi bien chez une adolescente de 15 ans que chez une jeune beaucoup plus âgé. Comment peut-on les interpréter ?Si l’on perçoit des propos authentiques, c’est-à-dire qui ne sont pas sous-tendus par des défenses rapidement perceptibles, ils témoignent d’une évolution harmonieuse dans laquelle nous n’avons pas à intervenir, sinon pour signifier qu’on reparlera de sexualité le moment voulu, et pour renforcer l’adolescente dans ses sentiments, sentiments qui peuvent être mis à mal par des pressions normatives issues de l’environnement (groupes ou pairs, ou petit ami, voire… parents)D’autres adolescentes sont à l’évidence très mal à l’aise dès que l’on aborde la problématique de la sexualité, et vont rester silencieuses ou feront dévier rapidement l’entretien vers d’autres sujets. Certains jeunes ont en effet une peur très grande de tout ce qui réfère à la sexualité, voire même pour certaines à la sexualisation, comme on peut l’observer de façon caricaturale chez les filles anorexiques. Il n’est pas rare d’observer de telles conduites chez des adolescentes atteintes de maladies de long cours, notamment les maladies qui ont un impact sur le développement pubertaire [4]. Ces conduites d’évitement vis-à-vis de la sexualité peuvent aussi s’observer chez celles qui n’ont aucune maladie organique, mais qui vivent dans un climat de dysfonctionnements relationnels importants avec des parents qui les enferment dans leur enfance et ne peuvent les laisser sortir de ce statut sans mettre en péril la cellule familiale (le terme de « cellule » fait ici plus référence à son sens carcéral qu’à son sens d’unité vitale). Dans ces situations, il conviendra de nouer avec la jeune fille une relation qui puisse à un moment lui permettre d’entendre que tout ne va pas au mieux, qu’elle a sans doute besoin d’une aide, et d’envisager avec elle les stratégies d’aide qu’elle pourra accepter.
  • 2) A contrario, ceux ou celles qui ont déjà eu des relations sexuelles évoquent rarement leur maturité psychologique. « Comment as-tu vécu tes premières relations sexuelles ? Qu’est-ce que tu en penses aujourd’hui ? » sont des questions ouvertes qui permettent d’introduire le dialogue. Pour certaines, les premiers rapports se sont passés dans la confusion, sans qu’elles l’aient véritablement voulu, mais sans qu’elles aient été capables de dire non. Celles-là se sont souvent senties contraintes par le petit copain, ou ont été surprises par des situations imprévues qui les ont mises en situation de sidération, empêchant qu’un non ou qu’un oui clair puisse s’exprimer, ou à tout le moins se penser… C’est alors que, dans l’après-coup, elles peuvent venir nous demander si elles sont encore vierges, s’il y a vraiment eu des rapports complets.Les regrets très fréquents exprimés par les adolescentes après les premiers rapports dépassent largement le cadre décrit ci-dessus, et réfèrent souvent au sentiment de s’être « faite avoir » : ce qui signifie qu’elles se seraient trompées sur la nature des sentiments du petit ami, qui, lui, « n’aurait voulu que ça », c’est-à-dire des rapports sexuels. Si dans certains cas des garçons peuvent exploiter les sentiments amoureux de leurs amies pour avoir des relations sexuelles, le plus souvent la réalité est très certainement différente et plus complexe, ce d’autant que ce sont souvent les filles qui rompent rapidement après les premières relations sexuelles. De façon paradoxale, alors que dans bien des cas les premières relations semblent décidées, on observe une tendance très générale des filles à vouloir se situer dans une position de victime, victime de la sexualité des garçons. Ainsi peuvent-elles minimiser leur responsabilité après coup, dans des situations où probablement l’influence et les normes des pairs ont joué à leur insu un rôle important dans les « décisions » d’avoir les premières relations sexuelles. Le sentiment d’avoir été utilisées, ou d’être convoitées, comme un objet, à des fins purement sexuelles, alors que leur demande à elles est essentiellement de nature affective, est le différend majeur qui oppose filles et garçons à l’adolescence.Il est important que ces filles puissent exprimer leurs regrets et qu’elles puissent à nouveau se sentir libres. Libres de différer les prochaines relations sexuelles si tel est leur souhait : ce n’est pas parce qu’on a eu une relation sexuelle qu’on est obligée d’en avoir d’autres dans l’immédiat. Mais capables également d’avoir d’autres relations sexuelles qui pourront bien se passer quand elles le voudront vraiment : ce n’est pas parce qu’un premier rapport s’est mal passé que toute la vie sexuelle est condamnée.S’il est important que ces filles puissent exprimer leurs regrets, il est tout aussi important de tenter de leur faire prendre conscience de leurs responsabilités dans ces histoires, pour les faire sortir d’un statut de victime, et de démonisation des garçons.
  • 3) Les « expérimentateurs précoces », c’est-à-dire les jeunes filles qui ont des premières relations avant 15 ans, ont toujours existé. Mais auparavant, on constatait souvent que ces adolescentes avaient des biographies plus lourdes dans l’ensemble que les expérimentateurs plus tardifs. Le problème dans ces situations n’est pas seulement celui de l’inadéquation de la maturation psychoaffective à la vie sexuelle ; il est surtout dominé par les biographies de ces adolescentes :
    • des antécédents de maladies de long cours peuvent jouer autant comme un frein que dans comme un accélérateur de la sexualité ;
    • des histoires familiales difficiles, notamment quand elles ont généré des situations d’abandon pour l’adolescent ;
    • des violences intrafamiliales, notamment sexuelles ;
    • des handicaps psychosociaux.

