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Syndrome d'alcoolisation fœtale


Médecine thérapeutique / Pédiatrie. Volume 4, Numéro 3, 176-83, Mai - Juin 2001, Revues


Résumé  

Auteur(s) : Claude Lejeune, Service de Néonatologie, Hôpital Louis Mourier, 92701 Colombes cedex, France.

Résumé : Malgré son statut de drogue licite et culturellement bien implantée, l'alcool est clairement le produit d'addiction le plus dangereux pour le fœtus. Une consommation modérée ou forte d'alcool pendant la grossesse peut être responsable d'un ensemble plus ou moins complet d'anomalies malformatives et dysmorphiques, d'un retard de croissance pré- et postnatal et de graves troubles du développement neurologique, cognitif et comportemental. Le syndrome d'alcoolisation fœtale (SAF) a d'abord été décrit en France par Lemoine à Nantes [1] puis redécouvert aux Etats-Unis en 1973 par Jones et Smith [2]. Parmi les nombreux travaux consacrés à ce sujet, on peut particulièrement citer ceux de Dehaene à Roubaix [3-5], de l'équipe de Streissguth à Seattle [6-8], qui ont beaucoup collaboré, et de l'équipe d'Autti-Ramo à Helsinki [9, 10]. Le SAF serait responsable aux Etats-Unis et en Finlande de 5 à 8 % des retards mentaux avec un QI inférieur à 70. Un point récent a été fait par l'Académie américaine de pédiatrie avec des recommandations pratiques très claires [11].

Mots-clés : périnatologie, toxicomanie, alcool et grossesse, syndrome d'alcoolisation fœtale.

Illustrations

ARTICLE

Physiopathologie - données expérimentales

De nombreuses données expérimentales (expérimentations sur les rongeurs, ovins, primates et cultures cellulaires) confirment le rôle direct de l'alcool dans la genèse des anomalies morphologiques et neuro-comportementales [12-17]. Les lésions cérébrales observées expérimentalement comportent des troubles de la gyration, des anomalies du corps calleux et de l'hippocampe, des hétérotopies et des troubles de la myélinisation, de la prolifération et de la différenciation neuronales. Toutes ces lésions sont clairement dose-dépendantes, en particulier l'inhibition de la croissance cérébrale responsable de la microcéphalie. Différents mécanismes ont été décrits : toxicité directe de l'acétaldéhyde, diminution de l'expression de la myelin basic protein [16], libération des stocks intracellulaires de calcium et augmentation de l'expression des protéines MYC inhibant la différenciation neuronale [13].

Une étude expérimentale récente [14] a montré que les lésions cérébrales fœtales induites par l'alcool chez la rate gestante étaient en rapport avec un mécanisme d'apoptose étendue déclenchée par un double mécanisme : blocage des récepteurs NMDA et activation des récepteurs GABA-a. La période de vulnérabilité maximale est la phase de synaptogenèse, qui correspond chez le fœtus humain au 3ème trimestre de la grossesse. Pendant cette période, une exposition aiguë à l'alcool peut détruire plusieurs millions de neurones.

Une étude expérimentale sur des fragments de placenta humain incubés dans des concentrations croissantes d'alcool a montré l'existence d'un processus de stress oxydatif avec diminution de la libération de NO qui pourrait entraîner une diminution du flux utéroplacentaire pouvant être un des mécanismes responsable de l'hypotrophie [17].

D'autres études expérimentales ont par ailleurs étudié les troubles cognitifs, comportementaux et de la socialisation (revue in [15]).

Données méthodologiques

La consommation d'alcool [9-11] est le plus souvent exprimée en verres :

Un verre = 14 g d'alcool pur = 33 cl de bière à 5° = 12 cl de vin < 15° = 8 cl de vin fort à 15-21°= 4 cl d'alcool fort > 30°.

Pour la lecture de certains articles anglo-saxons, rappelons que 1 fluid ounce (OZ) = 30 ml.

