ARTICLE
Les biguanides : déjà une longue
histoire
Les biguanides constituent une classe de dérivés de la
guanidine introduites en Europe dans les années 50 pour leur vertu
antidiabétique. Elles comprennent la buformine, la metformine et
la phenformine. Dans la mesure où la buformine a eu une diffusion
très limitée, où la phenformine a été
retirée du commerce dans les années 70 dans de nombreux
pays, dont les USA, du fait de son association à une acidose lactique
mortelle, où enfin la metformine a eu au contraire une diffusion
élargie à la suite de son introduction aux USA en 1995,
l'étude des biguanides se résume en pratique à celle
de la metformine.
Un mystère sur le plan pharmacologique
La metformine (ou 1,1-diméthylbiguanide) est une base forte (pKa
11,5 et 2,5) [1]. En conséquence, elle circule nécessairement
sous forme fortement ionisée au pH physiologique. Une bisubstitution
(diméthylbiguanide) lui confère un caractère hydrophile.
La biodisponibilité de l'ordre de 50 à 60 % décroît
avec la posologie. L'absorption s'effectue tout au long du tractus intestinal,
principalement au niveau de l'intestin grêle. Les concentrations
plasmatiques maximales sont obtenues 1 à 2 heures après
la prise orale de 500 à 1000 mg et de l'ordre de 1 à 2 mg/l.
La demi-vie plasmatique est de 1,5 à 4,9 heures. Le caractère
hydrophile de la molécule explique aisément qu'elle puisse
circuler librement dans le secteur vasculaire sans liaison significative
aux protéines, mais rend au contraire incompréhensible l'intégration
observée dans le secteur cellulaire en l'absence de liaison à
une protéine porteuse et/ou transfert par un transporteur diamembranaire.
La metformine est en effet retrouvée dans la plupart des tissus
à des concentrations proches de celles du plasma, avec des concentrations
plus élevées au niveau du foie et du rein, et les plus élevées
(10 à 100 fois celles du plasma) au niveau du tractus intestinal.
Des arguments ont en outre été apportés pour l'existence
d'un compartiment profond.
Après ingestion orale, 90 % de la dose environ sont éliminés
par le rein en 12 heures. L'élimination est assurée rapidement
par le rein sans transformation préalable. La clairance de la metformine
a été évaluée entre 450 à 513 ml/min
[2-4], soit 4 à 5 fois celle de la créatinine, sans différence
entre le sujet sain et le sujet diabétique. Cette clairance élevée
implique une sécrétion tubulaire après la filtration
glomérulaire. La metformine est de fait secrétée
activement par le tubule proximal par l'intermédiaire d'un transporteur
baso-latéral des cations organiques appelé NMeN (N-méthyl-nicotinamide).
Ceci suggère la possibilité d'accumulation de metformine
sous l'effet d'une compétition de substrats au niveau des transporteurs.
Cette hypothèse est supportée par l'observation que le traitement
par cimétidine, qui est une molécule cationique au pH physiologique
appartenant à la famille des guanidines et qui est sécrétée
par le tubule proximal, réduit d'un quart la clairance de la metformine
prise conjointement [5].
La metformine apporte incontestablement
des bénéfices
La metformine est antihyperglycémiante,
probablement par une combinaison d'effets
L'étude du mode d'action d'un agent antidiabétique renvoie
nécessairement à la physiopathologie du diabète de
type 2 [6]. A l'état basal, cette pathologie se caractérise
par une résistance à l'insuline qui se manifeste essentiellement
au niveau du foie par une hyperproduction de glucose qui est le déterminant
essentiel de l'hyperglycémie à jeun et qui résulte
d'une accélération de la glycogénolyse et d'une augmentation
de la gluconéogenèse. Dans l'état stimulé
par l'insuline, la résistance à l'insuline se manifeste
surtout au niveau des tissus périphériques, en particulier
au niveau du muscle, et par une élévation postprandiale
de la glycémie. La suppression de la production hépatique
de glucose sous l'effet de l'insuline n'est pas significativement affectée
tant que l'hyperglycémie demeure modérée, mais le
devient quand l'hyperglycémie s'accentue. L'aggravation se manifeste
quand le pancréas ne peut plus prolonger son effort de compensation
de l'insulinorésistance par une augmentation de la réponse
insulinique ; l'insulinopénie relative fait alors place à
une insulinopénie absolue. A l'échelon cellulaire, le défaut
principal d'action de l'insuline se situe en aval de la liaison de l'insuline
à son récepteur, touchant le métabolisme du glucose
à plusieurs niveaux : transport transmembranaire, phosphorylation,
conversion du glucose en glycogène, et oxydation.
