ARTICLE
Avant la fin des années 70, date de la généralisation
du dépistage de l'hypothyroïdie congénitale, celle-ci
était la plus fréquente des maladies endocriniennes pédiatriques.
Aujourd'hui, on a du mal à se remémorer son aspect clinique.
Son redoutable pronostic psychosocial, lorsqu'elle était reconnue
tardivement, en faisait un lourd fardeau pour les familles et pour la
société. Ceci était d'autant plus difficilement supportable
car vraisemblablement évitable, comme le montraient déjà
les résultats à long terme des enfants diagnostiqués
et traités avant trois mois [1]. Toutefois, il a été
montré par des études postérieures que 40 % seulement
des enfants atteints étaient reconnus avant cet âge. Parmi
ceux-ci, seulement 78 % avaient un quotient intellectuel supérieur
à 85 [2]. Des séquelles neurologiques venaient s'y ajouter
[3]. Il fallait donc repérer les hypothyroïdies juste après
la naissance et les reconnaître toutes.
Mise en place du dépistage
Il fallait donc émettre l'hypothèse que la maladie avait
un début prénatal et qu'elle était marquée
par un taux de thyroxine (T4) suffisamment abaissé pour reconnaître
l'affection juste après la naissance. C'est donc sur la mise au
point d'un dosage de T4 sur papier buvard qu'ont porté les efforts
des équipes nord-américaines. En 1973, les premiers résultats
du groupe canadien furent publiés [4]. Les premiers résultats
en France furent publiés en 1977 et le dépistage se généralisa
rapidement [5]. Vingt ans après, il paraît opportun de faire
le point sur les résultats obtenus, de discuter les problèmes
encore débattus et d'envisager les ouvertures sur l'étiologie
de l'hypothyroïdie que les approches actuelles permettent d'envisager.
Méthodologie du dépistage
Trouver un marqueur spécifique et économique a pris du
temps. D'ailleurs, il n'y a pas encore de consensus, puisque deux systèmes
différents coexistent dans le monde. La thyroxinémie, premier
marqueur préconisé, apporte le signe biologique direct de
l'affection. Elle permet donc de dépister non seulement toutes
les hypothyroïdies périphériques, mais également
les causes centrales, voire les déficits en protéines porteuses.
Néanmoins, le taux important des faux positifs (enfants ayant un
taux de T4 abaissé lors du dépistage mais ayant des valeurs
normales au contrôle), était de l'ordre de 3 %. Dans quelques
rares cas, cette méthode permettait la mise en évidence
de valeurs de thyroxinémie trop élevées, témoins
d'un syndrome de résistance aux hormones thyroïdiennes. Malgré
cet avantage mineur, on a été obligé de limiter les
trop nombreux contrôles ultérieurs en effectuant une sélection
parmi les valeurs basses de thyroxinémie. Ainsi les 10 % des valeurs
de thyroxinémie les plus basses subissent un contrôle par
un dosage de TSH (back-up TSH) dans de nombreux Etats des USA.
Une technique similaire est utilisée aux Pays-Bas où le
contrôle par TSH s'applique aux 20 % des valeurs de T4 les plus
basses, tandis que les 5 % les plus basses ont une évaluation de
la protéine porteuse. Ainsi, 99 % des hypothyroïdies de toute
origine seraient dépistées.
L'autre option était d'utiliser un marqueur indirect de l'hypothyroïdie
périphérique, la TSH, en considérant comme négligeables
les formes hypothalamo-hypophysaires dont la fréquence est estimée
de 1/30 000 à 1/50 000. Les perturbations de la TSH sont beaucoup
plus évidentes que celles de la T4 en cas de pathologie. La TSH
permet aussi la mise en évidence d'hypothyroïdies compensées
(TSH élevée et T4 normale) dans le cas de grosses ectopies
ou de troubles de l'hormonogénèse, susceptibles de se décompenser
ultérieurement. Ces formes échappent au seul dépistage
par T4. Les centres du Québec qui avaient proposé initialement
la thyroxinémie, ont opté depuis pour le dosage de la TSH.
Les formes centrales par mutation des sous-unités ß de la
TSH sont de connaissance récente. Elles correspondent à
des hypothyroïdies sévères qui ne sont pas dépistables
par le dosage de la TSH. Leur fréquence est estimée entre
1/20 000 et 1/50 000. Doit-on proposer, pour les reconnaître, un
dosage de T4 libre devant les valeurs indosables de TSH ?
