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Le dépistage néonatal ciblé de la drépanocytose en France métropolitaine : raisons et résultats


Médecine thérapeutique / Pédiatrie. Volume 5, Numéro 3, 159-63, Mai - Juin 2002, Articles


Résumé  

Auteur(s) : Malika Benkerrou et l'Association française de dépistage et de prévention des handicaps de l'enfant, Centre de la drépanocytose, Hôpital Robert Debré, 48 boulevard Sérurier, 75019 Paris, France..

Résumé : La drépanocytose, maladie génétique de transmission autosomique récessive, fait l'objet d'un dépistage néonatal national et ciblé depuis 1995, dans le cadre du programme national de l'Association française de dépistage et de prévention des handicaps de l'enfant (AFDPHE) financé par la CNAMTS. Cette hémoglobinopathie fréquente et grave affecte les populations d'origine africaine, du pourtour méditerranéen, de la péninsule arabique et du sous-continent indien. Elle est due à une mutation unique au niveau du codon 6 du gène beta globine (transversion A=>T). L'hémoglobine S anormale tend à polymériser dans sa forme déoxygénée. Il en résulte une déformation des globules rouges qui deviennent plus fragiles et rigides, expliquant les trois manifestations cliniques de la maladie : l'anémie hémolytique chronique, les complications vaso-occlusives de la microcirculation et des gros troncs artériels cérébraux, ainsi que de l'asplénie fonctionnelle. L'ensemble de ces anomalies biologiques avec leurs conséquences cliniques s'observent pour plusieurs génotypes différents : homozygotie SS, hétérozygotie composite Sbetathalassémie, SC, SOArab ou SDPundjab. Elles constituent les syndromes drépanocytaires majeurs (SDM). Les épisodes d'aggravation aiguë de l'anémie, de crises douloureuses multiviscérales, d'accidents vasculaires cérébraux et de sepsis graves à germes encapsulés guettent le patient drépanocytaire tout au long de son existence. En France métropolitaine, le programme national implique quatre laboratoires de référence responsables du dépistage des différentes régions. Il s'agit du laboratoire de dépistage néonatal du Pr J.P. Farriaux (faculté de médecine de Lille), du laboratoire des hémoglobinopathies du CERGM du Pr J.F. Mattei : Drs C. Badens et D. Lena-Russo (faculté de médecine de la Timone à Marseille) et, en région parisienne, du laboratoire de Biochimie du Pr Goossens : Pr F. Galacteros et Dr J. Bardakdjian (hôpital Henri Mondor à Créteil) et du laboratoire de biochimie génétique du Pr J. Elion : Dr R. Ducrocq (hôpital Robert Debré à Paris). En période néonatale, compte tenu de la présence majoritaire d'hémoglobine fœtale, la technique diagnostique retenue est l'isoélectrofocalisation (complétée si nécessaire par la chromatographie liquide de haute performance sur colonne échangeuse d'ions ou l'électrophorèse sur citrate d'Agar à pH 6) [1, 2]. Des pédiatres référents hospitaliers ont été désignés dans chaque région pour regrouper les données concernant les complications à court, moyen et long terme, des enfants dépistés, participer à l'homogénéisation des pratiques, aider si nécessaire dans les situations difficiles (refus de diagnostic, enfant perdu de vue) et centraliser les informations concernant les difficultés rencontrées. Ils sont au nombre de 4 en région parisienne, 4 en région Sud et 23 en région Nord.

Mots-clés : dépistage néonatal ciblé, drépanocytose.

Illustrations

ARTICLE

Raisons d'un dépistage néonatal national et ciblé

Pourquoi un dépistage néonatal ?

Les complications de la drépanocytose sont précoces chez des enfants par ailleurs asymptomatiques. Elles peuvent mettre en jeu le pronostic vital dès l'âge de trois mois. En l'absence de diagnostic précoce et de prise en charge, la mortalité est de 15 à 30 % avant l'âge de 5 ans avec un pic de fréquence entre 6 et 18 mois [3-5].

Un décès sur deux résulte d'une complication infectieuse. Les agents incriminés sont essentiellement des germes encapsulés (le pneumocoque dans plus de 2/3 des cas). Quarante à 45 % des décès, dans la même tranche d'âge sont liés à une anémie et à une hypovolémie brutale par séquestration splénique aiguë. Les 5 à 10 % restants surviennent lors de syndromes thoraciques aigus.

