ARTICLE
La grande richesse du foie en mitochondries (chaque hépatocyte
en contient environ 800) traduit un métabolisme oxydatif intense
associé à des transformations actives des substrats énergétiques
(néoglucogenèse, b-oxydation des acides gras, cétogenèse).
Les déficits de la phosphorylation oxydative retentissent sur l'ensemble
de ces voies métaboliques.
Ce n'est cependant que depuis une dizaine d'années que le foie
est considéré comme impliqué dans les déficits
de la chaîne respiratoire mitochondriale. De nombreux cas ont été
publiés depuis, et il est clair qu'aujourd'hui, ces déficits
doivent faire partie du diagnostic différentiel des insuffisances
hépatiques néonatales et de l'enfant.
Manifestations cliniques
Dans 10 % des cas, c'est une atteinte hépatique sévère
qui révèle une pathologie de la chaîne respiratoire.
Les signes surviennent le plus souvent dans les premiers jours ou semaines
de vie, selon deux tableaux [1] : défaillance hépatique
sévère néonatale ou forme retardée.
Début précoce : insuffisance hépatique
aiguë du nouveau-né
L'enfant présente dès les premiers jours de vie une hypotonie,
une somnolence, une acidose lactique, des hypoglycémies, une insuffisance
hépato-cellulaire sévère avec ou sans cholestase.
L'hépatomégalie est inconstante. L'évolution se fait
le plus souvent vers le décès dans les premiers jours ou
semaines [2-6]. Un cas a été révélé
en période anténatale par une anasarque [7]. À la
naissance, l'enfant présentait un syndrome démato-ascitique
sévère, avec évolution rapide vers insuffisance hépatique
et décès.
Observation [6]
Un nouveau-né de 2 780 g présente dès les premières
heures des difficultés alimentaires, une tachypnée, des
hypoglycémies (glycémie 0,02 g/l) et une acidose lactique
(pH 6,8 ; lactates 18,7 mmole/l). Une hépatomégalie est
constatée à 10 jours avec ASAT 174 UI/l, bilirubine 220
mmol/l et TP 17 %. L'enfant décède à 6 semaines dans
un tableau d'insuffisance hépatique sévère avec ascite.
Une déplétion de l'ADN mitochondrial est retrouvée
sur la biopsie de muscle.
Formes à début
retardé
En quelques semaines ou quelques mois apparaissent des signes hépatiques
(hépatomégalie, cytolise, insuffisance hépato-cellulaire,
cholestase), associés à des signes neurologiques et à
une stagnation pondérale. Il peut exister des comas hypoglycémiques.
Le premier signe est rarement une cholestase néonatale, telle
que décrite chez deux frères [8]. L'aîné est
exploré à 3 mois pour un ictère persistant associé
à une discrète cytolyse, avec les paramètres suivants
: bilirubine 75 mUI, gGT 126 UI/l, ASAT 74 UI/l, ALAT 94 UI/l. À
10 mois, la cholestase s'associe à une hépatomégalie
et à une insuffisance hépatique (TP < 20 %), amenant
à une transplantation hépatique. Le diagnostic de déficit
de la chaîne respiratoire sera fait a posteriori chez son jeune
frère devant un tableau identique : ictère cholestatique
persistant à 2 mois, insuffisance hépatique aiguë à
4 mois associée à une hyperlactacidémie à
13 mM. La biopsie hépatique réalisée à 2 mois
montre une fibrose périportale et une stéatose. L'étude
de la chaîne respiratoire mitochondriale sur la biopsie de foie
montre chez les deux enfants un déficit des complexes codés
par le génome mitochondrial (I, III, IV), sans anomalie de l'ADN
mitochondrial.
Dans ces formes à début retardé comme dans les
formes néonatales, l'évolution se fait le plus souvent vers
l'insuffisance hépato-cellulaire terminale et vers le décès.
Parfois, l'atteinte hépatique est moins sévère et
le pronostic est lié à l'atteinte neurologique (retard psycho-moteur,
épilepsie).
Chez deux patients [2] révélés à 2 et 18
mois par une insuffisance hépatique sévère (TP à
10 et 20 %), l'évolution s'est faite vers une amélioration
de la fonction hépatique avec un recul de deux ans. L'un des enfants
présentait cependant des hypoglycémies persistantes.
Autres formes
Le syndrôme d'Alpers (poliodystrophie infantile progressive) comporte,
dès les premiers mois de vie, des signes neurologiques : hypotonie,
régression psychomotrice, épilepsie myoclonique sévère.
