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Place de la psychanalyste dans l’accompagnement de l’enfant prématuré et de sa famille


Médecine thérapeutique / Pédiatrie. Volume 3, Numéro 4, 311-6, Juillet - Août 2000, Revue : Séquelles neurologiques et sensorielles de la grande prématurité


Résumé  

Auteur(s) : Laura Ferrari, .

Résumé : L’expérience acquise pendant une vingtaine d’années par une psychanalyste dans l’accompagnement des familles à l’Institut de puériculture de Paris a permis, d’une part, de mieux connaître le vécu des parents et des enfants pendant la période néonatale et son retentissement sur la petite enfance, et, d’autre part, de pouvoir faciliter l’élaboration de leur souffrance. Il s’agit d’un travail qui va du Centre périnatal au Centre d’action médico-sociale précoce (CAMSP) assurant dans certains cas la continuité de la prise en charge1. La situation d’une naissance prématurée et/ou à risques constitue pour les parents une série de traumatismes successifs. Ce fait provoque un bouleversement de leur économie psycho-affective ainsi qu’un remaniement de l’équilibre familial. Le narcissisme est mis à l’épreuve. La séparation du nouveau-né de ses parents, les craintes pour la vie et l’avenir de l’enfant rendent son investissement plus difficile. L’intervention du psychanalyste peut permettre la mise en place de relations parents-enfant de qualité en réduisant la répétition de mécanismes défensifs souvent pathogènes. C’est par la relation déjà établie entre les parents et les soignants que la psychanalyste va décider de son mode d’intervention, soit de façon directe auprès des parents, soit de façon indirecte auprès des soignants, en apportant un éclairage dans certaines situations. Ainsi est-elle dépositaire et référente d’une histoire partagée.

Mots-clés : blessure narcissique, continuité de soins, équipe soignante, guidance familiale, prématurité, prévention précoce, psychanalyste, symptômes, travail à domicile.

ARTICLE

Place du psychanalyste en réanimation

L'accès libre et permanent dans l'unité des parents pendant la période de réanimation (REA) et de soins intensifs (SI) a facilité l'installation des liens précoces de la mère et du père avec leur enfant et a permis de mieux développer la communication avec le personnel soignant.

Plus la technologie se perfectionne, plus les enfants naissent « prématurissimes », mais c'est au prix d'hospitalisations plus longues et éprouvantes pour tous : le bébé, les parents et les soignants.

Chez cet être où la vie biologique et le fondement de la vie psychique sont étroitement mêlés, les conditions particulières du milieu et du vécu corporel nous conduisent ainsi à réfléchir sur la portée à long terme du traumatisme dans le fonctionnement mental.

Du travail avec l'équipe soignante

La psychanalyste par sa présence régulière dans le service va introduire une autre dimension : celle de l'inconscient. Son intérêt et sa préoccupation pour la vie psychique sont partagés avec les soignants, constituant ainsi un soutien dans l'installation des premières relations (parents-bébé-personnel). Entre le savoir-faire scientifique et technique et le monde fantasmatique, un champ de travail dans un espace intermédiaire est possible avec l'équipe. Comment supporter l'angoisse déclenchée par l'état de certains enfants ? Le questionnement incessant et l'agressivité de certains parents ?

La psychanalyste va contribuer à fournir des outils pour permettre de penser la pratique et favoriser l'expression des représentations. Le fait de pouvoir reprendre ces angoisses, de contenir les affects et les émotions et de donner un sens aux projections des parents permet l'élaboration et le franchissement de nouvelles étapes [11].

Du travail avec les parents

Cette période néonatale est un moment privilégié pour un travail avec les parents. La mère qui se sent subitement privée de son bébé arraché en état d'urgence ne peut plus confronter cette réalité à celle qu'elle avait imaginée et rêvée. Sensations de réveil brutal : elle a du mal à comprendre et à accepter ce qui vient de lui arriver. Cela est plus intense si la femme n'a pas eu l'expérience de grossesses satisfaisantes[9].