La pratique du dépistage doit également tenir compte d'une
valeur optimale pour le seuil de rappel de la TSH (qui peut varier selon
la méthode utilisée) : 15 µUi/ml pour la méthode
immunofluorimétrique et 20 µUi/ml pour la méthode radioimmunologique
sont proposés couramment, alors que l'Association française
pour le dépistage propose 25 µUi/ml pour les deux méthodes.
En même temps que le premier taux est vérifié sur
le même échantillon, un contrôle clinique est demandé
si la valeur de la TSH est supérieure ou égale à
40 µUi/ml. Un contrôle papier est demandé pour les valeurs
intermédiaires .
Résultats
Depuis les débuts du dépistage, la fréquence de
l'hypothyroïdie représente de 1/3 500 à 1/4 000 naissances
dans la plupart des pays et dans la majorité des groupes ethniques.
Cette fréquence dépend de la valeur choisie comme seuil
de rappel. Ainsi au Japon, la baisse du seuil de rappel (de 50 à
15 µUI/ml de sang) a fait passer la fréquence de 1/6 000 au
début des années 80 à 1/3 500 à la fin de
celles ci [6]. Les populations d'origine africaine, en l'absence de dépistage
sur le continent lui-même, ont une fréquence de l'affection
bien plus faible. Cette fréquence est différente selon les
enquêtes et varie vraisemblablement en fonction du degré
d'exogamie de chaque population [6]. La fréquence des différentes
étiologies est comparable dans les différents pays : 80
à 85 % de malformations (athyréose et ectopie) et 15 à
20 % de troubles de l'hormonogènese dont la fréquence est
plus marquée dans les zones d'endogamie. Les malformations thyroïdiennes
ont une nette prédominance féminine (7 à 8 pour 2
à 3 garçons).
La fréquence des faux positifs est 0,03 % avec le dépistage
par la TSH. La fréquence des faux négatifs est connue des
seuls pays ayant une organisation centrale comme la France, où
leur fréquence est de 5 à 7 cas/an, dont la moitié
est liée à une erreur humaine.
Le dépistage de l'hypothyroïdie s'est avéré
être une arme efficace dans la lutte contre la carence iodée,
la concentration moyenne de TSH lors du dépistage est le reflet
direct de l'état nutritionnel en iode des mères et donc
de la population en général. Dans les zones de carence iodée,
l'évolution décroissante de la concentration moyenne de
la TSH chez les nouveaux-nés (et par là même, chez
leurs mères) témoigne de la réussite des efforts
de supplémentation iodée [7]. Cette évolution est
d'ailleurs parallèle à celle de la diminution des goitres
dans cette même population.
Le traitement
Un traitement précoce était le corollaire du dépistage.
Cependant, l'étude des dossiers de nos premiers patients dépistés
montre qu'ils n'étaient traités qu'après investigation
complète. La date moyenne de mise en route du traitement dans notre
expérience était alors de 38 jours. Avec l'amélioration
des circuits (libre réponse postale), le passage du jour du prélèvement
du 5ème au 3ème jour, la meilleure connaissance de l'affection,
les patients sont pris en charge en moyenne à
10 jours. Ceci aura sûrement des effets favorables sur leur devenir
à long terme. La date de début de traitement n'est pas le
seul facteur important. La dose initiale de thyroxine est devenue une
préoccupation 10 ans après le début du dépistage,
devant les premiers résultats obtenus. La recommandation initiale
(au moins pour la forme en solution spécifique à la France)
était de 5 µg/kg/j. Cette dose était insuffisante
pour normaliser rapidement et efficacement la TSH. L'augmentation de 50
% de cette dose, soit 7,5-8 µg/kg/jour, a permis une normalisation
rapide de la TSH et a fait chuter le nombre des patients qui gardaient
une hyperthyrotropinémie résiduelle avec une T4 normale
(supposés avoir une anomalie du rétrocontrôle) [8].
Néanmoins, ces cas continuent d'exister en plus petit nombre. La
même démarche a été proposée à
l'étranger pour les comprimés de L-thyroxine en proposant
de débuter les traitements avec 10 à 15 µg/kg/jour.
Ceci pose à l'évidence le problème de l'équivalence
de la biodisponibilité à cet âge des deux formes galéniques.