Pour certaines, tous ces facteurs peuvent se cumuler, et il est fréquent d’y trouver associé un échec scolaire.

De ces biographies ravageuses naissent souvent des adolescentes ravagées, qui disent leur détresse au travers de passages à l’acte multiples et répétés, passages à l’acte qui se trouvent réduits dans le langage épidémiologique à des « comportements à risque » [5]. Si ces comportements sont évidemment à risque, pour ces jeunes il s’agit avant tout d’un langage, souvent le seul dont elles disposent, afin d’exprimer la violence qu’elles ressentent envers le monde et envers elles-mêmes. Il est essentiel que nous puissions les aider à en prendre conscience, dans le dialogue qui s’instaure avec elles sur ce thème. Au fil de relations sexuelles multiples et non satisfaisantes, ces jeunes érodent souvent encore un peu plus leur estime d’elles-mêmes, déjà très précarisée par les relations familiales non étayantes qu’elles ont vécues, et plus cette estime est défaillante, plus les comportements à risque seront importants. Pour les filles, la sexualité est un terrain privilégié de passages à l’acte, au travers de mises en acte sexuelles précoces, et d’aventures sexuelles réitérées. C’est dans ces situations que les risques de grossesse et d’IST sont les plus élevés. On peut cependant penser que les passages à l’acte de nature sexuelle ne sont pas toujours les plus négatifs, même s’ils comportent des risques. Par leurs comportements sexuels, ces filles expriment un immense besoin d’amour et de reconnaissance, qu’ils nous faut leur signifier. Dans ces conditions, le plus souvent, elles ne trouvent pas ce qu’elles recherchent. Mais le hasard peut faire qu’on « tombe » sur un garçon gentil et étayant, compagnon qui peut être d’un secours infini dans des situations dramatiques, et qui peut devenir le moteur à survivre et à trouver de l’aide.