La place du père est toujours difficile. La plupart du temps c'est lui qui suit le bébé transféré de la maternité au centre néonatal[2]. Il est le premier à découvrir l'univers de la réanimation et des soins intensifs avec leurs rituels d'entrée. Les infirmières l'informent sur les soins donnés au bébé et sur le fonctionnement des machines qui l'entourent. Le pédiatre lui donne les nouvelles de l'état de son enfant pour lequel le pronostic est incertain. Pendant qu'il est confronté à cette réalité, sa femme peut imaginer toutes sortes de scénarii différents autour du bébé. Le père essaie généralement de masquer l'angoisse qu'il ressent et filtre les informations pour les transmettre à la mère afin de la protéger de nouvelles trop angoissantes. C'est lui le plus souvent qui va introduire la mère dans le service, facilitant la première rencontre avec son enfant. A ce moment-là le médecin ou une infirmière vont parler du psychanalyste du service, de la possibilité d'avoir un entretien avec elle. Les parents peuvent le refuser dans un premier temps et l'accepter après, soit par l'intermédiaire des soignants, soit au moment de nos visites dans l'unité.

Du travail en indirect

Au fil des années, le travail du psychanalyste introduit une autre dynamique qu'intervenir en urgence quand une famille ou un enfant pose des problèmes ; il ne s'agit pas non plus d'attendre la demande des parents ni d'œuvrer sous prescription médicale. Il n'est pas souhaitable à mon sens que la psychanalyste intervienne de façon systématique sous prétexte d'une évaluation ou d'un savoir-faire différent. Il s'agit de reconnaître que les soignants - infirmière, pédiatre, puéricultrice - sont dans une relation privilégiée avec la famille ; un lien rassurant est déjà établi et la psychanalyste aura le souci de soutenir la stabilité et la continuité de cette relation. Il faut donc ici considérer un autre aspect : le « travail en indirect », faisant des soignants les acteurs principaux et médiateurs des situations.

Un parcours psychique : de la conception à l'accouchement imprévu

De la conception à la naissance

Les premiers signes d'inquiétude peuvent commencer dès le projet de la conception. Lors d'un antécédent de stérilité prolongée, la femme sent que l'enfant est inaccessible pour elle ; après avortements et fausses couches, la mère vit un sentiment d'échec devant des enfants ratés ou perdus. Quand la grossesse arrive, l'enfant est déjà investi d'une certaine façon ; en effet, toute grossesse s'inscrit dans le passé des parents, leur histoire personnelle et aussi leur relation avec leurs propres parents. L'antécédent d'un avortement, d'une fausse couche ou d'un enfant mort in utero peut raviver d'anciens sentiments de culpabilité et l'intensité de ces sentiments dépend de l'état psychologique de la femme. Il peut trouver aussi dans ce traumatisme l'affirmation de prédictions, de réprobations familiales, une malédiction, la répétition d'événements tragiques. Les mères sont sujettes à des rêves d'autopunition, elles ont peur d'accoucher d'un monstre, d'un enfant anormal. C'est une façon d'exprimer leurs propres sentiments destructifs vis à vis de leur enfant et de montrer leur ambivalence.

L'accouchement imprévu

La clinique témoigne de ce que la vie psychique de la femme enceinte est particulièrement riche sur le plan fantasmatique. Le réveil de cette vie inconsciente va influencer l'évolution de la grossesse. En effet, de nombreuses observations nous montrent le lien entre l'imaginaire d'une mère, les fantasmes qu'elle projette sur l'enfant et les origines dans sa propre enfance de ce désir d'enfant, fréquemment en relation avec les images parentales œdipiennes. Le plus souvent, elle est plus centrée sur sa propre mère ; c'est le retour de l'image maternelle avec des conflits non élaborés. La date de l'accouchement coïncide souvent soit avec celle de la révélation d'une maladie grave, soit avec celle de la mort d'un parent.