A titre d'exemple, le tableau 1 indique pour 2 études la définition des consommations légère, modérée, forte et abusive [9, 10, 18]. Ces définitions variables rendent difficile la comparaison des différentes études. Outre les imprécisions éventuelles de données déclaratives, la consommation d'alcool par jour, semaine ou mois ne suffit pas à définir le degré d'alcoolisation. L'équipe de Seattle (Seattle longitudinal prospective study on alcohol and pregnancy, depuis 1974) [6-8] a développé un score d'alcoolisation à 13 variables. Ce score prend en compte non seulement le nombre de verres par jour mais aussi le nombre d'occasions de boire, le nombre moyen de verres par occasion, les épisodes d'alcoolisation aiguë avec consommation de 5 verres ou plus ; tous ces items sont codés en début et en cours de grossesse. D'autres études [9, 10] distinguent dans leurs analyses les femmes enceintes ayant bu seulement au premier trimestre, aux premier et deuxième trimestres, ou pendant toute la grossesse. L'objectif de toutes ces analyses est de rechercher une relation dose/effet et des conséquences fœtales éventuellement différentes selon l'intensité et la durée de l'alcoolisation pendant la grossesse.

Stoler et al. [19] insistent sur une sous-estimation du diagnostic en période néonatale, en rapport avec des interrogatoires mal menés, par crainte de stigmatiser les femmes enceintes et par manque de formation. Ils ont comparé les données de 2 équipes travaillant en aveugle, une équipe réalisant des interrogatoires et une équipe de dysmorphologistes spécialisés, et ont montré que le seul interrogatoire sous-estimait nettement la fréquence du SAF. Les mêmes auteurs [20] avaient présenté antérieurement un travail sur l'intérêt des marqueurs sanguins de la consommation d'alcool (carbohydrate-deficient transferrin, gamma glucamyl transferase, volume globulaire moyen et whole blood associated acetaldehyde). Ils ont constaté une bonne corrélation entre ces marqueurs et les déficits de poids, taille et périmètre crânien (PC) de naissance. L'existence d'au moins deux marqueurs positifs est mieux corrélée que l'interrogatoire à l'examen clinique du nouveau-né. Cependant, très peu d'études incluent la mesure de tels marqueurs dans leur méthodologie.

Enfin, l'effet fœtal de l'alcoolisation est variable selon le stade évolutif de la grossesse ; par exemple, la prise excessive d'alcool avant 8 SA est corrélée au risque de dysmorphie faciale [21].

Epidémiologie

Les données concernant l'incidence du SAF et de la consommation d'alcool par les femmes enceintes sont très imprécises en raison de nombreuses difficultés méthodologiques : critères variables pour la mesure de la consommation d'alcool pendant la grossesse (consommation régulière, épisodes d'alcoolisation aigus), valeur relative des données déclaratives sur cette consommation et critères diagnostiques variables pour l'atteinte fœtale en rapport avec l'exposition à l'alcool in utero.

Une revue générale de Sampson et al. [7] a repris en 1997 les données de la littérature sur la consommation d'alcool par les femmes enceintes. Dehaene [5] a constaté en 1985 une consommation de plus de 2 verres/jour en début de grossesse pour 9 % des femmes enceintes suivies à Roubaix. Une enquête nationale américaine [22] réalisée sous l'égide du CDC en 1988 a montré que 45 % des femmes avaient bu de l'alcool au moins une fois pendant les 3 mois précédant la découverte de leur grossesse et 5 % au moins 6 verres par semaine ; les facteurs les plus corrélés à la consommation d'alcool étaient d'être seule et de consommer du tabac. Pietrantoni [23], dans une revue générale, estime que 8 à 10 % des femmes enceintes américaines ont une consommation excessive d'alcool et 65 % au moins une prise d'alcool en cours de grossesse. Une récente étude américaine [24] comparant les données de 1991 et 1995, montre une augmentation de fréquence des épisodes d'alcoolisation aiguë (binge drinking) au cours de la grossesse de 0,5 à 2,9 %, alors que ce taux est stable chez les femmes non enceintes. Les données publiées par l'OFDT (Observatoire français des drogues et des toxicomanies) [25] rapportent qu'en France, 3 % des femmes adultes ont une consommation à risque d'alcool ; parmi les 20 % des français qui, en 1996, déclaraient consommer de l'alcool tous les jours, 1/4 sont des femmes qui consomment en moyenne 2 verres par jour (contre 3 à 4 pour les hommes adultes).