Si la précocité des relations sexuelles est repérée comme un facteur de risque important pour tous les adolescents, d’une part du fait des comportements à risque plus fréquents, d’autre part du fait de la vulnérabilité aux infections, il ne faut pas oublier que les jeunes ont des profils très différents, qui vont les conduire à avoir des comportements de sens très différents. Nous observons de plus en plus souvent en consultation des filles très jeunes, sans problème particulier, vivant dans des familles « banales », qui ont eu des relations sexuelles avant 15 ans et viennent pour discuter de leur contraception. Le problème de l’immaturité psychoaffective est ici souvent au premier plan. Si pour certaines, les risques médicaux liés à l’entrée dans la sexualité sont limités, pour toutes les risques sont essentiellement des courts-circuits de maturation psychosexuelle, qui les conduisent à être dépassées par des situations trop complexes pour qu’elles puissent les vivre bien. Pourtant, il s’agit d’adolescentes qui vont bien et sont plutôt satisfaites de leur vie. Elles sont bien intégrées socialement et scolairement, ce qu’il est facile d’évaluer en consultation à travers quelques questions générales. Ces « expérimentateurs précoces » sont pressés de se donner, du moins à certains égards, des images d’adultes, ce d’autant que la publicité joue un rôle important dans la sollicitation sexuelle des très jeunes filles. Les prises de risque sont à situer dans un contexte de nouvelles « normes » et non dans un contexte d’auto-agression. Si l’utilisation du préservatif est massive aux premiers rapports (près de 90 % d’utilisation d’après le dernier Baromètre Santé Jeunes), les risques de non-protection se situent surtout quand une relation dure : la confiance peut faire alors oublier le condom, alors que le relais par un autre moyen de protection n’a pas été encore envisagé : c’est souligner pour ces très jeunes l’intérêt de la pilule d’urgence, l’importance d’en discuter avec elles et de la leur prescrire pour qu’elles puissent l’avoir toujours avec elles en cas de besoin. Dans ces situations, il est essentiel d’amener l’adolescente à s’interroger sur les raisons qui l’ont conduite à engager son corps, ce qu’elle cherche à travers ces relations, et ce qu’elle y trouve effectivement, ce qui peut parfois la conduire à vouloir modifier ses comportements sexuels. Mais il faut aussi savoir qu’il existe des adolescentes qui, très jeunes, vivent de façon volontaire et tout à fait positive des relations sexuelles, et qui y trouvent un réel épanouissement même si ces filles sont l’exception.

Les lignes de forces dans le vécu de la sexualité

Si la maturité psychosexuelle d’une adolescente devait répondre à une définition, on pourrait peut-être décrire comme suit une jeune fille mature : c’est une jeune fille qui choisit de façon libre, autonome, réfléchie, responsable, d’avoir des relations sexuelles avec la personne de son choix. Cela étant, en matière de sexualité, il n’est pas sûr que beaucoup d’adolescents, ni d’ailleurs beaucoup d’adultes, aient une sexualité qui réponde à cette définition, définition qui a les qualités de la rationalité, mais qui gomme par trop tout ce que le désir peut avoir d’imprévisible, d’inconscient, de non maîtrisable. Une autre définition de la maturité psychosexuelle, ou plutôt une définition complémentaire se devrait de faire avec cette imprévisibilité, cette force et cette vitalité du désir : une personne mature serait porteuse d’un désir qui chercherait à prendre corps dans une relation affectivement et positivement investie, dans une recherche de soi et si possible de l’autre. Cette dernière dimension, la recherche de l’autre, est souvent absente à l’adolescence où la recherche de soi (recherche de soi y compris à travers l’autre dont on utilise surtout la fonction de miroir) est le moteur prépondérant des relations affectives et sexuelles, dans cette quête identitaire si particulière à cette période de la vie, ce qui rend compte des comportements de papillonnage, habituels à cet âge.

Ce concept de maturité ne peut s’envisager comme un phénomène de tout ou rien, mais comme un cheminement, une progression qui n’est ni droite ni linéaire et qui comporte des allers et retours, des tours et des détours.

