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Spécificité de l’hospitalisation des adolescents en pédiatrie


Médecine thérapeutique / Pédiatrie. Volume 8, Numéro 2, 66-72, mars-avril 2005, Dossier


Résumé  

Auteur(s) : David Briard, Marianne Delattre, Michel Leroux, Véronique Peltier-Chevillard, Véronique Despert, Leïla Lazaro, Muriel Desrousseaux, Emmanuel Vallery-Masson, Edouard Le Gall , Département de médecine de l’enfant et de l’adolescent, Hôpital Sud, 16, bd de Bulgarie, Rennes, Tél. : 02 99 26 67 14.

Résumé : Les adolescents sollicitent de plus en plus souvent tous les professionnels de la santé, dont les services hospitaliers. La pédiatrie joue un rôle primordial dans l’accueil de ces adolescents et ne se résume pas à un simple lieu de passage. L’histoire et la philosophie de soin de la pédiatrie lui donnent une spécificité pertinente dans l’accueil des adolescents ayant toute forme d’expression de mal-être (dont les moins bruyantes). Et pourtant, faire reconnaître auprès des autorités sanitaires ces unités, à la hauteur du travail spécifique réalisé, reste difficile. Cet article montre toute l’importance de ce type d’unité, en prenant l’exemple d’une réflexion autour de la création d’une unité d’adolescent à Rennes. Aussi, devant l’afflux massif d’adolescents vers ces unités, il est important de réfléchir aux limites de ces hospitalisations en pédiatrie, faisant intervenir les liens avec la pédopsychiatrie tout en gardant la spécificité de notre travail.

Mots-clés : adolescents, hospitalisation

ARTICLE

Auteur(s) :, David Briard*, Marianne Delattre, Michel Leroux, Véronique Peltier-Chevillard, Véronique Despert, Leïla Lazaro, Muriel Desrousseaux, Emmanuel Vallery-Masson, Edouard Le Gall

Département de médecine de l’enfant et de l’adolescent, Hôpital Sud, 16, bd de Bulgarie, Rennes, Tél. : 02 99 26 67 14

L’accueil des adolescents au quotidien concerne tous les professionnels de santé depuis de longues années. En effet, les problèmes de santé en général, le mal-être et les conduites à risque des adolescents s’expriment sous de multiples facettes et plus particulièrement au travers du corps. Ces différents modes d’expressions font des professionnels de la santé physique et des centres hospitaliers respectivement des personnes et des lieux très sollicités par les adolescents. L’afflux des jeunes vers les centres hospitaliers a rendu nécessaire la mise en place de directives [1, 2] favorisant un accueil plus spécifique pour les adolescents.En effet, tous les jours, il faut se rendre à l’évidence, des adolescents interrogent au sujet de leurs problèmes essentiellement physiques, des médecins généralistes, des infirmières scolaires, des pédiatres, ou l’hôpital [3]. Pourquoi cette rencontre est-elle toujours aussi privilégiée ? Les jeunes trouvent-ils une réponse adéquate ? [4] La place du médecin est certainement moins menaçante pour l’adolescent souvent réticent à aborder la dimension psychologique. Ce dernier est pour lui plus assimilé aux traitements des troubles mentaux qu’à une aide potentielle.Malgré une littérature importante sur la période de l’adolescence [5-11], nous pensons, à travers notre expérience, apporter des notions nouvelles qui démontrent qu’aujourd’hui la pédiatrie peut être un lieu d’accueil adapté pour beaucoup d’adolescents. Nous proposons, à partir d’une réflexion autour de la naissance d’une unité d’adolescents à Rennes, de rappeler la spécificité que représente l’accueil d’adolescents en pédiatrie.

Historique

Il est important de prendre en compte l’historique de l’accueil de l’adolescent, car chaque ville, chaque centre hospitalier, a sa singularité et va évoluer en fonction de ses acquis et de sa philosophie.

Jusqu’en 1998, le service de pédiatrie de Rennes accueillait des adolescents jusqu’à l’âge de 15 ans et 3 mois, au-delà ils étaient orientés vers les services d’adultes où leur prise en charge n’était pas entièrement satisfaisante.

