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Carence iodée et grossesse


Médecine Thérapeutique Endocrinologie & Reproduction. Volume 6, Numéro 5, 293-9, septembre-décembre 2004, Revue


Résumé  

Auteur(s) : Françoise Brucker-Davis , Service d’endocrinologie, diabétologie et médecine de la reproduction, hôpital l’Archet 1, 151 route de Saint-Antoine de Ginestière, 06200 Nice.

Résumé : L’iode est un oligo-élément essentiel, indispensable pour la production des hormones thyroïdiennes. Les besoins en iode augmentent au cours de la grossesse, de manière à faire face à la production d’hormones thyroïdiennes maternelles et fœtales (dès la 12 e semaine d’aménorrhée). Il est clair que la France reste une zone de carence iodée relative, comme l’a montré l’étude Suvimax. Cette situation est défavorable au cours de la grossesse en raison des répercussions potentielles sur le neuro-développement fœtal. En dehors de la situation extrême des crétinismes endémiques par carence iodée majeure, il est maintenant bien admis qu’une carence iodée mineure ou modérée peut conduire à un goître puis à une hypothyroïdie fruste maternelle et fœtale conduisant à un déficit neurologique mesurable chez l’enfant, particulièrement si la mère est prédisposée à une dysthyroïdie. Les besoins quotidiens en iode chez la femme enceinte sont estimés à 200 μg. Une étude pilote réalisée dans notre service chez des femmes explorées au début du 3 e trimestre pour dépister un éventuel diabète gestationnel a permis de constater que l’iodurie qui reflète bien l’apport iodé, est le plus souvent inférieure à 100 μg/L en l’absence de prise de vitamines de grossesse fortifiée en iode, confirmant donc la carence en iode dans notre population. Dans ce contexte, une supplémentation systématique des femmes enceintes est recommandée dès le début de grossesse.

Mots-clés : carence iodée, grossesse, hypothyroïdie, déficit neuropsychologique

ARTICLE

Auteur(s) :, Françoise Brucker-Davis*

Service d’endocrinologie, diabétologie et médecine de la reproduction, hôpital l’Archet 1, 151 route de Saint-Antoine de Ginestière, 06200 Nice

L’iode est un élément halogène essentiel (numéro atomique 53) découvert en 1811 [1]. Son isotope stable est l’iode 127. Sur notre planète, la principale réserve en iode est l’eau de mer (10 à 60 μg/L), où l’iode est trouvé sous forme d’iodure. L’ion iodure est oxydé par la lumière en iode élémentaire, volatile. Le cycle de l’iode dans la nature passe donc par son évaporation et sa retombée au sol dans les eaux de pluie. La teneur en iode dans le sol est faible, variant d’une région à l’autre selon l’éloignement maritime, la pluviométrie, la composition chimique des sols et la géologie. Les régions montagneuses granitiques (Alpes, Andes, Himalaya) sont les plus carencées. Le contenu corporel en iode est estimé à 15 à 20 mg chez l’adulte [2,3]. Il se trouve essentiellement dans la thyroïde (80 %) où il est concentré. Il est indispensable pour la synthèse des hormones thyroïdiennes.

Sources d’apports iodés

La principale source d’iode est alimentaire (tableau 1( Tableau 1 )). Les aliments les plus riches sont les algues, les fruits de mer, les poissons de mer, les œufs et les produits laitiers [2]. Certains agents de texture et certains colorants enrichissent les aliments en iode, de même que l’utilisation de désinfectants iodés en pratique vétérinaire [3]. Le sel fortifié en iode est une source d’apport importante en France, mais non obligatoire, résultant d’un choix du consommateur. De plus, certaines vitamines de grossesse (tableau 2( Tableau 2 )) sont également fortifiées en iode mais ne sont pas remboursées. Enfin, la contamination iodée non volontaire se fait, elle, par des médicaments, des désinfectants cutanés ou des produits radiologiques.
Tableau 1 Contenu en iode de différents aliments et boissons [1, 3]

Algues

20 à 50 g/100 g

Fruits de mer

40-320 μg/100 g

Poissons marins

25-75 μg/100 g

Œufs

30/50 μg/œuf

Viande

2-7 μg/100 g

Fruits et légumes

2-5 μg/100 g

Eau potable

2 à 3 μg/L

Lait

1re source d’apport (dû à la désinfection iodée – industrie laitière) variable selon la saison et la région : 12 μg/100 g (2,8-25,8)