Beaucoup de femmes qui accouchent vers le sixième mois de grossesse ne s'aperçoivent pas que l'accouchement va bientôt se produire : elles sont surprises par la décision médicale d'une césarienne faite en urgence. Mais, on a vu des mères qui ont pu ressentir les changements dans leur corps et elles ont réagi aux premiers signes d'inquiétude. Exemple 1 : Madame G... enceinte de six mois. Pendant qu'elle était en train de laver les affaires du bébé, elle s'aperçoit que celui-ci ne bouge plus, elle décide de s'allonger pour sentir les mouvements. Au bout de cinq heures, comme elle ne perçoit aucun mouvement, elle consulte son gynécologue et elle accouche le soir même par césarienne, à cause d'un début de crise d'éclampsie.

Dans la plupart des cas, l'accouchement survient alors que la mère n'y est pas psychologiquement préparée ; il se passe dans des conditions particulières, dans un climat d'agitation où on oublie un peu la mère. Elle va alors entendre des phrases de la part de l'équipe médicale, nourrissant des fantasmes que nous retrouverons lors des entretiens ultérieurs. Elle se demande comment elle va pouvoir investir cet enfant dans lequel elle ne peut pas se reconnaître : il est si petit, si maigre, laid et mal fini qu'il déclenche un sentiment d'impuissance, de vide et d'échec ; c'est une perte d'objet narcissique.

Les examens pratiqués au cours de la grossesse interviennent aussi comme facteurs anxiogènes ou angoissants. Exemple 2 : Mme P..., accouchant au terme de 29 semaines, raconte : « Je ne comprends pas, pourquoi n'a-t-on jamais bien fait le diagnostic ? A la dernière échographie, le médecin m'a dit que le bébé risquait d'être mal formé ou de décéder, et à six mois et une semaine, l'accouchement a été provoqué ». L'enfant allait très bien, il n'avait pas posé de problèmes au Centre néonatal, mais l'impact de ce qui avait été dit au moment de l'échographie juste avant l'accouchement a été si traumatique que la mère ne peut plus être rassurée.

Quand les bébés sont en réanimation ou en soins intensifs, les parents se rappellent les mots prononcés par le médecin avant l'accouchement: « On ne sait pas si votre enfant sera vivant... il est trop petit pour le sauver, on fera ce que l'on pourra...». Exemple 3 : Une mère parle de son accouchement : « Je n'ai rien vu... je n'osais pas demander, je croyais qu'il était mort. Maintenant il est là, j'ai peur qu'il ne lui arrive quelque chose... »

Les parents ont commencé à s'inquiéter de la survie de l'enfant, et la peur de s'attacher à lui peut durer tout le temps de la réanimation de l'enfant. Ils présentent fréquemment des symptômes de deuil anticipé, comme s'ils étaient persuadés que leur enfant allait mourir. Ils sont partagés entre le désir de le sauver et le souhait qu'il meure s'il a trop de séquelles.

Le vécu des familles et l'accompagnement par la psychanalyste

Les craintes des familles en centre de néonatologie

La situation vécue par les parents entraîne un cortège de réactions face aux premières incertitudes sur l'avenir de l'enfant. Par ailleurs, la famille ne se limite pas au couple parental ; elle s'étend aux grands-parents et à la fratrie. L'écoute et la perception que nous en avons influence la suite de notre cheminement avec les familles [3].

Les parents bénéficient donc d'entretiens libres, soit de façon ponctuelle, soit rapprochés et réguliers, à visée psychothérapique dans le cas où ils sont confrontés à des difficultés psychiques importantes. Sur le plan dynamique, au cours de ces entretiens, on pourra apprécier les structures psychiques des parents en tenant compte de la spécificité du vécu périnatal [13]. C'est le moment de travailler leurs mécanismes défensifs pour qu'ils ne soient pas trop fixés et n'obèrent pas trop l'élaboration par le couple de ses craintes à propos de leur enfant, de son état actuel et de son avenir. Cette inquiétude parentale s'exprime par des questions multiples. Vivra-t-il ? Gardera-t-il des traces psychologiques de cette séparation ? Sera-t-il moins sensible à la douleur ou, au contraire, davantage tellement il a été martyrisé au moment de certains soins ?... Sera-t-il handicapé ? Sommes-nous responsables ? Les médecins auraient-ils pu l'éviter ? Enfin, grandira-t-il ? Réussira-t-il à l'école ? Quel souvenir aura-t-il de cette période ?

