ARTICLE Voies
de signalisation de l'AMPc et tumorigenèse
L'AMP cyclique (AMPc) joue un rôle important dans la différenciation
de nombreux types cellulaires et exerce une action complexe sur la prolifération
cellulaire. Alors que l'AMPc inhibe, dans de nombreux tissus, la prolifération
cellulaire, dans certains tissus endocriniens comme la thyroïde ou
la cellule somatotrope de l'antéhypohyse, il exerce au contraire
un effet prolifératif. Dans ces tissus endocriniens, l'AMPc agit
habituellement en second messager d'hormones peptidiques jouant un rôle
indispensable dans le développement, la différenciation
et la prolifération cellulaires. Ainsi, dans l'antéhypophyse,
le peptide hypothalamique GHRH (growth hormone-releasing hormone)
se lie à un récepteur à sept domaines transmembranaires
couplé à une protéine Gs et active ainsi l'adénylyl
cyclase. Ce rôle important de la GHRH et de l'AMPc est illustré
par les mutations inactivatrices du récepteur de la GHRH qui, chez
l'homme, comme chez la souris little, entraînent une hypoplasie
hypophysaire avec nanisme par déficit somatotrope [1]. L'activation
de la voie de signalisation de l'AMP cyclique est nécessaire de
la membrane cellulaire au noyau pour le développement et/ou la
prolifération de ces tissus endocriniens. La cible de l'AMPc est
la protéine kinase A (PKA). Au niveau du noyau, la PKA phosphoryle
certains facteurs de transcription régulant l'expression des gènes
sensibles à l'AMPc. Le facteur de transcription CREB (cAMP response
element binding protein) est un des exemples les mieux étudiés
des cibles nucléaires de la PKA. L'expression hypophysaire en transgenèse
chez la souris d'un mutant dominant inactivable par la protéine
kinase A du facteur de transcription CREB entraîne une hypoplasie
des cellules somatotropes avec nanisme secondaire à un déficit
en GH assez proche du phénotype des souris little présentant
une mutation du récepteur de la GHRH [2]. À l'inverse, l'activation
de la voie de signalisation de l'AMPc stimule, dans certains tissus endocriniens,
la prolifération cellulaire. Ainsi, chez la souris, la surexpression
d'un transgène de la GHRH entraîne une hyperplasie puis un
adénome hypophysaire à GH avec gigantisme. Chez l'homme
la sécrétion ectopique tumorale de GHRH est aussi responsable
d'une hypersécrétion de GH avec acromégalie et hyperplasie
hypophysaire. Les sécrétions tumorales de TSH ou d'ACTH
sont aussi d'autres exemples de stimulation excessive de la voie de signalisation
de l'AMPc entraînant une hyperplasie et une hyperactivité
endocrine de leurs tissus cibles, respectivement la thyroïde (goitre
avec hyperthyroïdie) et le cortex surrénalien (hyperplasie
simple ou nodulaire des surrénales avec syndrome de Cushing). Depuis
dix ans, différentes anomalies cellulaires conduisant au niveau
membranaire à une activation de la voie de signalisation de l'AMPc
ont été décrites. Les mutations activatrices du récepteur
de la TSH sont présentes à l'état somatique dans
les adénomes toxiques de la thyroïde [3]. L'expression ectopique
du récepteur du Gastric inhibitory peptide dans le cortex
surrénalien permet à ce peptide digestif de stimuler de
façon pathologique ce tissu et d'activer, comme le fait physiologiquement
l'ACTH, la voie de signalisation de l'AMPc. Cette expression ectopique
entraîne, chez les patients atteints, une hyperplasie macronodulaire
des surrénales avec hypercorticisme indépendant de l'ACTH.
Chez ces patients, la sécrétion de cortisol est post-prandiale,
c'est-à-dire lorsque le GIP est sécrété physiologiquement
par l'intestin proximal [4]. Les mutations activatrices de la protéine
de couplage Gs (oncogène Gsp) ont été initialement
observées dans des adénomes hypophysaires à GH responsables
d'une acromégalie et dans des tumeurs de la thyroïde [5].
Des mutations identiques sont trouvées à l'état de
mosaïque chez des patients présentant le syndrome de McCune-Albright
qui associe des taches café au lait, une dysplasie fibreuse des
os et différentes tumeurs endocrines : adénome hypophysaire
à GH, puberté précoce avec kystes ovariens, hyperplasie
nodulaire des surrénales avec hypercorticisme [6].
Le complexe de Carney
Le complexe de Carney est une pathologie autosomique dominante décrite
pour la première fois par Aidan Carney en 1985 [7] comportant différentes
tumeurs des glandes endocrines et d'autres tissus, ainsi qu'une atteinte
dermatologique (tableau 1),
et qui, par certaines de ses manifestations, rappelle le syndrome de McCune-Albright.
Les manifestations endocriniennes sont nombreuses mais variables suivant
les patients : adénomes hypophysaires somatotropes, hypercorticisme
par dysplasie micronodulaire pigmentée des surrénales indépendant
de l'ACTH, tumeurs gonadiques et thyroïdiennes. L'atteinte surrénalienne
peut aussi s'observer isolément et de façon sporadique en
dehors du complexe de Carney dans le cadre du syndrome de Meador [8].