Sel fortifié

10-15 μg/kg


Tableau 2 Liste non limitative de vitamines de grossesse contenant de l’iode, disponibles en France

Omnibionta pronatal®

150 μg/cp Labo Merck

Gestarelle G®

120 μg/cp Labo IPRAD

Ginéservice®

100 μg/cp Labo Effik

Natalience®

100 μg/cp Labo Lero

Oligobs Maxiode®

75 μg/cp Labo CCD

Le cycle de l’iode dans l’organisme

L’iode est absorbé par voie digestive [2, 4]. Il est transformé en iodure dans l’intestin grêle puis absorbé et incorporé dans le pool iodé plasmatique. Les iodures sont ensuite concentrés dans la thyroïde par la pompe à iodures. Il s’agit d’un processus actif par l’intermédiaire de transporteurs incluant essentiellement le NIS (Sodium/iodide symporter) au niveau de la membrane basale du thyrocyte et probablement la pendrine au niveau de sa membrane apicale. La concentration de l’iode est inversement corrélée à la disponibilité plasmatique de l’iode. L’iodure est incorporé au sein de la thyroglobuline, qui compte 90 % du contenu en iode de la thyroïde, et est oxydé par la thyropéroxydase située sur la membrane apicale : formation de 3-iodo-tyrosine (MIT) et de 3,5’déiodotyrosine (DIT). Les hormones thyroïdiennes sont formées par couplage des précurseurs iodotyrosyls puis libérées après stockage dans la circulation. Sous l’action des désiodases thyroïdiennes ou tissulaires et après catabolisme des hormones thyroïdiennes, l’iodure est libéré et retourne dans le cycle de l’iodure. La clairance se fait essentiellement au niveau rénal, et à un moindre degré salivaire, et également le cas échéant par le biais de l’allaitement. L’élimination urinaire d’iode (EUI) est un bon reflet de l’apport iodé quotidien, en l’absence de contamination massive. La thyréostimuline (TSH) est le facteur régulateur principal du cycle de l’iodure tout comme l’apport iodé.

Évaluation des besoins en iode

Les besoins alimentaires en iode [1–3] doivent couvrir la quantité d’iode hormonal dégradé quotidiennement soit 50 à 100 μg/j. Les besoins varient avec l’âge (enfance, âge adulte) et les circonstances physiologiques (grossesse, allaitement) puisque la production d’hormone thyroïdienne varie dans ces circonstances. Chez l’adulte, les besoins sont évalués à 150 μg/j. Chez la femme enceinte, les besoins en iode sont majorés d’environ 25 μg/j pour couvrir l’augmentation de la clairance et les besoins fœtaux [2]. Pendant la grossesse et l’allaitement, les apports recommandés sont de 200 μg/j (tableau 3( Tableau 3 )).
Tableau 3 Apports recommandés en iode (OMS 2001)

0-3 ans 

90 μg/j

3-12 ans 

120 μg/j

Adolescent 

150 μg/j

Adulte 

150 μg/j

Femme enceinte et allaitante

200 μg/j

Modification du métabolisme de l’iode et adaptation de la fonction thyroïdienne maternelle pendant la grossesse

La fonction thyroïdienne est modifiée au cours de la grossesse [5–10] avec une augmentation des besoins quotidiens en production hormonale d’environ 50 % [7]. Les mécanismes en sont multiples :
  • élévation de la Thyroxine Binding Globulin (TBG) secondaire à la sécrétion accrue d’estrogènes par diminution de la clairance de la TBG. Il s’agit d’une forme plus sialylée dégradée moins rapidement [10]. Ceci aboutit à une augmentation de la fraction liée de la T4 et à une diminution transitoire de la forme libre ;
  • action thyréostimulante de la gonadotrophine chorionique humaine (hCG) qui présente une faible affinité pour le récepteur à la TSH. Cette action est essentiellement présente en début de grossesse, maximale au pic d’hCG en fin de premier trimestre ;
  • diminution du pool iodé maternel, due à l’augmentation de la clairance de l’iode (secondaire à l’augmentation de la filtration glomérulaire au cours de la grossesse), et au passage transplacentaire de l’iode destiné à la synthèse des hormones thyroïdiennes fœtales.