La survenue des complications mortelles est imprévisible comme l'ont montré les différentes équipes, aussi bien aux Etats-Unis et en Jamaïque qu'en France [3, 5, 6] ; 20 % d'entre elles sont inaugurales.

Il a été également montré que cette mortalité peut être réduite, de façon très significative, par des mesures simples et peu onéreuses dans des pays médicalisés. L'antibio-prophylaxie précoce par la pénicilline V (au moins 50 000 UI/kg/jour en au moins deux prises) permet de diminuer de 84 % l'incidence des infections pneumococciques et de 100 % la mortalité de ces dernières [7]. Le dépistage néonatal institue précocement cette prise médicamenteuse quotidienne et l'associe à une vaccination anti-pneumococcique et à l'éducation des parents sur les signes nécessitant une consultation hospitalière urgente (pâleur, fièvre) [8-10]. Associé à la formation des soignants, il a permis de réduire la mortalité d'un facteur 10 chez l'enfant de moins de 5 ans, les chiffres actuels étant de l'ordre 1 à 5 % en fonction des séries [10, 11].

Au vu de l'âge et des caractéristiques des premières complications, de l'efficacité des mesures médicamenteuses et éducatives préventives, il est donc apparu nécessaire à de nombreux pays industrialisés de mettre en place un dépistage néonatal. Il est systématique aux Etats-Unis, au Brésil, dans certaines grandes régions urbaines au Royaume-Uni, en Jamaïque, dans certaines maternités au Canada et dans les départements français d'Outre-Mer. En France métropolitaine, il est ciblé sur les populations à risque (tableau 1 pour les critères de ciblage parentaux).

Pourquoi un dépistage ciblé ?

Les populations à risque pour la drépanocytose sont originaires des zones d'endémie palustre et des régions géographiques où les migrations volontaires ou forcées ont conduit ces peuples. La fréquence maximale du gène est retrouvée en Afrique sub-saharienne où 25 à 35 % de la population adulte est porteur sain du gène de la drépanocytose. Les migrations forcées liées à l'esclavagisme au 17ème et au 18ème siècles ont dispersé cette maladie en Amérique du Nord, au Brésil et dans les Caraïbes. En Martinique et en Guadeloupe, respectivement 1 personne sur 8 ou 12 est hétérozygote pour un gène potentiellement responsable d'un SDM. Les migrations économiques et politiques, à partir des années 1960, ont conduit des populations francophones originaires d'Afrique sub-saharienne et d'Afrique du Nord dans les grandes zones urbaines françaises. Ainsi, en région parisienne, la drépanocytose est la maladie génétique la plus fréquente puisque, toutes maternités confondues, 1 sur 1100 enfants nés vivants est atteint d'un SDM (moyenne effectuée sur les années 1999 et 2000). Des études préliminaires réalisées de 1987 à 1995 sur quelques sites pilotes en région parisienne, Lille, Marseille et Lyon ont mis en évidence une disparité démographique de région à région qui sera discutée plus tard sur les données actuelles. Mais elles ont aussi et surtout établi la faisabilité économique et la fiabilité du dépistage néonatal [1]. Ces données ont servi de base à l'instauration du programme national et au choix d'un dépistage ciblé sur le territoire métropolitain. La démographie des populations à risque évoluant constamment, il sera probablement nécessaire d'évaluer régulièrement la pertinence du caractère ciblé du dépistage. En effet, une étude aux Etats-Unis a bien montré que les brassages progressifs de populations sans augmentation des populations à haut risque conduisent à des difficultés progressives d'identification des enfants à tester et donc à une diminution de l'efficacité du ciblage [12]. Dans cette étude, 20 % des enfants afro-américains n'étaient pas testés, alors que la même proportion d'enfants originaires d'Europe du Nord étaient testés à tort. Par ailleurs, plus les critères de ciblage sont nombreux et rigoureux, plus le nombre de non dépistés non testés s'accroît. Ces dérives conduisent donc au non dépistage d'enfants atteints diagnostiqués ultérieurement lors d'une complication parfois mortelle.

