ARTICLE
Auteur(s) : Isabelle Berthaut, Célia Ravel, Cynthia Frapsauce, Hanène Elloumi, Laurence Levy, Vanina de Larouziere,
Jacqueline
Mandelbaum
CECOS- histologie, biologie de la reproduction, hôpital Tenon,
4, rue de la Chine, 75020 Paris, France
Environ 15 % des hommes présentant un cancer ont moins de
55 ans au moment du diagnostic et un quart d’entre eux ont
moins de 20 ans [1]. En raison des progrès des thérapies
oncologiques, les taux de survie des patients ont beaucoup
augmenté. Alors qu’il y a quelques années, l’unique objectif était
de guérir ces patients, aujourd’hui on s’attache aussi à limiter
les séquelles des traitements afin de ne pas altérer la qualité de
vie des survivants. La préservation de la fertilité et de la
sexualité en font partie et aident dans la « bataille
émotionnelle » de lutte contre le cancer [2]. Les études de
qualité de vie postcancer montrent que l’infertilité masculine est
vécue comme un des effets à long terme les plus dévastateurs des
thérapies anticancéreuses [3]. Les progrès de la médecine de la
reproduction, et notamment l’avènement de l’ICSI, ont permis de
prendre en charge en intraconjugal, malgré une faible qualité
spermatique, des couples pour lesquels le recours au don de sperme
était proposé jusque dans les années 1990.
Nous décrirons, dans cet article, les effets du cancer et de son
traitement sur la spermatogenèse, les indications et les
possibilités de préservation de la fertilité, ainsi que la prise en
charge en assistance médicale à la procréation (AMP) qui peut être
proposée aujourd’hui à ces patients.
Altérations de la spermatogenèse par le processus cancéreux et
les traitements oncologiques
Altération de la spermatogenèse par le processus cancéreux
Tout processus cancéreux peut présenter des effets néfastes sur la
fertilité masculine, avant même le début d’un traitement
cytotoxique. En effet, le cancer s’associe souvent à une réaction
de l’organisme entraînant une augmentation du catabolisme, une
augmentation des hormones du stress et une diminution des taux de
gonadotrophines pouvant ainsi retentir sur la fertilité [4]. Des
effets systémiques (fièvre fréquente chez les patients porteurs de
maladie de Hodgkin) ou immunologiques (présence d’agglutinines)
peuvent également être incriminés dans l’altération des paramètres
spermatiques. L’infertilité peut aussi résulter d’un déséquilibre
hormonal primaire ou secondaire, d’une éjaculation rétrograde,
d’une anéjaculation, ou bien encore d’une altération des cellules
souches germinales [5]. Cette atteinte des cellules germinales a
des effets secondaires directs sur l’axe
hypothalamo-hypophysaire : la sécrétion d’inhibine B par les
cellules de Sertoli diminue et, par conséquent, le taux de FSH
augmente.
D’après les données de la fédération française des CECOS,
5,6 % des patients sont azoospermiques au moment du diagnostic
de cancer (toutes indications d’autoconservation confondues). Ce
taux est proche de celui de 2,7 % décrit par Lass et al. [6].
Van Casteren et al. ont eux rapporté un chiffre supérieur :
17 % de patients étaient azoospermiques au moment du
diagnostic de cancer (sur une population étudiée similaire à celle
des CECOS) [7]. Le taux d’échecs de recueil est lui de
4 %.
L’atteinte de la spermatogenèse peut être moins drastique mais
altérer la numération spermatique, la mobilité, la morphologie,
voire l’intégrité de l’ADN [4,8]. Plus de 70 % des patients
présentant une maladie de Hodgkin ont des paramètres spermatiques
altérés avant toute thérapeutique [9]. Une oligozoospermie est
retrouvée chez des patients atteints de cancer testiculaire [7].
Parmi les patients présentant une tumeur hématologique, 25 %
des hodgkiniens et 57 % des leucémiques ont également une
oligospermie [10].