L'interrogation très fréquente de la famille par rapport à la mémoire que l'enfant gardera plus tard du vécu des premières semaines de sa vie amèneraient à réfléchir : de quelle mémoire s'agit-il ? Et ne serait-ce pas, quels souvenirs garderont les parents de cette période douloureuse ? Or, nous savons que des craintes non exprimées et non élaborées risquent d'altérer l'évolution affective de l'enfant, être la cause de trouble du comportement et de la personnalité.

L'impact provoqué par la brutalité des premiers moments et le poids des paroles médicales peuvent rester enkystées dans l'esprit des parents. Ils maintiennent l'image de l'enfant blessé, l'enfant peut rester inscrit « prématuré à vie » [8].

À propos de certains mécanismes de défense

Mécanisme de négation : les parents peuvent réagir en niant ce que le médecin vient d'annoncer. Malgré la gravité de ce qui leur a été dit, ils ne parlent pas de leurs inquiétudes.

Mécanisme de mise à distance : Les évitements de la vue du bébé dans le contexte des soins est leur propre mise à distance du cadre hospitalier sont fréquentes. Le téléphone leur sert de lien intermédiaire car risquer de se trouver confronté à l'annonce d'une mauvaise nouvelle est à éviter.

Déni : les dénis de la situation réelle, du degré de gravité, des risques à venir se rencontrent fréquemment.

Identification projective : Les mécanismes projectifs sont inévitables, identification projective à l'enfant devenu persécuteur mais aussi au néonatologiste, porteur de mauvaises nouvelles, à nous-même parfois dans certains entretiens.

Les inquiétudes vitales peuvent masquer, pendant un certain temps, la préoccupation sur l'avenir de l'enfant, avenir mental, neurologique, psycho-affectif. La partie mobilisable de l'angoisse, celle produite par l'élément déclenchant, peut se révéler alors sensible à une action simple, telle que la qualité d'accueil et la libre expression des émotions, conjointement à l'information et à la proposition d'un suivi à plus ou moins long terme.

La reconnaissance des affects

La richesse des sentiments qui entourent la naissance facilite la fonction parentale. En cas de séparation, le nouveau-né prématuré suscite des sentiments contradictoires mettant en désarroi les parents. L'amour et la haine sont à leur maximum. La mère, en particulier, éprouve des sentiments d'ambivalence vis-à-vis de son bébé, elle ressent de l'amour et de la tendresse mais aussi de l'hostilité à cause de la frustration et la souffrance qu'il lui impose. Ces sentiments complexes et contradictoires qui animent les parents représentent d'une certaine façon leur rejet de la situation angoissante et celui de l'enfant qui devient persécuteur.

Au niveau du couple, le retentissement des premières préoccupations autour de l'enfant peuvent être l'occasion de discordes, de disputes, tant s'engagent des sentiments complexes à ce moment-là. Ainsi il est préférable de recevoir la mère et le père ensemble.

Si la reconnaissance des affects n'est pas toujours évidente, elle est apaisante pour les parents. La stupeur devant l'imprévisible, l'affliction ou la révolte devant tant de malheurs sont au premier plan. Déception, privation, frustration, blessure narcissique se succèdent avec intensité. Les alternatives espoir/désespoir, les sentiments contradictoires sont une difficulté certaine pour les parents.

La culpabilité est toujours présente, elle peut être masquée par l'accusation d'autrui, l'autre partenaire du couple, l'autre lignée familiale, le procès au médecin, plus fréquemment devant une anomalie congénitale. Cependant, le désir de réparation qui peut surgir assez tôt apaise les parents, entraînant un mouvement d'identification aux soignants.