Résultats

Depuis 1995, date de début du programme national, 750 enfants atteints de SDM ont été dépistés en période néonatale en France métropolitaine (tableau 2), soit 1 enfant dépisté pour 800 tests effectués. La couverture complète du territoire métropolitain n'est effective que depuis 2000 et, pour cette dernière année, 170 enfants drépanocytaires nés sur le territoire métropolitain ont été dépistés ; 70 % sont drépanocytaires homozygotes et 20 % sont hétérozygotes composites SC. Les 10 % restants sont des syndromes thalasso-drépanocytaires. Ces enfants appartiennent majoritairement à des populations originaires d'Afrique subsaharienne (70 %) ou des Caraïbes (20 %). Vingt-et-un enfants (2,8 %) ont été perdus de vue, dont 1/3 sont partis dans le pays d'origine de leurs parents. Quatorze enfants (1,8 %) sont décédés entre 2,2 mois et 54 mois en France (n = 13) ou au cours d'un séjour prolongé dans le pays d'origine des parents (n = 1), alors que la mortalité infantile est de 0,51 % dans cette tranche d'âge de la population. Onze décès sont directement imputables à la drépanocytose. Un arrêt de l'antibioprophylaxie, associé ou non à un retard à consulter, est retrouvé chez les cinq enfants décédés d'infection documentée à pneumocoque. On note des disparités régionales importantes liées aux caractéristiques des populations testées.

Cinq maternités en région parisienne réalisent un dépistage de façon autonome en dehors du programme national. Elles identifient une quinzaine d'enfants atteints de SDM par an. Au total, cela porte à environ 840 le nombre d'enfants atteints de SDM dépistés, en 6 ans, en France métropolitaine. Pour l'année 2000, on dénombre donc 185 enfants atteints de SDM toute maternité confondue.

Ile-de-France

La majorité des enfants atteints, soit 606 enfants en 6 années de dépistage national (130 nouveau-nés en 2000 auxquels il convient de rajouter 15 enfants dépistés hors programme national) se retrouve en Ile-de-France où 46 % des naissances sont testées (tableau 2) ; 70 % de ces nourrissons ont un génotype sévère (drépanocytose homozygote) et sont originaires d'Afrique subsaharienne. L'ensemble de la région est couvert depuis 1999 [13, 14].

Du fait de la grande mobilité de ces populations, le plus souvent composées d'émigrés de première génération, vivant dans des conditions socio-économiques difficiles, quinze enfants (3 %) ont été perdus de vue soit directement au sortir de la maternité (fausse adresse, boîte à lettre chez France Terre d'Asile, retour au pays), soit plus tard du fait d'un refus de diagnostic qui peut être ressenti comme une agression supplémentaire dans un milieu culturellement différent (tableau 2). Douze enfants (2 %) sont décédés, dont cinq du fait d'une formation insuffisante des parents (retard de consultation, arrêt de l'antibioprophylaxie) ou lors d'un séjour prolongé dans le pays d'origine de leurs parents (n = 1) (tableau 3). L'âge médian de la cohorte est de 42 mois (extrêmes : 12 à 72 mois).

Dans le nord francilien, 95 % des 323 enfants dépistés bénéficient d'un suivi médical effectué par une quinzaine de médecins hospitaliers ayant acquis des compétences sur la drépanocytose [15]. Les données sur la morbidité montrent que 35 % des enfants sont symptomatiques dès l'âge de 6 mois et que 5 % présentent un tableau clinique suffisamment sévère pour justifier d'un traitement par l'hydréa. Des traitements lourds (échange transfusionnel partiel ou greffe de moelle osseuse) ont été proposés à une minorité d'enfants (n = 3, soit 1 %) pour accident vasculaire cérébral (AVC) constitué.

En ce qui concerne le Sud francilien, les pédiatres de suivi sont plus nombreux, majoritairement non hospitaliers, mais plus proches du domicile du patient. Ce type d'organisation nécessite une très forte implication des pédiatres référents pour le recueil des données de suivi [16].

Région Sud

La région Sud couvre les régions PACA-Corse, Languedoc-Roussillon, Midi-Pyrénées, et Aquitaine. La population à risque a des origines géographiques plus diversifiées qu'en région parisienne. Les populations méditerranéennes du Sud de l'Europe et d'Afrique du Nord sont plus représentées que celles d'Afrique subsaharienne et des Antilles, avec une fréquence moins élevée du gène betaS mais une fréquence élevée des gènes betathalassémiques. Il existe également une importante communauté comorienne. Seuls 26 % des nouveau-nés sont testés. La couverture de la région est complète depuis 2000. Parmi les 44 enfants atteints dépistés (10 nouveau-nés en 2000) (tableau 2), on note 25 % de syndromes thalasso-drépanocytaires et 65 % de drépanocytaires homozygotes. Du fait du brassage des populations et de l'existence concomitante dans la même région de deux hémoglobinopathies graves : drépanocytose et beta-thalassémie majeure, l'identification des populations à risque est difficile pour le personnel de santé (essentiellement des sages-femmes formées au ciblage des populations à risque dans les maternités). En effet, les répartitions géographiques de ces deux hémoglobinopathies sont voisines mais non superposables.