À ce concept doit être associée la notion essentielle d’une « utilisation positive » d’une sexualité désirée par l’adolescente elle-même, pour elle-même, pour se faire du bien, et non pas pour se blesser. Une relation sexuelle réussie, si ce n’est mature, devrait permettre à l’adolescente de s’enrichir et de poursuivre une évolution positive. Elle devrait donner du plaisir (ce qui n’est en rien une obligation de jouissance qui ne peut que terroriser et conduire à être tellement à l’écoute de ses sensations qu’on passe à côté de l’essentiel, c’est-à-dire ce qui se passe dans cet entre-deux des corps).

Pour nous, médecins, il ne s’agit pas d’autoriser ou d’interdire la sexualité, mais d’aider une adolescente en lui permettant de comprendre ce qu’elle joue, et ce qui se joue, au travers de la sexualité, parfois positivement, parfois négativement. L’évaluation « de lignes de force positives et négatives » peut être analysée à partir des quatre facteurs suivants.

Les motivations des adolescentes pour s’engager dans une relation sexuelle

La problématique de la prévention des risques liés à la sexualité, à savoir grossesses, IST et Sida, est devenue tellement prépondérante, tant pour les médecins que pour les parents et pour l’ensemble du corps social, que l’interrogation fondamentale vis-à-vis de la sexualité est aujourd’hui totalement absente : on ne se demande plus, et on ne demande plus aux adolescents, pourquoi ils font l’amour, mais comment ils le font : avec pilule, avec préservatif… Pourtant, on ne peut éluder la question du pourquoi qui reste encore aujourd’hui essentielle. On peut résumer ainsi les motivations à avoir des relations sexuelles :
  • Il y a les relations sexuelles engagées pour soi, par exemple pour tester son pouvoir de séduction, pour affirmer sa féminité, pour trouver de l’affection, du plaisir…
  • Il y a les relations sexuelles engagées pour le petit ami : pour lui faire plaisir, ou parce qu’on l’aime et qu’on a envie de lui donner « ça » comme ultime preuve d’amour, ou plus douloureusement, parce qu’il l’a exigé et qu’on craint de le perdre s’il n’y a pas de rapports…
  • Il y a les relations sexuelles engagées pour les autres, pour faire comme les autres, pour ne pas se sentir marginalisée…
  • Il y a les relations sexuelles engagées contre les autres : notamment contre des parents qui interdisent l’accès de leurs adolescents à la sexualité ; quand des rapports sont ainsi « dédiés » et ont pour fonction essentielle de transgresser des interdits, il est rare qu’ils soient vécus positivement…
  • Il y a enfin les relations sexuelles engagées contre soi, vécues comme une agression d’un corps détesté, et perpétuellement réitérées dans une spirale autodestructrice où les mises en actes sexuelles ne sont que l’une des formes que prennent les passages à l’acte multiples et de nature variée observés dans ces situations dramatiques (utilisation de toxiques, tentatives de suicide…).

Ainsi, les relations sexuelles doivent être envisagées dans le cadre d’une problématique plus large et centrale à l’adolescence, celle de l’agir. Les premières expériences sexuelles constituent l’un des « agir » essentiels à cet âge. L’adolescente a besoin de faire, d’éprouver, dans le double sens de ressentir et de se mettre à l’épreuve, de se tester, avant de pouvoir éventuellement, dans l’après-coup, en dire quelque chose. Une des finalités des premières relations sexuelles, c’est d’éprouver la réalité de ce corps, et d’apprendre ainsi peut-être que « j’étais fait pour avoir un corps », comme le dit si justement A. Camus (L’été).