Altération de la spermatogenèse par le traitement
Chirurgie
L’orchidectomie est le premier acte thérapeutique du cancer du
testicule. Cette chirurgie doit être précédée d’une
autoconservation de sperme dans un CECOS, même pour une
orchidectomie unilatérale. Il faut toutefois informer le patient du
risque d’azoospermie, évalué à 6,5 %, dans cette indication,
selon les données de la fédération française des CECOS. Il peut
être recommandé de réaliser de nouveaux recueils après
l’orchidectomie et particulièrement lorsque les paramètres
spermatiques sont altérés lors de la cryoconservation initiale
[11]. D’autres interventions chirurgicales, en particulier au
niveau de la vessie ou de la prostate, mais également toute
intervention pelvienne importante, peuvent entraîner des problèmes
d’éjaculation, notamment une éjaculation rétrograde. Il faut alors
rechercher les spermatozoïdes dans le culot de centrifugation des
urines préalablement alcalinisées qui seront ensuite utilisés en
AMP.
Chimiothérapie
Les traitements cytotoxiques peuvent entraîner des altérations
transitoires, voire définitives de l’épithélium germinal, se
traduisant par une oligozoospermie ou une azoospermie [12] (tableau 1).
La spermatogenèse est théoriquement protégée physiologiquement,
vis-à-vis d’une contamination exogène à partir du sang circulant,
par une barrière hématotesticulaire. Néanmoins, certains agents
cytotoxiques sont vraisemblablement capables de traverser cette
barrière, étant donné leur capacité à entraîner une azoospermie
définitive. La spermatogenèse est altérée par le traitement
cytotoxique car les cibles de ce traitement sont les cellules qui
se divisent rapidement. Il en résulte une déplétion du pool des
cellules germinales en prolifération, donc en premier lieu les
spermatogonies qui se divisent par mitose puis les spermatocytes
qui se divisent par méiose. Toutefois, les cellules souches
germinales (spermatogonial stem cells ou SSCs) sont parfois
suffisamment résistantes pour persister après une chimiothérapie,
ce qui permet une repopulation des tubes séminifères. La
gonadotoxicité dépend bien sûr de la molécule utilisée, de son
dosage mais également de critères individuels, notamment l’âge du
patient [13].
Parmi les agents gonadotoxiques, les agents alkylants sont
connus pour entraîner une déplétion cellulaire de l’épithélium
germinal qui se traduit par une oligozoospermie très sévère, voire
une azoospermie avec faible récupération à long terme. Une forte
incidence d’azoospermie (85,4 %) est également observée chez
les jeunes patients après greffe de moelle qui associe au
conditionnement par le cyclophosphamide une irradiation corporelle
totale [14]. La majorité des patients traités par procarbazine
(traitement des lymphomes) devient également stérile [15]. Le
traitement par méchloréthamine, oncovin/vincristine, procarbazine
et prednisone (MOPP), protocole utilisé dans le traitement de la
maladie de Hodgkin, entraîne une azoospermie chez 90 % des
patients, persistante 4 ans après traitement [16]. De fortes
doses d’ifosfamide utilisées pour la prise en charge thérapeutique
des ostéosarcomes entraînent également un fort taux d’azoospermie
[17]. Le traitement par cisplatine des cancers testiculaires induit
une azoospermie temporaire, voire définitive à fortes doses
(400–600 mg/m2). Enfin, les nouvelles molécules
ont, pour la plupart, des effets encore mal connus sur la
spermatogenèse (anticorps monoclonaux, inhibiteurs de la tyrosine
kinase…).
