ARTICLE
La première description de néoplasie endocrinienne multiple
de type 1 (NEM1), a été faite par Erdheim en 1903, mais
ce fut Wermer qui, en 1954, documenta de façon claire la maladie
et en reconnut le caractère héréditaire [1]. La NEM1
est caractérisée par l'association, chez un même patient
ou chez des sujets apparentés d'une même famille, d'une hyperparathyroïdie,
d'un adénome hypophysaire et d'une tumeur endocrine pancréatique
ou duodénale (Figure 1).
D'autres atteintes, moins fréquentes, sont possibles : tumeurs
neuro-endocrines (TNE) bronchiques, thymiques ou gastriques, tumeurs endocrines
corticosurrénales, enfin lipomes sous-cutanés ou viscéraux
[2-5]. D'autres types de lésions tumorales peuvent aussi être
rencontrés : lésions tumorales thyroïdiennes ou encore
proliférations non endocrines, telles des tumeurs gliales ou d'autres
lésions cutanées [5-8].
Qu'il s'agisse de formes sporadiques ou familiales, le diagnostic de
NEM1 typique est retenu lorsqu'un patient présente au moins deux
des cinq lésions majeures que sont les atteintes tumorales des
parathyroïdes, du pancréas endocrine, de l'antéhypophyse,
du tissu neuroendocrine thymique ou bronchique et des glandes surrénales.
La maladie est le plus souvent héréditaire et la transmission
est autosomique dominante. On parle de forme familiale lorsque deux lésions
majeures surviennent chez le propositus et qu'une lésion majeure
est observée chez un apparenté au premier degré.
Sinon, il s'agit de formes sporadiques. La découverte récente
du gène majeur associé à la prédisposition
à la NEM1 ouvre la voie à de nombreuses applications cliniques
et fondamentales [9, 10].
Données épidémiologiques et
cliniques
Épidémiologie
La prévalence de la NEM1 dans la population générale
est estimée entre 1/30 000 et 1/50 000 à partir d'études
nécropsiques et épidémiologiques [11]. Sa pénétrance
est très forte puisque 80 à 99 % des porteurs du gène
muté expriment biologiquement ou cliniquement la maladie après
l'âge de 50 ans [12-14]. Quelques cas de porteurs sains dont l'âge
dépassait 60 ans ont cependant été signalés
[8]. Les formes symptomatiques sont habituellement diagnostiquées
au cours de la troisième et surtout de la quatrième décennie
[15-18]. Le diagnostic est parfois fait avec retard car certaines formes
cliniques sont longtemps silencieuses. Mais si le diagnostic est tardif,
c'est surtout parce que le milieu médical, mal informé et
peu habitué à l'endocrinologie tumorale méconnaît
souvent le caractère multiple de l'atteinte.
Le développement de programmes de dépistage systématique
chez les apparentés des patients NEM1, en particulier aux Pays-Bas
ou en Suède et maintenant en France, a permis d'abaisser considérablement
l'âge au moment du diagnostic. La première lésion
endocrinienne peut en effet être repérée dès
l'âge de 9 à 18 ans, parfois chez des sujets plus jeunes
[8, 16, 19, 20]. Les études phénotypiques ont montré
qu'au moment du diagnostic de la première lésion endocrinienne,
celle-ci est unique chez 75 % des patients [5] et que chacune des atteintes
principales (parathyroïdiennes, gastro-pancréatiques, hypophysaires)
de la maladie peut être inaugurale [16, 21, 22]. Certaines lésions
ou associations lésionnelles semblent plus fréquentes dans
certaines familles [4, 23, 24]. Enfin dans certains cas, on note une tendance
au développement de tumeurs à fort potentiel de malignité,
et un possible phénomène d'anticipation a été
évoqué [8, 13, 16].
La répartition des atteintes observée dans la série
française du GENEM (Groupe d'Etude des Néoplasies Endocrines
Multiples) est donnée dans le Tableau
1 [25] et correspond grossièrement aux chiffres rapportés
dans d'autres séries publiées [5, 13, 17, 18, 24, 26].
L'atteinte des parathyroïdes
C'est l'atteinte la plus fréquemment observée au cours
de la NEM1, affectant 80 à 98 % des sujets génétiquement
à risque [25]. Il s'agit de la première manifestation de
la maladie chez une majorité de patients [17, 26, 27]. Cette précession,
discutée par certains [16], est d'autant plus marquée que
le dépistage de l'hyperparathyroïdie repose non plus sur la
calcémie totale, mais sur le dosage plasmatique du calcium ionisé
[3]. L'hyperparathyroïdie apparaît généralement
à la fin de la seconde décennie [16]. Elle est d'installation
souvent insidieuse et reste donc longtemps silencieuse. Seuls 20 à
30 % des patients présentent des symptômes [28]. L'évolution
naturelle se fait habituellement dans le sens d'une lente aggravation.
Dans plus des deux tiers des cas, l'hyperparathyroïdie est en relation
avec une hyperplasie diffuse des glandes parathyroïdes (touchant
aussi les glandes surnuméraires ou ectopiques). Volontiers asymétrique
et éventuellement nodulaire, cette hyperplasie peut être
confondue avec un ou plusieurs adénomes. À l'inverse, dans
un tiers des cas, il s'agit d'adénomes parathyroïdiens, souvent
multiples (dans 16 % des cas de NEM1, les adénomes sont multiples).
Ce développement multifocal asynchrone rend compte des difficultés
thérapeutiques rencontrées [2].
Les tumeurs neuroendocrines pancréatiques
et digestives
Les tumeurs du pancréas endocrine
Elles sont présentes dans environ la moitié des cas de
NEM1 [5, 13, 17, 24-26]. Elles sont actuellement la cause la plus fréquente
de décès chez les patients NEM1[30].
- Les gastrinomes sont les plus fréquentes (65 %) des tumeurs
endocrines digestives rencontrées chez les patients atteints de
NEM1 [25, 31]. Ils sont responsables d'un syndrome de Zollinger-Ellison
(ZE) qui est souvent le signe révélateur de la NEM1 ; c'est
en surveillant régulièrement les patients atteins de ZE
(même en l'absence d'autres endocrinopathies au moment du diagnostic)
que l'on voit apparaître dans 30 % des cas environ et ceci parfois
bien des années plus tard, d'autres lésions endocrines permettant
alors de porter le diagnostic de NEM1 [5, 16, 21]. Chez des patients NEM1,
les facteurs de risque de métastases hépatiques métachrones
et de décès sont mal connus ; la taille de la tumeur (>=3
cm) pourrait être un élément déterminant [32].
- L'insulinome est la deuxième lésion par ordre de fréquence
: près d'une tumeur endocrine pancréatique sur quatre est
un insulinome [25]. Les caractéristiques cliniques et biochimiques
des insulinomes entrant dans le cadre d'une NEM1 ne diffèrent pas
de celles des formes sporadiques, par ailleurs beaucoup plus fréquentes
[33, 34].
