ARTICLE
mte.2011.0351
Auteur(s) : Jean-Yves Tameta jean-yves.tamet@chu-lyon.fr
Centre de Référence des Maladies de la différenciation sexuelle,
Hôpital Femme-Mère-Enfant,
59 Boulevard Pinel,
69677 Bron Cedex,
France
Tirés à part : J. Tamet
a Psychiatre. Centre de Référence des
Maladies rares de la différenciation sexuelle. Coordinateur
National Pr. Chatelain P., service du Pr. Nicolino M. HFME 69500
Bron.
Une spécificité française est d’avoir rassemblé sous l’égide de
la structure « Centre de Référence » l’étude de maladies
rares et souvent complexes dans leurs diverses conséquences. En ce
qui concerne les anomalies de la différenciation sexuelle (ADS), le
centre national est localisé sur deux sites, Lyon et Paris. Ses
missions comportent différents volets . Soins, recherche et
enseignement en sont les axes principaux. Les pathologies en cause
peuvent être présentées selon deux axes : le premier décrit
des situations où un trouble de l’identité sexuelle est présent et
le second des situations où ce trouble n’existe pas mais où
l’anatomie (hypospade) ou la capacité de procréer sont
atteintes.
Ces pathologies sont classées depuis la conférence de consensus
de Chicago en ADS par anomalie des chromosomes sexuels 45 XO, XY,
dysgénésies gonadiques mixtes et 46, XX/46, XY avec testis
chimériques et ADS 46, XY et ADS 46, XX. Les fréquences, à titre
indicatif, sont les suivantes : pour les hypoplasies
cortico-surrénaliennes, un nouveau-né sur 16 000 naissances,
pour les hypospades, un garçon pour 250 naissances de garçons, pour
les syndromes de Klinefelter, un garçon pour 500 naissances de
garçons et pour le syndrome de Turner, une fille pour 2 500
naissances de filles.
Localement, l’équipe médicale est composée
d’endocrino-pédiatres, de chirurgiens uro-pédiatriques et d’un
pédopsychiatre qui travaillent étroitement avec les collègues de
disciplines voisines tels que les biologistes, généticiens,
radiologues, spécialistes de la reproduction et endocrinologues
d’adulte [1]. La structure « Centre de Référence » est
précieuse et originale pour permettre de rassembler les
informations à visée thérapeutique et de recherche. Dans ce
dispositif, l’activité du pédopsychiatre allie un travail de
consultation et de guidance parentale mais elle se déploie aussi
lors de réunions diverses où sont élaborés les suivis des patients
et des études multidisciplinaires. Cette articulation permet que
des questions précises autour de l’identité, autour de
l’appropriation progressive par le jeune patient de la spécificité
de son état soient approchées lors des rencontres des praticiens.
Dans les pays européens avec lesquels des liens soutenus sont
établis1, les patients bénéficient
d’un suivi très balisé associant les mêmes praticiens. Seule
singularité : le fait que les questions sexuelles et
identitaires soient centrales fait apparaître des manières de
penser différentes selon la culture de chaque pays. C’est un aspect
singulier mais qui n’est pas le propos de ce texte [2].
Parler du diagnostic anténatal consiste aussi à s’interroger sur
les effets à distance des annonces et à écouter les remaniements
que celles-ci ont provoqués chez les parents. Un écart temporel
important est présent entre le temps de l’annonce en période
anténatale et le temps de l’écoute qui, réalisé à distance, permet
qu’une attention soit portée aux échos lointains des discussions
antérieures. Est-ce la présence de cet écart important entre celui
qui énonce et celui qui écoute qui fait que peu de médecins parlent
de leur pratique d’entretiens sur cette scène de la médecine
prédictive ? Cette discrétion est-elle liée à la charge de
pesanteur et de déception qui accompagne l’annonce autant qu’à la
scène psychique intime où le praticien est saisi par les enjeux
d’être le messager qui annonce une mauvaise nouvelle et de plus,
concernant un enfant à naître ? Est-ce aussi dÛ au fait que ce
n’est pas le même praticien qui dit et qui recueille les
effets ? La scène de la rencontre comporte son lot
d’étrangeté : une connaissance biologique scientifique doit
être énoncée et les acteurs, d’un côté les jeunes parents et de
l’autre le médecin, font apparaître un absent au langage, le fœtus,
l’enfant à naître. Mais la présence silencieuse de celui-ci pèse
d’un poids imaginaire inquiétant.