Tableau 1 Médicaments pouvant altérer la fertilité
masculine
|
Type d’altération
|
Molécules
|
Gonadotoxicité
|
|
Inhibition hypophysaire
|
Testostérone
|
+
|
|
Analogues de la GnRH
|
+
|
|
Stéroïdes anabolisants
|
++
|
|
Effets anti-androgéniques
|
Cimétidine
|
+
|
|
Spironolactone
|
+
|
|
Anéjaculation
|
Alphabloquants
|
+
|
|
Antidépresseurs
|
+
|
|
Phénothiazines
|
+
|
|
Dysfonctionnement érectile
|
Bêtabloquants
|
+
|
|
Diurétiques thiazidiques
|
+
|
|
Métoclopramide
|
+
|
|
Drogues
|
Cannabis, héroïne
|
+
|
|
Cocaïne, tabac
|
+
|
|
Altération de la spermatogenèse
|
Sulfasalazine
|
+
|
|
Nitrofurantoine
|
+
|
|
Prednisone
|
+
|
|
Atteinte de l’épithélium séminal
|
Alkylants
|
|
Cyclophosphamide
|
+++
|
|
Chlorméthine
|
+++
|
|
Ifosfamide
|
+++
|
|
Busulfan
|
+++
|
|
Chlorambucil
|
+++
|
|
Procarbazine
|
+++
|
|
Melphalan
|
+++
|
|
Altération de l’ADN
|
Cisplatine
|
+++
|
|
Carboplatine
|
++
|
|
Actinomycine D
|
+
|
|
Bléomycine
|
++
|
|
Mitoxantrone
|
+
|
|
Anti-topoisomérase II
|
Doxorubicine
|
+
|
|
Inhibiteurs de la formation des microtubules
|
Vincristine
|
++
|
|
Vinblastine
|
++
|
|
Antifoliques
|
Méthotrexate
|
+
|
|
Mercaptopurine
|
+
|
|
Protocoles de chimiothérapie
|
|
Entraînant une azoospermie prolongée, voire définitive
|
MOPP (méchloréthamine,vincristine, procarbazine, prednisone)
|
+++ si > 6 cures : 90 % d’azoospermie
|
|
ChiVPP (chlorambucil, vincristine, procarbazine)
|
+++ 90 % d’azoospermie
|
|
COPP (cyclophosphamide, vincristine, procarbazine, prednisone)
|
+++ si > 6 cures : 90 % d’azoospermie
|
|
Entraînant une azoospermie transitoire
|
CHOP (adriamycine, cyclophosphamide, vincristine, prednisone)
|
++ 30 % d’azoospermie
|
|
Atteinte variable
|
ABVD (doxorubicine, bléomycine, vinblastine, dacarbazine)
|
+ 90 % normospermie
|
|
BEP (bléomycine, étoposide, cisplatine)
|
++
|
Radiothérapie
La sensibilité du testicule à la radiothérapie dépend du type de
rayons, de la localisation de l’irradiation, de la dose totale, de
la dose cumulée, de la voie d’administration, de la pathologie et
de l’âge du patient. Des doses de 0,1–1,2 Gy peuvent perturber
la spermatogenèse et des doses supérieures à 4 Gy causent des
dégâts permanents. Les cellules somatiques sont plus résistantes
que les cellules germinales. Il faut dépasser la dose de 20 Gy
pour observer un dysfonctionnement leydigien chez le garçon
prépubère et 30 Gy chez le sujet pubère. L’irradiation
cérébrale peut aussi affecter la spermatogenèse par une atteinte de
l’axe hypothalamo-hypophyso-gonadique.
Evaluation des dommages éventuels du traitement sur le génome
du spermatozoïde
Les progrès de la lutte contre le cancer ont augmenté de façon
significative la survie des patients dans certains groupes de
cancers. Il est donc important pour les patients en âge de procréer
de savoir si ces traitements peuvent avoir des conséquences sur
leur descendance, en termes de mutations germinales. Ces mutations
pourraient entraîner des malformations congénitales, des
pathologies génétiques, voire des cancers chez la descendance. En
effet, les doses utilisées chez l’homme sont mutagènes dans les
modèles animaux [18] et plusieurs chimiothérapies induisent des
anomalies chromosomiques des spermatozoïdes chez les patients
traités [19,20]. Les agents alkylants sont mutagènes à tous les
stades de la maturation des cellules germinales mâles mais ne
semblent pas entraîner de risque de transmission d’anomalies
chromosomiques [18]. Dès les années 1990, la technologie de FISH
(fluorescence in situ hybridization) a permis la détection des
anomalies chromosomiques des spermatozoïdes (ont été
particulièrement étudiés les chromosomes 21, 18, 13, X, et Y).