- Les autres tumeurs endocrines pancréatiques (glucagonomes,
vipomes, somatostatinomes, PPomes) sont plus rarement décrites
au cours des NEM1 [31, 35-37].
- Les tumeurs pancréatiques non fonctionnelles sont maintenant
détectées avec une plus grande fréquence grâce
aux progrès de l'imagerie [25, 31, 38, 39]. Avant le diagnostic
génétique, elles étaient pratiquement toujours détectées
à l'occasion de signes tumoraux (douleurs des métastases
hépatiques, ictère, amaigrissement) et alors généralement
considérées comme potentiellement malignes [39]. En fait,
le potentiel malin des tumeurs endocrines non fonctionnelles n'est probablement
pas aussi élevé. Le recours de plus en plus facile à
l'échoendoscopie confirmera vraisemblablement dans l'avenir que
la majorité des patients porteurs d'une NEM1 ont des tumeurs pancréatiques
endocrines, non fonctionnelles pour la plupart. Le dosage plasmatique
de la chromogranine A, et à un moindre degré, celui de la
neuron specific enolase (NSE) pourraient également avoir
un intérêt dans ce contexte [40-42].
Localisations digestives
Les gastrinomes localisés à la paroi duodénale
sont plus fréquents que les gastrinomes pancréatiques au
cours de la NEM1 ; ils peuvent être associés et sont volontiers
multiples et de petite taille (infracentimétrique) [31, 35]. Les
tumeurs carcinoïdes nées des cellules « entérochromaffines-like
» du fundus de l'estomac (EC-Lomes) sont observées dans un
contexte de syndrome de Zollinger-Ellison et ce essentiellement, au cours
de la NEM1 [43, 44].
L'atteinte de l'anté-hypophyse
Si des lésions hypophysaires sont trouvées à l'autopsie
dans 50 à 65 % des cas, cette prévalence n'est pas confirmée
par les bilans cliniques qui ne l'objectivent que dans 15 à 42
% des cas [13, 15, 16, 25, 45]. Ceci suggère que le retentissement
clinique des lésions authentifiées à l'autopsie est
limité. Les adénomes hypophysaires survenant dans le cadre
d'une NEM 1 n'ont aucune particularité spécifique par rapport
aux adénomes sporadiques. Ce sont plus souvent des adénomes
à prolactine [13, 25, 45, 46]. Les adénomes peuvent aussi
être somatotropes et responsables d'acromégalie [15, 16,
47].
Les autres atteintes
Lésions surrénales
Uni ou bilatérales, elles sont observées chez environ
30 % des patients NEM1 [3, 13, 25, 48, 49]. Il s'agit le plus souvent
d'hyperplasies, nodulaires ou non, et d'adénomes non fonctionnels
de la corticosurrénale [3]. Exceptionnellement ont été
observés des cas d'adénomes de Conn sécrétant
de l'aldostérone [50], ou des corticosurrénalomes malins
[3]. Selon certains auteurs, les tumeurs surrénales sont toujours
associées à des tumeurs du pancréas endocrine et
notamment à des insulinomes [3], ce qui pourrait suggérer
l'existence d'interrelations secondaires complexes entre ces deux sites
lésionnels (la responsabilité d'un facteur mitogène
circulant apparenté à la famille des FGF, fibroblast
growth factor a été avancée) [51]. D'ailleurs,
contrairement à ce qui est observé dans les tumeurs du pancréas
et des parathyroïdes, les pertes d'hétérozygotie sont
rarement trouvées au niveau des tumeurs surrénales [3, 49,
50].
Les tumeurs neuro-endocrines (TNE) thymiques et
bronchiques
Elles sont observées chez 5 à 10 % des patients NEM1 [4,
5, 52, 53]. Elles sont volontiers silencieuses et souvent découvertes
à un stade tardif de syndrome tumoral, responsable d'épisodes
de toux, de broncho-pneumopathie, d'hémoptysie ou d'un syndrome
médiastinal. Ailleurs et plus rarement, elles ont une expression
clinique ou biologique liée au produit sécrété
: ACTH, FSH, sous-unité alpha des hormones glycoprotéiques
[4, 54]. Ces tumeurs, notamment thymiques, correspondent souvent à
des tumeurs carcinoïdes atypiques. De par leur malignité potentielle,
elles représentent une des plus graves atteintes au cours de la
NEM1 car pouvant engager le pronostic vital au même titre que les
atteintes pancréatiques [4, 53, 55]. Leur recherche doit donc être
systématique et il faut envisager leur traitement préventif
par thymectomie de principe lors du traitement chirurgical d'une hyperparathyroïdie.
Lésions cutanées
De nombreux types d'atteintes cutanées ont été
rapportés. Les lipomes cutanés, mais également viscéraux,
sont observés chez 5 à 34 % des patients NEM1 [2, 7, 56].
D'autres manifestations ont été décrites de façon
plus récente : angiofibromes multiples de la face, collagénomes
et plus rarement macules hypopigmentées en forme de confetti ou
papules gingivales multiples [7]. Des délétions allèliques
du gène NEM1 ont pu être observées dans des angiofibromes
et des collagénomes de patients NEM1 [57] et dans des lipomes [58].
La survenue, dans quelques familles, de mélanomes chez des patients
prédisposés ou atteints de lésions endocrines est
en cours d'étude, afin d'exclure une éventuelle association
fortuite, mais le gène NEM1 ne paraît pas être impliqué
dans l'initiation et la progression des mélanomes cutanés
sporadiques [59].
Tumeurs plus rares
Des épendymomes ont été observés chez de
rares patients NEM1 [5, 8]. La mise en évidence d'une perte d'hétérozygotie
au niveau de la tumeur dans un de ces cas laisse supposer que le gène
NEM1 pourrait être impliqué dans la tumorigénèse
du tissu épendymaire [8]. Diverses tumeurs de la thyroïde
ont aussi été notées mais la prévalence élevée
de ces tumeurs dans la population générale doit faire considérer
que, dans la plus part des cas, elles ne font pas partie intégrante
du syndrome. De rares méningiomes [60], ou encore des léiomyosarcomes
ou de rhabdomyosarcomes ont aussi été signalés.
Dans tous ces cas, l'association d'une NEM1 et de tumeurs rares laisse
penser qu'il ne s'agit pas d'associations fortuites mais d'un risque accru
chez ces patients de développer des cancers autres que les lésions
tumorales endocriniennes. Dans ce cadre, la NEM1 pourrait être considérée
comme un véritable syndrome de prédisposition au cancer
avec une faible pénétrance des atteintes non endocrines.
Comme nous le verrons plus loin, la fonction supposée de la protéine
codée par le gène NEM1 rejoint cette hypothèse clinicopathologique.