En ce qui concerne l'incidence du SAF : aux Etats-Unis [7], 2,8 à 4,6 ‰ pour les SAF complets et 9,1 ‰ avec les autres anomalies secondaires à l'exposition in utero à l'alcool ; en France [3] : 2,3 ‰ ; dans des zones à très forte alcoolisation : 6 ‰ à l'île de la Réunion [26] et 10 ‰ pour les amérindiens.

Relation dose-effet [11, 27]

De nombreuses données expérimentales et cliniques montrent que la gravité des anomalies fœtales et des troubles cognitifs et comportementaux ultérieurs est clairement corrélée à l'intensité et à la durée de l'exposition fœtale à l'alcool. Pour Graham et al. [28], la sévérité de la dysmorphie est corrélée à l'intensité de la consommation d'alcool pendant la grossesse. Autti-Ramo et al. [9] ont montré une augmentation linéaire du déficit de croissance en taille, poids et PC et des troubles du développement avec la durée de l'alcoolisation in utero (premier trimestre vs premier et deuxième trimestres vs toute la grossesse). Streissguth et al. [6] ont montré une corrélation dose/effet pour les troubles cognitifs et comportementaux à 14 ans, le facteur le plus corrélé étant les épisodes d'alcoolisation aigus, notion confirmée par des données expérimentales où les facteurs les plus corrélés aux lésions et aux troubles du comportement sont les pics d'alcoolémie. D'autres auteurs ont retrouvé cette corrélation entre l'intensité de l'alcoolisation pendant la grossesse et des troubles cognitifs à 7,5 ans [29] ou les problèmes scolaires rapportés par les enseignants à 6 ans [30]. Enfin, Persutte [31], dans un abstract très récent, rapporte une corrélation entre la quantité d'alcool consommée pendant la grossesse et la taille du lobe frontal fœtal mesuré par échographie après 20 SA.

Par contre, il s'avère impossible de fixer un seuil minimum de consommation au-dessous duquel il n'existerait pas de risques. Par exemple JL Mills et al. [32] ont montré une augmentation significative de la fréquence du retard de croissance intra-utérin (RCIU) pour 1 verre par jour par rapport aux abstinentes : OR = 1,11 (IC 95 % = 1,00-1,23). De nombreux auteurs insistent sur la notion d'un continuum d'effets fœtaux avec l'augmentation de la consommation d'alcool pendant la grossesse, sans dose-seuil inoffensive ni doses-seuils pour les différents niveaux de gravité de l'atteinte fœtale [9, 10, 33]. Pour Mattson et al. [34], une forte consommation d'alcool pendant la grossesse peut entraîner une altération du QI à 8 ans, même en l'absence d'un tableau clinique initial de SAF.

Ces faits sont en outre compliqués par la fréquence de polyintoxications : essentiellement tabac, café, benzodiazépines et marijuana [23]. Pour Hingson [35], l'association alcool/ marijuana augmente la fréquence d'un tableau complet de SAF par rapport à la consommation d'alcool seul. D'autres [9] insistent sur le rôle néfaste des benzodiazépines et autres traitements psychiatriques lourds, même s'ils ont été prescrits pour la réalisation d'un sevrage alcoolique.

Conséquences périnatales et diagnostic in utero

Certaines séries rapportent une augmentation du taux de prématurité et d'avortements, mais l'interprétation est complexe compte tenu de très nombreux facteurs confondants. Par contre Holzman et al. [36] ont montré qu'une forte consommation d'alcool pendant la grossesse (7 verres ou plus par semaine et/ou 3 verres ou plus par occasion) augmente significativement en analyse multifactorielle le risque de lésions cérébrales chez les prématurés de moins de 31 SA : OR de 6,7 (IC 95 % = 1,8-24,7) pour les hémorragies intra-crâniennes, et de 9,6 (IC 95 % = 1,9-46,4) pour les lésions de la substance blanche.