L’analyse des spermatozoïdes de patients atteints de cancer du
testicule et traités par BEP (bléomycine, étoposide, cisplatine) a
montré, un an après le traitement, une élévation significative des
taux d’aneuploïdie des chromosomes sexuels dans les spermatozoïdes
associée à une augmentation du nombre de spermatozoïdes diploïdes
[21]. Le risque qui en découle pour la descendance, si ces
spermatozoïdes fécondent des ovocytes normaux, est la survenue d’un
syndrome de Klinefelter dans le premier cas et la survenue de
triploïdie dans le second cas. Toutefois, il semblerait que ce
risque diffère selon la pathologie ou les auteurs. Ainsi, comparés
aux patients atteints de cancer testiculaire, les patients atteints
de lymphome hodgkinien auraient une augmentation plus importante du
taux d’aneuploïdies pour les chromosomes X, Y, 18, 13 et 21 pendant
leur traitement, taux qui décroît progressivement au bout de
18 mois [22].
Indications et possibilités de préservation de la
fertilité
Indications
Les différentes indications de recours à une autoconservation avant
traitement potentiellement stérilisant ont été recensées par la
Fédération française des CECOS (figure 1).
Cancer testiculaire et maladie de Hodgkin sont les indications
les plus fréquentes chez l’homme jeune. La survenue d’une
infertilité est donc une question primordiale chez ces patients qui
seront de « longs survivants » et atteindront l’âge de
procréer.
Possibilités de préservation de la fertilité
Chez l’adulte
Sperme éjaculé
L’autoconservation de sperme éjaculé doit avoir lieu si possible
avant tout traitement potentiellement gonadotoxique
(chimiothérapie, radiothérapie) ou chirurgical (orchidectomie,
prostatectomie…), car la qualité du sperme et l’intégrité nucléaire
peuvent être compromises, et cela dès la première cure. Il s’agit
d’une technique bien maîtrisée qui a fait ses preuves, puisque les
premières grossesses chez l’humain à partir de sperme congelé
remontent aux années 1950 [23].
Le sperme est recueilli par masturbation et analysé selon les
critères de l’OMS [24]. L’éjaculat est ensuite dilué avec un
cryoprotecteur, conditionné en paillettes, congelé dans les vapeurs
d’azote liquide puis conservé dans des cuves de stockage de longue
durée. Le patient signe, lors de la consultation, avec le médecin
biologiste un consentement éclairé à la congélation. Un recueil
peut être suffisant mais généralement 2 à 4 recueils sont
effectués. En moyenne, 24 paillettes sont conservées par patient
(source : Fédération française des CECOS).
Le processus de congélation-décongélation altère généralement la
mobilité spermatique, indépendamment de la durée de stockage qui
n’a aucun retentissement. Des grossesses ont été obtenues avec des
paillettes congelées plus de 20 ans auparavant [25].
Le sperme peut être exceptionnellement conservé durant la
chimiothérapie pour les hommes produisant encore des spermatozoïdes
[26,27]. Cependant, ces spermatozoïdes pourraient présenter des
risques génétiques, encore que difficilement évaluables [13,28].
Les patients doivent en être informés.
L’inhibition de l’axe hypothalamo-hypophyso-gonadique par des
analogues ou des antagonistes du GnRH n’a aucun effet protecteur
quand de fortes doses de chimiothérapie sont délivrées.
La protection des gonades (plombée ou sous collimateur) lors de
la radiothérapie permet de réduire la dose de rayonnement délivrée
aux testicules.