La naissance à la vie psychique du nouveau-né prématuré

Le bébé prématuré est un être humain, il n'est plus en gestation, même si son développement neurologique et physiologique reste immature. Ces dix dernières années, on a vu s'accroître l'intérêt des psychiatres, pédiatres, psycholinguistes, psychologues, pour l'étude du nourrisson et ses capacités. Maintenant le bébé est reconnu comme une personne ; loin de l'image d'un tube digestif ou du vieux mythe : « Il doit pleurer et crier pour se faire des poumons ».

Ce bébé immature est hypersensible ; il est privé de portage, d'enveloppe et de contenance tactile. Il subit des excitations intenses (sondes gastriques trachéales, avec la ventilation, les pressions). L'alimentation commandée par des impératifs nutritionnels est dissociée du plaisir, la bouche étant exclue. Le stress déclenche de nombreux agrippements révélant la lutte du bébé contre les effets désorganisateurs de la douleur, du malaise : agrippement de la main aux tuyaux, à sa propre peau, agrippement du regard à la machine, etc [6].

Lorsque les soignants se sentent impuissants à assurer le rôle de contenant, de pare-excitant, ils ont recours davantage à des antalgiques majeurs [7].

Les premières expériences corporelles sont capitales pour la construction de la personnalité. C'est dans le corps que s'inscrivent les premières sensations qui progressivement deviendront perception pour accéder à des représentations mentales (imaginations, pensées). Comme tous les êtres humains, le bébé prématuré a besoin de communication. Les parents et les soignants sont sensibles aux premières manifestations de la vie psychique (mimiques, présence ou absence de larmes et de pleurs, suçotement), ils construisent un univers cutané, visuel et sonore en fonction de leur façon de le toucher, de lui parler, de répondre à son regard. Ils sont pris dans la relation avec l'enfant et celui-ci attend aussi des réponses à sa tentative de communication.

Sur le plan de l'alimentation, il existe chez certains bébés des difficultés de déglutition dans la période qui suit le gavage nasal ou buccal. Le bébé a du mal à téter le biberon et il peut développer des attitudes anorexiques, mettant le personnel soignant et les parents en difficulté. C'est le début des premiers troubles relationnels.

Quand le bébé arrive vers la 36ème semaine, au moment où on peut envisager sa sortie, peuvent apparaître des problèmes alimentaires : des reflux ou des régurgitations, accompagnées souvent de bradycardies. Ces symptômes angoissent beaucoup les parents car, d'une part, ils les vivent comme une régression et, d'autre part, la sortie n'est plus envisagée. Les changements de teint et l'accroissement de la fatigue dus aux bradycardies déclenchent chez les parents l'angoisse de mort, la peur de perdre leur enfant à nouveau. Au moment où l'enfant pouvait être autonome, où les parents pouvaient lui faire confiance, ils éprouvent encore le besoin du monitoring, témoin ou garant de la survie et l'éveil de l'enfant.

On peut déjà se rendre compte pendant cette période des données qui font penser à une mise en place difficile des relations parents enfants.

Exemple 4 : Mme C : « À chaque fois que j'ouvre la porte de l'incubateur, Inès met ses petites mains devant, comme si elle me repoussait ; quand je la prends dans mes bras, elle a souvent le hoquet... j'ai lu que c'est un signe de stress, je crois qu'elle me rejette » (elle éclate en sanglots). En fait, cette mère, dont l'état dépressif est devenu manifeste plus tard, s'identifie projectivement à sa fille, ressentie comme rejetante et incapable de l'aimer.

Cette problématique cèdera et laissera apparaître des conflits importants avec son mari et avec sa propre mère ; celle-ci ayant été abandonnée à sa naissance. Le suivi psychothérapique régulier sur une année a pu empêcher l'installation des troubles relationnels.