« L’autre »

Le deuxième « facteur » à envisager dans les lignes de force, c’est l’autre, celui qu’on désigne sous le terme bien peu seyant de partenaire sexuel. Cet être réel, avec qui on fait l’amour, a heureusement sa propre dynamique dans la relation. Ainsi, en fonction de sa personnalité et de son investissement affectif et amoureux, il peut faire évoluer en positif des motivations au départ négatives, comme il peut faire évoluer en négatif une relation au départ positive…

Le vécu de la sexualité

Il va jouer un rôle important dans les lignes de force. Une ou des motivations positives, un ami aimé, aimant et tendre, sont certes des atouts pour vivre une sexualité épanouissante. Si ces facteurs sont le plus souvent nécessaires à une vie sexuelle où le plaisir ait sa place, ils ne sont pas toujours suffisants, notamment à l’adolescence où les premières expériences sexuelles sont chargées de beaucoup d’appréhensions. L’absence de jouissance est une plainte fréquente des filles. Elle s’exprime souvent très facilement, dès lors qu’un climat de confiance est instauré. L’examen gynécologique est aussi un temps essentiel pour permettre à ces plaintes d’émerger ; nous le reverrons. Elles ont souvent une toute autre signification que les situations de frigidité observée chez les femmes adultes. Dans nombre de cas, les rassurer sur leur normalité va permettre de dénouer les problèmes : rassurer sur la normalité du corps lors de l’examen est un premier temps indispensable ; ensuite, il est utile de leur expliquer que pour tout dans la vie, il faut du temps, il faut apprendre. Ici, il faut s’apprendre, il faut apprendre son corps. A contrario, avec des motivations négatives, ou un(e) ami(e) peu investi(e), les rapports sexuels ont peu de chance d’être vécus positivement par les filles. Mais l’absence de plaisir ou les douleurs aux rapports n’en inquiètent pas moins les adolescentes. Il est important de leur permettre de prendre conscience que les conditions affectives dans lesquelles se sont déroulées ces relations ne leur permettaient pas de les vivre autrement que négativement. Ce n’est pas elles, en tant que femmes « anormales » (c’est un terme bien (trop) souvent répété par les adolescentes) qui sont ici en cause et la cause.

Le vécu de la sexualité peut aussi être perturbé par l’absence de contraception, qui inquiète souvent les adolescents au moment des rapports, et peut conduire à modifier de façon frustrante leur réalisation. Apporter une réponse adaptée va permettre à une adolescente de ne plus avoir peur.

Les réactions parentales

Celles-ci jouent un rôle majeur sur la sexualité des adolescentes et il est important de donner la parole aux adolescentes sur ce thème [6, 7]. Elles en parlent d’ailleurs très facilement. Dans certaines familles, minoritaires aujourd’hui, la sexualité à l’adolescence est proscrite. Dans les cas les plus rares, il s’agit de valeurs religieuses où la sexualité est inscrite dans le mariage ; dans ces familles, quand la communication parents-enfants existe, et que les adolescents reprennent à leur compte les valeurs parentales, la virginité est valorisée et l’absence de rapport est vécue positivement et sans problème. Quand les interdits font plus référence à des traditions culturelles qu’à des valeurs religieuses, quand les interdits sont édictés au sein de familles en difficulté, qui se défendent contre un environnement mettant à mal leurs valeurs, quand les interdits sexuels s’associent à d’autres violences, ils ont toute chance d’être transgressés, pour tout à la fois agresser sa famille, tenter de s’en libérer, mais finalement en rester prisonnier puisque la sexualité n’est pas agie pour soi. Dans ces situations, il est fréquent d’observer non seulement des comportements sexuels précoces, mais aussi des grossesses, des tentatives de suicide… Aider ces jeunes filles à trouver des compromis qui leur permettent de continuer à respecter les valeurs familiales et s’autoriser à vivre une sexualité souhaitée est un des enjeux majeurs de notre travail.

