ARTICLE
mte.2012.0388
Auteur(s) : Nathalie Bajos1,,3 nathalie.bajos@inserm.fr,
Michèle Ferrand2, Caroline Moreau1,3
1 Inserm U1018-CESP, Equipe « Genre, santé
sexuelle et reproductive », 82 rue du Gal Leclerc, 94276 Le
Kremlin Bicêtre, France
2 CNRS-UMR 7112 CNRS-Paris 8, Cultures et Sociétés
Urbaines (CSU), France
3 Ined, 133, bd Davout, 75020 Paris, France
Tirés à part : N. Bajos
Si le recours à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) a
enregistré une baisse sensible en France du lendemain de sa
légalisation en 1975 jusqu’au début des années 1990, les taux sont
stables depuis lors, oscillant entre 14 et 15 avortements annuels
pour 1 000 femmes de 15-49 ans (figure 1),
soit environ 200-210 000 IVG chaque année [1]. Des différences
sont observées selon l’âge des femmes, les taux étant en
augmentation depuis 1990 et jusqu’au milieu des années 2000 chez
celles de moins de 30 ans et évoluant à la baisse chez les plus
âgées (figure 2).
Au total, on estime aujourd’hui que près d’une femme sur trois aura
recours à l’avortement une fois dans sa vie1. Par ailleurs, depuis 1970, la
contraception médicale, dont l’efficacité est plus élevée que celle
des méthodes traditionnelles, n’a cessé de se diffuser dans la
population française. Nombre d’observateurs, chercheurs,
professionnels de santé, politiques, s’interrogent sur cette
relative stabilité du recours à l’IVG dans un tel contexte [2]. On
ne saurait déduire de cet apparent paradoxe que la contraception
n’a aucun effet sur le recours à l’IVG depuis le début des années
1970. Mais, la liaison est complexe car le recours à l’IVG doit
s’analyser comme un processus résultant de la survenue de plusieurs
événements conditionnels [3, 4]. Il faut d’abord (i)
que les femmes aient des rapports sexuels alors qu’elles ne
souhaitent pas être enceintes. Il faut ensuite (ii) qu’elles
n’utilisent pas de techniques contraceptives ou qu’elles
connaissant un échec de leur méthode. Face à une grossesse non
prévue, certaines (iii) voudront recourir à l’IVG tandis que
d’autres choisiront de la poursuivre. Enfin, celles qui décident
d’interrompre la grossesse, devront (iv) pouvoir accéder à
temps au système de soins dans le contexte prévu par la loi :
terme de la grossesse, lieu de l’intervention. Dans un tel schéma,
la relative stabilité du nombre d’IVG depuis 1990 peut traduire
soit la stabilité de chacune des étapes précitées, soit des
évolutions contraires qui se compenseraient globalement2. Ces différentes étapes peuvent s’articuler
les unes aux autres différemment selon les phases du cycle de
vie.
Cet article se propose de faire un bilan des recherches
sociologiques et épidémiologiques conduites ces dernières années en
France pour donner à voir, au-delà d’une simple lecture en termes
de taux d’avortement, que les évolutions observées prennent sens
dans un contexte social en pleine évolution du point de vue du
statut social des femmes et des pratiques et normes sociales en
matière de sexualité, de contraception et de procréation.
Plus de rapports sexuels non procréatifs
La première dimension qui peut rendre compte de l’évolution du
recours à l’IVG dans le temps est la population potentiellement
concernée par l’événement, c’est-à-dire le nombre de femmes non
stériles ayant une activité sexuelle et ne souhaitant pas être
enceintes.
Une modification importante est survenue ces dernières décennies
dans le champ de la sexualité qui renvoie à la diversification
croissante des biographies affectives et sexuelles des femmes et,
dans une moindre mesure, des hommes [5]. Le premier partenaire
n’est plus que rarement le premier conjoint. Alors qu’en 1970,
68 % des femmes et 18 % des hommes déclaraient n’avoir eu
qu’un seul partenaire au cours de leur vie, elles et ils étaient
respectivement 43 % et 21 % au début des années 1990 et
ne sont plus que 34 % et 16 % en 2006. Dans le même
temps, l’âge lors de la première mise en couple s’est élevé,
passant de 21,8 ans pour les femmes et 23,9 ans pour les hommes de
la génération 1945 à 23,2 ans et 26,1 ans pour ceux de la
génération 1972 [6].