Le fœtus quant à lui est totalement dépendant de sa mère au cours du premier trimestre de la grossesse avec passage transplacentaire de la T4. À l’inverse, le passage de T3 (et de la TSH) est insignifiant, avec une désiodation placentaire de la T4 maternelle en T3 (désiodase placentaire de type III). Après le 1er trimestre, alors que le passage transplacentaire de la T4 et de l’iode persiste, l’élévation progressive des hormones thyroïdiennes fœtales après la 12e semaine d’aménorrhée (SA) est liée à leur sécrétion par la thyroïde fœtale.

On voit donc que la concentration maternelle de T4 et le pool iodé maternel sont les deux paramètres fondamentaux pour l’homéostasie thyroïdienne fœtale, à côté bien sûr des voies de synthèse fœtale des hormones thyroïdiennes.

Chez la femme enceinte normale avec apport iodé adéquat, l’euthyroïdie est maintenue avec des fluctuations mineures de la T4L et de la TSH. Dans 20 % des cas, la TSH maternelle est transitoirement freinée en début de grossesse sous l’effet de l’hCG. En cas de prédisposition maternelle à une dysthyroïdie ou en cas de carence iodée, une hypothyroïdie maternelle peut survenir [10]. En cas d’hypothyroïdie maternelle antérieure à la grossesse, la posologie substitutive de T4 doit être régulièrement augmentée, pour couvrir les besoins accrus.

Au total, au cours de la grossesse, il existe une augmentation de production d’hormones thyroïdiennes et donc une augmentation des besoins en iode pour répondre à cette demande.

Définition de la carence iodée

L’excrétion urinaire d’iode (EUI) est l’indice utilisé pour définir la carence en iode. Le recueil des urines des 24 heures étant peu pratique, le paramètre utilisé en clinique est la concentration d’iode urinaire en μg/L qui reflète les ingestats quotidiens d’iode de manière adéquate.

La carence en iode est définie par une iodurie inférieure à 100 μg/L. Le degré de carence est défini de la façon suivante [2, 12] :

  • Carence sévère : < 20 μg/L
  • Carence modérée : 20-49 μg/L
  • Carence faible : 50-99 μg/L
  • Apport adéquat : > 100 μg/L

Pour une zone géographique donnée, la définition de zone d’endémie de carence iodée selon l’Organisation mondiale de la santé est une iodurie médiane de la population < 100 μg/L avec plus de 20 % de valeurs < 50 μg/L [11].

Épidémiologie de la carence iodée

Généralités

La carence en iode est très répandue dans le monde puisque, selon l’OMS, elle toucherait 1,5 milliards d’individus. Douze pour cent de la population mondiale présente un goître endémique et 20 millions de personnes ont un retard mental, incluant 3 millions de crétins [2, 11, 12]. La carence en iode est la première cause de retard mental évitable dans les pays développés et représente donc un problème mondial de Santé Publique. L’International council for the control of iodine deficiency disorders (ICCIDD), créé en 1985, est une organisation non gouvernementale, qui promeut l’éradication de la carence en iode dans le monde. Son action conjointe avec l’UNICEF et l’OMS a contribué à diminuer la prévalence de la carence iodée à travers le monde par l’intermédiaire de programmes de supplémentation en coordination avec les autorités sanitaires de chaque pays. L’enjeu est énorme en terme de développement cognitif des populations. La solution sur le papier est simple avec la fortification en iode d’éléments-clés de l’alimentation. Cependant, les politiques sanitaires varient selon les pays et se heurtent à des problèmes de mise en place et d’accès aux aliments fortifiés. En conséquence, la carence iodée est très variable d’une région du monde à une autre ; elle serait par exemple six fois plus fréquente en Europe qu’en Amérique. En 2002, selon l’ICCIDD, 64 % des 600 millions d’Européens de l’Ouest et du Centre présentaient une carence en iode [13].

La carence iodée en France dans la population générale

En France, la supplémentation n’est pas obligatoire et se fait par l’intermédiaire du sel fortifié en iode. Le sel marin commun ne contient pas d’iode. À titre d’exemple, il est estimé que 46 % des foyers en France consomment du sel fortifié en iode [14], contre 90 % en Amérique et 27 % pour l’Europe en général.