Le retour à la maison et le soutien de la puéricultrice à domicile

À l'approche de la sortie certains parents prennent conscience de leur ambivalence entre le désir de reprendre l'enfant et le souhait qu'il ne sorte pas. En général, les mères primipares sont angoissées du fait de ne pas être une bonne mère, de ne pas savoir se débrouiller, selon le modèle d'une bonne puéricultrice, etc.

D'autres mères expriment l'importance d'avoir été accompagnées et guidées par les infirmières et les puéricultrices dans les soins donnés à leur enfant. Selon elles, c'est grâce à ce soutien qu'elles ont pu dépasser leur sentiment d'incompétence.

Il y a des mères plus perturbées pour lesquelles toute difficulté liée à l'enfant vient renforcer leur incapacité d'être mères. Cependant il est important de fixer la date de sortie car si la perspective de celle-ci peut être anxiogène une incertitude
trop longtemps entretenue à ce sujet suscite des questions angoissantes.

La sortie de l'enfant, la fin de l'hospitalisation, est une période charnière dans l'histoire de l'enfant ; les soignants sont très investis et il faut couper cette relation. Pour la première fois la famille sera seule avec l'enfant. Le retour à la maison est une sorte de renaissance et beaucoup de parents veulent la vivre seuls. Ils souhaitent prendre leurs distances et oublier la phase d'hospitalisation. Si tout se déroule paisiblement, cette phase aura alors une valeur restauratrice certaine. Dans les situations où l'adaptation parents-enfant paraît poser des problèmes, le Centre néonatal et le CAMSP mettent à disposition des familles des puéricultrices qui interviennent à domicile. Elles assurent une continuité dans la relation établie entre nous et les familles. Au cours de ces visites, les parents, surtout les mères, ont encore beaucoup de choses à dire : sur la grossesse, sur l'accouchement ; elles ont besoin d'exprimer leur vécu pendant la phase de l'hospitalisation et leurs difficultés actuelles avec le bébé [1].

La présence de la puéricultrice à domicile, son écoute et la mise en confiance vont permettre à la mère de se rassurer sur la qualité des soins qu'elle donne à son enfant. Il arrive des situations plus difficiles où elle se trouve confrontée à des parents très inquiets par rapport au développement de leur enfant. Cela peut se produire aussi entre autres après la consultation avec le neuro-pédiatre du CAMSP, car ils ont entendu ou compris que l'enfant avait par exemple un retard sur le plan psychomoteur.

Pendant le premier semestre, le médecin et la famille se trouveront plus souvent devant une hypothèse que devant une certitude diagnostique. Les parents peuvent être envahis par leurs fantasmes : d'anomalies, de handicap ou d'un pronostic sombre.

Dans ce cas, la puéricultrice pourra soutenir la relation parents-enfant pour que cette incertitude n'empêche pas l'épanouissement de l'enfant. Comme le lien des puéricultrices est maintenu avec le psychanalyste dans des réunions hebdomadaires au CAMSP, toutes ces situations complexes familiales pourront être analysées. D'une part, elles permettent l'élaboration de la situation familiale et, d'autre part, la puéricultrice facilitera la réintroduction du psychanalyste, en proposant aux parents de la rencontrer. A la fin des entretiens, au moment de la sortie de l'enfant, les parents sont rassurés du fait que la psychanalyste fait partie de l'équipe qui va s'occuper du suivi du développement de l'enfant. Elle est devenue dépositaire et
« contenant » de leurs angoisses et de leurs fantasmes, se trouvant bien placée pour le travail d'étayage des parents en difficulté.