Cette scène est donc lourde d’angoisse et source
d’incompréhension : arrêtons-nous quelques instants sur
certains aspects temporaux et spatiaux de cette rencontre en
laissant de côté ce qui est proprement du domaine de la
connaissance biologique pour aller vers l’homme ou/et la femme
reçus qui ne sont pas des patients mais des parents, confirmés ou
en devenir. La différence est de taille car parler à un homme ou
une femme qui a déjà l’expérience de la parentalité n’est pas un
exercice identique à celui de parler à un homme ou une femme qui va
le devenir pour la première fois.
La discussion a donc lieu avec des parents au décours du
traitement de leur enfant dans le cadre du Centre de
référence : certains évoquent les conséquences que l’annonce
du diagnostic précoce a suscitées en eux : ce moment est fort,
douloureux, vivement inscrit dans la mémoire, trop présent, mais
parfois étrangement occulté. L’évocation de ce récit est un temps
majeur quand il peut être réalisé avec le plus de liberté possible,
souvent à distance lointaine de l’énonciation initiale. Les parents
décident de la survenue de ce temps d’évocation qui pour être libre
et constructif doit venir à son heure, et n’être pas soumis aux
impératifs de questions directes et parfois intrusives. Comment ce
moment s’est-il inscrit et a-t il pris place dans la mémoire des
sujets et de la famille et comment, à un moment donné, revient-il
dans la conversation, tels sont certains aspects féconds que la
conversation permet d’apprécier. Si un effet de réorganisation
psychique est possible il ne l’est qu’en laissant le maniement du
tempo et des mots aux sujets.
D’une manière générale, et les médecins l’oublient souvent, le
sujet à qui est annoncée une nouvelle péjorative devient fragilisé
mais surtout perd ipso facto sa place de libre
interlocuteur. Accablé, en proie aux variations de l’angoisse, à
ses manifestations les plus bruyantes et attendues comme aux plus
silencieuses et torpides, il perd son libre arbitre au moins
temporairement. Des mécanismes de défense psychique se mettent en
place qui, de l’oubli à la stupeur en passant par la colère
déplacée, sont légion ; ce n’est qu’à distance de l’annonce, à
distance de son effraction, qu’une seconde discussion permet la
reprise de la conversation. Elle s’impose pour que l’après-coup de
la première rencontre puisse être éprouvé : seul le travail
d’élaboration psychique laisse au sujet la possibilité de retrouver
sa dignité psychique, un certain quant à soi et l’usage dialectique
de son intelligence.
Chaque annonce [3] produit un réaménagement qui n’est pas loin
de provoquer une modification identitaire : les discours qui
se centrent trop sur l’annonce, « Que dire ?
», en oublient la temporalité de l’annonce, « Quand
dire ? », et sa destination, « À qui
dire ? ». Depuis des décennies, le titre des articles
« Que dire au patient ? » maintient
répétitivement le modèle d’une relation autoritaire au savoir,
centrée sur la seule personne du médecin. Or cette relation
favorise en l’amplifiant la dimension traumatique et, en omettant
le fait que découvrir est un chemin et non le fait d’une annonce
isolée, elle se perd. Cette question mal formulée est posée surtout
du côté du médecin dans un mouvement qui valorise l’effet d’annonce
au détriment de l’interlocuteur, « Qui est cet inconnu à
qui je dois dire ?». Qui est celui à qui je parle et que
je ne connais pas ou si peu ?… et si j’essayais aussi de
connaître celui à qui je vais parler d’une chose grave ?
Parler s’effectue avec quelqu’un de précis, un sujet avec une
histoire et des connaissances, ce n’est pas une page blanche sur
laquelle des mots nouveaux vont tomber avec la froideur d’une
information. Un deuxième temps de discussion est nécessaire, là où
peuvent s’apprécier et se découvrir les qualités du travail
psychique effectué depuis la première fois. Bien sÛr, les moments
d’annonce exigent aussi une géographie particulière et ils doivent
être réalisés dans des lieux appropriés et non, debout, dans des
couloirs, au vu et au su de tout le monde avec une parole à la
cantonade… évidences bien sÛr que tout cela.