Cet allongement de la phase de sexualité préconjugale s’est
accompagné d’un report marqué de l’âge d’entrée dans la
parentalité. Alors que l’âge moyen à la première maternité était de
25 ans en 1970, il est passé à 28,5 ans en 2010. Cette phase de la
vie correspond à une activité sexuelle plus intense qu’aux autres
âges de la vie au moment même où la fertilité des femmes est
particulièrement élevée. En conséquence, le nombre de rapports
sexuels susceptibles de donner lieu à une grossesse non souhaitée
chez les femmes de moins de 30 ans a fortement augmenté depuis le
début des années 1970.
Une couverture contraceptive de plus en plus efficace
Le processus de médicalisation de la contraception entamé dès la
légalisation s’est prolongé dans les années 2000, conduisant les
Françaises à occuper une des premières places mondiales en ce qui
concerne l’utilisation de méthodes médicales réversibles de
contraception telles que la pilule et le stérilet (figure 3)
[7, 8]. Les femmes concernées par une grossesse non souhaitée
déclarent dans leur très grande majorité utiliser un moyen pour
éviter une grossesse. Seules 3 % d’entre elles n’utilisent
aucune méthode. La plupart des utilisatrices de contraception
(86 %) ont recours à une méthode médicale telle que la pilule,
le stérilet, l’implant ou la stérilisation tubaire. Cette
augmentation de la pratique contraceptive efficace au fil du temps
se retrouve à tous les âges de la vie, y compris chez les plus
jeunes. Ainsi, le pourcentage de recours à la contraception
médicalisée est-il passé de 84 % à 86 % entre 2000 et
2005 chez les femmes de 18-24 ans.
Cette évolution de la pratique contraceptive explique pourquoi
l’augmentation du nombre de rapports sexuels non procréatifs ne
s’est pas traduite par une augmentation des grossesses non
souhaitées depuis les années 1970. Au contraire, le pourcentage de
grossesses non souhaitées est ainsi passé de 55 % au début des
années 1970 à environ 35 % en 1985 et reste stable depuis
cette date (figure 4)3. La publication prochaine des
résultats de l’enquête FECOND permettra d’établir le niveau actuel
du pourcentage de grossesses non souhaitées.
Mais toujours un tiers de grossesses non souhaitées
La contraception s’est largement diffusée et atteint aujourd’hui
un niveau de prévalence très élevée en France, même si des progrès
restent à faire concernant les plus jeunes qui ne peuvent avoir un
accès anonyme et gratuit que dans les centres de planification
familiale. Les échecs de contraception restent toutefois fréquents
puisqu’une grossesse sur trois est toujours qualifiée de non
souhaitée par les femmes.
Ce nombre élevé d’échecs génère des tensions sociales qui
influent sur le regard social sur l’IVG et sur le vécu des femmes
qui y ont recours. La très grande majorité des femmes (91 %)
et des hommes (91 % également) de 18-69 ans sont d’accord avec
l’idée selon laquelle « avec toutes les méthodes de
contraception qui existent, les femmes devraient être capables
d’éviter une grossesse dont elles ne veulent pas ». De
fait, les grossesses non souhaitées sont jugées, puisque la
contraception existe, comme facilement évitables et nombre de
femmes qui ont une IVG se sentent coupables d’un échec qui les a
conduites à cette situation [9]. L’adhésion à cette norme
contraceptive se manifeste avec la même force chez les personnes
qui déclarent avoir déjà été confrontées à une grossesse non prévue
(89 % pour les femmes, et 92 % pour les hommes dont une
de leurs partenaires s’est retrouvée enceinte sans le vouloir
(enquête CSF 2006). Et ce alors même que les deux tiers des femmes
qui ont avorté utilisaient un moyen contraceptif au moment où elles
se sont retrouvées enceintes (tableau
1) [7-10].
Tableau 1 Situation contraceptive des femmes au moment de
la grossesse qui a donné lieu à l’IVG (Source : enquête Drees
2007 [26]).
| Situation contraceptive au moment de la
conception, qui a donné lieu à une IVG en 2007 |
Toutes les femmes |
Femmes mineures |
| Sans contraception |
34,3 |
30,3 |
| Méthodes longue durée (DIU, implant) |
1,7 |
0,0 |
| Patch anneau |
0,8 |
0,4 |
| Pilule |
27,3 |
14 |
| Préservatif |
16,4 |
42,8 |
| Spermicides |
0,6 |
0 |
| Retrait |
10,4 |
7,7 |
| Abstinence périodique |
7,3 |
3,2 |
| Contraception d’urgence |
1,2 |
1,7 |
| Effectifs |
7 541 |
700 |
L’analyse des raisons de survenue des échecs de contraception
montre qu’elles sont très largement socialement construites [9].
