ARTICLE
Douleurs abdominales aiguës
Chez le nourrisson, les douleurs abdominales aiguës sont dominées
par les causes chirurgicales (invagination, étranglement herniaire,
torsion de testicule) (tableau
1). Si la sémiologie classique de l'invagination intestinale
est très caractéristique (douleurs abdominales intermittentes
associées à des vomissements et à la présence
de sang dans les selles), le tableau initial peut se limiter à
des coliques fréquentes avec changement ou modification des cris
du nourrisson. L'échographie permet le diagnostic et le lavement
baryté ou à l'air constitue le traitement de première
intention de l'invagination. Chez l'enfant plus grand, les douleurs abdominales
aiguës sont dominées par l'appendicite aiguë, se révélant
volontiers chez les plus jeunes (âge inférieur à 5
ans) par une complication (perforation, péritonite), alors que
le tableau classique de l'adulte est plutôt rencontré chez
l'enfant de 10-11 ans. Les signes généraux sont peu marqués
au début, associant une fièvre à 38 ou 38,5 °C,
un syndrome inflammatoire et une polynucléose neutrophile uniquement
chez l'enfant plus âgé. L'examen abdominal peut être
difficile et ne retrouve pas toujours une défense de l'hypochondre
droit. La radiographie d'abdomen sans préparation élimine
une complication, mais peut retrouver un stercolithe qui signe le diagnostic.
L'échographie abdominale peut être très contributive
au diagnostic d'appendicite, par la mise en évidence du stercolithe,
d'un épaississement pariétal, de signes d'inflammation avec
hypervascularisation, épanchement localisé, voire masse
périappendiculaire.
Peu de données existent sur la prévalence et la part respective
des différentes étiologies de douleur abdominale aiguë
de l'enfant. Ainsi, les douleurs abdominales évoluant depuis moins
de 3 jours représentaient 5,1 % des consultations en urgence des
enfants de 2 à 12 ans dans un hôpital américain [1].
Les 6 diagnostics principaux représentant 84 % des étiologies
étaient une infection respiratoire haute ou une otite (18,6 %),
une pharyngite (16,6 %), un syndrome viral (16 %), une douleur abdominale
sans cause retrouvée (15,6 %), une gastroentérite (10,9
%) et une maladie aiguë fébrile (7,8 %). Seuls 1 % des patients
présentaient une affection chirurgicale (majoritairement une appendicite)
[1].
Les douleurs abdominales chroniques
Les douleurs abdominales chroniques ou récidivantes sont fréquentes,
touchant 10 à 15 % des enfants d'âge scolaire [2]. La définition
la plus communément admise des douleurs abdominales récurrentes
comporte la présence d'au moins 3 crises douloureuses, d'intensité
suffisante pour perturber l'activité habituelle de l'enfant depuis
au moins 3 mois (critères d'Apley) [3]. Même si les progrès
récents des examens complémentaires ont permis de leur reconnaître
plus souvent une cause organique (tableau
2), les douleurs abdominales restent, dans la grande majorité
des cas, d'origine fonctionnelle. La présence de caractéristiques
sémiologiques évocatrices d'une cause fonctionnelle (tableau
3) permet de rassurer l'enfant et sa famille et d'éviter
tout examen complémentaire inutile. Une prise en charge de l'enfant
et de sa famille (correction des déséquilibres diététiques
et d'hygiène de vie éventuels, suivi médico-psychologique,
cahier de la douleur) doit être proposée à ce stade,
sans nier le symptôme ni le banaliser. Une évaluation sémiologique
précise permet de distinguer les douleurs récidivantes hautes
(type dyspepsie, dans laquelle on peut distinguer les dyspepsies type
reflux, type gastrite et type moteur), basses (syndrome de l'intestin
irritable ou colopathie avec constipation ou diarrhée) ou sans
localisation (douleur abdominale chronique fonctionnelle), ou mixtes [4].