Spermatozoïdes testiculaires
Lorsque l’on découvre, chez un patient cancéreux, une azoospermie
lors de l’essai d’autoconservation, il est possible de réaliser une
biopsie testiculaire qui permettra d’obtenir des spermatozoïdes
dans environ la moitié des cas [29].
Chez l’adolescent
La prise en charge des adolescents nécessite une attention
particulière [30] : l’adolescent doit comprendre les
implications de ce que l’on lui propose, donner son consentement
qui sera contresigné par ses parents, mais il doit rester
l’interlocuteur principal. Il ne pourra réaliser le geste de
masturbation que s’il est suffisamment mature physiquement et
« psychiquement » sinon une stimulation par vibromasseur,
voire une électrostimulation par voie rectale sous anesthésie
générale, peut lui être proposée [31,32]. Dans certains cas
extrêmes, un prélèvement chirurgical (biopsie testiculaire,
ponction épididymaire) peut être envisagé. Il est nécessaire pour
l’adolescent de pouvoir assumer (dans l’instant et plus tard) dans
la dignité ce qui est (a été) fait. Il acceptera mieux le recueil
par masturbation si celui-ci est présenté dans le contexte d’une
prise en charge médicale.
Dans l’expérience d’une équipe anglaise, la cryopréservation des
spermatozoïdes des adolescents a été possible dans 86 % des
cas [8]. Selon les sources de la Fédération française des CECOS,
chez les adolescents de plus de 15 ans, la congélation a été
possible dans 80 % des cas mais dans seulement 61 % chez
les moins de 15 ans, car dans cette tranche d’âge il y a un
échec de recueil chez plus d’un quart des patients et une
azoospermie plus fréquente. Lorsque le recueil est possible, les
prélèvements obtenus sont de qualité suffisante pour être
potentiellement utilisables ultérieurement en AMP.
Chez le jeune garçon
Plus de 70 % des individus survivent aujourd’hui à un cancer
survenu dans l’enfance [33]. Dans le testicule prépubère, il existe
un intense renouvellement des spermatogonies qui dégénèrent
spontanément sans atteindre le stade haploïde. Cette importante
multiplication cellulaire explique la grande vulnérabilité des
cellules germinales du testicule prépubère aux traitements
cytotoxiques [34]. La fonction endocrine du testicule est sous le
contrôle des cellules de Leydig, qui sont plus résistantes à
l’agression que les cellules germinales. La plupart des patients
conservent ainsi des cellules de Leydig fonctionnelles après
traitement gonadotoxique et vont donc développer des caractères
sexuels secondaires. Toutefois, les testicules peuvent rester
hypotrophiques à cause de la déplétion en cellules germinales, ce
qui sera confirmé par une oligozoospermie, voire une azoospermie
sur le spermogramme à l’âge adulte.
Perspectives
Que peut-on faire chez le garçon impubère dont la spermatogenèse
n’est pas encore effective ?
La cryoconservation de tissu immature, que ce soit sous forme de
tissu entier ou de suspension cellulaire, permettrait de préserver
la fertilité de ces petits garçons prépubères.
Le tissu testiculaire cryoconservé pourrait donner lieu à une
greffe et en cas de reprise de la spermatogenèse, les gamètes
recueillis pourraient être utilisés en AMP.
