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Chromosomes et infertilité masculine


Médecine Thérapeutique Endocrinologie & Reproduction. Volume 6, Numéro 4, 225-36, juillet-août 2004, Revue



Auteur(s) : Célia Ravel , Sandra Chantot-Bastaraud , Jean-Pierre Siffroi , Service d’Histologie, Biologie de la reproduction et Cytogénétique, EA 1533 hôpital Tenon (AP-HP), 4 rue de la Chine, 75020 Paris., J.-P. Siffroi.

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Auteur(s) :, Célia Ravel, Sandra Chantot-Bastaraud, Jean-Pierre Siffroi*

Service d’Histologie, Biologie de la reproduction et Cytogénétique, EA 1533 hôpital Tenon (AP-HP), 4 rue de la Chine, 75020 Paris.
*J.-P. Siffroi

L’infertilité masculine est un problème de santé publique important puisque environ 15 % des couples consultent pour des difficultés de procréation et que, dans plus de la moitié des cas, le facteur causal est d’origine masculine, en association ou non avec un facteur causal féminin. Très souvent, l’infertilité chez un homme reste inexpliquée et une cause génétique peut être avancée.L’exploration biologique des infertilités chez les hommes est étroitement liée aux possibilités techniques de les traiter, possibilités qui sont apparues il y a une trentaine d’années avec l’insémination avec sperme de donneur (IAD) et, plus récemment, avec les techniques d’aide médicale à la procréation (AMP) et, notamment, l’injection intra-cytoplasmique de spermatozoïdes (ICSI). Cette dernière méthode a révolutionné le traitement de l’infertilité masculine mais pose d’emblée le problème de la transmission d’un éventuel facteur génétique responsable. Cela a pu faire dire à certains que cette technique risquait de rendre héréditaires de tels facteurs génétiques d’infertilité ce qui n’est pas le moindre des paradoxes aux yeux d’un généticien. En fait, le nombre de grossesses issue des techniques d’ICSI est actuellement beaucoup trop faible pour modifier de façon significative la fréquence de certaines mutations géniques prédisposant à l’infertilité dans la population générale. Dès lors, la question se pose de savoir si l’origine génétique de l’infertilité mérite d’être étudiée et, si oui, quels sont les examens à demander.La réponse à cette question est très certainement oui et, ce, pour plusieurs raisons. En premier lieu, cette étude permet une meilleure connaissance fondamentale des facteurs génétiques impliqués dans la survenue d’une infertilité chez l’homme, même si cette connaissance n’apporte pas de bénéfice immédiat à ces patients. Elle est également souhaitable pour des raisons diagnostiques. Pouvoir mettre une étiquette sur la cause d’une infertilité masculine est toujours avantageux pour un patient et peut lui éviter de nombreux examens inutiles et des traitements illusoires. En effet, certaines anomalies s’accompagnent systématiquement d’une absence de cellules germinales aboutissant à un phénotype testiculaire de SCO (Sertoli Cells Only). Proposer une biopsie des testicules dans ce cas ne peut être qu’inefficace et dangereux, notamment pour le peu de parenchyme testiculaire qui reste et pour la sécrétion de testostérone. Des raisons pronostiques existent enfin puisque la transmission d’un facteur génétique d’infertilité peut se traduire par la certitude que tous les descendants mâles seront eux aussi infertiles, mais également parce que, dans certains cas, cette transmission peut s’accompagner de risques particuliers aboutissant à la naissance d’un enfant porteur d’un handicap grave.

Caryotype et spermatogenèse

Il est probable que des centaines de gènes interviennent dans le processus complexe de la spermatogenèse et que le défaut de l’un d’entre eux puisse bloquer la multiplication ou la différenciation des cellules germinales. Les mutations de ces gènes doivent être recherchées par un examen clinique et un interrogatoire rigoureux des patients, associés à une analyse fine des lésions testiculaires s’ils ont eu une biopsie. Le but de ce travail est d’essayer de dégager un éventuel syndrome qui permette la comparaison avec des modèles animaux d’infertilité pour identifier un gène candidat [1-6]. Cependant, ces occasions sont rares et l’impact qu’elles ont sur la prise en charge des patients est limité.