L’enquête Suvimax (supplémentation en vitamines et minéraux antioxydants) portant sur 12 014 adultes (7 154 femmes de 35 à 60 ans, 4 860 hommes de 45 à 60 ans) a montré une médiane d’excrétion urinaire à 85 μg/L chez l’homme et 82 μg/L chez la femme [15]. Vingt-deux pour cent des femmes et 16 % des hommes avaient une EUI < 50 μg/L. Cette fréquence de carence en iode augmentait avec l’âge. Environ 35 % des sujets avaient une EUI > 100 μg/L. Il y avait de grandes variations régionales avec une EUI plus faible dans le Centre et le Nord-Est. Il existait en effet un gradient ouest-est pour l’EUI. En région PACA, la médiane d’EUI était de 77 μg/L chez l’homme et 69 μg/L chez la femme. La prévalence du goître était de 11,3 % chez l’homme et 13,9 % chez la femme [15].

Une enquête multicentrique française parmi des enfants de 6 à 14 ans (n = 1 522) a montré une fréquence moindre de la carence iodée (10 % EUI < 50 μg/L, 38 % < 100 μg/L) avec une iodurie moyenne de 130 ±74 μg/L [16]. La prévalence du goître était de 4,1 % chez les garçons et de 3,1 % chez les filles.

Carence en iode chez la femme enceinte

Comme les besoins en iode augmentent pendant la grossesse, la prévalence de la carence iodée est fréquente en Europe en l’absence de supplémentation systématique. Glinoer a été l’un des premiers à attirer l’attention sur ce problème, montrant que 80 % des femmes enceintes dans la région de Bruxelles avaient une EUI < 100 μg/L [8]. De plus, 9 % avaient une hypothyroxinémie relative avec une TSH encore normale mais supérieure à celle de femmes enceintes contrôles. En Europe, d’autres équipes ont documenté cette carence iodée chez la femme enceinte : au Danemark par exemple, l’EUI médiane mesurée chez 26 femmes enceintes à la 17-18e SA était de 55 μg/L [17] et en Allemagne chez 38 femmes enceintes testées à la 11e SA, l’EUI médiane était de 64 μg/L [18].

En France, une enquête réalisée dans le Sud-Ouest [19] chez 347 femmes enceintes suggère une prévalence de carence iodée de 75 % (iodurie < 100 μg/L). La moyenne d’EUI au premier trimestre était de 69 ± 4 μg/L (médiane 50) et 86 ± 6 au 9e mois (médiane 54 μg/L). La fréquence de l’hypertrophie thyroïdienne (mesurée par échographie après l’accouchement ; n = 246) était de 15,4 % des femmes avec iodurie < 50 μg/L et seulement 3,5 % des femmes avec iodurie > 100 μg/L [19].

Une étude récente réalisée dans notre service montre des résultats similaires concernant l‘EUI [20]. Nous avons étudié chez des femmes enceintes venant dans notre service pour dépistage de diabète gestationnel donc en fin de deuxième trimestre de grossesse, la fréquence de la carence en iode et des dysthyroïdies. Nous avons donc systématiquement réalisé un examen clinique thyroïdien, recueilli les informations concernant les antécédents personnels et familiaux thyroïdiens. Nous avons mesuré la T4L et la TSH (technique de chémoluminescence –ADVIA Centaur) ainsi que l’iodurie sur urine fraîche (méthode de chromatographie liquidienne échangeuse d’ions, laboratoire Cerba, Paris). Nous rapportons ici une étude préliminaire sur 108 femmes enceintes ayant un test d’O’Sullivan positif, à un terme moyen de 29 semaines d’aménorrhée (15-26 SA), âge moyen 32 ans. Il existait des antécédents thyroïdiens personnels dans 6,2 % des cas. Chez ces femmes, 29 % présentaient un diabète gestationnel. Un goître était présent cliniquement chez 30 % d’entre elles. La T4L médiane était de 12,7 pmol/L (extrêmes 9,3-17,6) et la TSH médiane de 1,94 mUI/L (extrêmes 0,24-4,81). La médiane de l’iodurie était à 59 μg/L. L’iodurie était inférieure à 50 μg/L chez 51 %, et indosable (inférieure à 30 μg) chez 25 % de nos patientes. Quatre vingt-six pour cent des patientes avaient une iodurie inférieure à 100 μg/L. Seules 6,5 % avaient une iodurie supérieure à 150 μg/L. Le tableau 4( Tableau 4 ) montre les caractéristiques des patientes en fonction de l’iodurie. Il existe une tendance pour une fréquence accrue du goître (36 %) lorsque l’iodurie est inférieure à 50 μg/L, par rapport aux autres groupes. La carence iodée est donc fréquente dans notre région et est quasi constante pendant la grossesse chez les femmes explorées dans notre service pour dépistage de diabète gestationnel (29SA). Il est intéressant de noter que cette fréquence est similaire à celle rapportée par Caron en 1997 dans le Sud-Ouest [19] et par Glinoer en Belgique en 1990 [8].
Tableau 4 Caractéristiques des patientes selon l’excrétion urinaire d’iode (μg/L)