Le suivi en centre d'action médico-sociale précoce (CAMSP)

Ce travail d'accompagnement se poursuit au CAMSP, soit au moyen de consultations parents-enfant, soit par des prises en charges de l'enfant et/ou des parents [4]. Ces prises en charges relèvent tantôt d'une guidance familiale, tantôt de séances de psychothérapie au sens strict. En effet, au cours de la première année, il peut arriver d'une part que les parents expriment leur désir de continuer à me voir, et d'autre part que le neuro-pédiatre du CAMSP confirme à l'examen de l'enfant des anomalies du développement, et propose une aide en fonction de ses difficultés (kinésithérapie, psychomotricité, etc). Il s'agit des enfants adressés au CAMSP à la sortie de l'hospitalisation dans le cadre d'un suivi de prévention systématique des séquelles éventuelles de la prématurité ou de prise en charge des pathologies avérées, quelles qu'elles soient. La découverte d'un retard psychomoteur ou d'un handicap entraîne chez les parents une déception profonde, une blessure narcissique, une culpabilité, une agressivité [12]. Les moments où les parents le réalisent sont très angoissants et déstructurants. Un travail d'étayage et de soutien psychologique est à continuer ou à mettre en place pour élaborer la réactivation des conflits et faciliter la prévention des troubles relationnels qui pourraient s'installer.

Des symptômes émergent fréquemment et font l'objet de notre prise en charge. Il s'agit notamment de :

Troubles à expression somatique

Troubles de l'expression orale et des conduites alimentaires

Tels que les régurgitations liées aux reflux, les vomissements, l'anorexie. Beaucoup de parents sont restés fixés à la prise de poids, à l'image de l'enfant trop petit, malingre et fragile. Il existe une sollicitude anxieuse excessive de la part de la mère à nourrir son enfant. Il faut le gaver pour qu'il rattrape son retard ; c'est une source de valorisation narcissique pour la mère et un moyen de récupérer l'image de l'enfant idéal.

Troubles du sommeil

Ils surviennent avant l'âge de 4 ans. Les parents se plaignent des troubles du coucher, de l'endormissement et du sommeil.

L'angoisse de séparation peut être à l'origine des difficultés d'endormissement, soit l'anxiété de la mère l'empêche de pouvoir se séparer de son enfant et projette parfois sa propre angoisse d'abandon dans l'enfance, soit des parents portent un deuil non élaboré, des pertes refoulées.

Une circonstance favorisant ce symptôme est celle de l'enfant survivant d'une grossesse gémellaire. Si les parents n'ont pas fait le deuil du jumeau décédé, l'enfant est assigné à une place impossible que le trouble du sommeil révèle.

Spasmes du sanglot

En général déclenchés par une frustration ou une contrariété, ils se produisent très souvent en présence de la mère. Il existe un terrain d'angoisse chez elle : tantôt elle a du mal à mettre des limites à l'enfant, tantôt elle devient envahissante et l'enfant est si peu capable d'élaborer cet affect maternel qu'il bloque au moment du spasme. Cette manifestation angoisse certains parents car à son tour ce symptôme réalimente l'angoisse de mort liée à la période de la réanimation de l'enfant.

Troubles de la sphère anale

Le plus fréquent, c'est l'encoprésie diurne avec des phases de rétention.

Le travail psychothérapeutique avec ces enfants montre que c'est la retenue érotisée des selles qui a été consciemment investie. Il s'y ajoute des fantasmes d'omnipotence et un besoin de maîtrise pour échapper à des expériences frustrantes archaïques et pour sortir d'une relation à la mère perçue comme une soumission intolérable.

Le retard dans l'acquisition de la propreté est un autre symptôme très répandu. La prise en charge de ces enfants permet vraisemblablement d'éviter la fixation soit d'un caractère anal, soit d'un état névrotique où se greffent angoisse et culpabilité.

Troubles à expression comportementale

Troubles psychomoteurs

Certains troubles, comme une dysharmonie motrice, l'instabilité, la maladresse, l'inhibition, ont une dimension psychique importante. Il y a une déficience de l' organisation et de l'harmonie des mouvements (paratonie, manque de souplesse et modulation)[5].

La peur et l'inhibition chez l'enfant peuvent perturber ses gestes. Des troubles visuels et auditifs majorent ce comportement. Parfois la mère très hyperprotectrice empiète sans cesse sur les activités motrices, de sorte que celles-ci se trouvent inhibées dans la spontanéité et bloquées dans l'évolution (retard de la marche).