Cette démarche, parfois difficile chez le petit enfant qui sait
mal localiser ses symptômes et souvent mal décrire le type
de douleur, permet cependant de mieux orienter la démarche diagnostique
et la prise en charge thérapeutique. Des études de suivi
au long cours de patients porteurs de douleurs abdominales récurrentes
ont montré que 1/3 à 1/4 d'entre eux gardaient des symptômes
abdominaux ou des céphalées à l'âge adulte
[5].
A l'inverse, certains signes cliniques doivent faire évoquer
une étiologie organique : douleurs réveillant l'enfant,
provoquée par les aliments, s'associant à une altération
de l'état général, une diarrhée chronique,
une fièvre ou irradiant dans le dos ou les flancs.
La constipation ou rétention stercorale occupe une place importante
par sa fréquence dans les douleurs abdominales récidivantes
de l'enfant et se présente parfois même comme une douleur
aiguë pseudoappendiculaire. Son diagnostic clinique repose tout autant
sur la rareté d'émission des selles (moins de 3 selles par
semaine chez l'enfant de plus de 3 ans) que sur la difficulté d'émission
des selles ou sur la consistance anormale des selles [6]. Le toucher rectal
peut être réalisé à tout âge après
avoir rassuré l'enfant et lui avoir expliqué le geste, et
permet le diagnostic en retrouvant un encombrement stercoral de l'ampoule
rectale. La radiographie d'abdomen sans préparation est également
souvent contributive, montrant l'encombrement du rectum et/ou du cadre
colique. Son interprétation reste cependant subjective en l'absence
de critères validés chez l'enfant et peut parfois faire
porter à tort ce diagnostic, alors qu'une autre cause de douleur
abdominale est présente.
Place d'Helicobacter pylori
(H. pylori) dans les douleurs abdominales récurrentes
Si la relation causale entre les symptômes et l'infection à
H. pylori est parfaitement démontrée pour les très
rares enfants porteurs d'ulcère gastrique ou duodénal, il
n'en est pas de même pour la gastrite où les liens entre
les symptômes (et en particulier les douleurs abdominales) et l'infection
restent à prouver [7]. Parmi les symptômes rapportés
chez les enfants infectés, les douleurs abdominales sont les plus
fréquentes, observées chez 40 à 90 % des enfants
selon les séries. Cette fréquence très élevée
est probablement biaisée par le fait qu'il s'agit d'enfants vus
en consultation spécialisée pour des symptômes récidivants
ou adressés pour endoscopie, parmi lesquels se rencontrent souvent
des enfants porteurs d'un ulcère gastrique ou duodénal.
Il faut par ailleurs rappeler que l'infection à H. pylori
peut être complètement asymptomatique, retrouvée lors
de dépistage systématique chez 7 à 13 % des enfants
autochtones dans les pays développés et 19 à 50 %
des enfants d'origine étrangère [7].
L'ulcère gastrique ou duodénal est rare chez l'enfant
mais fréquemment associé à une infection à
H. pylori, respectivement dans 11 à 75 % et 33 à
100 % des cas. Dans ce cas, des douleurs abdominales sont le plus souvent
présentes et peuvent être rattachées à l'infection.
Elles sont fréquemment intenses, épigastriques, rythmées
par l'alimentation, s'accompagnant volontiers d'un amaigrissement et d'hémorragie
digestive. Le traitement de l'ulcère et l'éradication de
l'infection à H. pylori permet la disparition des symptômes
et prévient la récidive de l'ulcère.
A l'inverse, en l'absence d'ulcère, l'existence de douleurs abdominales
ne permet pas de différencier les enfants infectés des non
infectés [8]. De plus, parmi les enfants infectés, il n'y
a pas davantage d'enfants présentant des douleurs abdominales que
chez les non infectés [9]. En fait, la définition des douleurs
abdominales habituellement prise en compte dans ces études varie
d'une équipe à l'autre et n'est le plus souvent pas précisée,
du fait des difficultés pour l'enfant jeune d'en dégager
les caractéristiques sémiologiques et de l'absence de score
de douleurs abdominales validé en pédiatrie. Cependant certaines
études, utilisant des questionnaires cliniques évaluant
plus finement la sémiologie font apparaître quelques caractéristiques
de la douleur liées à l'infection, telle leur localisation
épigastrique ou leur caractère à type de brûlure
[10].