Mirlesse et al. [37] ont rapporté une observation de diagnostic in utero de SAF sur la découverte échographique d'un RCIU global associé à des malformations, et insistent sur l'intérêt diagnostique d'un prélèvement de sang fœtal montrant une franche augmentation du taux de gamma glutamyl transférase.

Tableau clinique

Un syndrome de sevrage néonatal a été décrit par divers auteurs [38, 39] dans des travaux assez anciens. Coles [39] a comparé 3 groupes de femmes enceintes (abstinentes vs arrêt au 2ème trimestre vs forte consommation pendant toute la grossesse) ; le 3ème groupe est significativement différent des 2 autres pour les signes neurologiques de sevrage au 3ème jour de vie (hyperactivité, hyperexcitabilité, trémulations, cris inconsolables).

De nombreuses classifications ont été proposées pour définir les divers tableaux cliniques corrélés à une alcoolisation fœtale :

- le tableau le plus typique est le SAF dont la définition comporte l'association d'une dysmorphie faciale très évocatrice, d'un retard de croissance anté- ou postnatal et de troubles du développement neurologique et éventuellement des malformations associées,

- des tableaux incomplets, en particulier sans la dysmorphie faciale : Fetal alcohol effects (FAE) [40],

- des troubles cognitifs et comportementaux sans anomalie clinique initiale : Alcohol-related neurodevelopmental disorders (ARND).

La dernière classification proposée est celle de l'Institut américain de médecine (IOM) en 1996 [7, 41] qui a eu cette année l'aval de l'Académie américaine de pédiatrie [11]. Cette classification distingue 5 entités cliniques et évolutives, dont trois sont des variantes du SAF et deux des tableaux corrélés à l'alcool (Alcohol-related effects) (tableau 2).

SAF avec exposition fœtale à l'alcool confirmée

Les critères du SAF avec exposition fœtale à l'alcool confirmée sont :

* Consommation avérée excessive d'alcool par la mère : substantielle, régulière ou épisode de forte consommation, éventuellement associée à : épisodes fréquents d'intoxication, développement d'une tolérance ou d'épisodes de sevrage ; problèmes sociaux ou judiciaires en rapport avec l'alcoolisme ; comportement dangereux pendant des épisodes de consommation excessive ; complications médicales de l'alcoolisme comme une pathologie hépatique.

* Dysmorphie faciale avérée (figure 1 et tableau 3) comportant :

- des signes discriminants : fentes palpébrales étroites, massif facial médian plat, philtrum lisse et bombé et lèvre supérieure fine,

- des signes associés : épicanthus, racine du nez plate, anomalies mineures du pavillon de l'oreille, petit nez retroussé et micrognathie.

Astley [42] a proposé une technique standardisée d'analyse photographique de la dysmorphie faciale.

* Trouble de croissance avéré, dont au moins l'un de ces critères : petit poids de naissance pour l'âge gestationnel, retard de croissance pondérale postnatale sans troubles nutritionnels et/ou poids anormalement bas pour la taille.

Dans la grande étude longitudinale de Seattle, en analyse multifactorielle, il a été mis en évidence une corrélation entre la consommation d'alcool pendant la grossesse et la diminution du poids, de la taille et du PC de naissance, indépendamment de l'effet du tabac [43].

* Anomalies neuro-développementales avérées dont au moins l'un de ces critères : petit PC de naissance et/ou anomalies cérébrales (microcéphalie, ou agénésie complète ou partielle du corps calleux [44], ou hypoplasie cérébelleuse) et/ou anomalies neurologiques plus ou moins sévères, en fonction de l'âge comme des anomalies des performances motrices fines, une surdité centrale, des troubles de la coordination oculomotrice.

SAF sans confirmation de l'exposition in utero à l'alcool

Pas de consommation excessive d'alcool reconnue par la mère, mais dysmorphie faciale, trouble de croissance et anomalies neuro-développementales avérés.