< 50

50-99

> 100

n = 55

n = 38

n = 15

Age (ans)

31

31

35

Terme (SA)

29

29

28,5

Goître (%)

36

24

28

TSH mUI/l

2,12

1,77

2,68

T4L pmol/l

12,8

12,2

12,5

Anticorps anti TPO +/-

4/51

0/38

1/144

Quelles sont les conséquences maternelles d’une carence iodée pendant la grossesse?

Un goître est présent chez 10 % des femmes enceintes avec une excrétion urinaire d’iode < 100 μg/L; il ne régresse que partiellement après la grossesse. Ultérieurement, le risque pour la mère est celle d’un goître multinodulaire et plus tard, éventuellement, d’un passage à la toxicité [21].

Surtout, on observe une baisse progressive de la T4 (hypothyroxinémie) avec conservation de la T3, ce qui est bien sûr de peu d’utilité au fœtus, puisque la T3 ne passe pas le placenta. La TSH initialement ne bouge pas, mais elle s’élève progressivement, en particulier si la mère est prédisposée à une dysthyroïdie auto-immune (positivité des anticorps antithyroperoxidase TPO) [9]. Glinoer a trouvé une fréquence de TSH supérieure à la normale chez 2,2 % de 1900 femmes enceintes en Belgique [8]. La thyroglobuline maternelle est plus élevée en cas de carence iodée modérée, ce qui est réversible sous supplémentation iodée [17, 22]. De même, l’augmentation de taille de la thyroïde maternelle pendant la grossesse est diminuée en cas de supplémentation iodée [17]. Glinoer et al [22] ont montré en 1995 dans une étude randomisée portant sur 180 femmes enceintes en fin de 1er trimestre ayant une thyroglobuline élevée que la supplémentation en iode seule (100 μg/j d’iodure) ou associée à de la T4 (100 μg/j) pendant la grossesse permettait chez la mère, une quasi-suppression de l’élévation de la TSH, une diminution de la thyroglobuline, et une moindre augmentation du volume thyroïdien.

Chez le nouveau-né, la thyroglobuline et le volume thyroïdien étaient également moindres dans les groupes traités. Cependant, le bénéfice sur le développement neuropsychologique de l’enfant n’a pas été étudié. Pedersen (17), quant à lui, a montré que l’apport de 200 μg d’iode par jour chez 28 femmes enceintes danoises (EUI 55 μg/L) entre la 17 et la 18e semaine et un an après l’accouchement permettait la baisse de la thyroglobuline, de la TSH et du volume thyroïdien maternels, ainsi qu’une baisse de la thyroglobuline au sang de cordon par rapport à 26 femmes enceintes contrôles non substituées (EUI 51 μg/L).

Quelles sont les conséquences pour l’enfant d’une carence en iode maternelle ?

Conséquences d’une carence modérée

Pour le fœtus, non seulement, les apports en iode sont diminués, mais l’apport maternel en T4 peut donc aussi être suboptimal. À la naissance, le volume thyroïdien est augmenté avec élévation de la thyroglobuline au sang de cordon. La fréquence du « rappel » des enfants pour TSH élevée lors du dépistage néonatal de l’hypothyroïdie (Guthrie positif, TSH > 50) est également augmentée, autour de 10 %. Par contre, la carence iodée n’a pas d’effet sur l’incidence de l’hypothyroïdie congénitale vraie [9, 22, 23].