À l’opposé, les anomalies chromosomiques représentent, par leur fréquence, la cause génétique majeure de défaut de production des spermatozoïdes. Elles sont, de plus, facilement identifiables par l’établissement du caryotype qui, contrairement à la recherche ciblée de mutations géniques, est le seul examen d’analyse globale du génome. Ces anomalies peuvent être classées en deux grandes catégories, celles affectant le nombre des chromosomes, ou aneuploïdies, et celles touchant leur structure comme les translocations ou les inversions. Si certaines d’entre elles sont associées à un syndrome clinique particulier, d’autres peuvent se révéler uniquement par un phénotype d’infertilité. Un très grand nombre d’études a été consacré à l’incidence des anomalies caryotypiques dans les populations d’hommes infertiles [7, 8]. Selon les critères d’inclusion, notamment la gravité de l’atteinte spermatique et son caractère idiopathique ou non, les fréquences retrouvées sont variables allant de quelques pour cent à plus de 10 %, c’est-à-dire dix à vingt fois celles des mêmes anomalies dans la population générale. Actuellement, un consensus à peu près général fait que l’étude du caryotype ne se justifie que pour des oligozoospermies relativement sévères, inférieures à 10 millions de spermatozoïdes/ml, et pour des azoospermies idiopathiques.

Prise en charge des sujets Klinefelter

Le syndrome de Klinefelter fut décrit cliniquement en 1942 [9] mais ne fut attribué à la présence d’un chromosome X surnuméraire qu’en 1959 (( figure 1A )) [10]. Ce syndrome, et ses variants dus à l’existence de mosaïques diverses, représente la cause génétique d’infertilité la plus fréquente puisqu’il touche jusqu’à 10 % des patients présentant une azoospermie alors que sa fréquence dans la population à la naissance est de environ 1/600 [11]. Classiquement associé à une stérilité définitive, le syndrome de Klinefelter peut en fait se présenter sous des aspects variables quant à l’atteinte de la spermatogenèse ce qui pose alors le problème de la prise en charge des patients en ICSI.

Alors même que leur caryotype montre une formule chromosomique homogène 47,XXY, certains sujets Klinefelter se présentent avec une oligozoospermie sévère et la question de savoir si des cellules germinales possédant un chromosome X surnuméraire peuvent franchir ou non la méïose a intéressé de nombreuses équipes. Dans ces cas précis mais rares, la première chose à affirmer est qu’un patient est réellement Klinefelter homogène car, s’il est possible d’affirmer une mosaïque par l’observation de populations cellulaires à caryotype différent chez un même sujet, il est plus difficile de conclure au caractère homogène d’une aneuploïdie puisque le caryotype est étudié en pratique à partir d’un seul tissu, le sang. Le recours à l’analyse d’autres tissus (peau, frottis buccal) et la mise en oeuvre de techniques comme l’hybridation de sondes marquées ou FISH (Fluorescence In Situ Hybridization), qui permet de compter un grand nombre de cellules, sont alors utiles mais laissent toujours une marge d’incertitude, notamment concernant le caryotype des cellules dans les gonades (( figure 1B )).

En admettant que des cellules 47,XXY puissent donner des spermatozoïdes fécondants, un schéma théorique de ségrégation des gonosomes voudrait qu’il y ait autant de spermatozoïdes monosomiques (23,X et 23,Y) que de spermatozoïdes disomiques (24,XX et 24,XY), deux fois plus de spermatozoïdes 23,X que de 23,Y et une majorité de formes XY parmi les spermatozoïdes disomiques. En fait, il n’en est rien et les études en FISH réalisées sur des spermatozoïdes d’hommes Klinefelter, homogènes ou en mosaïque, montrent des pourcentages de formes anormales très inférieurs, de l’ordre de quelques pour cent seulement [12-20]. Ces données sont à rapprocher des résultats des caryotypes des enfants conçus par ICSI à partir de pères Klinefelter qui, à part un cas [21, 22], sont normaux [22-27].