Aspects génétiques
de la NEM1
Identification et structure du gène de la
NEM1
Le gène de prédisposition à la NEM de type 1, localisé
en 1988 sur le bras long du chromosome 11 [61], a été cloné
en 1997 par deux équipes indépendantes [9, 10]. La mise
en évidence de pertes d'hétérozygotie ou réarrangements
microcytogénétiques dans le génome des tumeurs associées
aux NEM 1 suggère que le gène NEM1 appartient à
la catégorie des gènes suppresseurs de tumeurs (antiprolifératifs)
dont le rôle dans la physiologie normale de la cellule est la régulation
négative de la croissance cellulaire. Dans ce cas, l'inactivation
des deux allèles explique, l'apparition de la tumeur, au niveau
somatique. Le gène NEM1 a une taille de 10 Kilobases et
contient dix exons, le premier exon et la partie distale de l'exon 10
étant non codants [9, 10]. Un transcrit majeur de 2,8 Kb est exprimé
dans de très nombreux tissus endocrines et non endocrines. L'existence
de transcrits alternatifs de grande taille dans le pancréas, le
thymus et le muscle n'a, à ce jour, reçu aucune explication
valable, mais suggère que la structure du gène et la régulation
de son expression sont plus complexes, utilisant des promoteurs alternatifs
spécifiques d'un tissu donné. Ces données sont confirmées
par le clonage récent de l'homologue murin du gène NEM1
et sa comparaison structurale avec la séquence gènomique
du gène humain [10, 62] et la confirmation de cette structure chez
le rat et même le poisson-zèbre (zebra-fish) [63-65].
Les homologies avec le gène murin sont supérieures à
95 % et se maintiennent à un taux élevé de 88 %
chez le zebra-fish, et cette conservation au cours de l'évolution
des espèces témoigne probablement d'un rôle fonctionnel
majeur de la protéine codée par le gène NEM1,
dénommée menin.
La menin contient 610 acides aminés et ne possède
pas d'homologie évidente avec des familles fonctionnelles protéiques.
Il s'agit d'une protéine nucléaire et cette
localisation pourrait être contrôlée par deux signaux
de localisation nucléaire (NLS, nuclear localization signals,
1 et 2]. Malgré tout, il existe un trafic nucléocytoplasmique
pendant le cycle cellulaire, la protéine étant nucléaire
pendant l'interphase et nucléocytoplasmique pendant la division
[66, 67]. Dix-huit mois après le clonage, la menin était
identifiée comme un partenaire potentiel du complexe de régulation
transcriptionnelle AP-1 (activation protein 1), et plus spécifiquement
par une interaction directe avec JunD, l'un des régulateurs transcriptionnels
d'AP-1 [68]. Ce travail prestigieux n'exclut pas que le produit du gène
NEM1 puisse interagir avec d'autres protéines encore inconnues,
car nous verrons que l'interaction meninJunD n'explique pas
aisément la spécificité endocrine du syndrome. Plus
récemment, des expériences de surexpression in vitro
de la menin dans des lignées tumorales NIH3T3 contenant
un oncogène ras activé ont démontré
que NEM1 a bien des capacité suppressives de prolifération
avec disparition des critères morphologiques de transformation
et diminution significative des capacités tumorigénes de
la lignée chez la souris athymique [69].
Mutations germinales du gène NEM1 chez les
patients atteints de NEM1
Les mutations germinales identifiées chez les patients atteints
de NEM 1, plus de 250 à ce jour, sont dispersées sur toute
la séquence codante du gène et très variables dans
leur nature (Figure 2)
[60, 70-75]. Près de 70 % des mutations sont de type « non-sens
», soit par altération ponctuelle d'un nucléotide au
niveau d'un codon, soit par délétion/insertion entraînant
un décalage du cadre de lecture avec la genèse, en aval,
d'un codon-stop. Les mutations « Stop » induisent une protéine
tronquée. Les autres mutations sont de type «faux-sens»
modifiant un acide aminé, ou sont des mutations touchant les sites
d'épissage de l'ARN messager primaire et susceptibles d'engendrer
la délétion complète de certains exons. Aucune corrélation
génotype-phénotype (relation entre le type de mutation et
la pathologie présentée par le malade) n'a pu être
mise en évidence à ce jour, mais il est difficile de conclure
formellement sur ce point en l'absence d'études à long terme
et de caractère multicentrique. En effet, le caractère métachrone
et progressif des lésions de la NEM1 impose un suivi clinique à
long terme, et la complexité sémiologique des atteintes
pourrait induire de nombreux biais dans la recherche d'un lien entre tel
type de mutation et l'expression clinique. Certains auteurs ont récemment
suggéré que des mutations faux-sens localisées dans
les exons 3 à 7 pourraient spécifiquement être associées
aux formes atténuées du syndrome, exprimant uniquement une
atteinte parathyroïdienne, variant allèlique de la NEM1 dénommé
hyperparathyroïdie familiale isolée (FIHPT, familial isolated
hyperparathyroidism) [76, 77]. Une telle corrélation a priori
séduisante pour une prise en charge adaptée et surtout a
minima des patients atteints de FIHPT, se révèle paradoxalement
dangereuse si elle est utilisée de manière non réfléchie.
Ainsi la substitution Val184Glu, localisée dans l'exon 3 et initialement
associée à un variant de type FIHPT [76] a en fait été
récemment trouvée dans une famille de NEM1 « typique
» avec lésions pancréatiques évolutives (données
personnelles). Dans tous les cas, les progrès récents sur
la génétique de la NEM1 permettront une prise en charge
mieux adaptée des personnes prédisposées au développement
de ces lésions. La concertation clinicogénétique
reste cependant essentielle car ces stratégies diagnostiques restent
l'affaire de spécialistes. Des recommandations pratiques quant
aux situations où l'étude génétique est indiquée
sont fournies dans l'encadré 1.
Données fonctionnelles sur le gène
NEM1 et pathogenèse des tumeurs endocrines
L'interaction moléculaire de la menin avec JunD, parte-naire
du complexe AP-1 [68] ouvre la voie à de nombreuses hypothèses
fonctionnelles sur les mécanismes de genèse des tumeurs
endocrines associées à la NEM1. Un schéma général
des caractéristiques de cette interaction et des effets fonctionnels
des mutations et des hypothèses physiopathogéniques est
donné sur la Figure 3.
Sur le plan structural, cette interaction fait intervenir les 40 premiers
acides aminés de la menin en région N-terminale.