SAF partiel avec exposition in utero confirmée

SAF partiel avec exposition in utero confirmée, dont les critères sont :

* Consommation excessive d'alcool par la mère avérée

* Pas de dysmorphie faciale

* Troubles de croissance ou anomalies neuro-développementales avérés

* Troubles documentés comportementaux ou cognitifs pour l'âge non expliqués par l'environnement familial : troubles des apprentissages ; difficultés scolaires ; mauvais contrôle des impulsions ; troubles de la socialisation, du langage ; difficultés en mathématiques ; problèmes de mémoire, d'attention ou de jugement.

Alcohol-related effects (ARE)

Tableaux avec notion documentée d'exposition à l'alcool in utero et avec des symptômes pour lesquels la recherche clinique ou expérimentale a montré un lien avec l'exposition à l'alcool in utero.

* Malformations liées à l'alcool (Alcohol-related birth defects (ARBD)) :

- cardiaques : communications inter-auriculaire, interventriculaire, transposition des gros vaisseaux, tétralogie de Fallot ;

- squelettiques : hypoplasie des ongles, 5ème doigt court, pectus excavatum, camptodactylie ; synostose radio-cubitale, hémivertèbres, scoliose, syndrome de Klippel Feil, arthrogrypose ;

- rénales : reins hypoplasiques, dysplasiques, agénésie rénale ; rein en fer à cheval ; duplication de l'uretère ; hydronéphrose (l'association avec des malformations rénales n'est pas confirmée par d'autres travaux [45]) ;

- ophtalmologiques : strabisme, anomalies vasculaires rétiniennes, troubles de réfraction en rapport avec une microphtalmie et atrophie du nerf optique [46] ;

- surdité [46] ;

- de très nombreuses autres malformations ont été décrites dans quelques observations de FAS, sans corrélation documentée avec l'exposition in utero à l'alcool et, en particulier, des angiomes cutanés [48] et des fentes palatines [49].

* Troubles du développement neurologique liés à l'alcool (Alcohol-related neurodevelopmental disorders - ARND).

- Anomalies neuro-développementales documentées dont une ou plusieurs des anomalies neuro-développementales mentionnées ci-dessus.

- Troubles avérés cognitifs ou comportementaux : voir ci- dessus.

En cas de diagnostic de SAF chez un enfant, il est nécessaire d'examiner la fratrie : le risque de SAF plus ou moins complet serait de 170 ‰ chez les aînés et de 771 ‰ chez les puînés contre une incidence dans la population générale estimée à 1,9 ‰ par Abel [50].

Evolution à long terme

De nombreuses séries montrent une grande fréquence de troubles du développement neurologique, cognitif et comportemental chez les enfants exposés in utero à l'alcool, surtout si l'alcoolisation a été poursuivie pendant toute la grossesse, et même s'il n'existait pas initialement un tableau clinique de SAF.

Lemoine qui avait le premier décrit le SAF [1], a publié en 1992 [51] une série de 105 SAF revus à l'âge adulte. Ils ont constaté que :

- la dysmorphie faciale se modifie avec un visage devenant plutôt allongé, une hypertrophie du nez et du menton ;

- le retard de croissance persiste mais s'atténue après 18 mois ; par contre la microcéphalie persiste et s'accentue ;

- l'élément majeur du pronostic est représenté par les troubles du développement neurologique : 100 % de débilité dans les SAF graves ; tous avaient un QI inférieur à 75 ; tous ont eu des troubles majeurs de la scolarité et de graves troubles du comportement et de la socialisation.

Kelly et al. [15] ont publié une revue générale sur les troubles de la socialisation à partir des données de la littérature humaine et expérimentale. Au cours de la petite enfance, les troubles de l'attachement mère/enfant sont francs : troubles relationnels de l'enfant avec irritabilité, troubles du sommeil et de l'alimentation et troubles du comportement de la mère corrélés à la sévérité de l'alcoolisme. Au cours de la pré-adolescence : troubles de la scolarité et de la socialisation, corrélés à l'intensité et la durée de l'exposition in utero à l'alcool, avec une forte agressivité, un caractère irritable et impulsif, même dans les SAF partiels. A l'adolescence et à l'âge adulte, des troubles de la socialisation sont quasi constants, même en cas de QI normal ; les femmes avec un SAF présentent des troubles du comportement maternel responsable d'un taux élevé de placement de leurs enfants (36 % dans une série de 30 cas). Parmi les SAF plus ou moins complets, après 21 ans, 58 % ont eu des problèmes judiciaires, 40 % ont eu des troubles du comportement sexuel ; il existait une augmentation de fréquence des dépressions, des suicides et des comportements à risque. Toutes ces corrélations sont retrouvées pour les différents âges en expérimentation animale. En plus du déficit cognitif, l'alcoolisation fœtale entraîne une modification du comportement social dont certains signes sont visibles dès la petite enfance et s'aggravent ensuite ; les interactions mère/enfant sont bilatéralement pathogènes.