Quant aux cellules souches germinales (SSC), des approches
expérimentales de recueil : enrichissement et culture in
vitro, congélation puis transplantation ont été développées chez la
souris [35]. Elles ont permis la réalisation d’une spermatogenèse
complète après transfert, dans le rete testis ou les tubes
séminifères de souris immunodéficientes, de SSC de diverses
espèces, y compris l’homme. Les SSC isolées du tissu testiculaire
peuvent être sélectionnées grâce à des antigènes de surface
spécifiques et ces préparations enrichies en SSC peuvent être
cultivées in vitro pour disposer d’une quantité suffisante de
cellules souches germinales autologues qui seront congelées. Il est
possible à l’heure actuelle de congeler des suspensions de cellules
testiculaires chez l’animal [36,37] mais également chez l’homme
[38]. Chez l’homme, plusieurs études rapportent la faisabilité de
la technique et la préservation de l’intégrité cellulaire ou
tissulaire testiculaire après cryoconservation [39–41]. Les SSC
cultivées et conservées in vitro peuvent être ensuite transplantées
dans le testicule du patient au décours de son cancer. C’est une
technique qui présente néanmoins un faible taux de recolonisation
de l’ordre de 5 à 10 %, car un microenvironnement particulier,
appelé « niche », est nécessaire au développement des
cellules souches et au succès de cette transplantation [42]. Un
essai clinique de ce type a été réalisé chez l’humain [43]. Cette
restauration d’une fertilité naturelle pourrait même, si elle
s’avérait efficace, être préférée par des hommes adultes à la
congélation de spermatozoïdes qui oblige ensuite à une AMP, même
s’il ne s’agit que d’inséminations. Toutefois, cette technique
n’est pas sans risque, car il est possible de réinjecter en même
temps des cellules néoplasiques présentes dans le tissu ou les
cellules cryoconservées, contre-indiquant toute
autotransplantation. Le fragment testiculaire pourrait alors être
soumis à une digestion enzymatique permettant ensuite une
purification des spermatogonies, ce qui éliminerait les cellules
cancéreuses comme cela a été démontré chez l’animal [44]. D’autres
auteurs n’ont pas retrouvé d’effet totalement protecteur de cette
purification [45]. D’autres encore ont proposé de tester la
présence de cellules néoplasiques dans l’échantillon par xénogreffe
[46].
Une autre perspective qui se dessine, lorsqu’aucune conservation
n’a été possible, est la genèse de gamètes in vitro à partir de
cellules souches embryonnaires. Trois laboratoires différents ont
ainsi rapporté l’obtention de gamètes à partir de cellules souches
embryonnaires (ES) [47–49]. C’est ce qui fut fait chez la souris
avec naissance de jeunes, porteurs cependant d’anomalies
épigénétiques n’ayant pas permis une survie prolongée [50]. Plus
intéressant encore, l’obtention de cellules germinales mâles in
vitro a été décrite à partir de cellules souches hématopoïétiques
[51] et celles de cellules germinales primordiales à partir de
cellules pluripotentes induites par la reprogrammation de
fibroblastes adultes [52]. Encore faudra-t-il obtenir la
différenciation de ces cellules en spermatozoïdes matures capables
d’être utilisés pour féconder l’ovocyte.
Restauration de la fertilité après traitement et prise en
charge en AMP
Restauration de la fertilité après traitement
Le type de cancer ou de pathologie et la numération spermatique
prétraitement sont les éléments les plus prédictifs d’une
récupération de la spermatogenèse, mais la variabilité
interindividuelle est grande. La restauration éventuelle d’une
spermatogenèse après traitement anticancéreux dépend de l’intégrité
des spermatogonies et de leur capacité à se différencier. Si ces
cellules sont préservées, une normospermie est rétablie dès le
premier cycle de spermatogenèse, c’est-à-dire trois mois après
l’arrêt du traitement [53]. Il est généralement préconisé un
contrôle du spermogramme 6 mois à 1 an après l’arrêt du
traitement. Cependant même chez les patients normospermiques avant
traitement, 16 % sont oligospermiques et 20 % sont
azoospermiques un an après l’arrêt d’un traitement chimiothérapique
pour cancer testiculaire. La spermatogenèse continue cependant de
s’améliorer au fil du temps [54]. L’étude de Ragni et al. [55] est
encore plus optimiste mais questionnante puisque 87 % des
patients azoospermiques avant traitement récupèrent une
spermatogenèse normale plusieurs mois après l’arrêt du traitement.
