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Lésions artérielles carotidiennes et conduite pratique


Médecine Thérapeutique / médecine de la reproduction. Volume 7, Numéro 1, 33-5, janvier-février 2005, Compte-rendu



Auteur(s) : Caroline Arquizan, Service de neurologie, hôpital Ste-Anne, 75014 Paris.

Mots-clés : lésion artérielle carotidienne, chirurgie, angioplastie

ARTICLE

Auteur(s) :, Caroline Arquizan

Service de neurologie, hôpital Ste-Anne, 75014 Paris

Avec 140 000 nouveaux cas par an en France, les accidents vasculaires cérévraux (AVC) sont une pathologie très fréquente et grave puisqu’il s’agit de la troisième cause de mortalité dans les pays développés.L’athérome des artères à distribution céphalique est responsable d’environ 25 % des cas des AVC ischémiques, la localisation carotidienne étant nettement prédominante. Les deux autres causes majeures sont la maladie des petites artères et les emboles d’origine cardiaque.De nombreuses autres affections peuvent être responsables d’un AVC comme les dissections artérielles qui constituent la première cause chez l’adulte jeune.L’athérosclérose carotidienne est essentiellement extra-crânienne, touchant en priorité la bifurcation carotidienne et l’origine de la carotide interne (tout en étant bien sûr souvent accompagnée d’une athérosclérose intracrânienne).La mise en évidence d’une sténose carotidienne peut être faite à l’occasion du bilan étiologique d’un accident vasculaire cérébral, ou lors d’un dépistage systématique. Les implications qu’elles soient pronostiques ou thérapeutiques sont alors très variables.

Bénéfice du traitement chirurgical sur les sténoses serrées et symptomatiques

Degré de sténose et bénéfice chirurgical

L’athérosclérose carotidienne touche essentiellement la carotide extra-crânienne (en particulier la bifurcation carotidienne et le bulbe carotidien interne) mais aussi la carotide intracrânienne, en particulier chez les sujets de race noire ou asiatique.

Le bénéfice du traitement chirurgical a été évalué grâce à 2 grandes études prospectives multicentriques Nascet et ECST pour les patients ayant une sténose carotide symptomatique. Ces études ont apporté des résultats similaires en terme de bénéfice, même si la différence de méthode de mesure des sténoses rend difficile l’analyse comparative. Le degré de sténose était le rapport entre le diamètre résiduel à l’endroit de la sténose et la carotide d’aval pour l’étude Nascet, ou l’estimation du bulbe pour l’étude ECST.

Pour harmoniser la mesure du degré de sténose et la lecture de ces études, Rothwell et al. ont présenté récemment une compilation des données individuelles des patients inclus dans Nascet, ECST et l’étude des vétérans. Ils ont recalculé le degré de sténose selon la méthode Nascet.

Les résultats ont été stratifiés selon 4 degrés de sténose : < 30 %, de 30 à 49 %, de 50 à 69 %, et > 70 %. Les groupes de patients étaient globalement comparables. Le critère de jugement principal était le taux combiné de mortalité et d’AVC à J30 et d’AVC dans le suivi.

Les résultats ont montré que :

  • 1) Pour les sténoses < 30 %, la chirurgie était délétère par rapport au traitement médical et augmente le risque d’AVC ipsilatéral à 5 ans.
  • 2) Pour les sténoses de 30 à 49 %, la chirurgie n’apportait pas de bénéfice par rapport au traitement médical.
  • 3) Pour les sténoses de 50-69 %, la chirurgie apportait un bénéfice modeste par rapport au traitement médical. Il n’y avait pas de bénéfice dans les 2 ans mais il apparaît dans les 5 ans. Il n’y avait pas de bénéfice pour les AVC invalidants ou fatals.
  • 4) Pour les sténoses > 70 %, le traitement chirurgical apportait un bénéfice très net, présent dès la première année et se maintenant.
  • 5) Pour les sténoses subocclusives, il est difficile de tirer une conclusion compte tenu du faible échantillon et du peu d’événements dans le suivi.
  • 6) En terme de bénéfice absolu, il suffit de traiter pour éviter un AVC ipsilatéral ou un AVC opératoire.
Le risque opératoire ou de décès avant J30 est de 7 % dans le groupe chirurgie [1].