Dans les cas plus habituels, les discussions sur et autour de la sexualité au sein des familles sont possibles, voire dans certains cas obligés. S’il est important pour l’adolescent d’avoir une famille, ou plus souvent une maman à qui « on peut parler de ça et qui peut comprendre », il y a aussi des parents qui autorisent une sexualité, sous réserve qu’on leur en dise tout. Nécessairement dans ces derniers cas, on n’en parlera souvent pas directement, mais un acte manqué (comme un préservatif oublié…) viendra signifier. Ces accidents vont être à l’origine de petits drames, où l’adulte se sent trahi, parce qu’ « on ne lui a pas dit » ; le médecin, consulté souvent ensuite pour la contraception devrait pouvoir avoir un rôle de médiateur, et permettre à la confiance de se restaurer, en expliquant qu’il y a plusieurs façons de dire, le langage n’étant pas souvent le plus simple pour parler de la sexualité à ses touts débuts.

Dans d’autres cas, la discussion sur la sexualité n’est pas possible pour les parents, qui ne se sentent pas capables d’en parler. C’est alors au médecin, souvent le gynécologue, chez qui on conduit l’adolescente, qui, lui, devrait « dire », ou à tout le moins donner une contraception « au cas où ». Si parfois ces consultations sont difficiles, elles peuvent aussi être très utiles et émouvantes, notamment quand une maman arrive à faire part de ses difficultés et de ses limites, ce qu’on peut l’aider à faire au cours de la consultation. Il est important cependant de délimiter ce qui est du ressort des parents, c’est-à-dire la transmission des valeurs, et ce qu’est notre rôle, qui ne saurait se situer sur ce plan.

La perception que les adolescents ont des réactions parentales, de ce qui est dit et non dit, a une importance majeure sur la façon dont ils vont vivre leur sexualité. Si une libération sexuelle a eu lieu, la problématique de la relation aux parents dans le dire et le faire de la sexualité adolescente est loin d’être simple et univoque.

Dans le dialogue avec l’adolescente sur la sexualité : le problème des violences sexuelles

Le dialogue avec les adolescentes sur la sexualité doit aussi permettre une parole sur d’éventuelles violences sexuelles, dont on connaît la grande fréquence à l’adolescence [8, 9]. Des questions peuvent constituer une perche tendue pour en parler, sans leur faire violence : par exemple, dans une interview qui a déjà bien progressé « est-ce que quelqu’un t’a déjà embêté, t’as dit ou t’as fait subir des choses que tu ne souhaitais pas ou qui ont été violentes ? ». Ce type de questions constitue une porte ouverte pour parler d’une part des violences sexuelles, permettre d’en évaluer les conséquences, et d’autre part proposer à la jeune fille une prise en charge adaptée à la situation. Parfois, la réponse n’est pas formulée, mais on peut être en face d’expressions du visage ou de silences éloquents : si la jeune fille ne peut aller plus loin, il faut se donner les moyens de vérifier qu’elle n’est pas en situation de danger : dans les cas où nous la sentons menacée, il faut impérativement la protéger, par exemple en proposant une hospitalisation d’urgence qui offrira un havre pour la jeune fille, et permettra de prendre le temps de comprendre la situation et de mettre en œuvre les mesures juridiques qui s’imposent.

Si tel n’est pas le cas, il faut alors respecter ce silence, dire que nous avons entendu que cette question a touché à des choses douloureuses et qu’il sera important de pouvoir en reparler.

Les adolescentes sont la cible privilégiée des agressions sexuelles et des situations incestueuses, qui ont souvent débuté dans l’enfance. Les adolescentes porteuses de maladies chroniques, et plus encore de handicap mental, en constituent une cible privilégiée. Les antécédents de violences sexuelles perturbent très souvent la sexualité. On peut ainsi observer des blocages à établir des relations affectives ou une difficulté majeure à avoir des relations sexuelles, ou, a contrario, des comportements sexuels avec partenaires multiples sans investissement affectif, avec prise de risques délibérée dans une volonté d’agresser son corps. Ce type de comportements, ou des plaintes vagues récidivantes concernant la sphère sexuelle, peuvent être aussi des clignotants d’une situation de violence sexuelle. De même, une réticence majeure à la réalisation de l’examen gynécologique doit aussi évoquer la possibilité de violences sexuelles et nous inciter à poser à nouveau, mais autrement, cette question après l’examen.