Toute l’importance néfaste de cette carence en iode maternelle est liée aux conséquences neurologiques pour l’enfant qui se traduisent pour l’essentiel en une hypothyroxinémie voire une hypothyroïdie [24]. En fait, il est maintenant établi que l’hypothyroxinémie maternelle est associée à un développement neurologique suboptimal, et cela encore plus lorsqu’il existe une hypothyroïdie maternelle avérée.

  • En effet, une corrélation a été démontée entre les concentrations de T4L maternelle au cours du premier trimestre et le développement neuropsychologique de l’enfant [25]. Cette étude aux Pays-Bas a montré chez 220 nourrissons âgés de 10 mois et dont la mère avait une T4L mesurée à la 12e SA inférieure au dixième percentile que leurs scores d’index de développement psychomoteur, mesurés par l’échelle du test de Bailey, étaient plus bas par rapport aux nourrissons dont la mère avait une T4L au-dessus du dixième percentile [25].
  • Une association entre l’élévation de la TSH maternelle et un QI plus bas que chez les contrôles a été retrouvée dans une étude menée par Haddow en 1999 [26]. Chez 62 enfants dont la mère avait une hypothyroïdie au deuxième trimestre, le QI mesuré entre 7 et 9 ans était plus bas que chez les 124 contrôles (-4 points). Ces enfants avaient aussi plus de difficultés à l’école et avaient un risque augmenté d’avoir redoublé une classe. Quinze pour cent avaient un QI < 85 par rapport à 5 % des enfants contrôles dont la mère était euthyroïdienne. Parmi les 62 enfants dont la mère était hypothyroïdienne, les 48 dont les mères ne recevaient pas de T4 avaient les QI les plus bas (-7 points par rapport aux témoins). Dix-neuf pour cent de ces enfants avaient un QI inférieur à 85 contre 5 % des contrôles. Il faut noter que tous les tests thyroïdiens de dépistage néonatal étaient normaux [26].
  • Chez 107 enfants de 6 à 10 ans dans une zone de Toscane avec carence iodée faible (EUI médiane de 64 μg/jour), il y avait un retard de temps de réaction par rapport à 106 enfants d’un groupe contrôles de la même région avec apport iodé normal (142 μg/jour). Il n’y avait pas de différence de QI [27].
  • On y associe le fait qu’il existe une baisse de 10 points du QI mesuré à l’âge de 7 ans dans les cas d’une hypothyroïdie néonatale transitoire [28].

Conséquences d’une carence sévère

En cas de carence iodée sévère pendant la grossesse, il est important de souligner que la mortalité néonatale est accrue [21]. Il est de plus bien connu que les conséquences neurologiques pour l’enfant sont dramatiques [29, 30]. En effet, le développement du cerveau est très sensible et vulnérable en cas de carence iodée. L’iode est indispensable à la maturation du système nerveux central, particulièrement la myélination [21]. Dans les formes sévères, c’est le crétinisme endémique qui, s’il a disparu dans les pays développés, est encore présent dans certaines régions du monde comme la Chine de l’ouest, la Papouasie-Nouvelle Guinée ou encore le Congo [30]. Classiquement, il existe deux formes cliniques : une forme neurologique avec spasticité, surdi-mutité ; et une forme myxœdémateuse avec goître, nanisme dysharmonieux, retard pubertaire et hypothyroïdie. La forme myxœdémateuse prédominant en Afrique est sans doute due à un déficit associé en sélénium et/ou un apport alimentaire excessif en thiocyanates (cassave) [29]. Le déficit mental, profond, est commun aux deux formes et est associé à une microcéphalie. En fait, il existe des formes intermédiaires entre ces deux formes.

Des études d’intervention, essentiellement par administration d’iode injectable ont bien montré que pour être efficace, l’iode devait être donné au 2e trimestre de grossesse ou si possible avant [31, 32]. Le deuxième trimestre constitue une période de métamorphose du cerveau sous l’influence de l’iode [33]. Dans ces situations, la mère est souvent elle-même en hypothyroïdie franche avec donc l’effet conjoint d’un apport insuffisant de T4 maternelle pendant toute la grossesse et d’une carence en iode résultant en une synthèse inadéquate d’hormones thyroïdiennes fœtales. Dans des zones de carence sévère et lorsque la population est difficile d’accès, un traitement prophylactique par lipiodol s’est montré très efficace à condition d’être appliqué avant la grossesse ou en début de grossesse [31].