C’est pour de multiples raisons [6], et grâce à l’expérience acquise auprès d’adolescents de plus en plus nombreux en pédiatrie, que nous avons en 1998 étendu l’accueil de cette population jusqu’à 18 ans. Outre notre souhait de prendre en charge des adolescents en difficulté psychologique, compatible avec le fonctionnement d’un service de pédiatrie, il s’agissait aussi d’une volonté médicale de pouvoir accompagner les adolescents ayant des maladies chroniques.

Ainsi, a été créé au sein du CHU de Rennes un « secteur adolescent » de 6 lits pouvant accueillir les jeunes âgés de 12 à 18 ans, entièrement intégré au service d’une unité de pédiatrie polyvalente de grands enfants. Le contexte de cette époque n’autorisait pas la création de nouveaux lits mais simplement un redéploiement tout en restant avec la même capacité d’accueil de 17 lits. Dans un même temps, l’Agence régionale d’hospitalisation a créé des postes de pédiatre et de pédopsychiatre partagés entre le département de pédiatrie et la pédopsychiatrie. La création de ces temps pleins a favorisé une dynamique évolutive dans ce secteur adolescent. Son activité a largement dépassé nos prévisions, faisant de cette unité un service à « géométrie variable » [12](tableau 1)( Tableau 1 ).

Le nombre moyen de lits occupés chaque jour par les 12 à 18 ans est passé de 4 en 1999 à 9,3 en 2003. De ce fait, nous avons été contraints d’hospitaliser des enfants âgés de 3 à 12 ans (– 35,1 %) dans une autre unité.

Parallèlement, au CHGR la psychiatrie a développé progressivement des lieux d’accueil spécifiques pour adolescents, complémentaires en termes de tranche d’âge (16 à 23 ans). Cependant, il reste une différence essentielle entre ces deux structures, la pédiatrie fonctionne avec un accueil d’urgence où c’est l’avis médical qui détermine l’orientation de soin de l’adolescent. Dès lors, elles permettent à la pédiatrie de travailler dans un véritable réseau de soins, certains professionnels intervenant à la fois en pédiatrie et en psychiatrie.

En conclusion, ce cadre de travail nous a permis d’acquérir une expérience particulière et ainsi de distinguer des spécificités de l’accueil en pédiatrie.
Tableau 1 Bilan d’activité 1999-2003

1999

2000

2001

2002

2003

Évolution

Entrées totales

1 129

1 262

1 161

1 039

961

– 14,8 %

Entrées 3-12 ans

732

781

706

578

475

– 35,1 %

Entrées 12-18 ans

397

481

455

461

486

+ 22 %

Moyenne lits/j occupés 12-18 ans

4

4,3

7

7,8

9,3

+ 132 %

Taux d’occupation total

82 %

85,4 %

87,6 %

81,8 %

82,7 %

+ 0,5 %

Modalités de prise en charge de l’adolescent en pédiatrie

Le respect des modalités d’accueil d’un adolescent en pédiatrie est déterminant pour le déroulement des soins.

En effet, cinq notions participent à la spécificité de cet accueil :

  • le respect du mode d’accès aux soins,
  • l’effet de reconnaissance et d’officialisation des troubles lors de l’entrée du jeune,
  • l’utilisation de la sécurité médicale,
  • l’absence de protocole unique et une diversité de réponse,
  • la prise en compte de l’entourage du jeune.

En effet, il convient de souligner qu’à l’adolescence la formulation d’une demande d’aide est très souvent problématique. Ces 5 axes de travail favorisent le répérage des difficultés de l’adolescent et aussi permettent de cerner son fonctionnement psychique. C’est bien dans ces conditions que nous pensons l’orientation des soins être la plus pertinente tant sur le plan de son quotidien qu’en réponse à ses difficultés sur le plan psychopathologique.