L'effet antihyperglycémiant de la metformine a été
largement démontré dans la littérature, qu'il s'agisse
du sujet obèse ou non, de monothérapie ou de traitement
combiné [7-9]. La metformine abaisse en moyenne la glycémie
basale de 2 à 4 mmol/l (soit de 20 à 30 %), la glycémie
postprandiale de 3 à 6 mmol/l (-30 à 40 %) et l'hémoglobine
glyquée de 1 à 2 % (-10 à 25 %), avec une efficacité
comparable par rapport aux sulfamides hypoglycémiants dont elle
renforce l'effet hypoglycémiant. En termes individuels, 9 patients
sur 10 répondent favorablement, d'autant mieux que la glycémie
basale est plus élevée. Comme pour les autres antidiabétiques
oraux, un échappement se produit dans une proportion d'environ
10 % par an. Il ne s'agit pas au sens strict d'un épuisement de
l'effet de la metformine, mais plutôt de l'évolution naturelle
du diabète.
La metformine peut améliorer l'équilibre glycémique
du diabète de type 2 en luttant contre les mécanismes à
l'origine de l'hyperglycémie que sont l'insulinorésistance
et l'insulinopénie [6, 10]. Les observations que l'insulinémie
est inchangée ou s'abaisse parallèlement à la diminution
de la glycémie, et que la metformine, même accumulée,
ne peut conduire à une hypoglycémie [11], montrent que la
metformine n'intervient pas sur l'insulinosécrétion. Les
effets de la metformine passent plutôt par une augmentation de la
sensibilité à l'insuline et aussi par des effets non insulinodépendants,
en présence, malgré tout, d'insuline. C'est ainsi que la
metformine peut réduire les besoins en insuline dans le diabète
de type 2 comme dans celui de type 1.
La nature de l'effet antihyperglycémiant est diversement appréciée.
Certains pensent que le foie est la cible principale [12, 13], et discutent
l'importance respective entre gluconéogenèse et glycogénolyse
; d'autres pensent que l'effet dominant est exercé en périphérie,
avec une importance respective de l'action sur le muscle et sur le tissu
adipeux, également discutée [14]. Cette divergence d'appréciation
tient à plusieurs points : le degré variable de glycémie
et d'insulinorésistance, le fait que l'abaissement de la glycémie
a en lui-même un effet bénéfique sur la sensibilité
à l'insuline, le choix variable des méthodes d'exploration,
et enfin la durée de l'observation. Sur le plan méthodologique,
si les techniques sont relativement bien codifiées pour la sensibilité
à l'insuline avec, en particulier, le clamp euglycémique
hyperinsulinique, il n'en est pas de même pour la production hépatique
de glucose ; se pose en outre le problème de l'extrapolation des
observations en hyperinsulinémie à la physiopathologie.
La réponse à ces interrogations est que la metformine exerce
certainement une pléiade d'effets, mais dont l'importance respective
n'est pas bien connue. On décrit au total une réduction
de la production hépatique de glucose portant sur la gluconéogenèse
et la glycogénolyse, une augmentation de l'utilisation périphérique
du glucose, une réduction de l'oxydation des acides gras, et une
augmentation de la capture cellulaire et du turnover du glucose,
effets sur lesquels nous allons revenir successivement.