L'atteinte hépatique associe hépatomégalie, cytolyse
et cholestase. Elle peut être fatale, avec insuffisance hépatique
aiguë, favorisée par un épisode infectieux ou par le
valproate de sodium [9]. L'histologie du foie trouve le plus souvent une
stéatose. La lactacidémie est en général normale.
L'étude de la chaîne respiratoire sur une biopsie de foie
montre un déficit des complexes I et/ou IV. Aucune anomalie de
l'ADN mitochondrial n'a été mise en évidence. L'aggravation
neurologique conduit en règle générale au décès
dans la petite enfance.
Le syndrome de Pearson, dont l'évolution est progressive et habituellement
fatale, associe une atteinte hématologique (anémie réfractaire
sidéroblastique, pancytopénie), pancréatique (insuffisance
pancréatique exocrine), rénale (tubulopathie), et hépatique.
L'atteinte hépatique associant hépatomégalie et insuffisance
hépato-cellulaire peut faire le pronostic de la maladie [19]. Le
syndrome de Pearson est le plus souvent dû à des remaniements
de l'ADN mitochondrial (délétions-duplications) impliquant
la synthèse de tRNA, de sous-unités de la chaîne respiratoire,
rarement de rRNA. Ces anomalies sont le plus souvent sporadiques ; des
cas d'hérédité maternelle ont cependant été
rapportés [20].
Cormier-Daire et al. ont décrit un déficit de la chaîne
respiratoire (complexe III) avec réarrangements hétéroplasmiques
de l'ADNmt chez deux enfants ayant une atteinte digestive (diarrhée
chronique et atrophie villositaire) associée à une atteinte
hépatique (cytolyse et insuffisance hépatique modérées),
une tubulopathie et une atteinte du système nerveux central [21].
Signes biologiques
La biologie « standard » retrouve une cytolyse hépatique
(augmentation des transaminases), une cholestase (hyperbilirubinémie,
augmentation des transaminases), une cholestase (hyperbilirubinémie,
augmentation des g-CT et des phosphatases alcalines), une insuffisance
hépato-cellulaire (baisse du TP, du facteur V et du fibrinogène).
Dans la majorité des cas, il existe un syndrome évocateur
de déficit de la phosporylation oxydative : acidose, hyperlactacidémie
(3,8 à 27 mmol/l [3]), augmentation du rapport lactate/pyruvate
(> 15) et b-hydroxybutyrate/acétoacétate (> 2), augmentation
de l'alamine et de la proline. Cependant, dans près d'un tiers
des cas, la lactacidémie est normale [2].
Aspects histologiques
Technique
La biopsie hépatique doit être fixé pour partie
en milieu alcoolique (AFA ou Bouin alcoolique) pour permettre une bonne
étude analytique et les colorations spéciales (Trichrome
de Masson, PAS avec et sans amylase, Perls et Gordon-Sweet). Une autre
partie de la biopsie sera fixée dans le glutaradéhyde tamponné
à 2,5 % pour l'étude en microscopie électronique.
Enfin, plusieurs fragments seront immédiatement congelés
dans l'azote liquide pour étude histochimique (PAS, huile rouge,
activités succinate deshydrogénase et cytochrome oxydase),
enzymologique et moléculaire. Ces fragments peuvent être
gardés dans un congélateur à 80°.
Microscopie optique
Le tableau histopathologique est variable en fonction de la sévérité
de l'atteinte hépatique et du délai écoulé
entre l'âge de l'enfant au moment de la biopsie et le début
de la maladie. Aucune lésion élémentaire n'est spécifique,
mais leur association doit faire évoquer ce diagnostic. L'analyse
de la biopsie permet en outre d'éliminer d'autres étiologies.
Deux tableaux lésionnels peuvent se rencontrer dans les déficits
de la phosphorylation oxydative.
Le premier, le moins fréquent, est celui d'une hépatite
grave, récente avec important collapsus des travées hépatocytaires
ou, plus souvent, ancienne, à un stade de fibrose disséquante
intralobulaire, entourant des hépatocytes atrophiques, en transformation
ductulaire ou régénératifs dont certains sont géants
multinucléés (figure
1). Des signes de souffrance hépatocytaire sont observés,
associant des images de ballonnisation ou des corps apoptotiques. Aucune
inclusion virale n'est observée et les recherches par immunohistochimie
de CMV, d'adénovirus ou d'herpès sont négatives.
Un infiltrat inflammatoire riche en polynucléaires est présent,
en particulier dans l'espace porte au sein duquel la triade portale est
respectée. La cholestase est, au premier plan, surtout intracanaliculaire.