Le devenir intellectuel
à long terme
Bien que la débilité liée à l'affection
ait pratiquement disparu, il demeure une polémique sur la qualité
du devenir des enfants atteints d'hypothyroïdie congénitale
dépistée à la naissance. La majorité des auteurs
s'accordent sur le développement psychomoteur des hypothyroïdies
congénitales peu sévères, dont le pronostic est équivalent
à celui des enfants normaux jusqu'à l'âge de 10 ans
environ [9, 14]. Mais les avis divergent sur le devenir des hypothyroïdies
congénitales sévères. Certains auteurs estiment que
des lésions cérébrales irréversibles se sont
déjà produites in utero et pourraient altérer
le développement intellectuel de ces enfants (méta-analyse
dans 14). Ceci n'est pas notre expérience chez nos patients âgés
au minimum de 12 ans. Parmi la cohorte d'enfants faisant l'objet de la
méta-analyse [15], 30 % seulement ont été suivis
jusque l'âge de 10 ans. Chez ces patients qui font partie des premières
hypothyroïdies congénitales dépistées à
la naissance, l'âge moyen de début du traitement est soit
non spécifié, soit supérieur à 3 semaines.
De plus, la prise en charge de ces patients n'était pas rigoureusement
codifiée (dose initiale de L-thyroxine, critères de thyroxinémie,
etc.). En ce qui concerne notre étude, l'incorporation de patients
plus jeunes laisse apparaître une grande variété de
prise en charge du fait des améliorations successives.
La sévérité de l'hypothyroïdie congénitale
peut être appréciée selon différents critères.
Parmi ceux-ci, les plus utilisés sont le taux de T4 ou de T4 libre
et le niveau de la maturation osseuse. Les hormones thyroïdiennes
ont un effet bien connu et majeur sur la maturation osseuse pendant la
période ftale et néonatale. Ainsi, un retard important
de maturation osseuse à la naissance incite à évoquer
un début plus précoce de l'hypothyroïdie ftale.
L'indicateur de maturation osseuse utilisé dans les études
est la mesure de la surface épiphysaire du genou [16]. L'étiologie
de l'hypothyroïdie congénitale peut également être
considérée comme un marqueur de sévérité.
Il est évident qu'une athyréose, par l'absence complète
de thyroxine postnatale qu'elle entraîne, est une forme plus sévère
que l'ectopie thyroïdienne. La TSH initiale révèle
par son taux la profondeur de la carence hormonale en thyroxine des cellules
hypothalamiques générant le TRH, elle peut apparaître
ainsi comme un marqueur de lésions cérébrales (Tableau).
Les facteurs pronostiques postnatals du développement psychomoteur,
couramment utilisés dans les études, sont l'âge au
début du traitement, la posologie de L-thyroxine (LT4) et l'adéquation
du traitement [17, 18]. Ces critères sont dépendants de
la qualité de la prise en charge à la naissance. Par ailleurs,
le niveau socio-économique peut être considéré
comme un facteur postnatal, puisqu'il constitue la principale composante
de l'environnement dans lequel l'enfant va évoluer après
la naissance. Nous avons pu suivre une cohorte d'enfants depuis le début
et l'évaluer à différents âges. Les facteurs
pronostiques du développement psychomoteur et intellectuel ont
été évalués aux âges de 1, 2, 4, 7 puis
enfin 12-15 ans. Les résultats, globalement normaux, avaient permis
de montrer que le développement psychomoteur à 2 ans était
lié aux facteurs prénatals (l'étiologie, le taux
initial de thyroxine plasmatique et la maturation osseuse). Puis la valeur
pronostique prépondérante des facteurs prénatals
semblait décliner avec l'âge. En effet, le développement
intellectuel à l'âge de 4 ans n'était plus lié
à l'étiologie (revue in [19]). A 7 ans, il était
lié à la seule maturation osseuse [18]. Inversement, l'effet
des facteurs postnatals devenait significatif avec l'âge. Leur influence,
non significative à 2 ans, était déterminante sur
le développement intellectuel à 7 ans [19]. En effet, l'âge
de début et la qualité du traitement étaient fortement
liés aux scores de quotient intellectuel obtenus à 7 ans.
Pour les résultats obtenus à 12-15 ans, l'influence des
facteurs prénatals ne se manifeste plus, hormis le taux de TSH
initial sur le quotien intellectuel de performance à 12 ans. Les
facteurs postnatals (date de début de traitement, dose de thyroxine
et surtout niveau socio-économique de la famille) apparaissent
essentiels. Ceci suggère leur rôle prépondérant
dans le pronostic du développement intellectuel à long terme
de l'hypothyroïdie congénitale dépistée à
la naissance
et soulignent la nécessité de fournir aux enfants une prise
en charge optimale.