L'équipe d'Helsinki [9, 10] a suivi 82 femmes enceintes alcooliques prises en charge en consultation spécialisée d'ob-stétrique et d'alcoologie au premier ou au début du deuxième trimestre. Ces femmes avaient une forte consommation d'alcool (au moins 10 verres par semaine ou 45 verres par mois). Trois groupes ont été définis : consommation seulement au premier trimestre (N = 29), aux deuxième et troisième trimestres (N = 27) ou pendant toute la grossesse (N = 26) ; 69 de ces enfants ont été suivis jusqu'à 12 ans. Le tableau 4 indique les données du devenir à 12 ans. Cette série met en évidence une corrélation entre la gravité des troubles de la socialisation et la durée d'exposition fœtale à l'alcool. Ces enfants ont souvent connu des parcours chaotiques avec une succession de nombreux modes de garde. Les principales anomalies constatées sont des troubles de l'attachement précoce mère/enfant, une maltraitance (violence, abus sexuels, négligences), de mauvaises relations avec les enfants du même âge et une incapacité à respecter les codes sociaux, des troubles de l'apprentissage, de l'attention et du contrôle des pulsions. Tous ces troubles sont en rapport avec l'exposition in utero à l'alcool, sans relation avec le tableau clinique initial. Ces troubles du comportement peuvent apparaître secondairement après des bilans normaux à l'âge pré-scolaire. Après un placement en période néonatale, un retour en famille n'a été possible qu'après une désintoxication efficace et stable.

La plus grande cohorte est celle de Seattle qui comporte environ 500 nouveau-nés de mères alcooliques suivis depuis 1974 avec des données très précises sur l'intensité de l'alcoolisme pendant la grossesse [6, 7] ; 82 % des enfants de la cohorte initiale ont été revus à 14 ans, soit 93 % de ceux revus à 7 ans. La méthodologie était basée sur la prise en compte d'un score d'alcoolisation fœtale à 13 variables et d'un score de développement à 52 variables, avec une étude multivariée prenant en compte 150 facteurs confondants. A 14 ans, 90 % des enfants revus ont un retard mental et des problèmes d'insertion professionnelle. Sur 253 adolescents, 61 % ont abandonné ou ont été exclus du système scolaire ; 60 % ont des problèmes de délinquance. Sur 90 adultes, 8 % sont dépendants et 79 % n'ont pas de métier stable. Les troubles les plus francs concernent les tests nécessitant une prise de décision complexe intégrant de nombreuses données et la mémorisation de données antérieures. Parmi les troubles cognitifs, les plus fréquents sont des difficultés en mathématiques, des troubles de l'attention, de la concentration, de la mémoire et du raisonnement abstrait. Parmi les troubles du comportement, les plus fréquents sont une hyperactivité, une impulsivité, une tendance aux mensonges, aux vols, des comportements d'opposition et un défaut de prise de conscience des conséquences de leurs actes. Aucun n'avait des performances appropriées à l'âge pour la scolarisation et la communication. A l'âge adulte, certains de ces sujets présentaient des troubles psychiatriques, des comportements addictifs, des troubles sexuels et des comportements délictueux, surtout en cas de QI inférieur à 70. Ces troubles sont significativement différents des troubles du comportement présentés par les enfants ayant un QI inférieur à 70 secondaires à d'autres étiologies.