Ces travaux confirment ceux de Fossa et al. [56] qui ont mis en
évidence une récupération de la spermatogenèse chez 64 % (9
cas sur 14 patients) des azoospermiques avant traitement. Si l’on
peut aisément comprendre qu’une altération sévère de l’état général
puisse induire une azoospermie transitoire au moment du diagnostic
et une récupération après guérison, les taux avancés par Ragni et
al. [55] semblent élevés. Il est à noter, cependant, qu’il s’agit
pour la plupart de survivants de cancer testiculaire.
Même si les patients demeurent azoospermiques après traitement,
une recherche de spermatozoïdes testiculaires peut être proposée
[57–60]. En revanche, les traitements hormonaux visant à restaurer
le fonctionnement de l’axe hypothalomo-hypophysaire sont
généralement sans effet [53].
Il n’a pas été mis en évidence d’augmentation du risque de
cancer chez les descendants de patients cancéreux, ni
d’augmentation des malformations congénitales [33,61–63].
Prise en charge en AMP
Dans la très grande majorité des cas, même si la qualité
spermatique est faible, le sperme autoconservé est utilisable en
AMP [64].
La technique d’AMP sera choisie en fonction du nombre de
paillettes cryoconservées, du nombre de spermatozoïdes mobiles par
paillette (NSMP), de la qualité de l’éventuelle récupération
post-thérapeutique et du bilan féminin (âge, réserve ovarienne,
perméabilité tubaire) (figure 2). Il pourra
s’agir d’inséminations intracervicale ou intra-utérine, de
fécondation in vitro (FIV) sans ou avec micro-injection (ICSI). Les
trois dernières techniques nécessitent une préparation du sperme
pour éliminer le plasma séminal et le cryoprotecteur.
Pour une prise en charge en insémination, il est nécessaire
d’inséminer au moins 1 million de spermatozoïdes mobiles
progressifs. Pour une prise en charge en FIV, 500 000 à
1 million de spermatozoïdes suffisent. En deçà de ces
chiffres, on aura recours à l’ICSI.
L’utilisation du sperme cryoconservé en AMP ne concerne que
7,5 % des patients après un délai moyen de 57 mois
post-traitement (15-130 mois) et 9,6 % si ne sont pris en
compte que les survivants [7]. Ce taux peut paraître faible, mais
il ne faut pas oublier que beaucoup de grossesses sont spontanées
du fait de la récupération de la spermatogenèse (74 % des
patients ayant procréé spontanément l’ont fait après le diagnostic
de cancer) et également qu’un certain nombre d’hommes (26 %)
avaient déjà procréé avant l’autoconservation [65]. De plus, parmi
les hommes ayant congelé du sperme, beaucoup n’ont pas encore de
projet parental, du fait de leur jeune âge ou de l’absence de
partenaire stable. Cependant, même si l’autoconservation ne rend
service qu’à un faible nombre de patients, sans cette possibilité,
ces hommes n’auraient jamais pu procréer.
La très grande majorité des patients demande la poursuite
annuelle de la conservation. Dans 10 % des cas, la destruction
est demandée, souvent parce qu’une grossesse spontanée est
intervenue (55 %), ou bien en raison d’une production
spermatique normale (28 %) ou en raison du décès du patient
(18 %) [66].
Les taux de succès en insémination intra-utérine (IIU) avec
utilisation de sperme congelé sont selon certains auteurs
inférieurs à ceux obtenus avec du sperme frais [67,68] mais pas
pour d’autres [7]. Le taux de grossesse clinique par cycle d’IIU
est d’environ 20 % selon les données de la Fédération
française des CECOS (tableau 2).