Deux domaines centraux situés respectivement au niveau des codons
139-242 et 323-428, se révèlent également essentiels
à cette interaction. Préfigurant les effets fonctionnels
de la structure tridimensionnelle de la molécule, les études
en double hybride chez la levure ont, de plus, indiqué que l'altération
(par exemple par mutation Faux-Sens) des acides aminés 139, 160,
176 et 242 perturbe la liaison meninJunD démontrant
de ce fait leur importance fonctionnelle. JunD est un activateur transcriptionnel
au sein du complexe AP-1 mais plusieurs études suggèrent
que son rôle est voisin de celui d'un gène suppresseur, via
la régulation négative de la prolifération cellulaire
et de l'activité mitogénique [78]. La menin, protéine
à capacité suppressive de la prolifération cellulaire
agirait donc en liant JunD, un régulateur négatif de l'activité
d'AP-1. Paradoxe apparent, cette interaction est probablement plus complexe
faisant intervenir des protéines adaptatives intermédiaires
ou d'autres voies physiopathogéniques impliquant la menin.
Dans les études in vitro, la menin est capable de
lier JunD et d'inhiber sa capacité d'activation transcriptionnelle.
Un certain nombre de mutations faux-sens n'altèrent pas l'interaction
moléculaire menin-JunD mais diminuent cet effet fonctionnel
sur l'activité de JunD [68]. Une étude récente montre
que l'action de la menin sur JunD est dépendante d'un processus
de désacétylation des histones, ce qui suggère que
la protéine codée par le gène NEM1 interviendrait
directement ou indirectement dans la régulation de l'expression
des gènes au sein même de la chromatine [79]. Enfin, comment
expliquer l'atteinte plus ou moins spécifique des tissus endocrines
dans la NEM1 ? Diverses hypothèses peuvent être avancées
et notamment l'existence de gènes cibles spécifiques de
ces tissus et sensibles aux voies métaboliques médiées
par menin-JunD-AP-1, de co-ligands du complexe AP-1 présents
dans ces mêmes tissus, d'un effet temporo-spatial spécifique
de la menin au cours de l'embryogenèse et d'une sensibilité
plus importante des tissus endocrines au altérations fonctionnelles
de cette protéine. Dans ce cadre, il est important de rappeler
que le complexe AP-1 est impliqué dans la régulation de
l'activité transcriptionnelle de nombreux gènes, mais aussi
de l'apoptose et de la réponse cellulaire aux stress endogène
ou exogène [78]. La déstructuration du complexe menin-JunD
pourrait entraîner un dysfonctionnement d'AP-1 et une inhibition
de l'apoptose par exemple. Celle-ci, responsable d'une hyperplasie, s'intègre
parfaitement aux caractéristiques physiopathogéniques de
la NEM1. Chez les patients NEM1, les lésions sont diffuses, multifocales
et basées sur des adénomes sécrétants ou non
sur fond d'hyperplasie. L'existence d'un degré significatif d'instabilité
chromosomique dans les tissus tumoraux endocrines et non endocrines des
patients NEM1 semble en accord avec une telle hypothèse [80]. Cette
instabilité, également identifiée au niveau constitutionnel
dans les lymphocytes et fibroblastes, n'a toujours pas reçu d'explication
valable à ce jour : elle pourrait être associée à
une division précoce des centromères lors de la mitose [81].
Elle témoigne d'autre part d'un risque relatif accru des sujets
prédisposés à la NEM1 pour le développement
d'autres tumeurs, et notamment cutanées et nerveuses. `
Rôle du gène NEM1 dans les tumeurs
endocrines sporadiques
Une proportion significative des tumeurs endocrines sporadiques est
associée à une inactivation somatique des deux allèles
du gène NEM1, et la collecte exhaustive d'informations cliniques
et biologiques est importante afin de corréler ces données
de génétique moléculaire aux critères d'évolution
de ces lésions, notamment en termes d'évaluation pronostique
de malignité. Le gène NEM1 semble impliqué
dans une proportion significative [20 à 35 %] des tumeurs neuroendocrines
du pancréas survenant de manière sporadique, hors contexte
de NEM 1 [82-85]. L'inactivation du gène est plus fréquemment
observée dans les gastrinomes et les tumeurs non fonctionnelles,
plus rarement dans les insulinomes. Des taux similaires proches de 20
à 30 % d'inactivation biallélique du gène NEM1
ont été obtenus pour les adénomes parathyroïdiens
sporadiques [86-88] et les tumeurs neuroendocrines thymobronchiques [89].
Dans ces tumeurs, le gène est altéré sur les deux
allèles au niveau somatique, le premier par une mutation de caractéristiques
voisines à celles observées dans le contexte germinal, le
second par une délétion somatique. En revanche, dans les
tumeurs hypophysaires, l'altération du gène NEM1
n'a pu être trouvée que dans une proportion infime (<
1 %) des cas sporadiques [90-94]. Dans les tumeurs hypophysaires sporadiques,
l'expression des transcripts du gène NEM1 ne serait pas
inhibée, confirmant ainsi l'absence de lien physiopathogénique
direct entre ce gène et l'hypophyse pathologique hors contexte
de NEM1 [95, 96]. Trois études indépendantes ont également
montré que le gène NEM1 n'était pas muté
dans les tumeurs sporadiques de la corticosurrénale, qu'elles soient
de type sécrétant ou non fonctionnel [48, 97, 98].
Il existe peu d'éléments à ce jour pour corréler
le type et la localisation des mutations somatiques aux caractéristiques
cliniques (sécrétion, agressivité) des tumeurs, et
ces données suggèrent que dans 70 % des cas, la genèse
des tumeurs endocrines sporadiques du système digestif n'est pas
associée au gène NEM1 mais à des mécanismes
génétiques ou biologiques encore indéterminés.
Un éventuel rôle du gène NEM1 dans les tumeurs neuro-endocrines
du tractus digestif jéjunal et colique, dérivés embryologiques
de l'intestin moyen, a été suggéré [99] mais
reste controversé. Sur le plan évolutif, des pertes alléliques
dans les régions chromosomiques 1p [100], 18q, 3p et 3q [101, 102]
ont été trouvées dans les tumeurs duodéno-pancréatiques
les plus évoluées et à potentiel métastatique,
témoignant de la présence dans ces régions chromosomiques
de gènes impliqués dans le pronostic de ces lésions.
De même, les proliférations corticosurrénales les
plus agressives présenteraient volontiers des pertes d'hétérozygotie
de la région 2p16 [98], région chromosomique candidate pour
le gène majeur de prédisposition au syndrome de Carney,
autre néoplasie endocrinienne multiple prédisposant aux
tumeurs hypophysaires somatotropes, à des hyperplasies corticosurrénales
responsables d'un syndrome de Cushing périphérique, à
des myxomes cardiaques et/ou cutanés et à des tumeurs testiculaires
endocrines. L'identification de marqueurs pronostiques génétiques
est d'un intérêt majeur dans l'évaluation du risque
évolutif des tumeurs du système neuroendocrine, dont l'évolution
insidieuse souvent infraclinique peut conditionner la survie du patient.