Le respect du mode d’accès aux soins

Nous sommes forcés de constater que cette unité accueille de plus en plus d’adolescents, tous différents, avec une très grande diversité de pathologies, mais avec un point commun qui est leur mode d’accès au travers de symptômes physiques aussi multiples que variés. Malgré un nombre important de jeunes, ce lieu garde une fonction apaisante [13, 14]. Ces symptômes constituent un point d’appui primordial pour la rencontre de l’adulte avec l’adolescent. Cette unité plaide donc pour une approche, qui sera toujours, dans un premier temps, somatique et qui n’écarte aucune piste quant à l’élucidation des troubles.

L’accueil se fait donc via les urgences pédiatriques. L’hospitalisation est décidée par le médecin permanent des urgences ou le médecin de garde, à partir de sa propre évaluation, anamnestique, clinique et paraclinique. Ce mode d’entrée via les urgences est privilégié. Il respecte la réalité physique du motif d’admission et vient asseoir la prise en charge à venir et le bon déroulement des soins. L’hospitalisation est rarement différée. Lorsque celle-ci n’est pas décidée, mais que le médecin des urgences estime nécessaire la poursuite de soins de tous ordres, le jeune peut être orienté vers une consultation de médecine de l’adolescent. Cette unité de pédiatrie a vocation d’accueillir des adolescents atteints d’une maladie qui s’avérera aiguë (pneumopathie, pyélonéphrite), ou chronique (DID, mucoviscidose, Crohn, maladie épileptique) lors du diagnostic, ou à l’occasion d’une décompensation physique ou psychologique. Nous accueillons également des adolescents présentant un symptôme physique qui exprime leur mal-être (douleurs abdominales, migraines, troubles des conduites alimentaires, malaises) en respectant ce symptôme, sans lui donner une interprétation psychologique trop rapide.

En effet, ce type de problématique sous-entend que la parole ou l’expression du mal-être n’a pas été possible. Nous hospitalisons aussi des jeunes qui posent des actes mettant en jeu leur santé (intoxication médicamenteuse, intoxication alcoolique, prise de produits). Il n’est pas rare que des adolescentes enceintes, ou ayant subi des agressions sexuelles, soient aussi hospitalisées.

L’effet de reconnaissance et d’officialisation des troubles

L’entrée du jeune à l’hôpital induit un effet de reconnaissance et d’officialisation de ses troubles auxquels nous devons répondre, permettant d’asseoir une prise en charge thérapeutique. Il est essentiel de prendre en compte les dires de l’adolescent en évitant une banalisation ou une dramatisation et en gardant un recul nécessaire dans leurs analyses. Ces premiers dires, mis en avant à l’arrivée à l’hôpital, ne correspondent pas toujours à la véritable raison des difficultés, mais peuvent sous-entendre une autre cause psychopathologique. Il est donc de notre mission de répondre à la crise sans la différer, en écoutant le jeune, en reconnaissant sa souffrance mais sans adhérer stricto sensu à ses propos. Il faut prendre en compte ce qu’il dit de son symptôme sans rester focalisé sur la manière dont les troubles se donnent à voir. Par exemple, nous sommes amenés à signifier à un adolescent, qui dit aller bien après un passage à l’acte, que son geste n’est pas anodin et qu’il est pour nous en difficulté. Nous pouvons aussi donner un avis à un adolescent, quand la médecine n’a pas eu de réponse à ses symptômes ou ses plaintes par exemple. C’est bien ce positionnement qui peut favoriser une demande chez l’adolescent.

L’utilisation de la sécurité médicale

La réflexion suivante est une approche tout aussi spécifique à la pédiatrie. Elle consiste à utiliser la sécurité médicale grâce à la présence de médecins somaticiens et d’infirmières dans la prise en charge des adolescents.

L’abord et « l’ambiance somatique » d’une telle unité peuvent permettre à tout moment d’être à l’écoute et de laisser la place à l’expression du mal-être chez chaque malade, quel que soit son état physique ou la pathologie pour laquelle il est hospitalisé. En pratique, la position des soignants à l’interface du physique et du somatique est une préoccupation constante au sein de l’équipe. Même s’il s’est dessiné une approche psychologique, le médecin pourra à tout moment se préoccuper à nouveau de l’issue médicale du symptôme.

