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Aujourd’hui, mon handicap est surtout dans le regard des autres


Médecine thérapeutique / Pédiatrie. Volume 3, Numéro 4, 228-9, Juillet - Août 2000, Revue : Séquelles neurologiques et sensorielles de la grande prématurité


Résumé  

Auteur(s) : Sandra Parrié-Claude, .

Résumé : Je suis infirme moteur cérébrale. Et c’est à ce titre qu’il m’a été proposé de témoigner dans ce dossier consacré aux séquelles neurologiques et sensorielles de la grande prématurité. Mais parler de soi dans un tel contexte n’est pas vraiment un exercice facile, d’autant plus que je considère ne pas être forcément la plus représentative parmi les adultes atteints d’une infirmité motrice cérébrale (IMC).

Mots-clés : Infirmité moteur cérébrale, regard, chance.

ARTICLE

Certes, il y a 33 ans, je suis née grande prématurée (6 mois et demi) dans le service de néonatalogie d'un grand hôpital parisien. Et je sais aujourd'hui que la plupart des circonstances qui peuvent provoquer une IMC étaient réunies : une maman très jeune, une grossesse accidentelle vécue sans un véritable soutien familial, un accouchement long et difficile, une souffrance fœtale (siège, anoxie). Et - si j'en crois les médecins et spécialistes qui me l'ont souvent dit - je dois probablement mon salut et celui de ma mère au fait d'être née à la maternité de Baudeloque-Port-Royal, dans le service du Professeur Minkowski. Un spécialiste de l'IMC m'a même dit un jour : " Si votre mère avait accouché dans mon service à l'époque, vous ne seriez sûrement pas là pour le raconter ! ". Alors disons que j'ai eu de la chance... ou que je voulais vivre. Même si cette survie allait se faire au prix de séquelles motrices.

Comme je témoigne ici en tant qu'adulte IMC, je n'écrirai que quelques lignes sur les premières années de ma vie, rythmées par les consultations, les diagnostics - donnés sans autre forme d'explications (votre enfant est IMC, atteinte du syndrome de Little) -, les pronostics définitifs (celle-là ne marchera jamais et elle ne saura sûrement ni lire, ni écrire, mais vous êtes jeune et des enfants, vous en aurez d'autres !), les séances de rééducation commencées très jeune à l'hôpital Saint-Vincent-de-Paul et dont je me souviens encore. Entre 4 et 7 ans, je suis allée dans un centre de rééducation pour enfants IMC de la région parisienne. Sur le plan médical et thérapeutique, cette étape dans un centre spécialisé a certainement été fondamentale pour moi. Je garde également un excellent souvenir de ma vie en internat. Mais surtout, c'est dans ce centre que j'ai su que j'étais IMC, et vite compris en regardant vivre mes camarades que derrière ces trois lettres, il y avait des réalités bien différentes. Et qu'effectivement, j'avais peut-être de la chance... En tous les cas, j'ai rapidement quitté l'institution spécialisée pour l'établissement ordinaire, devenant du même coup la seule handicapée dans l'école de mon quartier, qui manifestement n'était pas prête à m'accueillir. Il faut dire qu'avec mon strabisme, mes chaussures orthopédiques affublées de tiges métalliques et ma drôle de façon de marcher...

Aujourd'hui, j'ai toujours une drôle de démarche - mes amis disent : une démarche chaloupée ! - même si elle s'est bien améliorée grâce à deux interventions chirurgicales et surtout à de nombreuses années de rééducation.
A défaut d'être esthétique, elle est efficace et me permet une bonne autonomie. Evidemment je suis tout de même fatigable et certains jours (surtout le matin, car la spasticité faisant, la "machine" est difficile à mettre en route), la pointe de mon pied droit "griffe " le sol plus lourdement et bute sur le moindre obstacle, la moindre aspérité, d'où la chute... (Heureusement, un kinésithérapeute, il y a longtemps, m'a appris à tomber.) Mais ce sont souvent mes genoux qui trahissent le mieux mon état de fatigue tant ils ont tendance à fléchir plus que de raison. Quant à mon équilibre, on peut dire qu'il est précaire... surtout, lorsque je subis une poussée de l'avant vers l'arrière. Ce manque d'équilibre est probablement la difficulté qui me procure le plus "d'angoisses" dans ma vie quotidienne. Comme je suis parisienne et que je n'ai toujours pas le permis de conduire, j'utilise beaucoup les transports en commun, avec le surcroît de fatigue que cela engendre, entre les escaliers, les couloirs et les personnes qui me bousculent mais ne se bousculent pas pour me donner leur place.