Les taux de succès en ICSI avec utilisation de sperme congelé
sont, quant à eux, identiques à ceux obtenus avec du sperme frais
[69,70]. Les taux d’implantation et de grossesse sont similaires
avec des spermatozoïdes frais ou cryoconservés pour les spermes
asthénospermiques ou oligoasthénozoospermiques malgré des taux de
fécondation supérieurs avec le sperme frais. Pour les spermes
normaux ou oligospermiques, les trois taux sont identiques [70]. De
plus, il n’existe pas de différence de résultats selon le type de
cancer [63]. Le taux de grossesse clinique par cycle d’ICSI est
d’environ 27 % selon les données de la Fédération française
des CECOS (tableau 2). Globalement, les
couples ont une chance sur deux d’avoir un enfant [7].
Selon les données de la fédération française des CECOS, il faut
en moyenne 9 paillettes pour obtenir une grossesse (toutes
techniques confondues).
Peu de données quantifiables existent sur l’impact émotionnel de
l’infertilité. Cependant, certaines études montrent que la qualité
de vie des patients semble s’en trouver détériorée avec une
insatisfaction, une anxiété et parfois une dépression [71,72]. Même
si d’autres options thérapeutiques (don de sperme, adoption)
existent en cas d’azoospermie post-thérapeutique, la plupart des
patients préfèreraient une descendance biologique.
Tableau 2 Taux de succès lors de l’utilisation des
paillettes de sperme autoconservé avant traitement potentiellement
stérilisant (fédération française des CECOS 2006)
|
Nombre de patients
|
Technique d’AMP utilisée
|
Nombre de cycles
|
Taux de grossesse clinique /cycle (%)
|
|
258{
|
IIU
|
116
|
19,0 (NS)
|
|
FIV
|
17
|
35,3 (NS)
|
|
ICSI
|
205
|
27,3 (NS)
|
Aspects éthiques de la cryoconservation de sperme
Le contexte particulier de cette autoconservation génère des
situations de tension pour patients et praticiens. Dans le cadre de
la prise en charge d’une pathologie grave, parfois mortelle, une
question fréquente des patients au moment de la consultation est la
possibilité d’utilisation post-mortem des paillettes. La réponse
est sans équivoque, car la loi française l’interdit formellement.
L’information et l’explication des dispositions législatives sont
toujours difficiles à donner surtout à la conjointe et aux parents
lorsque le patient vient de décéder.
Problème éthique également que celui de l’accès à l’information
concernant l’infertilité masculine induite par certains traitements
du cancer. Elle semble encore insuffisante [73]. Edge et al.
indiquent que seulement 67 % des hommes jeunes ont été
informés de cette possibilité et que seulement 51 % y ont eu
recours [74].
Il est recommandé d’attendre 2 ans de rémission avant
d’autoriser une grossesse : est-ce applicable à tous les
couples ? A qui revient la décision dès lors que le patient
est correctement informé ? C’est en général l’avis des
oncologues qui emporte la décision.
Quelle est la limite d’âge pour congeler des gamètes ? S’il
semble y avoir consensus chez la femme pour ne pas envisager d’AMP
au-delà de 43-45 ans ; il en va tout autrement chez
l’homme. Certains centres fixent une limite à 60 ans, d’autres
préfèrent examiner la situation au cas par cas, voire ne mettre
aucun frein à la prise en charge. Ce problème est spécifique à
certaines pathologies comme le cancer de la prostate.
Ces questions d’ordre éthique se posent régulièrement dans les
CECOS. Les cas les plus difficiles sont alors présentés lors de
sessions dédiées de la Commission d’éthique de la Fédération
française des CECOS.
Conclusion
La littérature manque de larges études randomisées et les données,
lorsqu’elles existent, sont le plus souvent hétérogènes. Une étude
française est en cours sur une large cohorte de patients atteints
de lymphomes ou de cancers testiculaires (PHRC GAMATOX, Dr L.
Bujan, Toulouse). Elle devrait permettre d’évaluer sur le long
terme la restauration quantitative et qualitative de la
spermatogenèse des hommes traités par chimiothérapie ou
radiothérapie. Cette étude permettra de répondre à la question de
savoir s’il vaut mieux utiliser les paillettes conservées avant
traitement ou le sperme obtenu après récupération de la
spermatogenèse ?
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