Stratégies de prise en charge et de prévention

Il n'existe actuellement aucun traitement permettant de prévenir les lésions fœtales en rapport avec une consommation maternelle d'alcool. Le seul traitement préventif est d'obtenir, au mieux, un arrêt d'une consommation excessive avant la conception ou le plus tôt possible pendant la grossesse [11] ; obtenir une telle abstinence ou modération au deuxième ou même au troisième trimestre de la grossesse peut permettre de minimiser le retard de croissance intra-utérin (RCIU) et les conséquences sur le développement [9].

La première étape consiste à sensibiliser les professionnels de périnatologie à l'importance du problème et à l'intérêt de mener systématiquement et efficacement l'interrogatoire des femmes enceintes au cours des premières consultations [11, 21, 52, 53]. Plusieurs articles ont montré l'efficacité de telles campagnes d'information auprès des professionnels [52, 53].

La deuxième étape est d'améliorer les procédures de dépistage et de prise en charge des femmes enceintes ayant une consommation excessive d'alcool. Des techniques ont été élaborées pour améliorer l'efficacité de l'interrogatoire face à un déni très fréquent : questionnaire simple à remplir par la femme avant un entretien visant à reconstituer la consommation d'alcool sur la semaine autour de la conception et sur les deux semaines précédant la consultation [21]. Ces techniques ont été évaluées avec de bonnes sensibilité et spécificité. Le même article [21] décrit en détail les techniques permettant d'informer la femme sur les dangers de l'alcool pour le fœtus et de la motiver en vue d'une diminution de sa consommation. Des campagnes d'information vers le grand public ont aussi été faites [22, 52] et sont prônées par l'Académie américaine de pédiatrie [11] qui recommande par ailleurs que le danger fœtal soit clairement inscrit sur toutes les étiquettes de boissons alcoolisées « Boire pendant la grossesse peut provoquer un retard mental et d'autres malformations congénitales. Eviter l'alcool pendant la grossesse ».

La troisième étape est la prise en charge postnatale de ces familles ; le travail psychosocial auprès d'elles est particulièrement difficile ; ces familles sont le plus souvent des familles nombreuses, de faible revenu, instables, violentes avec un risque majeur de maltraitance ; ces prises en charge nécessitent une formation spécifique [54]. Le suivi doit être dirigé non seulement vers la surveillance des fonctions cognitives, mais aussi vers un soutien à la parentalité et une prévention des troubles du comportement ; ce suivi doit être prolongé jusqu'à l'adolescence [10, 11]. Un tel suivi doit au mieux être assuré par une équipe pluridisciplinaire comportant des alcoologues, des pédiatres et pédopsychiatres spécialisés dans les troubles du développement et de la parentalité et leur prévention précoce, des psychologues et des travailleurs sociaux [11, 55].

La recommandation finale de l'Académie américaine de pédiatrie [11] est que les pédiatres soient encouragés à jouer un rôle de leaders dans les campagnes publiques d'éducation sanitaire pour diminuer l'incidence du SAF et la consommation d'alcool par les femmes enceintes. D'autres recommandations de l'AAP en 1995 portaient sur le rôle très souhaitable des pédiatres dans la prévention de l'usage d'alcool par les adolescents [56].

CONCLUSION

L'alcool est, de tous les produits d'addiction, le plus dangereux pour le fœtus, le seul susceptible d'être responsable d'un tableau plus ou moins complet d'embryofoetopathie toxique et de troubles graves et définitifs du développement cognitif, du comportement et de la socialisation. Cette notion reste encore actuellement trop peu connue du grand public et même des professionnels de la périnatalité. La formation de ces professionnels doit être améliorée sur les stratégies de repérage et de prise en charge.

Dans la mesure où il n'est pas possible de définir une dose-seuil d'alcool absolument sans danger, tous les efforts doivent porter vers une réduction drastique des consommations et idéalement vers l'abstinence, le plus tôt possible pendant la grossesse et, si possible, avant la conception. Une femme qui a donné naissance à un enfant porteur d'un SAF peut, si elle cesse de boire, donner naissance ensuite à un enfant normal. La réalisation de cet objectif se heurte malheureusement aux très grandes difficultés du travail psychosocial auprès de ces familles et à un manque actuel de structures spécialisées de prise en charge familiale.

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