Mes proches vous donneraient probablement d'autres exemples de ces choses que je ne parviens pas à faire seule, ou avec difficulté... (rentrer et sortir d'une baignoire, me couper les ongles de pieds, monter sur une chaise), mais disons que je "fais avec" ou que je trouve le moyen de faire sans... à l'instar de nombreuses personnes handicapées. Il faut dire qu'après plus de trente ans de vie commune, mon infirmité et moi nous nous connaissons bien et hormis dans les circonstances citées plus haut, elle ne constitue plus vraiment un handicap pour moi.

En fait, aujourd'hui mon handicap, je le vois surtout dans le regard des autres. Quand je dis "les autres", il ne s'agit évidemment pas de mes proches, ou de mes amis... ( même si j'ai mis du temps à les croire, il semble qu'eux ne voient plus "ma différence"). Mais de tous ceux que je croise, et qui ne voient de moi que mon handicap. Leurs regards sont de différentes natures : interrogatifs, intrigués, inquiets, emprunts de pitié (les plus désagréables), bêtes.... Chaque fois que je le peux, j'essaie d'expliquer à ces personnes le pourquoi de ma différence, en particulier aux jeunes enfants. Une fois l'explication donnée, ces derniers l'adaptent à leur façon et passent rapidement à autre chose. Avec les adultes, ce n'est pas toujours si simple, surtout s'ils considèrent ma démarche comme la manifestation d'un état d'ébriété. Pour preuve... J'étais en septembre dernier à Moissac dans le cadre de la fête des fruits. J'observais depuis un moment les grappes de raisins récompensées. Et cette station debout prolongée a provoqué une petite perte d'équilibre... (phénomène bien connu des familiers de l'IMC) qui n'a pas échappé à mon voisin de derrière et lui a fait dire la remarque suivante : « A cette heure... déjà ronde ! » (Je précise qu'il était environ 16 heures.) Le bon côté de l'histoire est qu'au moins ce monsieur n'a pas remarqué que j'étais handicapée et quelques secondes de validité... c'est toujours ça ! Mais tout de même... il est parfois difficile de garder son sens de l'humour. Ceci dit, être pris pour une personne saoûle, c'est une mésaventure qui arrive à bon nombre d'IMC. Surtout quand, à la démarche incertaine, s'ajoute les gestes désordonnés et les difficultés d'élocution...

Si au début de ce témoignage, j'ai précisé que je pensais ne pas être forcément très représentative des infirmes moteurs cérébraux, c'est que, par exemple, ma scolarité n'a pas été perturbée par les difficultés que l'on associe souvent à l'IMC tels que la lenteur, les troubles praxiques. J'ai été nulle en mathématique de la 4e à la 2e, mais comme beaucoup d'élèves de ma classe, et ils n'étaient pas IMC... De toute façon, j'avais choisi une voie littéraire. Mais surtout, au cours de mon existence, et plus encore aujourd'hui que je suis journaliste spécialisée dans le handicap, j'ai rencontré des IMC avec des séquelles plus importantes que les miennes, et qui pour beaucoup les empêchent de mener la vie qu'ils souhaiteraient. Je pense en particulier aux personnes IMC qui ont une élocution très difficile, voire absente. Elles m'expliquent souvent qu'il est compliqué d'avoir une « intelligence normale » et de ne pouvoir en témoigner par le langage. Etre IMC, c'est souvent être considéré comme débile par les autres (ne serait-ce qu'à cause de ce mot "cérébrale" qu'il faut sans cesse expliquer...), et c'est certainement le plus difficile à vivre...

Beaucoup d'IMC (et leurs parents) me disent que j'ai de la chance... La chance de faire un métier qui me plaît, d'avoir des amis... une vie normale. Cette chance, j'en ai pleinement conscience. Mais peut-être n'est-elle pas due au hasard. Car rien n'était écrit au départ. Je garderai toujours en tête les paroles du Docteur Truscelli lorsque je l'avais interviewée pour un dossier consacré à l'Infirmité motrice cérébrale dans la revue Etre Handicap Information : « A lésions égales, les personnes peuvent être complètement différentes les unes des autres. (...) Vous êtes porteur d'un patrimoine (...). Il y a la lésion cérébrale, et il y a ce que vous êtes ». En tous les cas, même si la chance s'en est mêlée... je tiens dans cette dernière phrase à rendre hommage à ma mère qui est pour beaucoup dans ce que je suis aujourd'hui.


 

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