Cas clinique
Cette petite fille de 5 ans pleure, crie et tempête quand il
faut faire la nouvelle injection d’hormone de croissance que son
anomalie génétique nécessite désormais chaque soir. Les parents,
complètement dépassés, demandent l’aide d’une infirmière à
domicile. Je reçois l’enfant et sa mère dans ce contexte de
crise ; elle est adressée par l’endocrinologue qui les suit.
La fillette ne veut pas rester seule mais accepte facilement que sa
mère discute avec moi pendant qu’elle demeure au secrétariat ;
ce dispositif se reproduira durant quatre entretiens en deux mois.
Durant ces moments de discussions, de petits fragments en petits
fragments, toute une mémoire liée à l’état de l’enfant resurgit
dans l’esprit de la mère qui l’évoque avec pudeur, non sans
douleur. La fillette est la seconde enfant, elle naît après un
garçon. Le diagnostic anténatal a inauguré un moment terrible à
l’issue duquel la grossesse a été maintenue et à la naissance du
bébé, les parents ont souhaité ne rien dire à quiconque de son état
et ils n’en parlent pas entre eux : le silence est donc total,
lourd parfois. Or cette injection de médicament est venu avec
brutalité faire effraction dans l’espace du secret et infliger une
violence jusque-là jugulée : la maladie devient visible,
socialement visible. Nos entretiens vont donc se dérouler sur deux
scènes psychiques contiguës, l’une où nous évoquons les conflits
vespéraux actuels autour de l’injection, conflits qui globalement
se calment et l’autre où c’est l’histoire de l’enfance de la
fillette dans l’esprit de sa mère qui est abordée.
Les conséquences sont les suivantes : après deux mois
d’opposition, la fillette reste avec moi et nous passons un moment
calme et amusé : petite discussion et lecture commune de
livres sont nos activités partagées. C’est lors de la première
séance où je vois la fillette seule que sa mère revient sur les
conditions de l’annonce du diagnostic, donc après trois mois
d’entretiens ! Quand cela lui a été annoncé, au décours d’une
amniocentèse, le tableau brossé a été catastrophique. Elle a alors
souhaité avorter car au mot du syndrome ont été associés des
éléments monstrueux comme la petite taille, la stérilité, des
anomalies physiques et l’intelligence altérée de l’enfant à venir.
Son souhait d’avortement n’a pas été entendu pour ce qu’il était,
une solution transitoire pour échapper au drame et le médecin lui a
imposé de garder l’enfant, chose qu’elle voulait faire ; or,
maintenant, la fillette, mignonne et vive, fait mentir les craintes
passées. Je ne sais pas si les événements se sont déroulés comme
elle le raconte mais ils sont là, ainsi inscrits dans sa mémoire
comme un temps où sa temporalité ne fut pas respectée. Bien plus
douloureux est selon elle, l’état de son mari qui n’en dit mot. Les
entretiens continuent car les rages et la volonté de maîtrise de la
fillette épuisent son entourage familial comme si ces moments de
tension étaient le prix à payer de la bonne adaptation sociale de
l’enfant.
Commentaires
Cette courte histoire illustre le repli et le silence qui ont
suivi l’annonce du diagnostic certes favorisés tant par l’équation
personnelle de cette jeune femme que par l’atteinte de l’enfant,
favorisés aussi par l’attitude de son père : curieusement, la
piqÛre aux conséquences si bruyantes a permis que se lève enfin la
chape de plomb : c’est ce que découvre cette jeune femme avec
soulagement lors de nos entretiens. Les échanges instaurés,
réguliers, ont été le moment attendu pour évoquer le poids du
secret et ses conséquences au sein de la famille élargie. Cette
évolution est rendue possible par la confiance et la finesse
d’analyse de la mère de la fillette. Mais le symptôme de départ se
maintient en évoluant : la fillette convoque chaque soir ses
deux parents et cet instant dramatique est habité par un jeu
enfantin fait de caprices et de paroles, coloré d’une dimension
œdipienne qui soutient le conflit. Un an plus tard, si la fillette
tient toujours autant à ce caprice de la fin de la journée celui-ci
en revanche est entendu différemment par les parents car son sens
se modifie. N’oublions pas que les humains -y compris les enfants-
tiennent aussi à leurs symptômes comme à autant de manifestations
du conflit et du désaccord et on ne peut focaliser sur le symptôme
tout le propos au risque de le maintenir.