L’absence de protocole unique et une diversité de réponses

Nous sommes à la fois guidés mais aussi gênés par des consignes ou des circulaires sur l’accueil de l’adolescent aux urgences ou dans des unités. Il serait assez réducteur et dangereux de se contenter de rapporter par exemple les différents événements de la vie d’un adolescent, et de penser avoir ainsi fait du soin. Les recommandations de l’Anaes [15] sont un premier repère très important mais ne résument pas toutes les observations, tous les enjeux, et tous les bénéfices d’une hospitalisation.

Il serait dangereux d’imaginer des dispositifs, des protocoles qui répondraient de façon univoque au problème. Il convient de laisser le temps à l’expression globale du mal-être sous quelque forme que ce soit. Le projet individuel privilégie, soit la dimension médicale, soit la dimension psychique, soit la dimension sociale ou plusieurs d’entre elles. C’est en prenant un point d’appui particulier sur l’une d’entre elles que nous pouvons orienter notre aide dans un climat de confiance suffisante pour permettre à l’adolescent d’exprimer plus précisément ses ressentis et ainsi de ne pas l’enfermer dans une prise en charge stéréotypée. Le médecin pédiatre doit pouvoir décider de différer l’abord psychologique si celui-ci ne lui semble pas opportun. Il serait en effet vain ou inefficace de vouloir imposer cet entretien à l’adolescent sans qu’il en saisisse l’intérêt.

Ces modalités de prise en charge permettent d’offrir « un cadre contenant », parce qu’il y existe une cohérence inscrite dans la continuité et que l’on dispose d’une diversité et de souplesse dans les réponses.

La prise en compte de l’entourage du jeune

La pédiatrie se caractérise par l’accueil de l’enfant et de ses parents. L’extension de la pédiatrie jusqu’à 18 ans n’a pas enfreint cette règle. En pédiatrie, l’adolescent est accueilli avec ses parents, même si, en soi, l’hospitalisation est déjà une séparation qui permet parfois d’apaiser des situations ; la liberté des visites permet peut-être aussi d’être moins menaçante et est quelquefois indiquée pour éviter la décompensation d’une situation fragile [16]. Le positionnement d’un adolescent voulant être séparé de ses parents peut être soutenu par l’équipe soignante si cela lui semble opportun. D’ailleurs, les prises de positions des adolescents ou des parents entre eux ont souvent beaucoup plus de sens et sont donc des indications, des avancées thérapeutiques. L’accès libre à l’unité pour les parents ou les amis est aussi très riche d’enseignement sur les différentes situations familiales, dont nous pouvons profiter pour favoriser l’émergence d’un questionnement.

Le repérage et l’orientation des soins

À la période de l’adolescence, les manifestations psychopathologiques sont très souvent excessives, exacerbées (passage à l’acte, prise de risques, position de défis…). À partir de ce constat, il est effectivement plus difficile de faire un repérage structurel. Certains troubles ou comportements d’allure banale voire silencieux, peuvent cacher des troubles importants de la personnalité. Par contre, des manifestations exubérantes peuvent s’exprimer chez des adolescents possédant un équilibre psychologique tout à fait certain.

Les troubles de la personnalité peuvent prendre une présentation atypique à l’adolescence, par exemple, des décompensations psychotiques sans véritable délire. Ce repérage nous semble fondamental pour la conduite thérapeutique à suivre.

En effet, il s’avérerait néfaste de donner comme seul objectif à l’hospitalisation une recherche obligée des différents traumatismes ou une cause déterminée dans l’apparition des troubles de l’adolescent. Si parler peut être thérapeutique, il existe des conditions à respecter. En effet, « il faut dire » peut devenir une injonction qui produit le contraire, c’est-à-dire une situation paralysante. Si la cause avancée d’un passage à l’acte (rupture amoureuse) apparaît comme un appel à l’aide assez simple à repérer dans un premier temps, elle peut néanmoins sous-entendre des problématiques complètement différentes. Dans certains cas, l’acte posé semble effectivement en rapport avec les difficultés que l’adolescent a rencontrées mais parfois il existe un décalage très important entre ses ressentis et la situation vécue. Enfin, l’absence apparente de cause ne doit pas pour autant représenter une situation plus rassurante.