Elle est associée à une transformation des hépatocytes
en rosettes. Une surcharge des hépatocytes et des cellules de Kupffer
en fer est habituellement présente. La stéatose est variable
dans son intensité, sa répartition et son aspect (spongiocytaire,
macrovacuolaire ou mixte).
Le second tableau, plus fréquemment observé, est celui
d'une hépatopathie chronique avec fibrose portale et septale, parfois
annulaire (cirrhose micronodulaire ou plus souvent mixte) dont les caractères
ne sont pas ceux d'une fibrose ou d'une cirrhose biliaire. En effet, les
signes histologiques d'obstacle sur la voie biliaire sont absents (pas
de prolifération ductulaire, de bouchons biliaires dans les lumières
canalaires). Les lésions hépatocytaires sont au premier
plan, contrastant avec un infiltrat inflammatoire portal et lobulaire
minime à modéré, plus riche en polynucléaires
(neutrophiles et éosinophiles) qu'en lymphocytes ou en plasmocytes.
La cholestase est souvent majoritairement hépatocytaire et canaliculaire.
La transformation des hépatocytes en rosettes, la présence
d'hépatocytes géants multinucléés et la métaplasie
oxyphile des hépatocytes (oncocytaire) constituent les trois lésions
élémentaires les plus caractéristiques d'une atteinte
mitochondriale. Ces modifications oncocytaires des hépatocytes
correspondent à des cytoplasmes élargis, très éosinophiles
et granuleux, prédominant habituellement en territoire périportal
(figure 2). Des études
immunohistochimiques ont montré un défaut d'expression de
la cytochrome-c-oxydase (complexe IV) au sein de certains de ces oncocytes
ainsi qu'au niveau d'hépatocytes de structure apparemment normale
[22].
La stéatose peut également être au premier plan,
micro-vacuolaire d'aspect spongiocytaire ou plus souvent mixte micro-
et macrovacuolaire, mais sa présence est inconstante et se rencontre
dans d'autres maladies métaboliques.
La répartition du glycogène hépatocytaire est très
variable d'un lobule à l'autre et en fonction du temps. Ce dernier
est parfois déplacé en périphérie de l'hépatocyte
au contact de la membrane, refoulé par les mitochondries.
Microscopie électronique
On peut observer une accumulation de mitochondries anormales qui refoulent
les différents organites contre la membrane plasmique. Ces dernières
sont anormalement grosses, à contours irréguliers avec des
crêtes de longueur anormale (le plus souvent raréfiées)
et elles contiennent souvent des inclusions paracristallines (figure
3). Leur matrice peut être granuleuse ou floconneuse. De
nombreuses vacuoles lipidiques sont retrouvées entre les mitochondries.
Une dilatation des canalicules encombrés de dépôts
denses et granuleux, des hépatocytes contenant de nombreux corps
denses et des figures myéliniques au pôle canaliculaire traduisent
la cholestase.
Déficits de la chaîne
respiratoire
Plusieurs déficits de la chaîne respiratoire ont été
décrits dans ces présentations hépatiques : complexes
I [5], IV [3, 10], I et IV [2], III [11], déficit généralisé
[12]. Aucun critère clinique, biologique ou histologique ne permet
de les différencier.
La répartition des déficits dans la série de Cormier
et al. [2] est la suivante :
Ces déficits de la chaîne respiratoire, exprimés
dans le foie et mis en évidence par spectrophotométrie,
peuvent ne pas être retrouvés sur d'autres tissus. Lorsqu'un
déficit est retrouvé dans le foie, l'étude des complexes
est normale sur le muscle, les fibroblastes et les lymphocytes dans 70,
66 et 60 % des cas respectivement [2].
Aucune anomalie qualitative (délétion, duplication, mutation)
de l'ADN mitochondrial n'a été rapportée (en dehors
du syndrome de Pearson). Une diminution globale de la quantité
d'ADN mitochondrial dans les hépatocytes (déplétion)
a été mise en évidence dans certains cas [4, 6, 13].
Un facteur impliqué dans la réplication de l'ADN mitochondrial
pourrait en être responsable. Le facteur mTFA, codé par le
génome nucléaire, a été suspecté, mais
aucune mutation de ce gène n'a été retrouvée
[14]. Le rôle des lésions hépatiques (cytolyse) entraînant
une diminution de la quantité de mitochondries a également
été évoqué. Plusieurs arguments vont contre
cette hypothèse. Le nombre de mitochondries présentes dans
le foie des patients est deux fois plus élevé que celui
des sujets contrôles [4]. La quantité d'ADN mitochondrial
est rapportée à celle de l'ADN nucléaire, et n'est
donc pas dépendante du nombre d'hépatocytes fonctionnels
[6]. Enfin, une déplétion a été retrouvée
dans d'autres tissus (muscle, fibroblastes).