La particularité de cette atteinte sur le plan histologique est
le caractère pigmenté des nodules. Il s'agit d'un syndrome
de Cushing dont le diagnostic est parfois difficile car l'hypercorticisme
est souvent fluctuant, voire intermittent initialement, et ne s'accompagne
pas toujours d'anomalie morphologique visible au scanner surrénalien
(tableau 2). Une lentiginose
péri-orificielle, se traduisant par des petites zones d'hyperpigmentation
est souvent observée. Les myxomes cardiaques, mais aussi cutanés
ou mammaires sont souvent présents et peuvent parfois constituer
une des principales atteintes tumorales. Les myxomes cardiaques représentent,
par leurs potentielles complications thromboemboliques, une des manifestations
les plus sévères du complexe de Carney. On rapporte 16 %
de morts subites dans les familles de patients atteints du complexe de
Carney [9]. Il est vraisemblable qu'une grande part de ces accidents soit
liée à des complications des myxomes cardiaques. L'atteinte
gonadique peut être, chez l'enfant, associée à une
puberté précoce périphérique. Chez l'homme,
une atteinte testiculaire est présente dans la moitié des
cas, le plus souvent bilatérale et multifocale. L'échographie
testiculaire visualise en règle de multiples masses infra-centimétriques
bilatérales échogènes sans composante tissulaire
[10]. La description histologique réalisée chez certains
patients opérés correspond à des tumeurs sertoliennes
à grandes cellules calcifiées, mais des tumeurs leydigiennes
et des inclusions surrénaliennes ont aussi été rapportées
initialement par Carney [7]. Le potentiel d'évolution maligne est
faible [11]. Les kystes ovariens sont fréquents dans le complexe
de Carney. L'étude prospective de 18 patientes atteintes a mis
en évidence des kystes dans 67 % des cas sur un suivi de 3 ans.
L'analyse histologique chez les deux patientes opérées a
révélé un cystadénome dans les deux cas [12].
L'acromégalie est rapportée dans 10 % des cas. L'histologie
hypophysaire peut correspondre à un véritable adénome,
mais un aspect d'hyperplasie des cellules somatotropes a aussi été
observé [13]. Une anomalie de la dynamique de sécrétion
de GH est souvent présente en dehors d'une véritable acromégalie.
Les nodules thyroïdiens sont généralement des tumeurs
bénignes, mais des cancers vésiculaires ou papillaires ont
aussi été observés [14]. D'autres tumeurs, comme
le schwannome mélanocytaire ou des fibroadénomes mammaires,
sont aussi classiquement observées. Enfin, de façon plus
rare, des cas uniques de cancer colorectal, d'adénocarcinome pancréatique
ou de corticosurrénalome ont été rapportés
chez des patients présentant un complexe de Carney sans qu'il soit
actuellement possible de les mettre en rapport de façon certaine
avec cette maladie.
Protéine kinase Aet complexe de Carney
Bien que comportant différentes tumeurs endocrines, le complexe
de Carney est différent des néoplasies endocriniennes multiples
de type 1 et 2 dont les gènes, localisés respectivement
sur les chromosomes 11 et 10, sont maintenant bien connus. Deux loci bien
différents du complexe de Carney ont été identifiés
par étude de liaison ces 4 dernières années. Le premier
locus a été décrit sur le bras court du chromosome
2 (2p16) [9]. L'existence d'une amplification génomique de cette
région du chromosome 2 dans les tumeurs fait penser qu'il s'agirait
d'un oncogène. Le second locus a été identifié
secondairement sur le chromosome 17 (17q22-24) [15, 16]. L'existence,
à l'inverse, de perte allélique en 17q22-24 dans certaines
tumeurs provenant de patients présentant un syndrome de Carney
laissait envisager, au niveau du chromosome 17, un gène suppresseur
de tumeur. L'homologie existant entre certaines manifestations du complexe
de Carney et le syndrome de McCune-Albright lié à une mutation
activatrice de la protéine Gs a fait initialement rechercher une
anomalie du gène de Gas, mais ces travaux ont été
négatifs. L'analyse dans les banques de données de l'intervalle
17q22-24 redéfini soit par étude de liaison soit par cartographie
des pertes alléliques intra-tumorales a permis, en 2000, à
deux équipes d'identifier simultanément le gène de
la sous-unité régulatrice I-a de la protéine kinase
A (PRKAR1A) comme étant le gène suppresseur de tumeur impliqué
dans certaines familles atteintes du complexe de Carney et présentant
une liaison au chromosome 17q22-24 [15, 16]. Les patients présentent
à l'état hétérozygote une mutation germinale
inactivatrice. La plupart des anomalies sont représentées
par une délétion d'une ou plusieurs bases du gène
de la PRKAR1A qui est formé de 11 exons. Ceci conduit à
la génération en aval d'un codon stop précoce par
décalage du cadre de lecture touchant alors le premier des deux
domaines de liaison de l'AMP cyclique. On considère actuellement
que l'ARN muté est instable et rapidement dégradé,
conduisant à une diminution de l'expression de PRKAR1A. Une mutation
de PRKAR1A est actuellement retrouvée dans 40 à 50 % des
familles atteintes du complexe de Carney [17]. Dans notre expérience,
une mutation de PRKAR1A est retrouvée avec une fréquence
au moins aussi grande dans un sous-groupe de patients présentant
un complexe de Carney avec une atteinte surrénalienne responsable
d'un syndrome de Cushing ([18], et L. Groussin & J. Bertherat, données
non publiées).