Autres syndromes de prédisposition génétique
aux tumeurs impliquant des lésions tumorales associées à
la NEM1
Une ou plusieurs des lésions tumorales décrites dans la
NEM1 peuvent survenir dans le contexte d'autres syndromes de prédisposition
génétique aux tumeurs, posant de ce fait un problème
de diagnostic différentiel.
Nous avons déjà abordé le cas de l'hyperparathyroïdie
primaire isolée familiale (FIHPT) qui représente souvent
un variant allélique de la NEM1, mais qui peut aussi survenir sous
une forme syndromique indépendante, s'associant dans son évolution
plus tardive à des tumeurs ostéoclastiques du système
osseux mandibulomaxillaire, des tumeurs kystiques du rein et des ovaires
[103]. Cette affection (FHPT-Jaw tumors syndrome) est liée
à un locus génétique non encore identifié
à ce jour et localisé sur le chromosome 1 [103]. Cette diversité
syndromique justifie la réalisation d'un orthopantomogramme lorsque
l'hyperparathyroïdie survient dans un contexte familial non évocateur
de la NEM1 [104].
L'hyperparathyroïdie primaire survient aussi dans le contexte de
la néoplasie endocrinienne multiple de type 2 (NEM2), ou formes
familiales du cancer médullaire de la thyroïde, dont le gène
de prédisposition est le proto-oncogène RET, parfaitement
analysable à ce jour [105].
De même, les tumeurs neuroendocrines du pancréas ont été
décrites dans le contexte de deux affections autosomales dominantes,
la maladie de Von Hippel-Lindau (VHL) [106], prédisposant aux hémangioblastomes
cérebelleux et rétiniens, au phéochromocytome et
à des tumeurs rénales et pancréatiques et plus rarement,
dans la neurofibromatose de Recklinghausen (neurofibromatose de type 1
ou NF1) [107], prédisposant notamment aux neurinomes cutanés,
à des tumeurs malignes du système nerveux central et au
phéochromocytome. Ces deux syndromes peuvent bénéficier
d'une étude moléculaire puisque les gènes qui leur
sont associés sont accessibles à l'analyse moléculaire,
respectivement sur les chromosomes 3 (VHL) et 17 (NF1).
Compliquant encore les stratégies diagnostiques, une nouvelle
entité clinique, l'association intra-familiale de tumeurs hypophysaires
est progressivement apparue grâce aux études centrées
sur la NEM1. Acromégalie familiale [108] ou prolactinomes à
récurrence familiale [109] parfois des associations de tumeurs
à sécrétion mixte (GH, PRL, LH-FSH), constituent
autant de syndromes héréditaires à transmission autosomique
dominante pour lesquels les études génétiques actuelles
semblent exclure un rôle du gène NEM1 [74, 75, 110, 111].
Dans ces familles présentant souvent un nombre limité de
patients, les tumeurs hypophysaires seraient plus volontiers des macroadénomes
relativement invasifs au plan local, et certains auteurs ont suggéré,
sur la base d'études de perte d'hétérozygotie, l'implication
d'un gène situé non loin de NEM1 dans la région
chromosomique 11q13 [112]. Notons que cette même étude semble
exclure le gène du récepteur de la GH-RH comme candidat
potentiel pour l'acromégalie familiale.
Devant la diversité des syndromes satellites de la NEM1 et la
complexité d'un diagnostic différentiel syndromique, crucial
pour le patient, on conçoit que le dosage plasmatique de la chromogranine
A pourrait également avoir un intérêt dans ce contexte
que le suivi de dossiers complexes nécessite une étroite
concertation entre cliniciens et généticiens et entre les
diverses spécialités concernées.
Dépistage de la maladie
Un bilan lésionnel précis recherchant soigneusement les
diverses atteintes potentielles de la maladie telles qu'elles viennent
d'être décrites, doit être engagé dans deux
situations différentes : d'une part chez un sujet suspect d'être
atteint de NEM1, parce qu'il présente au moins deux des atteintes
endocrines «classiques» de la maladie, d'autre part chez les
apparentés de patients ayant une NEM1 avérée et chez
qui, après enquête familiale et dépistage génétique,
on a la notion qu'ils sont porteurs d'une mutation délétère
du gène NEM1.
L'enquête génétique
Elle consiste en une évaluation du caractère héréditaire
de la maladie dans une famille donnée par l'anamnèse précise
des collatéraux du propositus. Ce dernier est le pivot de l'enquête
familiale et aucune étude ne sera envisagée sans un consentement
éclairé par écrit. La constitution de l'arbre généalogique
de la famille se fait donc sous contrôle des patients et apparentés,
et le clinicien ne doit pas obtenir d'informations autrement que par la
famille selon des dispositions légales bien établies [113].
L'enquête clinicogénétique, parfois délicate,
reste malgré tout l'élément-clé du diagnostic
syndromique, et aucune étude moléculaire ne saurait être
envisagée sans un minimum d'informations sémiologiques sur
le propositus et les collatéraux du premier et du second degré.
Bilan lésionnel
Lors de la prise en charge initiale d'une famille (c'est-à-dire
lorsqu'on a la notion qu'au moins deux apparentés sont atteints)
dans laquelle la mutation du gène NEM1 n'est pas connue, des bilans
lésionnels complets sont réalisés chez les collatéraux
au premier degré de ces deux patients NEM1, afin de définir
le caractère familial ou non de la maladie. Ainsi, pour établir
le phénotype et le génotype d'une famille jusque-là
non connue comme prédisposée à une NEM1, il faut
disposer d'informations cliniques fiables chez au moins deux sujets atteints
et chez au moins deux sujets sains. Cette stratégie permet de préparer
une éventuelle étude par analyse de liaison avec les marqueurs
polymorphes du chromosome 11q13 qui, en l'absence de mutation intragénique
NEM1, contribuera au diagnostic syndromique et au suivi de la famille.
Secondairement, en l'absence de suspicion clinique de NEM1, seule la mesure
de la calcémie est proposée à titre systématique.
Chez les patients génétiquement à risque, ou d'emblée,
en cas de forte suspicion clinique, le bilan métabolique et hormonal
comporte le plus souvent une mesure plasmatique du calcium total ou mieux
ionisé, de la phosphorémie, de la glycémie, de la
kaliémie, des concentrations de parathormone (PTH), prolactine,
TSH, LH, FSH, testostérone, sous-unité alpha des hormones
glycoprotéiques (SUalpha), insuline, glucagon, gastrine et du polypeptide
pancréatique (PP), ainsi que la mesure du cortisol libre urinaire
(Tableau 2). En fonction
de l'âge et du contexte clinique peuvent être proposés
des explorations hormonales plus complexes, un examen tomodensitométrique
thoracoabdominal, un examen par IRM hypophysaire, une échographie
et une échoendoscopie digestives ainsi qu'une scintigraphie aux
analogues marqués de la somatostatine. Ces explorations devront
être ensuite renouvelées régulièrement. Les
détails et la justification des protocoles d'investigation tels
qu'ils ont été proposés par le GENEM ont été
récemment publiés [25].