Région Nord

La région Nord (moitié Nord du territoire, incluant Rhône-Alpes-Lyon-Grenoble) regroupe un grand nombre de départements français avec, au total, 23 pédiatres hospitaliers référents. Il a été dépisté 100 SDM depuis 1995 avec couverture complète de la région à partir de 1999 (actuellement, 30 nouveau-nés atteints/an). La fréquence des SDM est moindre qu'en région parisienne. De ce fait, la drépanocytose reste peu connue des professionnels de santé de proximité. Un important travail de formation pratique de ces derniers sur les SDM est donc nécessaire. Le recueil des données de suivi nécessite de nombreux intermédiaires du fait de la dispersion géographique des patients (tableau 2). La répartition des différents génotypes retrouvés chez les enfants testés est superposable à la moyenne nationale. Un enfant est décédé d'anémie aiguë par séquestration splénique très précoce avant la première consultation. Le deuxième décédé d'un sepsis à pneumococoque était également hémophile majeur.

CONCLUSION

L'efficacité du dépistage néonatal ciblé de la drépanocytose en France métropolitaine peut être appréciée par un taux de mortalité comparable à celui des grandes séries internationales américaine et jamaïcaine [10, 11]. Par ailleurs, l'apparition des nouveaux vaccins anti-pneumococciques conjugués efficaces chez les nourrissons, le dépistage précoce des facteurs de risque d'AVC (hypoxémie nocturne, augmentation des vitesses à l'échographie-doppler transcranien entre des mains expertes) et d'éléments clinico-biologiques de mauvais pronostic vont probablement encore permettre de diminuer la mortalité et la morbidité liées à la drépanocytose [17-20].

La spécificité des populations concernées en fait un dépistage difficile pour les acteurs de santé, aussi bien pour l'identification des nouveau-nés à cibler que pour la prise en charge. Les difficultés rencontrées, entraves à sa pleine efficacité, varient d'une région à l'autre. Dans la région Sud, la difficulté à identifier les individus à risque peut faire discuter un dépistage systématique. Le brassage des populations implique un effort particulier de formation des professionnels de santé (séances de formations fréquentes, longues et répétées). Dans le reste de la France métropolitaine, les populations à risque sont le fruit (pour l'instant) d'émigrations récentes. Actuellement, en région parisienne où la fréquence des hétérozygotes est élevée, l'efficacité du ciblage est attestée par une fréquence de cas détectés égale à celle des cas attendus, compte tenu de la fréquence des hétérozygotes. Elle est également attestée par l'absence de nourrisson atteint de SDM diagnostiqué lors d'une complication. Ces populations sont souvent mobiles et en situation de précarité socio-économique. De plus, il existe des différences culturelles et linguistiques qui imposent l'intervention de médiateurs culturels pour expliquer le but des diagnostics néonatals, assurer la fiabilité du recueil des données personnelles et l'adhésion à la prise en charge. Elles nécessitent des efforts tout à fait considérables pour réduire le nombre d'enfants dépistés non retrouvés et/ou non suivis. Il convient de noter qu'il n'existe actuellement aucun moyen spécifique alloué permettant de répondre à ces besoins. L'information génétique des populations à risque sur la drépanocytose nécessite également d'être étendue.

La drépanocytose est un problème de santé publique en France, touchant 1 nouveau-né sur 3300 sur l'ensemble de ses territoires (1/4500 enfants atteints en France métropolitaine). C'est la maladie génétique la plus fréquente en région parisienne (1/1100 nouveau-nés vivants atteints). En effet, la fréquence des SDM n'y est que 3 fois inférieure à celle observée dans les DOM-TOM où naissent 70 enfants atteints de SDM par an (1 nouveau-né atteint sur 304). Le dépistage néonatal des SDM est clairement justifié en France. Au vu des résultats de la prise en charge précoce sur la mortalité, il doit donc être poursuivi et amélioré en France métropolitaine (information des familles à la naissance, formation des acteurs de santé de proximité, recueil du suivi...) pour atteindre l'exhaustivité du suivi.

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