Au-delà des problèmes d’information et d’accès à la contraception
dans certains groupes sociaux, et en particulier chez les plus
jeunes, et de l’ambivalence vis-à-vis d’un désir de grossesse dans
certains cas, d’autres raisons rendent compte de la survenue de
grossesses non souhaitées. Elles renvoient à la non-reconnaissance
sociale de la sexualité de certaines femmes, des jeunes en
particulier, qui obère leur entrée dans une démarche contraceptive,
ainsi qu’à l’inadéquation de la méthode utilisée aux conditions de
vie sociales, affectives et sexuelles des femmes. La norme
contraceptive qui prévaut dans la société française se caractérise
par l’utilisation du préservatif à l’entrée dans la sexualité (ce
qui rend compte du fait que 42 % des IVG chez les mineures
surviennent alors qu’elles utilisaient le préservatif), lequel est
relayé par la pilule dès que la relation se stabilise ; la
contraception orale devient la méthode privilégiée dès que la vie
sexuelle est — supposée — stable ; et le stérilet prend le
relais quand le nombre souhaité d’enfants est atteint. Loin de
s’assouplir, cette norme s’est encore renforcée au cours de ces
dernières années. Mais, les contextes de vie des femmes ne cadrent
pas nécessairement, à certains moments de leur trajectoire de vie,
avec les impératifs de cette norme. Ainsi la pilule, dont
l’efficacité théorique est très élevée, n’est pas forcément la
méthode la plus adaptée quand la femme a une sexualité
irrégulière ou quand son mode de vie quotidien est peu
compatible avec la vigilance qu’implique la prise régulière d’une
contraception orale. Derrière ce constat, c’est la question de la
prise en compte des conditions de vie au moment de la prescription
qui se trouve posée et de la possibilité pour les femmes de
choisir, parmi l’ensemble des méthodes (indiquées à tous les âges),
qui ont des niveaux d’efficacité différents, celle qui répond le
mieux à leurs attentes.
Il faut aussi souligner que l’utilisation de la contraception
d’urgence, qui est très faible aujourd’hui [11], reste à
promouvoir, en encourageant son utilisation à chaque rapport à
risque.
Grossesses non souhaitées et recours à l’IVG
Lors du vote de la loi Veil, le législateur attendait de la
généralisation de la contraception moderne une forte diminution du
recours à l’avortement auquel elle se substituerait, ce dernier
n’intervenant que comme ultime recours en cas d’échec de
contraception. Mais, ce que le législateur n’avait pas anticipé,
c’est que, dans un contexte social en pleine évolution du point du
vue du statut social des femmes, devenues de plus en plus diplômées
et autonomes socialement et financièrement [12], la diffusion des
méthodes efficaces de contraception a modifié la norme procréative,
c’est-à-dire les conditions socialement valorisées de la
parentalité [13]. Un enfant ne doit venir au monde que désiré, et
la contraception offre la possibilité de choisir non seulement le
nombre mais aussi et surtout le moment de la maternité. Le
modèle familial en vigueur jusqu’à la fin des années 1960 (mariage,
maternité espacée et arrêt quand le nombre d’enfants souhaités est
atteint) laisse place à un modèle qui enjoint toujours les
femmes à avoir des enfants mais en limitant le nombre d’enfants et
en espaçant les naissances, et en définissant désormais le
« bon moment de la maternité ». Un enfant doit toujours
arriver au sein d’un couple stable (auparavant dans le cadre légal
du mariage), ni trop tôt ni trop tard, entre 25 et 35 ans (avant,
les grossesses sont stigmatisées comme « précoces »
[14, 15], après, comme « tardives » et considérées
« à risque » [16, 17]. Mais, surtout, la possibilité
de choisir le moment d’une naissance permet de créer les conditions
les plus favorables à l’accueil de l’enfant : un projet
parental mené par un couple mature affectivement,
psychologiquement, et économiquement établi. Cette nouvelle
liberté, celle de l’enfant désiré, amène une nouvelle
contrainte : celle d’être la meilleure des mères pour cet
enfant qu’on aurait pu choisir de ne pas mettre au monde. Une
nouvelle composante de la norme procréative émerge, celle du
postulat de la nécessaire disponibilité de la mère [7].