Modes particuliers de révélation
Hypoglycémie isolée
L'existence d'hypoglycémie est fréquente dans les insuffisances
hépatiques décrites précédemment. Une hypoglycémie
hypocétotique de jeûne isolée est en revanche rare
[12, 15, 16]. Elle pose toujours des problèmes diagnostiques, évoquant
en premier lieu un déficit de l'oxydation mitochondriale des acides
gras. L'oxydation des acides gras utilise des composés réduits
(NAD, FAD) fournis par la phosphorylation oxydative. Un dysfonctionnement
de la chaîne respiratoire est donc susceptible d'entraîner
un déficit « secondaire » des enzymes NAD et FAD dépendantes,
parmi lesquelles plusieurs enzymes impliquées dans l'oxydation
des graisses [17, 18]. Ce déficit expliquerait d'une part l'hypoglycémie
hypocétotique, et d'autre part l'existence d'une acidurie dicarboxylique
retrouvée chez certains patients atteints de déficits de
la chaîne respiratoire [15, 16].
Le plus souvent intégrée dans des tableaux hépatiques
sévères décrits dans cet article, l'hypoglycémie
hypocétotique est parfois révélatrice de la maladie
hépatique [14]. Un nourrisson de 13 mois est explorée pour
un retard de langage. Elle est née à terme, eutrophique
(PN = 3 640 g). À partir de 6 mois, une cassure staturo-pondérale
apparaît, associée à des épisodes de vomissements.
À 13 mois, elle subit une anesthésie générale,
apparaissent des vomissements et des troubles de conscience. La glycémie
est effondrée (< 0,1 g/l), les lactates élevés
à 4,1 mmol/l. L'examen clinique retrouve une hépatomégalie
avec : ASAT 56 UI/l (N : 10-50), g-GT 481 UI/l (N : 6-20), Palc 327 UI/l
(N : 40-300). Après 12 heures de jeûne, les paramètres
sont les suivants : glycémie 0,3 g/l, lactate 4,5 mmol/l, b-hydroxybutyrate
< 500 mM, acides gras libres
4,5 mM. L'association d'une hypoglycémie hypocétotique de
jeûne et d'une acidurie dicarboxylique lors de l'épisode
aigu évoque un déficit de l'oxydation des acides gras qui
n'est pas confirmé. L'étude de la chaîne respiratoire
sur biopsie de foie retrouve un déficit des complexes I, III et
IV. À 4 ans et demi, le développement psychomoteur est normal,
la croissance se fait sur le troisième percentile.
Atteinte hépatique isolée
Les deux patients de Goncalves [15] (décrits précédemment
dans cet article) présentaient un tableau clinique exclusivement
hépatique. L'aggravation du tableau hépatique a conduit
chez l'aîné à une transplantation à 18 mois.
Trois ans après, l'enfant va bien, et aucune atteinte extrahépatique
n'est apparue.
Dans ces atteintes hépatiques isolées, la sévérité
du tableau clinique peut faire envisager une transplantation. Elle corrige
le déficit dans le foie. Elle ne doit être envisagée
qu'après un bilan complet à la recherche d'autres organes
atteints, en particulier le muscle, le cur et le système
nerveux central. Dans tous les cas, rien ne permet d'affirmer qu'un déficit
ne se révèlera pas ultérieurement dans un de ces
organes. Un patient transplanté à 7 mois en raison d'une
insuffisance hépatique a priori isolée a développé
par la suite une atteinte neurologique avec microcéphalie et retard
psychomoteur [2].
CONCLUSION
Les manifestations hépatiques des déficits de la chaîne
respiratoire sont polymorphes, allant de l'insuffisance aiguë fatale
néonatale à une hépatomégalie avec cytolyse
modérée. Le diagnostic d'anomalie de la phosphorylation
oxydative sera évoqué si d'autres atteintes viscérales
sont présentes, en particulier neurologique. Cependant, l'atteinte
hépatique peut révéler la maladie. L'exemple d'enfants
transplantés en urgence devant une insuffisance hépatique
aiguë sans diagnostic étiologique et ayant développé
par la suite un tableau multiviscéral de déficit de la chaîne
respiratoire doit amener à réaliser de manière systématique
une étude de cette chaîne respiratoire sur foie congelé
devant tout tableau d'hépatopathie inexpliquée.
Remerciements
Nous remercions le Dr Claire Dubuisson pour son aide à la rédaction
de cet article.
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