D’autre part, cette question permet aussi à des filles d’exprimer des situations sans violence grave, voire même sans volonté de violence, mais qui les ont agressées et qui peuvent perturber leur vécu de la sexualité. L’impact traumatique d’une situation n’est pas seulement lié à sa gravité effective, mais aussi à la façon dont une adolescente peut le comprendre et le métaboliser. Il est essentiel d’entendre et de ne pas minimiser ce qu’elles ont perçu comme grave pour elle.

L’examen clinique général et l’examen gynécologique

Le dialogue avec l’adolescente lors de l’examen clinique est aussi un moment privilégié pour envisager les problèmes de poids et les troubles du comportement alimentaire qui sont souvent en rapport direct avec un déni de la sexualisation et une tentative de contrôle des pulsions sexuelles.

Lors d’une première consultation, surtout s’il s’agit de la première consultation gynécologique, la jeune fille peut être réticente à l’examen. Il faut alors lui décrire les actes que nous serons amenés à faire, et leur utilité, en lui signifiant que nous comprenons parfaitement la difficulté que représente cet examen, mais en rassurant sur le fait que les craintes anticipées sont souvent exagérées par les copines. Rassurer les jeunes filles et différer l’examen redouté lors d’une prochaine consultation permet souvent de le réaliser dans de bonnes conditions.

Lorsque nous constatons une particularité, comme par exemple une asymétrie mammaire, il est important d’en parler, tout en rassurant l’adolescente sur la normalité de son développement, mais sans s’y appesantir : en effet, il ne faut pas susciter des problèmes là où il n’y en a pas ; mais le plus souvent, l’adolescente mutique vit cette particularité comme une anomalie dont elle est tellement complexée qu’elle ne peut y mettre une parole : tendre une perche pour permettre aux adolescentes d’exprimer leurs craintes est essentiel.

L’examen de ce que j’appelle « l’hémisphère sud » est un temps important : ces jeunes filles n’ont jamais vu leur vulve ou leur vagin. Nous pouvons proposer de le leur montrer à l’aide d’un petit miroir, sans l’imposer à celles qui n’ont pas envie de voir. Pour toutes, il faudra cependant décrire ce que nous voyons et la normalité des organes observés. Utiliser des adjectifs valorisants permet d’investir positivement cette zone sexuelle chargée de peurs et d’appréhensions : par exemple, on peut dire « ta vulve est toute rose », « ton col est sublime ». La palpation de l’utérus et des ovaires est un moment important pour rassurer les jeunes filles sur leur capacité procréatrice : par exemple, dire, « ton utérus est de taille parfaitement normale, il est tout à fait prêt à accueillir un bébé le jour où tu en souhaiteras », est une phrase magique, qui met le sourire sur toutes les lèvres. En effet, si pour la quasi-totalité d’entre elles, la maternité n’est pas la préoccupation immédiate, en revanche, le fait de savoir qu’on est potentiellement féconde est essentiel. Rappelons-nous que nombre d’IVG ne sont qu’une façon de se rassurer sur sa fertilité… A contrario, les propos qui mettent en cause la fertilité sont particulièrement ravageurs, pourvoyeurs d’IVG et de stérilité. Il faut particulièrement rassurer les adolescentes devant des échographies montrant des ovaires volumineux et multifolliculaires qui sont dans la quasi-totalité des cas physiologiques à cet âge, et ne témoignent pas d’une dystrophie polykystique primitive, comme l’inscrivent trop hâtivement des échographistes qui ne connaissent pas le caractère normal de cette image à cet âge. De même que devant un kyste d’allure fonctionnelle, qui va disparaître seul spontanément dans la quasi-totalité des cas, il vaut mieux parler d’image folliculaire de volume excessif.