Ce temps d’hospitalisation de l’adolescent où se conjuguent écoute et observation nous a permis de mettre en évidence que pour un même symptôme (quel qu’il soit), nous devions adopter des attitudes thérapeutiques non seulement différentes, mais parfois opposées.

Par exemple, face à l’anorexie mentale, le choix délibéré de ne faire référence à aucun protocole dans l’accueil de ces adolescent(e)s nous a permis de dégager des approches très diverses de ce syndrome.

Aujourd’hui, cette pratique fait apparaître deux types de personnalité d’adolescents présentant ce genre de trouble :

  • le premier, le plus fréquent, est la forme classique (largement développé dans la littérature) où le symptôme a pour fonction d’éviter l’angoisse.Dans ce cas, la recherche du sens est au cœur des préoccupations des soignants, autrement dit la mise en œuvre d’un suivi psychothérapeutique s’avère tout à fait adaptée, même si cela reste difficile à réaliser.
  • le deuxième type appelé « l’anorexie atypique », peut se présenter sous des formes parfaitement identiques dans son expression. Ces adolescents peuvent changer radicalement de discours avec une disparition complète des préoccupations par rapport à la nourriture sans raison apparente, et sans que cela ne les interroge le moins du monde. Le symptôme traduit alors une souffrance massive et l’aide thérapeutique va consister à soutenir l’adolescent sans chercher à interpréter ou à donner du sens à ses troubles, en « respectant » d’une certaine manière son symptôme.

Dans ces situations, le symptôme semble représenter un point d’appui, un point de repère et il est à entendre comme la seule réponse que cet adolescent a trouvée pour l’instant à la question d’être au monde, d’exister en quelque sorte. Les troubles s’inscrivent comme une tentative « d’aller mieux » ou d’aller moins mal face à une déstabilisation profonde de sa personnalité. Dans ces cas particuliers qui renvoient à des troubles psychosomatiques, il serait dangereux d’orienter le travail avec l’unique volonté de supprimer le symptôme.

En résumé, trois étapes marquent l’hospitalisation de l’adolescent. La première est représentée par l’accueil à l’hôpital correspondant à un effet de reconnaissance des troubles, la seconde correspond à une observation qui nous permet de repérer le type de difficultés du jeune, ce qui conditionnera l’orientation des soins. La troisième est celle de la mise en œuvre des soins les plus appropriés. Enfin, l’adolescent peut être orienté vers des soins ambulatoires (médicaux, psychiques), ou vers une prise en charge institutionnelle spécialisée psychiatrique [14] sans oublier la dimension sociale.

Le travail d’équipe

L’accompagnement est un véritable travail d’équipe et ne peut se faire que si l’ensemble des acteurs autour de l’adolescent hospitalisé travaille avec cohérence en favorisant l’émergence d’un questionnement sans jamais l’anticiper.

Le médecin pédiatre est le médecin référent de l’hospitalisation pour l’adolescent. Il l’accueille et réalise toujours dans un premier temps, quel que soit le motif d’admission, un examen médical tout en étant à son écoute. Il coordonne tous les professionnels, qu’ils soient confrères, psychothérapeutes ou travailleurs sociaux, amenés à travailler avec le jeune. Les décisions finales, telles les orientations, les décisions de permission ou de sortie, réalisées en collaboration avec l’équipe, reviennent au médecin pédiatre.

La pratique du psychothérapeute consiste avant tout, bien évidemment, en un travail d’écoute. La position, en écart du discours médical, lui permet de rester disponible au plus près du dire du patient tout en travaillant en collaboration avec l’équipe soignante et les médecins. S’il est essentiel d’entendre ce que le sujet souffrant dit, il reste aussi fondamental de repérer ce qui échappe, ce qui ne peut se dire, c’est-à-dire la dimension inconsciente inhérente à la formulation des différents maux (« mots »).