Les études sur foie isolé perfusé et sur hépatocytes
ont montré que la metformine réduisait la gluconéogénèse
à partir de ses différents substrats. A faible concentration,
la metformine potentialise l'effet de l'insuline ; à concentration
plus élevée, elle exerce un effet non insulinodépendant
sur l'incorporation du lactate dans la gluconéogénèse
en en réduisant la capture hépatique et en modifiant le
rapport NAD/NADH qui régit l'activité pyruvate kinase. Cet
effet sur la gluconéogenèse ne peut être que partiel
puisque, comme déjà souligné, l'accumulation, même
massive, de metformine n'est pas compliquée d'hypoglycémie.
Il est associé à une décélération de
la glycogénolyse, qui pourrait passer par une action à la
fois sur la synthèse et la dégradation du glycogène.
Le double effet sur la gluconéogenèse et la glycogénolyse
passe probablement par un effet synergique de l'insuline et inhibiteur
du glucagon, impliquant notamment les activités glucose-6-phosphatase
et adénylate cyclase du foie.
A côté de cette action sur le foie, la metformine stimule
l'utilisation périphérique de glucose, action dont l'importance
est peut-être le point le plus discuté. Avec le clamp hyperglycémique
hyperinsulinique, il est montré que la metformine augmente l'utilisation
du glucose chez le rat normal et modérément hyperglycémique.
Avec le modèle HOMA (Homeostasis model assessment), il est
montré dans l'intolérance au glucose, où l'on s'affranchit
par définition des effets propres de la variation de la glycémie
sur l'utilisation périphérique du glucose, une stimulation
de cette utilisation à l'état basal, mais pas en situation
d'hyperinsulinémie physiologique. L'action de la metformine concerne
principalement le muscle et la synthèse de glycogène ; elle
semble modeste pour ce qui concerne l'oxydation du glucose et a été
inconstamment observée au niveau du tissu adipeux.
L'action de la metformine sur le métabolisme des acides gras
est d'une grande importance à discuter quand on sait que l'excès
d'acides gras libres induit une insulinorésistance hépatique
et musculaire par altération du transport diamembranaire et de
la phosphorylation du glucose (concept de lipotoxicité). Les études
calorimétriques montrent que la metformine réduit l'oxydation
hépatique et musculaire des acides gras et augmente au contraire
celle du glucose, modestement il est vrai. Le parallélisme entre
la réduction de l'oxydation des acides gras et celle de la production
hépatique de glucose fait penser que cette dernière est
affectée par une réduction de la quantité d'énergie
apportée par le catabolisme des acides gras dans la gluconéogenèse.
Cette réduction d'oxydation est notée à l'état
basal ; elle tient pour partie à une réduction du turnover
adipocytaire des acides gras, semble-t-il, par augmentation de leur re-estérification
plutôt que par réduction de la lipolyse, dont il résulte
un abaissement des concentrations circulantes en périphérie
; cependant cette réduction des concentrations circulantes n'explique
pas tout, ce qui suggère une action directe indépendante
de l'insuline.
Un dernier mécanisme par lequel la metformine peut abaisser la
glycémie est une augmentation du turnover du glucose. Une
telle augmentation se produit au niveau de l'intestin, où les concentrations
tissulaires de metformine sont les plus élevées, et qui
est le siège d'une conversion anaérobique du glucose en
lactate. Le lactate est ensuite utilisé au niveau du foie et des
tissus périphériques.
Toutes ces actions antihyperglycémiantes passent par une stimulation
du transport insulinodépendant du glucose, une facilitation des
effets postrécepteurs de l'insuline et une stimulation du transport
non insulinodépendant du glucose [10]. La metformine augmente la
translocation insulinodépendante des transporteurs GLUT4 et GLUT1
sans augmentation de leur synthèse. La metformine augmente aussi
l'activité des transporteurs. Cette augmentation de la capacité
de transport fait intervenir l'insuline mais aussi un mécanisme
non insulinodépendant. Au niveau des érythrocytes, en effet,
la metformine augmente l'action de masse du glucose sur sa propre capture.