Les autres facteurs liés à un bénéfice chirurgical supérieur

Une étude complémentaire parue plus récemment dans le Lancet s’est attachée à rechercher les facteurs liés à un bénéfice plus important de la chirurgie, en s’intéressant à l’analyse de sous-groupes à risque à partir des données poolées des études Nascet et ECST. Les auteurs ont établi la relation entre certaines variables et le risque d’AVC durant les 5 ans de suivi (risque médical) et le risque d’AVC ou de décès péri opératoire (risque chirurgical). Les facteurs retenus comme liés à un bénéfice plus important de la chirurgie étaient le sexe, avec un bénéfice chirurgical plus important chez l’homme (les femmes ayant en effet un risque plus faible d’AIC sous traitement médical et un risque opératoire plus élevé), un âge supérieur à 75 ans, un délai précoce entre l’accident initial et la chirurgie. La présence de symptômes hémisphériques plus que rétiniens, d’un diabète, d’ulcération de plaque, d’occlusion controlatérale étaient plutôt associés à un haut risque chirurgical.

Tous ces facteurs ont été évalués ensuite selon le degré de sténose. Pour les sténoses de plus de 70 %, il y avait un bénéfice chirurgical chez la femme, mais moins important que chez l’homme et de façon significative. Pour les sténoses intermédiaires entre 50 et 69 %, il n’y avait pas de bénéfice chez la femme (alors qu’il y avait un bénéfice chez l’homme). Les autres facteurs de bénéfice précédemment cités (âge supérieur à 75 ans, etc.) étaient toujours d’autant plus significatifs qu’ils étaient associés à une sténose serrée [2].

Ainsi, d’après ces études, le premier facteur du bénéfice chirurgical semble clairement être le degré de sténose.

Indication chirurgicale chez la femme en pratique

Chez la femme en particulier, le bénéfice chirurgical doit être bien pesé : il existe un risque moins élevé d’AVC ischémique ipsilatéral à la sténose carotidienne sous traitement médical seul mais, en revanche, le risque opératoire est plus élevé. En termes de bénéfice absolu, en considérant une prévention à 5 ans, il faut traiter 9 hommes pour éviter un seul événement contre 36 femmes. Pour une sténose supérieure à 70 %, chez la femme, le bénéfice en pratique courante est établi, si on peut s’assurer que le chirurgien a un risque lié à l’intervention inférieur à 7,5 %. En revanche, pour les sténoses intermédiaires entre 50 et 70 %, l’indication est individuelle en fonction des autres facteurs.

Les données essentielles du bilan préopératoire sont donc : le degré de sténose de la carotide interne extra-crânienne évalué de façon suffisamment précise à l’écho-Doppler cervical, la recherche de l’existence d’une ulcération de la plaque (puisque c’est un facteur de risque d’AVC et de bénéfice chirurgical), la présence de sténoses associées sus et sous-jacentes, l’évaluation du réseau intracrânien par exploration non invasive en cas de sténose de plus de 50 % (Doppler transcrânien, ARM du polygone).

En pratique, après tout AVC ischémique, on effectue un écho-Doppler pour dépister les sténoses de plus de 50 %. Si la sténose est inférieure à 50 %, on ne va pas plus loin dans l’exploration artérielle sauf en cas de suspicion de dissection ou d’une autre artériopathie. Si la sténose est supérieure à 50 % se pose la question de la chirurgie, et une autre exploration non invasive type ARM est alors réalisée. S’il y a une concordance entre ce couple écho-Doppler/ARM, on ne fait pas d’autre exploration et l’indication chirurgicale est posée. En cas de doute, de discordance, une artériographie numérisée est pratiquée. En pratique, l’association écho-Doppler et ARM paraît la stratégie la plus pertinente pour l’exploration des artères extra-crâniennes. Ce couplage a d’excellentes sensibilité et spécificité pour le diagnostic de sténoses > 70 %. Classiquement, le degré de sténose était calculé sur des angiographies numérisées. Sil n’existe pas de concordance exacte entre les données de l’artériographie et de l’ARM, l’ARM peut avoir tendance à surévaluer le degré de sténose d’environ 10 %. Une étude récente a toutefois montré une excellente concordance entre les deux techniques.