Cas clinique
Ce grand adolescent de 16 ans a été accompagné en
consultation par ses parents alors qu’il avait vraiment peu envie
de discuter avec un « psy » car des « psys » il
en avait déjà rencontrés. Ses parents, divorcés, avaient une
peine infinie à trouver un terrain d’entente sur le devenir de leur
fils tant leur jugement respectif était partagé entre pessimisme et
tourment du côté maternel et plus de confiance chez le père. Le
garçon, en échec scolaire, était évincé de tous les établissements
fréquentés : il ne trouvait pas sa place, n’apprenait pas,
vivait à côté des règles et traversait ces épisodes avec un
laisser-aller et une désinvolture qui agaçaient les
adultes par leur aspect provocant ; de plus, son frère
jumeau avait lui un destin scolaire plus conforme aux attentes des
mêmes adultes ! Sa mère insistait depuis longtemps sur ses
troubles les référant avec anxiété à la maladie enfin au syndrome,
et le père avait certes une inquiétude face à cet état mais les
regardait comme liés à son chemin de garçon : en effet, il
retrouvait en son fils des difficultés qu’il avait traversées jeune
homme pour trouver progressivement sa place et d’ailleurs, chose
curieuse, son fils suivait sa trace dans certains de ses intérêts,
les arts graphiques en particulier. Je mesurais la gravité du
conflit entre les parents et je reçus le jeune homme à plusieurs
reprises : le contact se fit très à distance, il adoptait avec
moi une attitude désinvolte, se montrant un peu goguenard, mais peu
à peu fut intéressé plutôt par mes propositions d’échanges.
Cependant, il avait le génie pour interrompre à sa guise notre
conversation, trouvant là une possibilité de maîtriser l’inquiétude
suscitée par le dispositif. Auparavant, il avait rencontré des
psychologues qui avaient cherché à l’évaluer et il avait résisté à
leurs démarches qui, bien que présentées comme une aide, étaient
ressenties comme inquisitrices et menaçantes. Il appréciait que ses
parents se soient entendus avec moi, chose exceptionnelle qu’il
avait tenue de vérifier en entrant souvent dans le bureau sous des
prétextes divers. Attitude étonnante chez un garçon de 17 ans car
elle est plus fréquente chez les jeunes enfants qui supportent mal
la solitude de la salle d’attente et les imaginations qui
surgissent dans ce moment. Il exerçait à mon encontre un décalage
que je pourrais nommer humour si je n’avais le sentiment d’une
brisure en lui qui, si elle produisait de l’humour, n’en était pas
vraiment. Ainsi parallèlement j’appris à connaître ses centres
d’intérêt culturel et sportif. Bien que reçu dans un hôpital, il ne
parla jamais de sa maladie comme j’avais pu une fois l’y inviter.
Peu à peu sur une période de plusieurs mois, son mode de vie trouva
un équilibre acceptable, il prit une place plus stable dans une
perspective professionnelle et envisagea de discuter avec le
médecin responsable d’un projet sur la fécondité des patients
atteints de sa maladie. Cette attitude était le début d’une
appropriation de son état, une lente évolution vers la
reconnaissance de sa singularité. La crise était passée, un certain
calme permettait que les problèmes soient envisagés avec plus de
sérénité et même qu’un rendez-vous auprès d’un collègue soit pris
pour évoquer sa stérilité. Mais aujourd’hui le souci majeur n’est
plus dirigé vers la dimension médicale proprement dite mais
s’arrête sur la personnalité de ce jeune homme tourné vers des
conduites transgressives et de défi comme si son parcours devait
suivre des voies où se joue le refus. Le mouvement dominant est de
détruire pour s’approprier secondairement.
Avec le second garçon, un peu plus jeune, le contexte fut
différent. Lui aussi, en échec scolaire, redoublait sa troisième.
Fils d’une famille de trois enfants, il était complètement en
décalage avec les ambitions et le dynamisme de son frère aîné et de
sa plus jeune sœur. Il était sans ami mais ne s’en plaignant pas et
sa mère se demandait s’il mesurait cet isolement social. Il était
secret et souvent mutique, cherchait à s’isoler et avait des
relations exécrables avec l’aîné qui le tapait. Il fuyait les
activités sportives ou culturelles pratiquées au sein de la
famille. Je le vis pendant plusieurs mois et, bien qu’il n’ait pas
demandé les consultations, il y vint avec plaisir et me parlait de
ses copains, de ses notes et de choses qui allaient bien selon lui.