La PKA est un tétramère comprenant deux sous-unités
catalytiques et deux sous-unités régulatrices. Quatre gènes
des sous-unités régulatrices ont été identifiés
: R1a, R2a, R1beta, et R2beta. Le tétramère est inactif,
mais la liaison de l'AMPc à la sous-unité régulatrice
conduit à la dissociation de la PKA, libérant alors les
sous-unités catalytiques porteuses de l'activité enzymatique
et ainsi activées. Ce système est donc complexe et il existe
une distribution variable des différentes sous-unités régulatrices
en fonction des tissus. L'activité de la PKA est le fruit de l'équilibre
entre les différentes sous-unités régulatrices et
catalytiques. Dans les lymphocytes des sujets porteurs d'une mutation
inactivatrice de PRKAR1A, une réduction de 60 % de la protéine
sauvage est observée alors que la protéine mutante tronquée
n'est pas détectable [16]. Cette réduction de la sous-unité
régulatrice R1a n'est pas compensée par une élévation
de R2beta, entraînant ainsi une diminution du rapport R1a/R1beta.
L'activité basale de la PKA entre des tumeurs surrénaliennes
de patients présentant un complexe de Carney et des tumeurs sporadiques
ne semble pas modifiée ; en revanche la stimulation par l'AMPc
de l'activité PKA est plus forte dans le premier groupe [15]. Il
reste à l'évidence du travail pour comprendre les conséquences
sur l'activité enzymatique des mutations de PRKAR1A observées
dans le complexe de Carney. Il est possible que les effets soient variables
suivant les tissus. Ceci pourrait expliquer le développement de
tumeurs uniquement dans certains tissus. Pour rendre cette pathologie
encore plus complexe, il n'est pas impossible que des effets antagonistes
soient observés entre différents tissus. Ceci pourrait expliquer
la présence de tumeurs dans certains tissus où l'AMPc stimule
la prolifération cellulaire (hypophyse, thyroïde), où
les mutations inactivatrices de PRKAR1A activeraient l'activité
PKA. À l'inverse, dans d'autres tissus où l'AMPc inhibe
la prolifération cellulaire et où des tumeurs peuvent être
observées, comme les schwannomes, l'équilibre subtil et
tissu-spécifique entre les différentes sous-unités
régulatrices de la PKA pourrait conduire, dans le complexe de Carney,
à une inactivation de cette enzyme. Concernant l'hyperpigmentation
cutanée observée dans la lentiginose péri-orificielle
du complexe de Carney, il est tentant de la rapporter à la stimulation
transcriptionnelle de la tyrosine hydroxylase par l'AMPc, médiée
notamment par le facteur de transcription CREB (cible bien classique de
la PKA) qui contribue à la synthèse de mélanine [16].
Jusqu'alors, les anomalies moléculaires activant la voie de signalisation
de l'AMPc dans les tumeurs endocrines touchaient uniquement des protéines
membranaires. L'identification d'un des gènes du complexe de Carney
représente le premier exemple d'une anomalie moléculaire
touchant un élément assez distal de la voie de signalisation
de l'AMPc, replaçant cette dernière au centre de nombreuses
questions sur la physiopathologie des tumeurs endocrines [19]. À
côté des nombreuses questions sur les conséquences
fonctionnelles sur l'activité PKA des mutations de PRKAR1A, il
reste aussi celle de l'identification du gène localisé en
2p16 qui pourrait être impliqué dans la moitié des
familles atteintes du complexe de Carney. Il serait passionnant que le
produit de ce deuxième gène contrôle aussi la voie
de signalisation de l'AMPc.
Conclusion
Le complexe de Carney est une pathologie rare décrite il y a
seulement 15 ans. La meilleure connaissance que nous en avons actuellement
devrait permettre son meilleur dépistage et l'amélioration
de la prise en charge des patients. L'identification de mutations du gène
de PRKAR1A dans la moitié des familles offre évidemment
l'intérêt d'un dépistage génétique et
donc d'une prise en charge précoce des manifestations de cette
pathologie dont certaines peuvent entraîner des accidents aigus
gravissimes (myxomes cardiaques) ou avoir un potentiel évolutif
malin. Outre l'intérêt immédiat pour la prise en charge
des patients, l'identification du gène du complexe de Carney est
une grande avancée pour la compréhension de la physiopathologie
des tumeurs endocrines des tissus dépendant de l'AMPc.
Remerciements. L. Groussin et K. Perlemoine (GEPE, CNRS UPR1524,
ICGM, CHU Cochin) pour le génotypage de PRKAR1A.
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