Il est donc probable que les hommes Klinefelter capables de produire des spermatozoïdes soient en fait des sujets en mosaïque, même si leur caryotype sur cellules sanguines est 47,XXY homogène. L’augmentation faible mais significative du taux de disomies XX ou XY dans leurs spermatozoïdes ne serait que la conséquence du déroulement de leur spermatogenèse dans un environnement testiculaire de mauvaise qualité comme cela a pu être décrit dans un modèle de souris XXY [28] et comme cela est suggéré par des études en FISH sur des biopsies testiculaires d’hommes Klinefelter qui montrent que seules des cellules pré-méïotiques 46,XY sont capables de poursuivre leur différenciation [29]. La conclusion de ces observations est qu’une spermatogenèse de mauvaise qualité quantitativement l’est aussi qualitativement à travers un mauvais contrôle de la ségrégation des chromosomes à la méïose. Cela soulève la question du risque pour les autres chromosomes comme le 21 pour lequel une élévation à 6,2 % du taux de disomie dans les spermatozoïdes a pu être montrée chez un patient Klinefelter [30]. En fait, il est probable qu’il existe une grande variabilité inter-individuelle dans ce taux de malségrégation ce qui, en pratique, nécessiterait un contrôle en FISH sur spermatozoïdes chez tous les sujets Klinefelter pris en charge en ICSI. Malheureusement, le nombre de gamètes récupérés est souvent trop faible pour permettre de telles études, d’autant plus que ces gamètes sont réservés prioritairement à la fécondation in vitro et que les patients ne comprendraient pas que leurs chances de fécondation soient diminuées par une utilisation différente de leurs spermatozoïdes. L’étude du modèle de souris XXY apporte également des renseignements importants sur la façon dont les cellules germinales peuvent être perdues chez les hommes Klinefelter [31] : l’observation des testicules des nouveaux-nés montre en effet que des spermatogonies sont présentes et apparemment normales dans les tubes séminifères jusqu’à l’âge de 10 jours à partir duquel elles disparaissent progressivement.

La prise en charge actuelle des sujets Klinefelter en ICSI pose un double problème. Le premier est celui de l’opportunité de proposer la biopsie de testicules qui peuvent être de très petite taille avec les risques iatrogènes qu’un tel acte comporte : la décision doit tenir compte des éléments cliniques (volume testiculaire), biologiques (dosages hormonaux) et cytogénétiques (caractère homogène ou en mosaïque de l’anomalie). Le second est celui du conseil génétique et de la surveillance des grossesses obtenues : si les données de la littérature sont plutôt rassurantes, les patients doivent cependant être informés de la possibilité de transmission de l’X surnuméraire à la descendance et du risque d’aneuploïdie touchant un autosome par anomalie de ségrégation.

Autres anomalies de nombre associées à l’infertilité masculine

Les hommes 47,XYY (( figure 2 )) sont généralement fertiles mais, selon certaines études [32-34], la fréquence de cette anomalie est 2 à 3 fois plus élevée chez les sujets infertiles que dans la population à la naissance où elle se situe aux environs de 1/850 [11]. La question de savoir pourquoi seulement certains hommes doubles Y ont des problèmes de fertilité n’est pas encore résolue. L’existence de mosaïques, ou la propriété de certains chromosomes Y à être à la fois sujets aux erreurs de ségrégations et porteurs d’anomalies prédisposant à une infertilité, pourrait être une réponse. Quoi qu’il en soit, comme pour les Klinefelter, des études en FISH ont montré que la majorité des spermatozoïdes produits par ces hommes contient un caryotype équilibré, ce qui suppose soit l’élimination systématique de l’Y surnuméraire pendant la méïose soit la dégénérescence des cellules anormales [35-38].

Il semble également que la fréquence des petits chromosomes marqueurs surnuméraires, souvent constitués des bras courts de chromosomes acrocentriques placés en miroir comme ceux du chromosome 15, soit augmentée dans les populations d’hommes infertiles [39-41]. Cette observation soulève la question du rôle délétère d’un excès d’hétérochromatine sur la spermatogenèse. La prise en charge en ICSI de ces patients pose la question de la surveillance des grossesses et, notamment, de l’établissement du caryotype fœtal. En effet, bien que sans conséquence pathologique pour la personne porteuse en dehors de son infertilité, il est impossible d’affirmer que ce genre d’anomalie chromosomique ne présente aucun risque pour la descendance, notamment pas celui de perturber la ségrégation d’autres chromosomes à la méïose et d’aboutir à une aneuploïdie grave. De la même manière, il n’est pas possible de prévoir la fertilité future d’un enfant qui aurait reçu ce chromosome marqueur.