La ficelle était grosse et je sentais que ses mots étaient faux
dans la mesure où je percevais l’isolement et les échecs.
Voulait-il, en m’en protégeant, se protéger lui-même ou se
fabriquait-il un monde psychique où les relations étaient aisées,
sans tension ? Il était vrai quand il me parlait de son
frère, des insultes vulgaires à caractère sexuel que celui-ci lui
adressait. Il souffrait de la violence de ce mépris. Puis, au bout
de quelque temps, il s’ouvrit et devint actif mais pas là où ses
parents le souhaitaient. Il devint affabulateur, fut pris la main
dans le sac dans des vols ou petits délits qu’il nia alors que
l’évidence était là. Je pensais - et sa mère avec moi- que sa
solitude s’ouvrait mais au prix du mensonge et de la déformation de
la réalité, en passant par des périodes que traverse plus
précocement un enfant. Lui aussi ne voulait ou ne pouvait pas
parler de sa maladie. Les parents lui en avaient parlé vers ses 7
ans en la nommant et en énonçant les conséquences. Depuis, malgré
des visites annuelles chez le médecin endocrinologue, il n’en était
plus question directement. Je sentis chez lui la prégnance de ce
décalage et de la perte de contact avec certains éléments de la
réalité dont son isolement, ses difficultés scolaires attestaient.
Cependant, il est bien prématuré de tirer des conclusions sur le
devenir de ces états qui témoignent avant tout du travail
identitaire à l’œuvre chez de ce garçon.
Commentaires
Comment les traces de la maladie s’avivent et s’actualisent pour
ces deux garçons, à un âge où la nécessité impose que certaines des
conséquences de leur situation soient abordées avec les
parents ? À partir de ces deux exemples et au-delà de leur
singularité respective, la présence de traits communs dans le
contact avec ces garçons et leur environnement familial se note.
L’un et l’autre, gênés et maladroits, traversaient des moments
délicats avec les adultes quant aux limites et à l’appréciation de
la réalité. L’isolement était présent avec une réserve, un côté
fuyant ou une opposition sur le versant de la passivité ou de
l’inaction. Des traits enfantins, alors même qu’ils entraient dans
l’adolescence de manière bien différente, se maintenaient. Se
demander quels aspects doivent être mis au compte de l’anomalie
génétique n’est pas une manière juste de poser la question. Il est
bien difficile d’affirmer une réponse qui n’offrirait qu’un système
binaire d’issues en oubliant les remaniements psychiques constants
à chaque époque de la vie pour les sujets et leurs parents. Je
résiste fortement à l’usage d’une typologie qui abrase les
singularités et vise à uniformiser, accentuant de fait la présence
de la maladie au détriment de la parole et de l’expérience du
patient : ne faut-il pas penser avant tout la maladie comme
une expérience ? Les textes [4] qui parlent de la vie
psychique de garçons atteints d’un syndrome génétique tentent
souvent de mettre en avant une typologie psychique des
sujets : ainsi découvre-t-on l’accent mis « sur le retard
de langage, les difficultés d’apprentissage de la lecture, et une
légère baisse dans les performances intellectuelles ». Est
souligné également « une réactivité émotionnelle excessive,
des perturbations dans la perception, une incapacité à repérer les
émotions et à les verbaliser ». Parfois sont suggérés
« des rapprochements avec l’autisme et la
schizophrénie » ! Rapprochements souvent excessifs à la
réserve près qu’ils soulignent l’un et l’autre la coupure et
l’isolement. Ainsi vue sous cet angle, une parcelle de vérité
devient présente qui met en avant le fait que ces garçons vivent
une expérience de trouble souvent peu soupçonnée.
Mais là où des auteurs s’orientent vers un déterminisme
génétique organisant et rassemblant ces signes, je pense aussi aux
propos singuliers de chaque parent. L’annonce précoce du
diagnostic, dans les deux cas, les avait plongés dans une situation
curieuse : cette malformation génétique n’est pas visible ou
objectivable sauf par un œil exercé et l’enfant n’en a pas de
traduction autre que celle qui lui est renvoyée par l’entourage. Il
est porteur d’un trouble qui se traduira plus tard au moment où le
développement de la sexualité le confrontera à un choix amoureux
puis à la possibilité de procréer.