L'instabilité psychomotrice s'accompagne de l'incapacité pour l'enfant de plus de 2 ans de se concentrer quelques instants à la même activité. Il arrive que cette instabilité rejoigne l'agitation ; nous rappelons qu'il s'agit d'une charge d'angoisse et d' agressivité continue chez l'enfant.

Manifestation des peurs et des phobies

De telles manifestations sont fréquentes avant 3 ans. Chez certains enfants, elles ont du mal à disparaître et elles peuvent devenir chroniques. Par exemple : les phobies liées à un objet précis (peluches, appareils bruyants) ou à des personnes, comme les médecins en blouse blanche.

Ces symptômes sont associés à des terreurs nocturnes et à des insomnies.

CONCLUSION

La situation d'une naissance prématurée et/ou à risques constitue pour les parents une série de traumatismes successifs. Ce fait provoque un bouleversement de leur économie psycho-affective ainsi qu'un remaniement de l'équilibre familial. Le narcissisme est mis à l'épreuve.

La séparation du nouveau-né de ses parents, les craintes pour la vie et l'avenir de l'enfant rendent son investissement plus difficile. L'intervention du psychanalyste peut permettre la mise en place de relations parents-enfant de qualité en réduisant la répétition de mécanismes défensifs souvent pathogènes.

C'est par la relation déjà établie entre les parents et les soignants que la psychanalyste va décider de son mode d'intervention, soit de façon directe auprès des parents, soit de façon indirecte auprès des soignants, en apportant un éclairage dans certaines situations. Ainsi est-elle dépositaire et référente d'une histoire partagée.

REFERENCES

1. Batard C., Bellanger E. 1999. L'accompagnement à domicile des familles par des puéricultrices et son cadre, intervention orale, Journées d'études ANECAMSP, Paris.

2. Druon C. 1996. A l'écoute du bébé prématuré : une vie aux portes de la vie. Ed. Aubier, Paris.

3. Ferrari L., Pelafigue A. 1984-1996. Le parcours difficile des parents dans un centre de néo-natologie, cours oral sur le développement de l'être humain et ses difficultés. Prévention et action médico-sociale, IPP.

4. Ferrari L., Pelafigue A., Salbreux R. 1988. Early and continuous action to prevent breakdown in the care of infants and their families after serious neonatal episode. In : Infant Mental Health Journal 9 : 82-92.

5. Ferrari L., Robay P., Salbreux R. 1988. Tonus musculaire, extensibilité et développement psychique. In : Psychiatrie du bébé, Estel Ed. Médecine et Hygiène

6. Ferrari L., Quiniou-Pizzoglio Y. 1993. Les conséquences psychiques de la réanimation chez le nourrisson. 10ème conférence en réanimation et médecine d'urgence. pp. 472-475.

7. Gauvin-Picquard A., Pichard E. 1989. La douleur chez l'enfant. Ed. MEDSI-McGraw Hill, Paris.

8. Kestemberg E. 1977. Le devenir de la prématurité. Ed. PUF, Paris.

9. Mathelin C. 1998. Le sourire de la Joconde/clinique psychanalytique avec les bébés prématurés. Ed. Denöel, Paris.

10. Quiniou Y. 1998. L'opératoire, une impasse de la réanimation néo-natale ? In : Revue Française de Psychanalyse N° 5, Ed. PUF, Paris.

11. Quiniou-Pizzoglio Y. 1999. Auxiliaire de vie psychique. In : Santé mentale : la souffrance du bébé. 35 : 32-35.

12. Salbreux R. 1989. Les accidents néonatals : conséquences neuro-psychiques. In : Psychopathologie du bébé (sous la direction de S. Lebovici), Ed. PUF, Paris.

13. Satge P., Soule M., Voyer M. 1976. L'accueil et la prise charge de parents dans un centre de néonatologie, Ed. Expansion scientifique, Paris.


 

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