Certains travaux ont montré une amélioration des symptômes
après traitement de l'infection, mais il est difficile de distinguer,
dans ces études ouvertes, l'efficacité du traitement de
l'effet placebo. Cette évolution favorable de la symptomatologie
après éradication n'a, de plus, pas été retrouvée
dans la majorité des autres études publiées. Ainsi,
dans une revue de toutes les études publiées avant 1995,
si on applique les critères d'Apley pour définir les douleurs
abdominales récidivantes (cf. supra), seuls 0 à 9
% (médiane : 6 %) des enfants infectés par H. pylori
sont symptomatiques [11]. Au total, comme le suggèrent plusieurs
travaux chez l'adulte dans la dyspepsie non ulcéreuse où
H. pylori est responsable de douleur abdominale chez moins de 10
% des patients, on peut conclure que H. pylori est sans doute responsable
de douleurs abdominales chez l'enfant mais chez une très faible
proportion d'entre eux.
Stratégie des examens
complémentaires
La stratégie des examens complémentaires n'est pas parfaitement
codifiée, dépendant du type de recrutement et de la disponibilité
des explorations. Une enquête réalisée il y a quelques
années auprès de 44 membres du Groupe francophone d'hépatologie
gastroentérologie et nutrition pédiatriques retrouvait que
les examens pratiqués en première intention devant des douleurs
abdominales récurrentes étaient une enquête diététique
dans 80 % des cas, une radiographie d'abdomen sans préparation
dans 50 % des cas, une fibroscopie digestive haute en cas de trouble dyspeptique
dans 50 % des cas, une échographie abdominale dans 40 % des cas
et, plus rarement, un bilan inflammatoire, un examen cytobactériologique
des urines et un examen parasitologique des selles dans 30 % des cas.
D'autres examens (transit oesogastroduodénal, pH-métrie,
rectosigmoïdoscopie, test respiratoire, bilan allergologique, test
de perméabilité intestinale, manométrie anorectale)
n'étaient réalisés que beaucoup plus rarement, en
deuxième intention et en fonction de l'orientation clinique.
Devant des douleurs abdominales sans caractère sémiologique
d'organicité, aucun examen complémentaire n'est utile. Cependant,
en cas d'échec de la prise en charge de la douleur ou pérennisation
des symptômes, des examens complémentaires d'orientation
peuvent être nécessaires (tableau
4). La coproculture n'est d'aucune utilité dans cette indication.
La place de l'endoscopie digestive haute est bien codifiée et
se justifie quand une pathologie organique oesophagienne, gastrique ou
duodénale est suspectée (tableau
5) [12].
La place de l'échographie abdominale est, plus difficile à
apprécier. Ainsi, dans une série de 120 enfants ayant eu
une échographie systématique pour exploration de douleur
abdominale récurrente, cet examen ne permettait de mettre en évidence
la cause des douleurs que chez 2 patients [13]. Il faut noter que, dans
cette étude, l'échographie révélait des anomalies
chez 6 autres patients (lithiase vésiculaire, anomalie urologique)
qui n'étaient pas en rapport avec les douleurs (« incidentalome
») qui portaient le risque de renforcer à tort l'enfant et/ou
sa famille dans le sentiment qu'il y avait une cause organique à
ces douleurs.
Chez l'adulte, bien qu'il existe un certain nombre de stratégies
décisionnelles publiées définissant la place respective
des examens complémentaires et du traitement empirique en fonction
du type de dyspepsie présentée par le patient, peu ont été
évalués sur le plan de leur utilité (confort pour
le malade, coût, bénéfice en terme de santé)
[14]. Ainsi, le problème n'est actuellement pas non plus réglé
chez l'adulte et une démarche individuelle adaptée à
chaque patient reste recommandée par la plupart des auteurs [14].
CONCLUSION Les
douleurs abdominales constituent un syndrome hétérogène
recouvrant des étiologies très diverses. Seule une démarche
sémiologique rigoureuse permet le démembrement de ce symptôme
et une meilleure définition des douleurs à explorer. REFERENCES
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