En pratique
En cas de lésion endocrine a priori
sporadique, quand faut-il penser à une NEM1 ? (Encadré
1)
Il est difficile d'évaluer précisément à
ce jour la proportion des patients avec lésion endocrine unique
apparemment sporadique qui entrent dans le cadre d'une NEM1, c'est-à-dire
porteurs de la mutation prédisposante. Les évaluations que
l'on peut faire résultent d'études rétrospectives
sur l'implication du gène NEM1 dans les formes sporadiques des
tumeurs endocrines associées à la NEM1 et de rares études
cliniques d'association. Les valeurs données ici ne sont qu'indicatives
: on peut suggérer que 5 à 10 % des hyperparathyroïdies
primaires du sujet jeune (< 50 ans), 20 à 30 % des gastrinomes
et tumeurs neuroendocrines multiples du pancréas, moins de 5 %
des insulinomes, et moins de 1 % des adénomes hypophysaires et
des tumeurs corticosurrénales sporadiques entrent dans un cadre
de la NEM1. Encore faudra t-il, dans toutes ces situations cliniques,
évaluer par des études multicentriques la proportion réelle
des patients présentant ou non une mutation germinale du gène
NEM1. Une étude rétrospective de patients atteints de prolactinomes
a priori sporadiques a permis de retrouver près de 14 % de sujets
suspects d'hyperparathyroïdie primaire, donc d'une association éventuellement
évocatrice de NEM1 (mais il n'y avait pas, dans cette étude,
d'analyse génétique) [114]. Cette étude, en désaccord
avec les chiffres précédemment suggérés, est
exemplaire du biais potentiel de sélection, lié au recrutement
spécialisé des patients, aux difficultés d'interprétation
de paramètres biologiques, parfois limites, en l'occurrence ici
l'hypercalcémie, et enfin au caractère probablement fortuit
de certaines associations de maladies, lorsque la prévalence dans
la population générale d'une des pathologies (en l'occurence
ici celle de l'hyperparathyroïdie) est très élevée.
Notre expérience récente montre que si la NEM1 est probablement
rare en tant que syndrome, son évocation pratique clinique quotidienne
est très fréquente. Ceci repose sur le nombre important
de patients et de familles présentant des associations bifocales,
notamment hyperparathyroïdie associée à une histoire
hypophysaire ou surrénalienne. Ces lésions relativement
fréquentes dans la population générale pose le problème
des phénocopies, souci permanent du généticien [115,
116]. La fréquence des incidentalomes surrénaliens découverts
lors d'une imagerie abdominale ou des incidentalomes hypophysaires découverts
sur une IRM du crâne, faites pour des raisons totalement indépendantes,
complique encore cette approche.
Quand faut-il demander la recherche de mutations
du gène NEM1 ? (Encadré 2)
Dans l'attente de recommandations précises, un diagnostic génétique
est recommandé, après concertation clinicogénétique,
chez un patient âgé de moins de 50 ans porteur d'une hyperparathyroïdie
multiglandulaire ou chez un sujet ayant une tumeur neuroendocrine duodénopancréatique
ou à localisation thymique, et dès lors que la moindre notion
d'association de deux lésions (connues pour faire partie de celles
rencontrées au cours de NEM1) a été évoquée
dans une famille.
À l'inverse, une analyse systématique du gène NEM1
n'est pas nécessaire chez les patients avec atteinte hypophysaire
ou corticosurrénale sporadique.
Mais ces données sont appelées à évoluer
car rien n'exclut à ce jour que certains patients "sporadiques",
avec une, deux ou parfois plusieurs lésions endocrines associées
ne soient pas porteurs d'une mutation en mosaïque du gène
NEM1, présente uniquement dans certains tissus, notamment tumoraux.
Cette situation vient en effet d'être démontrée dans
la sclérose tubéreuse de Bourneville et dans la maladie
de von Hippel Lindau [117, 118] et obligera le généticien
à bientôt réaliser l'étude génétique
à la fois sur le sang (constitutionnel) et la tumeur pour un patient
donné. Rappelons que cette dernière hypothèse est
d'importance cruciale pour le patient et sa famille, car une atteinte
génétique en mosaïque est susceptible d'induire un
risque pour la descendance. Comme pour les néomutations germinales,
la sporadicité ne pourra être définitivement confirmée
qu'après étude exhaustive des génomes constitutionnel
et tumoral.
Aspects thérapeutiques particuliers
Les nombreuses, et souvent très différentes, attitudes
thérapeutiques proposées lorsqu'est mise en évidence
une atteinte endocrine dans le cadre d'une NEM1 ne peuvent être
résumées ici, faute de place. De plus, dans certains cas
(en particulier en cas de tumeur endocrine pancréatique), le consensus
est loin d'avoir été obtenu en ce domaine. Nous nous contenterons
donc simplement de résumer ici les propositions faites par le GENEM
[25], au vu de l'expérience acquise par les cliniciens de l'Association
Française de Chirurgie Endocrinienne et du GRESZE (Groupe de Recherche
sur le Syndrome de Zollinger-Ellison) et de quelques unes des données
disponibles dans la littérature.
Hyperparathyroïdie
Le traitement chirurgical est indiqué en cas de formes symptomatiques
ou si la calcémie dépasse 2,75 mmol/l. Compte tenu du caractère
multiple des lésions, une approche radicale est proposée
[27, 119-122]. La parathyroïdectomie subtotale laissant en place
une quantité adéquate de tissu parathyroïdien (25-60
mg) au sein d'une glande d'apparence normale et bien perfusée est
actuellement préférée à la parathyroïdectomie
totale avec greffe autologue de fragments parathyroïdiens dans un
muscle de l'avant-bras. Une cryopréservation de tissu parathyroïdien
est proposée en vue d'une éventuelle greffe différée.
Dans tous les cas, une thymectomie de principe est réalisée
à la recherche d'une possible glande ectopique (et permet de plus
le traitement préventif des TNE thymiques). Ce type de procédure
chirurgicale n'évite pas un taux élevé de récidives
à long terme, risque qui augmente régulièrement avec
le temps. Le taux cumulé de récidives dépasse 50
% après 8 ans de suivi [119].
Tumeurs endocrines du pancréas
Il faut d'abord rappeler qu'en cas de NEM1, les tumeurs pancréatiques
sont souvent multiples et de petite taille, voire microscopiques [38].
De plus, les hypersecrétions sont souvent multiples (l'association
la plus fréquente est celle d'un gastrinome et d'un insulinome).