Anomalie chromosomique de structure et blocage de la spermatogenèse

Parmi les anomalies de structure des chromosomes, les translocations Robertsoniennes entre chromosomes acrocentriques, ou fusions centriques (( figure 3 )), et les translocations réciproques sont retrouvées avec une fréquence 8 à 10 fois supérieure chez les hommes infertiles, soit de l’ordre de 2 % à 3 % [7, 8, 32-34]. Les points de cassure chromosomique rencontrés dans les translocations réciproques apparaissent se situer au hasard dans le caryotype, ce qui va à l’encontre de l’hypothèse selon laquelle l’infertilité chez ces hommes pourrait être due à la cassure d’un gène majeur impliqué dans la spermatogenèse. Une étude a cependant montré que certains gènes, dont les transcrits sont retrouvés dans le testicule, et ceci de façon exclusive ou non, sont localisés dans des régions du génome décrites comme points de cassure chromosomique récurrents dans des translocations chez des sujets infertiles [42]. Ceci signifierait qu’un remaniement chromosomique peut inactiver un gène testicule-spécifique et entraîner un défaut de la spermatogenèse soit par un mécanisme d’haploinsuffisance, soit par perte totale de l’information génétique si l’autre gène porté par le chromosome homologue est lui même porteur d’une mutation.

En dehors de ces cas, l’explication la plus probable des conséquences des translocations chromosomiques sur la spermatogenèse est mécanique et liée aux mouvements des chromosomes à la méïose dont le moment critique est le stade pachytène au cours duquel les chromosomes homologues vont s’apparier sous forme de bivalents et procéder à des recombinaisons génétiques. À ce stade, les deux gonosomes sont également appariés mais sur un segment particulier situé à leurs extrémités, les régions PAR 1 et 2 (Pseudo-Autosomal Region), et sont surtout inactivés au sein d’une structure facilement identifiable, la vésicule sexuelle, par un mécanisme probablement voisin de celui mis en œuvre pour l’inactivation de l’X chez la femme [43]. Lorsque deux chromosomes de paires différentes sont transloqués, l’appariement méïotique se fait alors sous la forme d’un trivalent en cas de translocation Roberstonienne ou d’un quadrivalent en cas de translocation réciproque (( figure 4 )).

La compréhension du mécanisme exact par lequel les chromosomes transloqués vont pouvoir bloquer la spermatogenèse est encore loin d’être parfaite. Leur étude, par coloration à l’argent ou par reconstruction tridimensionnelle en microscopie électronique, a révélé que les chromosomes transloqués sont très souvent associés à la vésicule sexuelle et que de nombreuses zones d’asynapsis, principalement localisées aux extrémités, ou d’hétérosynapsis persistent [44, 45]. Le résultat de ce comportement anormal est que les segments autosomiques au contact de la vésicule sexuelle adoptent une configuration identique à celle des gonosomes inactivés [46] et que leur niveau de transcription génique est alors considérablement diminué, voire aboli [47]. Ces modifications sont illustrées par l’étude de la protéine XMR (X1r-related Meiosis Regulated) chez la souris dont l’expression est limitée normalement aux régions non appariées des chromosomes X et Y mais qui se lie à des segments autosomiques émergeant de la vésicule sexuelle chez des souris porteuses d’une translocation X ;16 [48]. L’inactivation de fragments chromosomiques d’autosomes impliqués dans une translocation pourrait ne se faire que dans un pourcentage variable de cellules méïotiques ce qui expliquerait une atteinte testiculaire parfois modérée chez certains patients et les différences observées entre sujets porteurs d’un même remaniement chromosomique. De plus, l’asynapsis de certaines régions chromosomiques est très probablement favorisé par les figures méïotiques complexes qu’adoptent les chromosomes transloqués mais peut aussi être responsable, en tant que tel, d’une élimination des spermatocytes par un mécanisme d’apoptose p53-indépendant lors du check point de vérification de l’appariement des chromosomes [49].