Le plein effet de la metformine sur le transport du glucose requiert donc
la présence d'insuline ou des concentrations élevées
de glucose. Cet effet pourrait tenir à une modification des propriétés
physicochimiques de la membrane cellulaire, et fait discuter un effet
direct ou simplement secondaire à l'abaissement de la glycémie.
En plus de la translocation des récepteurs, la metformine accentue
les principaux effets dépendants de l'insuline sur les métabolismes
glucidique et lipidique. Ceci suggère une action proximale dans
la cascade d'événements qui fait suite à la liaison
de l'insuline à son récepteur. L'hypothèse d'une
stimulation de l'activité tyrosine kinase de la sous-unité
beta du récepteur de l'insuline a été avancée.
La metformine n'est pas seulement
un agent antihyperglycémiant
La metformine exerce en effet de multiples effets indépendants
de celui sur le métabolisme du glucose [8, 15, 16]. Concernant
les lipides, elle réduit le taux des triglycérides, généralement
de l'ordre de 20 à 30 %, parfois plus. Cet effet est principalement
rencontré chez le sujet hypertriglycéridémique mais
pas nécessairement diabétique, et il n'est donc pas seulement
lié aux variations de la glycémie, et donc de l'insulinémie.
Il passe par une réduction de la synthèse hépatique
et par une augmentation de la clairance des VLDL. Un effet plus modeste
est observé sur le cholestérol total et LDL (réduction
de l'ordre de 10 %). Certaines études ont montré un effet
favorable sur la pression artérielle, mais cet effet est inconstant
et pourrait être simplement lié aux variations pondérales.
La metformine exerce aussi une influence favorable sur le poids, à
l'inverse de l'insuline et des sulfamides hypoglycémiants. Elle
induit une perte de 1 à 3 % du poids corporel [17]. Cela se produit
généralement au cours des premiers mois de traitement, indépendamment
du poids initial et du niveau de glycémie, sans corrélation
avec les effets secondaires sur l'appétit et le tube digestif,
et, en outre, des effets du traitement diététique. La perte
de poids est d'autant plus significative que l'abaissement de la glycémie
devrait normalement conduire à une prise de poids par la diminution
conjointe du métabolisme de base et de la glycosurie, mais il est
vrai que la prise de poids devrait être contrebalancée par
une augmentation du métabolisme de base. Les données du
bilan énergétique sur un an des apports et des pertes par
le métabolisme basal et la glycosurie suggèrent que la metformine
fait perdre du poids en réduisant l'apport énergétique
plutôt que par déperdition primitive [18].
Enfin, et ce point est original et intéressant à la lumière
des complications du diabète, la metformine exerce des effets vasculaires
qui paraissent indépendants des effets métaboliques. Les
observations d'un bénéfice clinique remontent déjà
à plus de 20 ans. Dans une étude réalisée
chez des patients hyperlipidémiques traités par metformine,
ceux qui avaient une artérite périphérique ou coronarienne
ont vu s'allonger leur temps de marche, s'améliorer leurs signes
électrocardiographiques, et ont interrompu 8 fois sur 10 leur traitement
nitré [8]. Ces travaux ont été prolongés dans
l'artérite périphérique symptomatique par une étude
contre placebo à la dose de 850 mg trois fois par jour [19], puis
une autre à plus faible dose (500 mg deux fois par jour) [20].