Ce sont donc les parents, père et mère, qui sont directement et
précocement soumis aux conséquences dont l’une est
d’importance : leur enfant leur ôte la possibilité de
transmission ! Se continuer en son enfant est un des aspects
singuliers de la relation narcissique parent/enfant car l’enfant
accueille une part de l’immortalité du parent ce que l’absence
de petits enfants ne permet pas. Chose curieuse, les articles
consacrés aux anomalies chromosomiques où la reproduction est
atteinte évoquent rarement cet aspect. Les parents ont conçu un
enfant sans descendance ou avec des possibilités extrêmement
réduites et aléatoires. Cette conséquence, évoluant à bas bruit,
produit des échos dans la fratrie et dans le regard porté sur cet
enfant : les insultes à caractère sexuel du frère du patient
en soulignant un peu de masculinité [5] montraient surtout
l’inquiétude de ce garçon sur sa propre virilité. Peu à peu c’est
dans le regard de l’autre qu’un garçon découvre les conséquences
non visibles, non éprouvées sensoriellement, de son anomalie
génétique. De là à ce que cette découverte produise en lui un
sentiment de bizarrerie et d’étrangeté… L’enfant se perçoit alors
comme porteur d’une masculinité troublée et donc troublante pour
autrui. Quelle conséquence à long terme produisent de tels effets
sur un enfant ? Dans une étude récente [6] cet aspect n’est
pas abordé comme si seule une cartographie psychique de l’âme, en
termes de performance, pouvait être réalisée sans que les
conséquences intrapsychiques de leur état, en termes d’être au
monde avec les tensions psychiques éveillées au sein de chacun des
membres de la famille puissent être abordées.
Pour conclure
Se reproduire fait revivre : le charme enfantin se nourrit
de cette potentialité séductrice éveillée chez les adultes :
regarder un enfant, son enfant, regarder son petit enfant sont des
activités à haut potentiel de remémorisation et de projection vers
le futur. Un enfant devenu adulte qui ne peut se reproduire prive
son parent de ce plaisir en enlevant cette possibilité consolatrice
qui atténue la douleur liée au vécu de perte et de disparition. La
blessure narcissique suscitée par l’atteinte de l’enfant est
naturellement très différemment inscrite pour le père9
et la mère : elle éveille des attitudes si différentes face à
la transmission de l’homme et de la femme, variables également
selon la place de l’enfant dans la fratrie. Mais le plus
remarquable est le silence qui entoure cette douleur, refoulée
sitôt que perçue ; elle resurgit violemment lors de
l’adolescence quand la sexualité adulte s’éveille obligeant à
d’autres réaménagements… ou lors de gestes a priori anodins
comme lors d’une banale injection.
Conflits d’intérêts: aucun.
Points forts Comment être attentif aux effets lointains d’une
annonce de diagnostic d’anomalies génétiques quand celles-ci
touchent les capacités reproductives ? Pour les parents, la
lente constitution de la masculinité et de la féminité de leur
enfant n’est pas sans tourment d’autant plus que le trouble n’est
pas visualisable. Alors même que la reproduction est au cœur d’un
aspect de la vie psychique, les risques sont grands que la
banalisation empêche une parole singulière des hommes et femmes,
puis des enfants. Comment annoncer sans « effet
d’annonce » ? Comment privilégier le « À qui je vais
parler ? » plutôt que « Dire la vérité » ? Autant de
remarques que tentent de cerner le propos de cet article.
Références
1. Gay C.-L, Tamet J.-Y. La découverte d’une anomalie de
la différenciation sexuelle. Pédiatrie pratique 2010.
2. Tamet J.-Y. Malaise dans la différenciation
sexuelle. Le Coq Héron N̊ 203, Erès éditions 2010 :
11-5.
3. Gaborit de Bousquet G. Annoncer le chromosome Y
dans les insensibilités complètes aux androgènes. Médecine
Clinique et endocrinologie (Hors Série) 2010.
4. Fenichel P., et al. Syndrome de
Klinefelter : des habits neufs pour un vieux syndrome .
Médecine de la reproduction 2007 ; 9.
5. Lubienski A., Gueniche K, et al. Le masculin
mis à mal… Psychologie clinique et projective 2005 ;
11 : 161-76.
6. Bruining H., et al. Psychiatrics
characteristics in a self-selected sample of boys with Klinefelter
syndrome. Paediatrics 2009 ; 123 : 865-70.
1 Je remercie le Professeur P. Mouriquand de
ses conseils dans ce rapide tour d’horizon.
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