Les relations particulières entre chromosomes transloqués et vésicule sexuelle expliquent en partie pourquoi ces anomalies du caryotype sont préférentiellement associées aux troubles de la gamétogenèse chez l’homme plutôt que chez la femme chez qui la vésicule sexuelle n’existe pas puisque les deux chromosomes X ont un comportement méïotique identique à celui des autosomes. Cependant, il est probable qu’elles entraînent quand même une certaine hypofertilité féminine qui passe généralement inaperçue mais qui peut être révélée lorsqu’elle est associée à un facteur d’infertilité masculine. Ainsi, les caryotypes des couples effectués dans les bilans pré-ICSI, technique le plus souvent motivée par une infertilité de l’homme, révèlent paradoxalement une fréquence accrue d’anomalies chez les femmes [34].

Les particularités dans l’appariement méïotique des chromosomes transloqués sont également valables pour des chromosomes porteurs d’une inversion, notamment paracentrique c’est à dire n’incluant pas le centromère. Dans ce dernier cas, la figure formée à la méïose est celle d’une boucle qui rétablit l’appariement homologue. En cas de recombinaison à l’intérieur de cette boucle, il y a formation d’un chromosome totalement anormal possédant deux centromères qui vont bloquer la cellule au moment de l’anaphase (( figure 5 )). Selon le pourcentage de cellules dans lesquelles se produit ce phénomène, c’est-à-dire selon la taille de la boucle d’inversion, la production de cellules germinales peut être altérée jusqu’à aboutir à une infertilité.

Quel est le risque pour la descendance ?

Outre leurs effets directs sur la spermatogenèse, les translocations peuvent éventuellement être transmises, naturellement ou après AMP, de façon déséquilibrée et diminuer les capacités de reproduction normale des couples en les exposant à un risque accru de fausses couches ou à la naissance d’un enfant porteur d’un syndrome chromosomique avec malformations, dysmorphie et retard mental. La constatation d’une anomalie chromosomique de structure chez un homme infertile, que ce soit une translocation ou une inversion, impose de fait une proposition de diagnostic prénatal en cas de grossesse pour couvrir ce risque de transmission déséquilibrée. Néanmoins, la viabilité de ces déséquilibres, c’est-à-dire le risque pour un couple d’avoir un enfant atteint, peut être calculée selon la taille et la nature du remaniement chromosomique et selon la probabilité relative de survenue des différents modes de ségrégation. Il se peut alors que tous les modes de transmission déséquilibrée soient théoriquement létaux pour le fœtus ou, tout du moins, incompatibles avec son développement normal. Dans ce cas, l’évolutivité d’une grossesse et l’absence d’anomalie échographique peuvent alors quasiment signifier que le fœtus a reçu un caryotype normal ou équilibré, porteur de la translocation. Dans ces cas, il apparaît normal de discuter avec le couple de l’opportunité d’une amniocentèse avec les risques qu’elle comporte, surtout pour des grossesses « précieuses » qui surviennent souvent après des années d’infertilité.

Les microdélétions du chromosome Y : les leçons d’un séquençage difficile

Malgré sa petite taille et sa faible colorabilité par les techniques classiques de cytogénétique, le chromosome Y a été décrit comme pouvant être porteur d’anomalies de structure associées à des oligozoospermies sévères ou à des azoospermies. Diagnostiquées invariablement chez des hommes consultant pour des bilans d’infertilité, ces anomalies respectent le facteur de déterminisme testiculaire SRY, situé à l’extrémité du bras court, et cette notion est importante pour le conseil génétique qui sera donné à ces patients. La caractéristique commune à ces remaniements de structure de l’Y chez des patients infertiles est la perte d’une partie plus ou moins grande de la région euchromatique (Yq11) du bras long (( figure 6 )). En effet, la constatation de délétions Yq terminales chez 6 patients azoospermiques a permis très rapidement d’affirmer la présence d’un facteur de contrôle de la spermatogenèse dans cette région critique de l’Y ou facteur AZF (Azoospermia Factor) [50].