C’est cette modification de la norme procréative qui permet
avant tout de rendre compte du maintien d’un nombre élevé
d’avortements, en dépit de la diffusion massive de la contraception
médicale. La probabilité d’avoir recours à l’IVG en cas de
grossesse non prévue n’a cessé d’augmenter au cours du temps. Alors
qu’en 1975 quatre grossesses non souhaitées sur dix étaient
interrompues par une IVG, cette proportion est passée à six sur dix
en 2000 [4]. Et les derniers chiffres de l’Ined sur le pourcentage
de conception interrompue par une IVG montrent que cette tendance
se poursuit, notamment chez les jeunes. Ainsi, entre 1990 et 2005,
le pourcentage de conceptions interrompues a augmenté régulièrement
chez les moins de 25 ans tandis qu’il a baissé pour les femmes de
plus de 30 ans. Chez les jeunes femmes de 14-15 ans, il est passé
de 65 % à 79 %, et chez celles de 16-17 ans de 54 %
à 67 %. Pour les jeunes adultes de 18-19 ans, ce pourcentage
passe de 39 à 48 % et de 21 % à 30 % pour les 20-24
ans [18].
Des différences sociales se font jour, dont l’analyse permet de
mieux qualifier les évolutions observées. Ainsi, pour les plus
jeunes, celles qui n’ont pas de perspective de réussite sociale
via la poursuite de leurs études décident plus souvent de
poursuivre la grossesse, cette option permettant même à certaines
d’entre elles d’acquérir un statut, voire une identité sociale
[14-19]. À l’inverse, celles qui peuvent se projeter dans un avenir
professionnel plus assuré par l’acquisition de capitaux scolaires
auront majoritairement recours à l’interruption volontaire de
grossesse. Ainsi, d’après l’enquête COCON de 2000, les femmes de
moins de 25 ans ayant un niveau d’études supérieur à 2 ans après le
baccalauréat étaient 86 % à recourir à l’avortement en cas de
grossesse non prévue, ce chiffre étant de 19 % pour celles
ayant un diplôme inférieur au BEP (tableau 2) [20]. Par ailleurs, les jeunes
femmes qui étaient dans une relation qu’elles qualifiaient de
stable étaient 33 % à interrompre leur grossesse non prévue
contre 61 % de celles qui étaient dans une relation jugée sans
avenir. Enfin, l’écart d’âge entre les enfants est aussi un facteur
jouant sur la décision de recourir à l’IVG et toutes les jeunes
femmes de l’enquête ayant un enfant de moins d’un an au moment où
elles se sont trouvées enceintes sans le vouloir, ont déclaré avoir
interrompu leur grossesse.
Tableau 2 Proportion de femmes ayant eu recours à l’IVG
quand leur dernière grossesse n’était pas prévue.
|
| Âge de la femme au moment de la
grossesse |
|
| Caractéristiques |
< 25 ans |
25-34 ans |
> 35 ans |
Total |
|
| %
(n = 141) |
%
(n = 30) |
%
(n = 154) |
%
(n = 645) |
| Statut marital |
|
| ** |
* |
| Mariée |
18 |
43 |
38 |
39 |
| Cohabitante |
36 |
39 |
44 |
39 |
| Célibataire |
60 |
52 |
96 |
62 |
| Non-réponse |
41 |
50 |
84 |
47 |
|
| Niveau d’études de la femme |
** |
| ** |
|
| < Bep |
19 |
48 |
32 |
40 |
| Bep, < Bac |
41 |
39 |
51 |
41 |
| Bac, Bac +2 |
62 |
35 |
80 |
53 |
| > Bac +2 |
86 |
45 |
58 |
58 |
|
| Activité professionnelle de la femme |
* |
| *** |
* |
| En activité |
34 |
41 |
64 |
45 |
| Étudiante |
67 |
48 |
- |
66 |
| Au chômage |
54 |
72 |
82 |
69 |
| Inactive |
19 |
42 |
13 |
33 |
|
| Est-ce que la grossesse tombait bien par
rapport au travail ? |
* |
| *** |
** |
| Pas un bon moment |
57 |
52 |
89 |
60 |
| Pas d’importance |
17 |
31 |
46 |
31 |
| Ne travaille pas |
48 |
47 |
22 |
44 |
|
| Situation matérielle et financière |
|
|
| |
| Difficile ou très difficile |
32 |
49 |
51 |
47 |
| Pas de problème particulier |
46 |
40 |
48 |
43 |
|
| Perception de la relation |
|
| *** |
* |
| Stable |
33 |
37 |
36 |
36 |
| Débutante |
64 |
45 |
77 |
54 |
| Incertaine |
30 |
63 |
94 |
56 |
Sans avenir/
en rupture |
61 |
60 |
100 |
65 |
|
| Nombre d’enfants avant cette grossesse |
| *** |
| ** |
| 0 |
47 |
38 |
28 |
44 |
| 1 |
26 |
16 |
67 |
25 |
| 2 |
62 |
54 |
57 |
55 |
| > 3 |
49 |
65 |
36 |
54 |
|
Délai écoulé depuis la dernière
naissance |
|
|
| |
| < 1 an |
100 |
93 |
- |
93 |
| 1-2 ans |
32 |
44 |
42 |
42 |
| > 3 ans |
21 |
42 |
52 |
44 |
| Pas d’enfant |
47 |
36 |
28 |
43 |
* p < 0,05, ** p < 0,01, *** p
< 0,001 (avortements vs grossesses poursuivies).