Il a alors été montré une augmentation du flux sanguin
artériel et une amélioration clinique significative, objectivée
à l'épreuve d'effort sur tapis roulant par une augmentation
de moitié du délai de survenue de la claudication, et du
double du délai de claudication imposant l'arrêt. Les études
de perfusion tissulaire montrent une augmentation du débit sanguin
adipocytaire et musculaire de 1 ml/100 ml de tissu/min en moyenne après
8 jours de traitement à 500 mg x 3/j [21]. Ces travaux cliniques
ont reçu un support expérimental exemplaire, notamment avec
le modèle du choc hémorragique et d'ischémie-reperfusion
chez le hamster : le traitement par metformine augmente la pression artérielle
et le débit sanguin hépatique, et prévient la mortalité
[22]. L'effet observé sur la vasomotion artériolaire et
la perfusion capillaire semble sous-tendre cette efficacité. A
côté de cet effet original, il faut aussi citer de nombreux
autres effets sur les vaisseaux qui vont tous dans le sens d'une protection.
Nous les passons en revue dans le tableau
1.
La metformine alors en prévention du
diabète et de ses complications ?
Les effets métaboliques et vasculaires de la metformine ont pu
faire espérer un effet préventif sur la survenue du diabète
et de ses complications cardiovasculaires chez le sujet normoglycémique
à risque de développer un diabète de type 2. Concernant
la prévention du diabète, on attend les données des
études DPP (Diabetes prevention program) et EDIT
(Early diabetes intervention trial). Concernant la prévention
des complications, différentes études ont été
réalisées chez des sujets présentant une intolérance
au glucose, une hypertension, une hyperlipidémie, ou une adiposité
abdominale. Il n'y a pas encore de réponse en termes d'événement
clinique, mais seulement des éléments de réponse
à travers une efficacité sur plusieurs facteurs de risque
cardiovasculaire, constante ou spécifique d'une condition particulière
[16]. C'est ainsi que les concentrations de cholestérol total et
LDL, de t-PA antigène, des acides gras libres, et d'insuline se
sont améliorées chaque fois, et que la concentration de
PAI-1 s'est abaissée seulement dans l'adiposité abdominale,
parallèlement à la réduction pondérale.
Le traitement par metformine est efficace. Mais
peut-il faire courir un risque ?
Des effets mineurs mais gênants
En matière de risque, il faut naturellement distinguer incident
et accident. En regard de ce qui va être discuté avec l'acidose
lactique, qui inspire toujours une grande crainte, les effets mineurs
peuvent passer pour de simples épiphénomènes. Nous
voudrions pourtant insister sur ce point, car les effets mineurs déterminent
l'adhérence à un traitement réputé efficace
et à notre sens dénué de risque réel, et une
initiation maladroite pourrait le faire remplacer par une prescription
pas nécessairement pertinente en termes d'efficacité ou
de tolérance.
Les effets secondaires touchent essentiellement la sphère intestinale
[16]. Environ 20 % des patients présentent des symptômes
à type d'inconfort gastrique, d'anorexie, de nausée et de
diarrhée. Ces effets sont dépendants de la dose et habituellement
résolutifs en l'espace de quelques jours ou quelques semaines.
Ils peuvent être évités ou minimisés par une
introduction très progressive, une administration au cours ou même
au décours du repas (même si la prise d'un repas réduit
l'absorption de metformine d'environ 1/4), voire en réduisant temporairement
la posologie ou en utilisant la présentation de chlorhydrate de
metformine à 500 mg. Par ailleurs, les biguanides ne modifient
pas l'insulinosécrétion, comme nous l'avons déjà
souligné, et ne provoquent par conséquent ni hypoglycémie,
ni prise de poids. Enfin, on a rapporté la sensation de goût
métallique et une malabsorption de cyanocobalamine, exceptionnellement
accompagnée d'anémie mégaloblastique.
Mais des effets majeurs aussi ?