Le médecin psychiatre est lui aussi à l’écoute, s’adapte à cette spécificité en pédiatrie, qui oblige à la définition de limites de prise en charge de situations qui ne révéleraient pas de la pédiatrie. La prescription des psychotropes reste exclusivement réservée aux psychiatres. Contribuant à cette spécificité de l’accueil, les personnels infirmiers, auxiliaires, aides soignants et les ASH travaillent dans la continuité du médecin et des psychothérapeutes.

La même réflexion est engagée auprès des autres membres de l’équipe. Ils sont aussi à l’interface du somatique et du psychique et au fur et à mesure des hospitalisations acquièrent une expérience, sollicitent des réflexions régulières qui permettent d’affiner la prise en charge. Tous ces professionnels se réunissent deux fois par semaine pour échanger leurs observations sur les jeunes hospitalisés.

Enfin, nous avons étoffé notre bilan d’activité classique prenant en compte les diagnostics, d’une nouvelle classification. Celle-ci met en avant la part importante du travail du somaticien dans le repérage de difficultés d’ordre psychologique. En effet, le tableau 2( Tableau 2 ) rapporte notre activité sur six mois du 1/1/2004 au 30/6/2004, période durant laquelle 240 adolescents ont été hospitalisés dont presque la moitié (47,5 %) pour un symptôme physique. Il a été noté une dimension psychique chez la moitié (47,4 %) de ces patients. 35 % des adolescents hospitalisés l’ont été pour un symptôme physique dont la dimension psychique était plus évidente.
Tableau 2 Classification de l’activité mettant en valeur le travail spécifique en pédiatrie auprès d’adolescents

Classification de l’activité mettant en valeur le travail spécifique en pédiatrie

Nombre d’adolescents hospitalisés Janvier 04 juin 04

% total des adolescents % sous-groupe

Groupe A : adolescent hospitalisé pour un symptôme physique quelconque (douleur abdominale, malaise, céphalée…)

114

47,5 %

A1 Accompagnement habituel

60

52,6 % (/A)

A2 Abord d’une dimension psychique nécessitant un travail de somaticien

54

47,4 % (/A)

Groupe B : adolescent hospitalisé pour un symptôme physique dont la dimension psychique est mise en évidence (intoxication médicamenteuse volontaire, verbalisation d’un mal être)

84

35 %

B1 Accompagnement habituel, rencontre psychothérapeute facile

72

85,8 % (/B)

B2 Rencontre avec psychothérapeute impossible nécessitant un accompagnement du somaticien

12

14,2 % (/B)

Groupe C : adolescent hospitalisé pour une maladie chronique (somatique)

30

12,5 %

C1 Accompagnement habituel

18

60 % (/C)

C2 Abord d’une dimension psychique nécessitant un travail de somaticien

6

20 % (/C)

C3 Hospitalisation sans rapport direct avec maladie chronique (intoxication médicamenteuse volontaire, verbalisation d’un mal être, agressivité…)

6

20 % (/C)

Groupe D : adolescent ayant des difficultés psychologiques hospitalisé pour une tout autre raison (d’ordre somatique)

12

5 %

12

100 %

Limites et difficultés rencontrées

Cette philosophie de prise en charge n’est possible que s’il existe une équipe qui collabore pleinement avec cette façon de travailler. L’émergence de divergences ou de contestations au sein de l’équipe, au sujet d’une hospitalisation d’adolescent qui se prolonge par exemple, ne peut se résoudre qu’au terme d’une réflexion et d’un échange définissant les correspondances entre temps psychique et temps chronologique. Il est important que ce type d’unité puisse garder une capacité d’accueil, pour des pathologies somatiques, tout en considérant les jeunes patients en difficulté psychologique au même niveau de soins.