Pathogénie des dysgénésies
thyroïdiennes et des troubles
de l'hormonogénèse
Bien que de rares cas familiaux [12] aient été rapportés,
la majorité des cas de dysgénésie de la thyroïde
(athyréose et ectopie thyroïdienne) reste sporadique. La pathogénie
des dysgénésies thyroïdiennes reste encore largement
méconnue. Récemment, des mutations du gène Pax8 codant
pour un facteur de transcription spécifique de la thyroïde
ont été rapportées dans deux cas sporadiques et un
cas familial [20]. Ceci suggère l'implication de Pax8 dans la pathogénie
des dysgénésies thyroïdiennes, mais pas dans toutes
les formes sporadiques.
Parmi les autres gènes étudiés dans les dysgénésies
thyroïdiennes, citons le gène codant pour le facteur de transcription
TTF-1 (thyroid transcription factor-1) impliqué dans la
régulation de gènes spécifiques de la thyroïde
(thyroglobuline, thyroperoxydase et récepteur de la TSH) et dans
le développement de la thyroïde. Initialement, aucune mutation
du gène codant pour TTF-1 n'avait été retrouvée.
Une observation récente combinant une dysgénésie
thyroïdienne et une maladie pulmonaire a été l'occasion
de décrire le premier cas de mutation de TTF-1 [21]. Une mutation
du gène codant pour l'équivalent humain du facteur de transcription
murin TTF-2 a été observée chez deux enfants avec
athyréose, fente palatine et atrésie des choanes [22]. Enfin,
trois cas d'hypoplasie de la thyroïde ont été décrits
avec des mutations du gène codant pour le récepteur de la
TSH [23-25].
Les troubles de l'hormonogénèse, moins fréquents
que les dysgénésies de la thyroïde, sont la conséquence
d'un déficit enzymatique. Leur transmission est autosomique récessive.
Plusieurs anomalies, survenant à différentes étapes
de la biosynthèse des hormones thyroïdiennes entraînent
une hypothyroïdie congénitale. La première étape
est la captation cellulaire de l'iode. Elle s'effectue par l'intermédiaire
d'un transporteur de l'iode (NIS) dont le gène a été
cloné en 1995 [26] et dont les mutations sont responsables d'une
hypothyroïdie congénitale [27, 28]. Cependant, sur les premières
observations, on n'observe pas toujours une concordance entre le tableau
clinique et la mutation dans une même fratrie, chez deux frères
dépistés, une forme sévère à début
néonatal. Les étapes suivantes sont, dans l'ordre, l'oxydation
de l'iode, l'iodation de la tyrosine et le couplage des iodotyrosyls pour
former de la thyroxine (T4) ou de la triiodothyronine (T3). La thyroglobuline
et la thyroperoxydase sont les deux principales protéines impliquées
dans la biosynthèse des hormones thyroïdiennes. Les anomalies
de la thyroperoxydase, qui catalyse les réactions d'iodation et
de couplage, sont la cause la plus fréquente de troubles de l'hormonogénèse.
Plusieurs mutations du gène codant pour la thyroperoxydase [11,
29] ou la thyroglobuline [30] ont été rapportées.
La mise en évidence d'un gène impliqué dans le syndrome
de Pendred [31], indépendant des précédents, a complété
le schéma du métabolisme cellulaire de l'iode. Ce gène
code pour une protéine permettant le transport d'ions chlorure
et iodure [32]. Toutes ces formes peuvent se révéler par
un tableau de sévérité variable après le rappel
lié à un dépistage positif et vraisemblablement,
certaines peuvent échapper au dépistage pour se décompenser
ultérieurement. La recherche plus extensive de mutations précisera
mieux dans l'avenir les corrélations génotype / phénotype.
CONCLUSION La
période actuelle, 20 ans après le début de la mise
en place du dépistage, est loin d'être routinière. Elle
est au contraire une période très intéressante car
elle est celle d'un bilan à long terme : l'occasion de faire une
critique des modalités du dépistage, de son évolution
depuis le début et surtout d'évaluer le suivi médical
mesuré à l'aune du devenir intellectuel à long terme.
Cette période est aussi celle où l'on commence à entrevoir
une avancée sur les facteurs étiologiques qui entraînent
85 % des cas sporadiques. REFERENCES
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