La prescription contraceptive

Il faudra trouver la solution contraceptive la mieux adaptée aux besoins et aux capacités de chacune, qui sera toujours celle qui sera la mieux tolérée et qui aura les meilleures chances d’être bien suivie. En effet, si la pilule est théoriquement un moyen efficace à presque 100 %, nous savons bien que dans la réalité son efficacité est moindre, puisque 20 % des IVG surviennent sous pilule estroprogestative. C’est souligner que l’efficacité contraceptive est utilisateur-dépendant. La prise quotidienne de la pilule est souvent vécue comme une contrainte par les jeunes filles et nombre d’entre elles, non sans raison, ont peur de l’oublier. À l’adolescence, la pilule peut avoir bien d’autres avantages susceptibles de les intéresser, en dehors de son rôle contraceptif. Il faut notamment insister sur les caractéristiques suivantes ; la pilule permet d’avoir ses règles régulièrement et de pouvoir anticiper quand elles arrivent ; les règles sous pilule sont moins longues, moins abondantes ; la pilule est le meilleur traitement de la dysménorrhée, qui concerne une fille sur deux à cet âge ; elle permet aussi de traiter efficacement une acné, qui est fréquente et une préoccupation centrale pour les adolescentes qui portent tellement d’intérêt à leur image ; enfin, c’est aussi une solution pour éviter les règles en période d’examen ou de vacances, effet qui les intéresse particulièrement. Par ailleurs, ne pas les mettre en situation de dilemme vis-à-vis de la consommation de tabac, qui à cet âge, ne constitue pas une contre-indication à la pilule, est aussi important ; ce qui n’empêche pas de discuter avec elles de leurs consommations et d’apporter des aides à celles qui souhaitent arrêter.

La compliance contraceptive est un thème essentiel du suivi.

Conclusion

Plus de la moitié des adolescents sont aujourd’hui sexuellement actifs. Leur entrée dans la vie sexuelle leur pose de nombreuses questions, qu’il faut entendre et parfois susciter car, en grande majorité, ils n’ont pas d’interlocuteur adulte pour en parler. Nous avons vu que les parents, même ceux qui ont de bonnes relations avec leurs enfants, ne sont pas les mieux placés pour parler sexualité à l’adolescence. Tendre des perches pour permettre aux préoccupations de se dire est essentiel, sans être intrusif ni voyeur. Les questions « ouvertes », qui permettent l’expression de sentiments, d’émotions, sont ici particulièrement adaptées. À chacun de trouver les mots pour échanger : il ne saurait s’agir de recettes, mais d’une écoute attentive, qui permet de trouver les bonnes questions. C’est heureusement tout le travail créatif de nos consultations.

Par ailleurs, leur sexualité fait des adolescentes une population particulièrement exposée aux IST, et le choix contraceptif influence directement ce risque. Nous avons ici un rôle de prévention et de prise en charge majeur. La consultation gynécologique de l’adolescente ne saurait se résumer à une prescription contraceptive. Par ailleurs, nos prescriptions doivent intégrer l’ensemble des données liées à la vie sexuelle des adolescents.

Références

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6 Jeammet PH. Les enjeux identificatoires à l’adolescence. J Psychanalyse Enfant 1991 ; 10 : 140.

7 Schmidt G. L’adolescent et sa famille. In : Ferrari P, Epelbaum C, eds. Psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent. Paris : Flammarion, 1993 : 419-29.

8 Rey C. L’adolescent et la loi : la situation en France. In : La Santé des adolescents. Approches, Soins, Prévention. Lausanne, Paris : Editions Payot, Doin, Les Presses Universitaires de Montréal, 1997.

9 Beitchman JH, Zucker KJ, Hood JE, Da Costa GA, Akman D, Cassavia E. A review of the long-term effects of sexual abuse. Child Abuse Negl 1994 ; 18 : 409-17.


 

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