Les limites d’hospitalisation font encore l’objet d’une réflexion à ce jour. Comment faire pour que la pédiatrie ne soit ni un lieu de simple passage, ni un lieu embolisé par des adolescents en trop grande difficulté devenant dépendants de l’institution ? Plusieurs types de difficultés restent : la durée de la prise en charge, la gravité de la pathologie de l’adolescent, le nombre d’adolescents en grande difficulté et le comportement de ceux-ci. Deux facteurs importants vont alors intervenir dans la gestion de ces difficultés : le parfait partenariat entre les somaticiens et les psychothérapeutes, leur rôle ne pouvant être réduit à de simples consultants [17, 18], et le partenariat avec le réseau de soins [2]. Ces collaborations ont partiellement permis de répondre à la très forte sollicitation de l’unité.

Aucun élément lors de l’entrée d’un adolescent ne va pouvoir définir sa durée d’hospitalisation. Autant la longueur d’une hospitalisation d’une adolescente anorexique est admise, autant elle est plus difficile à admettre pour d’autres adolescents n’ayant aucune manifestation d’ordre somatique. Certes, l’hospitalisation d’un adolescent suicidant pendant quinze jours représente un coût mais cette prise en charge se justifie : au cours de l’hospitalisation, certains adolescents vont initier un travail psychologique, d’autres non. Il faut alors savoir accepter de différer ce travail et donc arrêter l’hospitalisation au risque d’une potentielle récidive [19]. En effet, certaines situations jugées plus graves ne permettront pas une sortie ; un transfert vers des soins spécialisés sera envisagé plus ou mois rapidement. Quelle que soit l’issue de l’hospitalisation, nous avons admis des valeurs que nous tenons à défendre pour la prise en charge de ces adolescents.

En effet, le transfert vers une unité spécialisée doit se faire en accord avec l’adolescent et surtout ce transfert doit avoir un sens pour celui-ci et ne pas mettre en difficulté l’unité accueillante.

Ce transfert peut être différé et donc avoir lieu après une sortie de l’hôpital, si cela écourte l’hospitalisation ; cette prise de position doit toujours garder un sens pour l’adolescent et l’unité accueillante. Enfin, une sortie ne peut être précipitée, tant qu’elle ne permet pas à l’adolescent d’avoir un relais ambulatoire, dans le cadre éducatif par exemple.

La gravité de la pathologie que présente un adolescent n’est pas proportionnelle à la durée d’hospitalisation, nous pouvons accueillir sur de courtes durées des adolescents sollicitant fréquemment l’unité au travers de passages à l’acte. Ces temps en pédiatrie ne sont en rien contre-indiqués même s’il existe une autre prise en charge pédopsychiatrique ambulatoire ou institutionnelle. De même, le diagnostic d’un trouble mental grave chez un adolescent présentant une maladie chronique n’est pas incompatible avec une hospitalisation en pédiatrie et peut d’ailleurs permettre une collaboration entre le somaticien référent et l’équipe prenant en charge l’adolescent.

La concentration, en un temps et un lieu, de plusieurs adolescents qui présentent des troubles du comportement, propices à des conflits, peut dépasser la capacité de contenir de l’unité. Le dosage est toujours délicat, car cette situation peut mettre en péril le fonctionnement du service et le travail psychique auprès de l’adolescent [2].

Les troubles du comportement peuvent être multiples et variés, dirigés contre lui-même, contre autrui ou contre l’institution. Mais, quelles que soient leurs formes, ils doivent susciter une réflexion, une interrogation après coup de la part de l’équipe afin de reconnaître nos limites dans le soin, même si la confrontation à cette réalité n’est jamais évidente.

Conclusion

Le service de pédiatrie au sein du CHU est un lieu d’accueil qui affiche des modalités de soins spécifiques pour adolescents. La pédiatrie accueille l’adolescent en respectant le mode d’accès aux soins et ne le place pas dans une obligation de dire, mais tente plutôt de lui permettre de devenir sujet de son histoire. Ce service multidisciplinaire offre une variabilité de réponses et évite d’enfermer l’adolescent dans une orientation unique. Ce type de travail permet un repérage déterminant auprès du jeune dans l’orientation des soins, pouvant aboutir à des attitudes thérapeutiques opposées pour un même symptôme. Il va aussi autoriser l’accueil de certains jeunes qui multiplient les admissions dans différentes institutions en leur proposant un lieu neutre. Cette neutralité de l’hôpital général favorise un accompagnement des jeunes dans un climat plutôt apaisant.