Bénéfice du traitement chirurgical sur les sténoses carotidiennes asymptomatiques

La prévalence des sténoses carotidiennes asymptomatiques, dans la population générale augmente avec l’âge et les FDR, et est d’environ 10 % à l’âge de 80 ans. Outre le risque de faire un AVC ischémique, il s’agit d’un marqueur plus global du risque vasculaire (IDM ou décès vasculaire).

L’ACAS, première étude randomisée de grande envergure, a tenté d’évaluer le bénéfice de la chirurgie en traitement des sténoses asymptomatiques. Mille six cent soixante-deux patients ayant une sténose carotide asymptomatique < 60 % ont été inclus dans des centres américains et canadiens. Le taux combiné de mortalité et d’AVC à J30 était de 2,3 % dans le groupe chirurgical. À 5 ans, le risque d’AVC homolatéral était de 5,1 % pour les patients opérés contre 11 % dans le groupe médical. La chirurgie diminuait le RR de 53 % et le risque absolu de 5,9 %. Mais les preuves statistiques du bénéfice de la chirurgie restent incertaines : la morbidité/mortalité chirurgicale était particulièrement faible (2,3 %), chez des patients et dans des centres sélectionnés ; l’étude ne retrouvait pas de bénéfice chez la femme ; la chirurgie ne permettait pas la prévention des AVC sévères ; et l’analyse statistique mettait en avant la « réduction relative de risque » (50 %), plus séduisante que la « réduction absolue de risque », plus faible en chiffres (1 % par an). Les résultats étaient interprétés en termes de significativité statistique et non de pertinence clinique [3].

Dans le cas des sténoses asymptomatiques, le bénéfice de la chirurgie carotidienne doit être optimisé. L’objectif est d’une part de diminuer le taux combiné morbidité/mortalité de la chirurgie, en utilisant au maximum l’imagerie non invasive, et d’autre part de bien peser l’indication chirurgicale en dépistant les facteurs de risque de décès postopératoire, et en évaluant le risque d’AVC sous traitement médical seul.

L’incidence des complications de la chirurgie varie en fonction du terrain, amenant la notion du haut risque chirurgical. Plusieurs facteurs de risque ont été identifiés : sexe féminin, âge > 75 ans ; comorbidités sévères ou mal contrôlées. Les prédicteurs cliniques et angiographiques d’AVC ou de décès compliquant la chirurgie carotide ont été répertoriés : femme vs homme (avec un RR de 1,44), âge > 75 ans (RR : 1,36), PAS > 180 mm Hg (RR : 1,82), artériopathie des MI (RR : 2,19), ischémie oculaire vs hémisphérique (RR : 0,49), occlusion carotide controlatérale (RR : 1,91), sténose du siphon ipsilatéral (RR : 1,56), sténose de la carotide externe ipsilatérale (RR : 1,61) [4].

Les facteurs de risque d’AVC ipsilatéral sous traitement médical seul en cas de sténose asymptomatique sont : la sténose serrée > 80 %, le caractère évolutif de la sténose sur des Dopplers successifs, le retentissement hémodynamique, la présence de plusieurs facteurs de risque artériel, la structure de la plaque et plus particulièrement une ulcération de celle-ci, des signaux de haute intensité au DTC (HITS), la présence d’un infarctus silencieux.

En pratique, face à une sténose asymptomatique, il faut évaluer le risque d’AVC ipsilatéral sous traitement médical seul, le risque de complications chirurgicales (AVC ou décès), se demander si la prévention d’un AVC est pertinente chez ce patient, et informer le patient des risques « absolus » de complications potentielles, avec et sans traitement chirurgical. La décision est à prendre au cas par cas.