Cependant le retard mental n’est pas limité aux formes extrêmes du crétinisme. En fait, il existe un continuum dans le trouble du développement neurologique allant des formes frustes qui nécessitent parfois des tests neuropsychomoteurs élaborés pour être mises en évidence jusqu’aux formes historiques du crétinisme. Une méta-analyse de 18 études portant sur 2 214 personnes en zone de carence iodée sévère a permis de conclure que la carence en iode est associée à une baisse de QI de 13,5 points [34].

Stratégies de prévention

Depuis 1952, en France, les autorités sanitaires ont donc recommandé la supplémentation en iode de la population via la fortification du sel de table par de l’iodure de potassium (10 à 15 mg/kg). Cette concentration en iodure est cependant considérée trop faible pour prévenir complètement la carence iodée. De plus, cette mesure n’est pas obligatoire, et ainsi seuls 46 % des foyers utilisent ce sel fortifié [14]. L’Académie de médecine a recommandé un enrichissement en iode par iodures à la concentration de 20 mg/kg, portant sur la totalité du sel alimentaire destiné aux particuliers, collectivités et aux industries alimentaires. Chez la femme enceinte et allaitante, dans des zones géographiques à carence en iode faible ou modérée comme la nôtre, une supplémentation en iode de 100 à 150 μg/j est recommandée [23].

Quels sont les effets indésirables possibles de la supplémentation en iode ?

Dans les zones de carence iodée, il a été suggéré que, dans la population générale, la supplémentation en iode pouvait augmenter le risque d’hyperthyroïdie, essentiellement par passage à la toxicité de nodules chauds [35]. Ce risque survient essentiellement après 40 ans. Cependant, la supplémentation en iode des femmes enceintes ne semble pas leur faire courir ce risque, peut-être en raison de leur âge. En fait, la supplémentation iodée pendant la grossesse n’est pas associée à un risque de dysthyroïdie ni de perturbation de l’auto-immunité sous nos climats [17, 18]. De plus, dans une étude au Danemark portant sur 66 femmes enceintes porteuses d’anticorps anti-TPO détectés au premier trimestre de la grossesse, donc à risque de développer une thyroïdite du post-partum, il n’y avait pas de modification de ce risque en cas d’administration de 150 μg/jour d’iode pendant la grossesse et/ou après l’accouchement [36].

En conclusion, une carence iodée modérée reste fréquente sous nos climats, malgré la fortification iodée du sel de table. Les femmes enceintes et allaitantes sont particulièrement à risque car leurs besoins en iode sont augmentés. Cette carence iodée pendant la grossesse peut avoir des effets délétères sur le fœtus, vulnérable sur le plan neurologique, particulièrement si sa mère est prédisposée à une pathologie thyroïdienne et démasque une hypothyroxinémie ou une hypothyroïdie pendant la grossesse.

Compte tenu de la fréquence de la carence en iode, il est licite de recommander la prescription systématique de vitamines de grossesse fortifiées en iode (à titre d’exemples, voir tableau 2), et cela idéalement avant le deuxième trimestre. De plus, un dépistage systématique de maladie thyroïdienne chez la mère dès le 1er trimestre de grossesse est souhaitable, évalué par l’anamnèse (antécédents personnels et familiaux de maladie thyroïdienne) et la palpation thyroïdienne. Il doit comporter un dosage de TSH et de T4L compte tenu du rôle délétère de l’hypothyroxinémie maternelle [24]. On pourrait idéalement y associer une recherche d’anticorps anti-TPO. Une surveillance serait mise en place aux deuxième et troisième trimestres en cas de résultats anormaux au premier bilan. De telles mesures sont destinées à optimiser le développement neuropsychologique des enfants de ces mères prédisposées à une dysthyroïdie.

Une discussion de fond est souhaitable avec les pouvoirs publics sur les modalités de fortification en iode du sel de table, afin de permettre une harmonisation européenne et une meilleure couverture de la population française assurant la protection neurologique de l’enfant à naître.

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