(Source : enquête COCON 2000, [20]).
Finalement, d’un côté, grâce à la diffusion de la contraception,
le nombre de grossesses non prévues diminue, de l’autre, en cas de
grossesse non prévue, la probabilité du recours à l’avortement
augmente. Deux mouvements qui se compensent statistiquement pour
rendre compte de cette stabilité relative des taux d’IVG en France
et qui caractérisent ainsi ce que nous avons appelé le paradoxe
contraceptif français [9].
IVG et contrôle social
Cette situation apparemment paradoxale inquiète toujours nombre
d’acteurs sociaux qui ne saisissent pas véritablement le sens des
évolutions observées. Le devoir contraceptif leur semble d’autant
plus facile à remplir que les femmes ont à leur disposition des
méthodes médicales réputées très efficaces et que l’idée du risque
zéro en matière de contraception est fortement prégnante. Alors
même que l’efficacité pratique n’est jamais absolue [21], cette
norme renvoie les femmes qui connaissent un échec de contraception
(soit plus de 300 000 par an) dans le registre de
l’irresponsabilité et de la déviance. Quant au recours à
l’avortement, il est souvent perçu comme relevant d’un enjeu de
prévention. Et les discours récurrents, notamment en France et aux
États-Unis, sur l’augmentation des traumatismes psychiques en cas
de recours à l’IVG pour justifier qu’il faille prévenir sa survenue
alimentent l’angoisse et la culpabilité des femmes qui y ont
recours. Ce déplacement de perspective vers le terrain de la
psychologie voire de la psychiatrisation quand il s’agit des
pratiques reproductives des femmes s’inscrit dans un mouvement plus
général de psychologisation des rapports sociaux [22]. Force est de
constater qu’une telle approche contredit la méta-analyse publiée
par le Royal College of Medecine [23] à partir de l’ensemble des
publications scientifiques et qui conclut à l’absence
d’augmentation des troubles psychiques en cas de recours à
l’avortement (comparativement aux femmes qui poursuivent leur
grossesse non prévue jusqu’à la naissance d’un enfant)4. Cette approche contribue à éluder des
enjeux essentiels comme l’importance de mieux former les
professionnels de santé aux enjeux sociologiques et
épidémiologiques (efficacité pratique des méthodes de
contraception) pour réduire, autant que faire se peut, la survenue
des grossesses non souhaitées. Cette perspective est différente de
celle qui consiste à vouloir prévenir les IVG, événements qui
relèvent de logiques sociales complexes qui renvoient
principalement, comme le montrent nos résultats, au respect de la
norme procréative qu’une société promeut.
Conflits d’intérêts: aucun.
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1 Cette estimation tient compte du recours
répété à l’IVG qui a augmenté au fil du temps : 7% des femmes
avaient plus d’une IVG dans leur vie au début des années 1990 et
11% au début des années 2000 [24]. Le taux de recours à une
première IVG est stable dans le temps depuis 1990, voire en légère
baisse depuis 2000 [18].
2 La question de l’accès aux soins en
France, même s’il revêt un caractère encore problématique pour de
nombreuses femmes, n’entre pas dans le schéma interprétatif dans la
mesure où les femmes qui veulent avoir une IVG parviennent à
trouver une structure qui les accueille.
3 Ces chiffres diffèrent légèrement de ceux
relatifs aux grossesses non prévues que nous avons publié
précédemment [4] car le caractère souhaité ou prévu d’une grossesse
ne renvoie pas exactement au même sens.
4 Cette méta-analyse inclut l’étude de
Coleman (2011) qui pose des problèmes méthodologiques majeurs
(Steinberg et Finer, 2012).
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