Ce travail pourrait définir le temps d’hospitalisation comme « un espace-temps » qui produit un écart : un écart entre l’adolescent et ses parents et un écart entre le monde extérieur et l’hôpital. Cette rupture dans la vie de l’adolescent le place dans un lieu à la fois sécurisant et inquiétant. Elle provoque une interrogation et une recherche de sens à ce qui lui arrive. C’est bien la conjugaison de ces trois paramètres (la sécurité, l’inquiétude, la neutralité) qui favorise le temps psychique. Dans ces conditions, ce temps d’hospitalisation nous donne la possibilité d’élaborer les projets de soins au plus près de la problématique du jeune.

Pour ces raisons, le CHU occupe une place à part entière dans l’organisation des soins pour l’adolescent au sein d’un réseau comprenant tous les autres lieux d’accueil (structures ambulatoires ou spécialisées).

Il est important d’attirer l’attention des autorités afin de faire reconnaître à sa juste valeur le travail spécifique réalisé dans ces unités, et plus particulièrement en ce qui concerne l’accompagnement d’adolescents exprimant leur mal-être sur un mode d’expression singulier.

L’élaboration de projets ou d’innovations au sein des CHU, initiés par l’afflux massif d’adolescents, doit pouvoir préserver ces modalités d’accueil au risque de perdre notre capacité à répondre aux sollicitations des jeunes auprès des hôpitaux.

Références

1 Circulaire ministérielle n° 132 du ministère chargé de la santé et de la famille. Direction Générale de la Santé – Direction des hôpitaux. Amélioration des conditions d’hospitalisation des adolescents. 16 mars .

2 Constant J. Innovations dans la prise en charge des adolescents. Ann Med Psychol 2001 ; 159 : 679-87.

3 Leclerc F, Martinot A, Sadik A, Hue V, Dorkenoo A. L’inflation des urgences pédiatriques. Arch Pédiatr 1999 ; 2(6 Suppl) : 454-6.

4 Jacquin P. L’adolescence est-elle une pathologie ? Arch Pédiatr 2004 ; 11 : 301-3.

5 Gautry P. Hospitalisation d’adolescents en pédiatrie. Les unités spécialisées pour les adolescents sont-elles utiles ? Réalités pédiatriques 2004 ; 89 : 32-4.

6 Alvin P, Caflisch M. Médecine des adolescents : l’engagement de la pédiatrie hospitalière. Inventaire des aménagements spécifiques en France. Arch Pediatr 1997 ; 4 : 1049-51.

7 Alvin P, Marcelli D. Médecine de l’adolescent. Paris : Masson, 2000.

8 Gautry P, Chalaux M. Une unité de soins pour les adolescents : émergence et résistances. Arch Pediatr 1998 ; 5 : 839-43.

9 Alvin P, Courtecuisse V. Médecine de l’adolescent : Croissance et perspectives. Arch Pediatr 1991 ; 48(2) : 137-41.

10 Jacquet Y, Mabrut JP. Approche polydisciplinaire d’adolescents en difficulté. L’expérience de Cholet. Arch Pediatr 1991 ; 48(3) : 179-83.

11 Boudaillez B, Perrin I, Alvin P. Les adolescents aux urgences hospitalières : usage et messages. Arch Pédiatr 2001 ; 8 : 476-8.

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18 Wiss M, Lenoir P, Malvy J, Wissocq M, Bodier C. La pédopsychiatrie de consultation-liaison intrahospitalière : étude prospective sur 215 interventions. Arch Pédiatr 2004 ; 11 : 4-12.

19 Magassouba S. Devenir des adolescents… (Thèse). Rennes : Université de Rennes ; 2002.


 

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