L’angioplastie : quelle est sa place ?

Si elle constitue une alternative séduisante à la chirurgie, de nombreuses inconnues persistent cependant. Elles concernent notamment le risque de complications neurologiques, le risque de resténose et les modalités mêmes de la technique.

Le seul essai publié avec des effectifs raisonnables est l’étude Cavatas, qui a porté sur 504 patients. La majorité des patients avaient une sténose symptomatique. La pose d’un stent était optionnelle. Elle a concerné 26 % des patients.

Dans cette étude, les résultats de l’angioplastie et de la chirurgie sont comparables en terme de morbimortalité à J30. Les paralysies des nerfs crâniens et les hémorragies sévères étaient plus rares dans le groupe « angioplastie ». Cependant, l’interprétation des résultats est difficile, compte tenu du taux élevé de complications chirurgicales dans cette étude (taux de décès et d’AVC en moyenne de 10 % contre 6,3 % dans les autres grands essais ; taux des décès et AVC sévères de 6 % contre 2,3 % dans les autres). Concernant l’angioplastie, il faut signaler que le stenting était optionnel et qu’il n’a été utilisé que dans 26 % des cas. Il n’y avait pas non plus de différence sur les récidives à long terme, mais le nombre de patients était faible. Les resténoses de plus de 70 % étaient plus fréquentes après angioplastie (14 %) qu’après chirurgie (4 %) [5].

Plusieurs grands essais cliniques randomisés sont en route pour évaluer de façon rigoureuse les bénéfices et les risques de cette technique, comparativement au traitement chirurgical de référence : l’étude Eva – 3S (n = 900, sténose carotide symptomatique (SCS) > 70 % selon les critères Nascet ; critère de jugement : AVC ou décès à J30, AVC ispilatéral après J30), l’étude Icss (n = 2000, sténose carotide symptomatique > 70 % ; CJ : AVC sévère ou décès) ; l’étude Space (n = 900, SCS > 50 % selon les critères Nascet, > 70 % selon les critères ECST ou > 70 % à l’écho-Doppler ; CJ : AVC ou décès à J30), l’étude Crest (n = 2500, SCS > 50 % Nascet, > 70 % écho-Doppler ; CJ : AVC, décès ou IDM à J 30, AVC ipsilatéral après J30).

En attendant les résultats de ces essais, l’angioplastie des sténoses carotidiennes athéroscléreuses doit être considérée comme une technique en cours d’évaluation, qui ne peut être réalisée que dans le cadre d’essais thérapeutiques contrôlés, ce qu’a confirmé une recommandation récente de l’Anaes.

L’angioplastie carotide peut cependant être indiquée dans des cas particuliers chez les patients ayant une contre-indication à la chirurgie, une sténose inaccessible à la chirurgie, ou une resténose post-chirurgicale.

Bibliographie

1 Rothwell PM, Eliasziw M, Gutnikov SA, et al. Carotid Endarterectomy Trialists’ Collaboration. Analysis of pooled data from the randomised controlled trials of endarterectomy for symptomatic carotid stenosis. Lancet 2003 ; 361 : 107-16.

2 Rothwell PM, Eliasziw M, Gutnikov SA, Warlow CP, Barnett HJ, Carotid Endarterectomy Trialists Collaboration. Endarterectomy for symptomatic carotid stenosis in relation to clinical subgroups and timing of surgery. Lancet 2004 ; 363 : 915-24.

3 Toole J. ACAS recommendations for carotid endarterectomy. Lancet 1996 ; 347 : 121 ; ACAS Executive Committee.

4 Rothwell PM, Slattery J, Warlow CP. Clinical and angiographic predictors of stroke and death from carotid endarterectomy : systematic review. BMJ 1997 ; 315 : 1571-7.

5 Endovascular versus surgical treatment in patients with carotid stenosis in the carotid and vertebral artery transluminal angioplasty study (CAVATAS) : a randomised trial. Lancet 2001 ; 357 : 1729-37.


 

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