Du fait du caractère multiple des lésions endocrines pancréatiques,
il serait vain de vouloir obtenir une guérison chirurgicale, sauf
au prix d'une duodénopancréatectomie totale dont les conséquences
en terme de morbidité dépassent largement celles de la pathologie
causale. Enfin, la détection et donc l'exérèse d'une
tumeur secrétante (par exemple un insulinome) peut être très
difficile dans ce contexte de tumeurs multiples.
Tumeurs endocrines non fonctionnelles du pancréas,
détectées à l'imagerie [25, 35, 38, 39]
La chirurgie est indiquée en cas de tumeur volumineuse non métastatique,
lorsque la tumeur augmente de taille ou en cas de symptômes tumoraux.
Sinon, en particulier quand les tumeurs de petite taille ont été
détectées par échoendoscopie, il faut être
très prudent dans les indications opératoires agressives,
car la morbidité et la mortalité de la chirurgie pancréatique
sont loin d'être nulles, et pour proposer un geste chirurgical,
il faudrait qu'elles soient inférieures à celles de la maladie
elle-même, souvent très lentement évolutive. De plus,
puisque d'autres tumeurs pancréatiques se développeront
ultérieurement, de nouvelles interventions seront nécessaires,
augmentant encore le risque chirurgical au cours de la vie des patients.
Syndrome de Zollinger-Ellison [31, 35, 39, 121,
123-125]
Le contrôle de la symptomatologie liée à l'hypersécrétion
de gastrine ne pose pas de problème majeur avec l'utilisation des
inhibiteurs de la pompe à protons.
Le traitement chirurgical des gastrinomes fait toujours l'objet de controverses.
Les attitudes thérapeutiques les plus répandues ont récemment
fait l'objet de revue ou d'éditoriaux [35, 124, 126]. Pour les
équipes disposant de la plus grande expérience, les indications
de la chirurgie sont très limitées : la chirurgie n'est
obligatoire que si le gastrinome est associé à un insulinome
; pour certains groupes, l'indication opératoire est portée
quand la tumeur visible au scanner ou à l'angiographie est volumineuse
(> 3 cm) [32]. Les chances de guérison du syndrome de Zollinger-Ellison
sont néanmoins dans ces cas quasiment inexistantes [125]. À
l'inverse, les partisans d'une chirurgie systématique arguent du
potentiel malin de toutes les tumeurs endocrines, quelles que soient leur
taille et leur localisation. Néanmoins, il n'existe pas actuellement
de résultats disponibles concernant le suivi postopératoire
de séries conséquentes de patients NEM1 porteurs de gastrinomes
infracentrimétriques et donc opérés précocément.
Si un geste chirurgical est décidé, il faut systématiquement
lui associer une duodénotomie qui permet de rechercher et d'enlever
des gastrinomes intraduodénaux, présents chez la majorité
des patients. Leur visualisation est facilitée par l'utilisation
de l'échographie et de la transillumination peropératoires.
Les tumeurs pancréatiques (l'analyse histologique et immunocytochimique
ultérieure montrera qu'il ne s'agit pas de gastrinomes dans la
majorité des cas) doivent être énucléées.
Pour certains auteurs, les résections pancréatiques, en
particulier les duodénopancréatectomies et pancréatectomies
totales, doivent au maximum être évitées, tant leur
morbidité est importante [35]. Rappelons encore que le consensus
est loin d'être atteint dans ce domaine [35, 124, 126].
Insulinomes [24, 33, 35, 39, 121, 127]
Le contrôle de l'hyperinsulinémie et des hypoglycémies
fait appel au diazoxide et aux analogues de la somatostatine dans la période
préopératoire ou en cas d'échec de la chirurgie.
Le traitement des insulinomes est chirurgical, en dehors du cas particulier
de l'enfant chez lequel l'intervention chirurgicale peut être différée
aussi longtemps qu'est observée une réponse satisfaisante
à un traitement par diazoxide. Il est recommandé d'avoir
recours à des procédés de visualisation tant pré-
que per-opératoires. On peut alors réaliser une tumorectomie
et une pancréatectomie gauche associées à l'énucléation
des tumeurs palpables ou visibles en échographie peropératoire
dans le pancréas restant. La pancréatectomie totale n'est
pas justifiée du fait de sa morbidité importante et du petit
nombre d'insulinomes ectopiques ainsi que du faible nombre d'insulinomes
malins et de l'évolutivité lente de ces tumeurs. Il faut
savoir que certaines de ces tumeurs peuvent changer de type sécrétoire
et devenir des gastrinomes ou des vipomes.
Autres tumeurs endocrines pancréatiques secrétantes
L'attitude est chirurgicale, associée lorsque cela est possible
et nécessaire, à un traitement antisécrétoire
ou à un analogue de la somatostatine [35, 38, 39, 121, 128].
Tumeurs hypophysaires
Leur prise en charge n'est pas différente de celle des tumeurs
hypophysaires sporadiques [129].
Tumeurs surrénales
Seule la preuve d'une hypersécrétion de cortisol, de minéralocorticoïdes
ou d'androgènes ou de la nature maligne de la lésion doit
conduire à une exérèse chirurgicale systématique.
Sinon, l'attitude thérapeutique est globablement la même
que celle adoptée en cas d'incidentalome surrénalien : surveillance
régulière et surrénalectomie si la tumeur augmente
de volume ou si elle fait plus de 4 à 6 cm (risque de malignité)
[3, 48, 49, 130].
Tumeurs neuroendocrines (carcinoïdes)
Leur traitement est généralement chirurgical, éventuellement
complèté d'une chimiothérapie, voire d'une radiothérapie
en fonction du type histologique [53]. La présence de symptômes
endocriniens d'hypersécrétion peut justifier l'utilisation
d'analogues de la somatostatine [131]. L'intérêt des traitements
par interféron est en cours d'évaluation.
ENCADRÉ 1
En cas de lésion apparemment unique et a
priori sporadique des parathyroïdes ou du pancréas endocrine
ou de l'hypophyse, quand faut-il rechercher d'autres lésions de
NEM1 ?
Même si la découverte d'une lésion endocrine de
type hyperparathyroïdie, ou d'une tumeur endocrine du pancréas,
ou encore d'un adénome hypophysaire doit suggérer la possibilité
qu'elle s'intègre dans une NEM 1, il faut bien garder présent
à l'esprit que l'immense majorité des hyperparathyroïdies
[27] ou des adénomes hypophysaires [114, 132] sont sporadiques
et n'entrent pas dans le cadre d'une NEM 1 : ils ne justifient donc pas
a priori un bilan exhaustif coûteux à la recherche d'une
NEM 1.