L’utilisation des outils moléculaires, représentés par les marqueurs anonymes ou STSs (Sequence Tagged Sites) dispersés tout le long du chromosome, a permis ensuite d’observer un certain nombre de patients infertiles dont les délétions n’étaient pas visibles au caryotype mais qui étaient porteurs de délétions interstitielles situées dans l’intervalle 6 du bras long (( figure 6 )) [51].

Ces délétions, apparues de novo chez ces hommes infertiles, n’étaient pas chevauchantes ce qui, d’emblée, permettait de supposer la nature multigénique du facteur AZF et de le subdiviser en trois loci différents, AZFa dans l’intervalle 5, AZFb à cheval sur les intervalles 5 et 6, et AZFc dans l’intervalle 6 [52].

Depuis, de nombreuses séries de patients azoospermiques ou oligozoospermiques ont été publiées qui montrent que l’incidence des microdélétions du chromosome Y varie de 3 % à 28 % selon les études du fait de différences d’échantillonnage quant à la gravité de l’atteinte spermatique prise en compte et à son caractère idiopathique ou non [revue dans 53]. Le chiffre le plus vraisemblable se situe autour de 10 % des hommes infertiles, c’est-à-dire environ un homme sur 10000, ce qui constitue une fréquence de pathologie délétionnelle très élevée en génétique humaine.

Les délétions d’AZFa sont le plus souvent associées à la perte des cellules germinales et à un syndrome des cellules de Sertoli seules (SCO), celles d’AZFb à un blocage en méïose et celles d’AZFc à des défauts de la spermatogenèse qui peuvent être relativement modérés [52]. En effet, certains patients délétés pour AZFc montrent seulement une oligozoospermie, en général sévère, mais qui pourrait expliquer les rares cas de transmission naturelle. La description d’une famille dans laquelle un père a pu transmettre une délétion d’AZFc à quatre fils tous infertiles a effectivement soulevé de nombreuses questions concernant les rapports entre l’existence d’une délétion sur l’Y et le génome particulier d’un individu, ses antécédents cliniques ou certains facteurs environnementaux [54]. De plus, l’âge auquel les chiffres du spermogramme vont chuter, pour passer d’une oligozoospermie modérée à sévère, pourrait varier d’un sujet à l’autre. Ceci explique que certains d’entre eux puissent quand même être féconds à un moment donné lorsque leur conjointe est particulièrement fertile. Ce dernier point peut conduire les médecins à conseiller une autoconservation de sperme si les hommes concernés ne désirent pas ou ne peuvent pas avoir une paternité rapidement. Enfin, le diagnostic de l’atteinte testiculaire chez un patient doit tenir compte de l’extrême variabilité qui peut exister entre des régions différentes d’un même testicule, voire entre des tubes séminifères voisins, rendant le résultat des biopsies aléatoire.

La nature moléculaire d’AZF commence seulement à être comprise depuis que la séquence finale du chromosome Y a été publiée au cours de l’été 2003 [55]. Celle-ci a révélé une structure globale du chromosome constituée d’une mosaïque de séquences uniques et d’autres répétées qui explique les difficultés rencontrées lors de son décryptage. Outre l’existence de séquences très proches de celles portées par le chromosome X et qui traduisent l’origine évolutive commune des deux gonosomes, la particularité notable du bras long de l’Y est la présence de 8 grands blocs palindromiques dans la région AZFc, soit des régions allant de plusieurs milliers à près d’un million et demi de paires de bases et constituées de séquences quasiment identiques dupliquées en miroir (( figure 7 )).

Alors que la partie spécifique du chromosome Y, celle située entre les régions PAR, portait avant le nom de NRY (Non Recombining Y chromosome), l’étude des délétions moléculaires prouve en fait que cette partie de l’Y est le siège d’intenses recombinaisons qui font qu’elle est désormais appelée MSY (Male Specific Y chromosome). On connaît effectivement maintenant comment ces palindromes peuvent être, par un mécanisme de conversion génique, le siège de recombinaisons interchromatidiennes qui, lorsqu’elles ont lieu entre séquences similaires mais situées à des endroits différents du chromosome (recombinaisons homologues non alléliques), aboutissent à des phénomènes de délétion-duplication des segments intercalaires [56]. La nature des ces recombinaisons explique aussi le caractère extrêmement récurrent des délétions d’AZFc qui surviennent pratiquement toujours entre les bras b2 (palindrome P3) et b4 (palindrome P1) et des délétions AZFb ou AZFb+c qui impliquent le palindrome P1 et le palindrome P5, plus proximal par rapport au centromère [55]. Les délétions AZFa, quant à elles, sont plus rares et mettent aussi en jeu des phénomènes de recombinaison mais qui ont lieu non plus entre bras palindromiques mais entre les séquences homologues de nature rétrovirale, HERV15 [57, 58].

Peu de gènes fonctionnels sur l’Y mais des gènes exprimés spécifiquement dans le testicule

Outre l’organisation globale du chromosome, le séquençage de l’Y a également révélé les gènes qu’il renferme. La partie MSY contient 156 unités de transcription dont la moitié seulement code effectivement pour des protéines. Parmi ces 78 séquences codantes, 60 appartiennent à 9 familles de gènes différentes et 18 sont en copie unique ce qui fait que le chromosome Y ne code que pour 27 protéines dont 11 sont exprimées préférentiellement ou exclusivement dans le testicule. Ces dernières sont toutes codées par des gènes se situant dans les régions palindromiques.

Le gène probablement le plus connu est le gène DAZ (Deleted in AZoospermia) dont les 4 copies sont localisées dans les palindromes P1 et P2. DAZ est le principal gène dont la perte est causée par les délétions AZFc qui sont de loin les plus fréquentes. La réduction du nombre de copies de DAZ a été décrite chez certains patients infertiles [59] mais les méthodes de détection de ces délétions partielles et la signification biologique de ces dernières est encore discutée. Etant donné que les délétions totales d’AZFc sont recherchées en pratique courante grâce à des marqueurs intragéniques de DAZ, ces délétions partielles ne sont pas détectables en routine puisque les réactions de PCR sont positivées par les copies restantes du gène et il faut donc des techniques particulières pour les mettre en évidence. Parmi ces délétions nouvelles, la délétion gr/gr, impliquant les bras g1r1r2 du palindrome P2 et g2r3r4 du palindrome P1, est particulièrement intéressante dans le sens où elle se situe à la limite de la définition d’un polymorphisme puisqu’on la retrouve chez environ 3 % des hommes infertiles [60]. Son implication dans l’infertilité est cependant relative puisqu’elle est souvent transmise à ces hommes infertiles par leur père. Elle représente donc plus un facteur de prédisposition à l’infertilité qu’une réelle cause d’atteinte de la spermatogenèse.

En tout état de cause, il est certain que, grâce au séquençage, l’étude moléculaire du chromosome Y connaît un nouvel élan et que des relations génotype-phénotype intéressantes vont sûrement pouvoir être dégagées prochainement.

Microdélétions du chromosome Y et risques de l’AMP

Normalement, le risque génétique lié à l’existence des microdélétions de l’Y ne touche que la fertilité. Le conseil génétique avant AMP doit donc informer les couples que tous les garçons conçus par cette méthode connaîtront eux-mêmes des problèmes de reproduction à l’âge adulte. La question de l’instabilité mitotique de ces chromosomes Y délétés doit cependant être posée. En effet, la perte de ces derniers au cours des divisions cellulaires est susceptible d’entraîner la constitution de mosaïques 45,X/46,Xdel(Y), mosaïques qui ont effectivement été retrouvées chez certains patients [61]. La transmission d’un Y instable, et sa perte avant la période embryonnaire de la différenciation des gonades, risque donc de provoquer la naissance d’individus présentant des ambiguïtés sexuelles [62] ou un syndrome de Turner [63]. Le nombre de grossesses obtenues à partir d’hommes porteurs d’une microdélétion de l’Y n’est actuellement pas suffisant pour savoir si ce risque doit ou non conduire à une proposition systématique de diagnostic prénatal mais une surveillance échographique « rapprochée » doit cependant être mise en œuvre.

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