En cas d'hyperparathyroïdie, ce bilan à la recherche
des autres lésions de NEM1 ne sera donc proposé que :
* lorsque le caractère pluriglandulaire est attesté macroscopiquement
(que le diagnostic histologique définitif soit celui d'adénome
multiple ou celui d'hyperplasie) :
* ou lorsqu'une seule glande apparemment pathologique est le siège
d'une hyperplasie à l'histologie, a fortiori s'il s'agit
d'une hyperplasie à cellules principales ;
* ou enfin lorsque l'on est en présence d'une hyperparathyroïdie
récidivante après chirurgie [27].
En cas de tumeur endocrine pancréatique apparemment sporadique,
surtout en cas de syndrome de ZE ou de tumeurs non fonctionnelles ou plurisécrétantes,
il faut rechercher une NEM1 de manière systématique
car 10 à 40 % des patients présentent une NEM 1 [24, 31,
35]. La recherche d'une hyperparathyroïdie, quasi constante en cas
de ZE s'intégrant dans le cadre d'une NEM 1 [21, 24, 31, 35], est
souvent précocement positive, même à un stade de normocalcémie,
si l'on utilise un test de freinage de la PTH par le calcium [133]. En
présence de multiples tumeurs sécrétant de la gastrine
et d'une localisation dans la paroi duodénale, la recherche d'une
NEM 1 sera encore plus attentive.
Dans la limite des connaissances actuelles, les patients présentant
une lésion corticosurrénale sécrétante
ou non dans un contexte sporadique ne nécessitent pas de recherche
exhaustive de NEM1, sauf en cas d'hypercalcémie suggérant
une hyperparathyroïdie associée.
Bien sûr, la recherche d'autres lésions potentielles de
NEM1 est obligatoire chez un patient porteur d'une des lésions
habituelles de NEM1, dès que l'on a la notion d'une autre atteinte
chez un membre de la famille.
ENCADRÉ 2
Quand faut-il demander la recherche de mutations
du gène NEM1 ?
Près de 90 % des mutations germinales sont identifiables à
ce jour dans les formes familiales de NEM1 clairement identifiées,
et permettent donc dans ces familles un dépistage individuel chez
les apparentés du cas index.
Les mutations du gène NEM1 sont le plus souvent associées
à des formes complètes du syndrome et doivent conduire chez
les sujets à risque (porteurs du gène) à un minimum
d'investigations à la recherche d'une hyperparathyroïdie primaire,
d'une tumeur endocrine du tractus gastro-duodéno-pancréatique,
d'adénomes hypophysaire et surrénalien sécrétants
ou non fonctionnels, et d'un carcinoïde des territoires thymo-bronchiques,
selon des recommandations établies au sein du GENEM [25].
La survenue d'une tumeur endocrine a priori sporadique des territoires
thymobronchique et pancréaticoduodénal doit faire évoquer
la NEM1, et la découverte d'une mutation germinale du gène
NEM1 peut contribuer au diagnostic nosologique, notamment en cas
d'atteinte endocrine associée dans la famille. En effet, dans ces
situations, il est possible d'identifier une mutation du gène NEM1
dans 20 à 50 % des cas, et ce chiffre est probablement supérieur
s'il existe une atteinte surrénalienne associée.
La recherche d'une mutation du gène NEM1 pourrait être
motivée devant une hyperparathyroïdie primaire sporadique
lorsqu'elle affecte un sujet jeune (< 50 ans) et si l'atteinte est
multiglandulaire ou s'il s'agit d'une hyperplasie.
L'étude moléculaire de ce gène n'est pas envisageable
en revanche chez les patients présentant un adénome hypophysaire
isolé et sporadique car les données actuelles suggèrent
que la rentabilité d'une telle analyse est inférieure à
1 %.
L'analyse en génétique moléculaire du gène
de la NEM1 ne doit être envisagée dans tous les cas, qu'après
une anamnèse clinique précise du patient-index et de sa
famille, et donc motivée par l'un ou plusieurs des arguments précédents.
CONCLUSION
La NEM1 est une pathologie tumorale familiale rare, qu'il faut savoir
évoquer devant toute atteinte des parathyroïdes, du pancréas
et du tube digestif endocrine et de l'hypophyse. Elle est potentiellement
grave. Son traitement, en particulier chirurgical, doit impérativement
être pris en charge par des spécialistes expérimentés
dans ce domaine très particulier de la chirurgie des glandes endocrines.
La connaissance de cette pathologie, en particulier de son histoire naturelle,
a grandement bénéficié du dépistage génétique.
Si plusieurs publications ont démontré le gain diagnostique
(augmentation du nombre de patients et d'apparentés dépistés,
abaissement de l'âge au moment du diagnostic) des stratégies
de dépistage des NEM1 [16, 19, 20], aucune étude n'a pour
l'instant réellement montré leur bénéfice
en termes de morbidité ou de survie. Il faudra certainement attendre
plusieurs années pour prouver le bénéfice de ces
dépistages, compte tenu de la lenteur de progression des tumeurs
endocrines au cours des NEM1 (y compris lorsqu'elles sont malignes). Un
dépistage large des formes présymptomatiques détectées
par les études génétiques est donc proposé
à l'heure actuelle, suivi en cas de dépistage génétique
positif d'une recherche active des tumeurs, afin de diminuer la morbidité
qui leur est associée.
Le caractère anxiogène de ce dépistage chez un
sujet jeune et apparemment asymptomatique, ne doit néanmoins pas
être sous estimé. Si l'on veut s'assurer de l'adhésion
du patient et de ses proches, une information très soigneuse complétée
par la signature d'un formulaire de consentement éclairé
soulignant les bénéfices potentiels du dépistage
est donc indispensables. L'annonce des résultats des tests génétiques
et cliniques doit être faite par le même médecin, au
même moment et avec tout le tact et le temps nécessaires.
Si le dépistage génétique et clinique peut «précipiter»
dans la maladie un sujet jusque-là bien portant, il faut aussi
souligner que le dépistage génétique, lorsqu'il prouve
l'absence du gène pathologique, libère un membre de la famille
de l'angoisse d'être malade et de la nécessité de
se plier régulièrement aux contraintes des examens cliniques,
biologiques et radiologiques de dépistage des tumeurs.
Sur le plan fonctionnel, les découvertes récentes sur
la protéine codée par le gène NEM1 sont d'une grande
importance et ouvrent la voie au décryptage des processus physiopathogéniques
à l'origine de la majorité des tumeurs du système
endocrine. Les interactions avec le complexe AP-1 de régulation
transcriptionnelle montrent cependant la complexité et l'universalité
de certains mécanismes à l'origine de la prédisposition
au cancer.
Pour tout renseignement concernant le GENEM (Groupe d'étude des
néoplasies endocrines multiples) et pour disposer des protocoles
d'exploration, des recommandations thérapeutiques et des conditions
de prélèvements pour les études génétiques,
contactez : http://rockefeller.univ-lyon1.fr/GENEM/
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