Le problème soulevé est celui de l'acidose lactique, même
si les observations ont été rapportées plus souvent
avec la phenformine qu'avec la metformine (0,14 à 0,44 versus
0,03 pour 1000 patients-années). Si la fréquence réelle
n'est en réalité pas bien connue parce que certains cas
ont pu rester sous silence et que, à l'inverse, les rapports de
pharmacovigilance n'intègrent pas systématiquement le critère
d'accumulation de la biguanide, le problème est plutôt de
savoir si la physiopathologie est la même pour les deux biguanides
ou pas.
L'analyse du rapport entre le traitement par biguanide et le développement
d'une acidose lactique n'est pas aisée. La difficulté ne
tient pas au fait que l'on ne peut disposer en urgence du dosage sanguin
de la metformine, car l'on peut préjuger d'une accumulation par
l'examen de la fonction rénale. En effet, hormis les intoxications
et une exception, les metforminémies élevées sont
rencontrées dans l'oligo-anurie [23]. La difficulté tient
plutôt au fait que l'acidose est souvent multifactorielle, avec
une implication variable de la metformine et des pathologies associées
dans les facteurs prédisposants et précipitants [24, 25].
C'est dire que la terminologie « acidose lactique associée
à la metformine » est caduque et bien trop ambiguë, et
c'est dire l'importance d'une analyse soigneuse de la situation clinique.
La discussion présentée sur la figure
1 prendra toute son importance quand il s'agira d'apprécier
le pronostic.
A ce propos, il faut souligner que le regard sur l'acidose lactique
indépendante des biguanides a changé. Dans les années
70, le pronostic était très défavorable avec une
mortalité d'environ 80 % pour une lactatémie supérieure
à 5 mmol/l [26, 27]. C'est ainsi que le lactate est apparu comme
un marqueur pronostique. Il apparaît aujourd'hui que ce n'est pas
l'hyperlactatémie en tant que telle qui est grave, mais plutôt
la condition qui en est à l'origine. Le lactate ne doit plus être
considéré comme un composé toxique mais au contraire
comme un substrat métabolique intéressant : dans l'hypoxie,
il joue un rôle majeur de transfert d'énergie entre les organes,
dans la mesure où sa production fait régénérer
du NAD, tout en faisant l'économie de la respiration cellulaire
; dans la re-oxygénation, le lactate peut être oxydé
plus rapidement que le glucose qui doit préalablement être
phosphorylé en glucose-6-phosphate si de l'ATP est disponible [28].
Toute situation confondue, la mortalité globale est de 50 % dans
l'acidose lactique du sujet traité par metformine [29]. Cependant,
si l'on exclut les situations où il n'y a pas eu d'accumulation
de metformine et celles où des pathologies étaient associées,
il n'y a jamais eu d'accident mortel dans l'accumulation isolée
de metformine. Si l'on considère les situations avec pathologies
associées, non seulement les décès ne sont survenus
que dans un contexte de défaillance viscérale majeure (insuffisance
hépato-cellulaire, insuffisance cardiaque, choc septique), mais
ils sont survenus moins souvent qu'en dehors du traitement par metformine,
pour un même degré de sévérité d'acidose
lactique [24, 25]. Nos études personnelles chez des patients avec
un pH < 7 et une lactatémie > 15 mmol/l montrent un survivant
sur 5 chez ceux avec acidose lactique traités par metformine (n
= 49), même avec un choc et une lactatémie aussi considérablement
élevée que 35,5 mmol/l, et 1 sur 100 seulement chez ceux
non traités par metformine (n = 624) pourtant plus jeunes de 10
ans (58 ± 18 ans vs. 68 ± 10 ans), et dont les observations
sont plus récentes (1991-1997 vs. 1984-1992). Ces observations
font véritablement faire le chemin inverse par rapport à
ce qui a été la conception classique, par extrapolation
à tort de ce qui a été observé avec la phenformine.
Celle-ci, en effet, a une plus forte affinité pour les membranes
mitochondriales et réduit de ce fait l'oxydation du lactate et
du glucose, est transformée au niveau du foie par hydroxylation,
et a des effets vasculaires délétères (réduction
de la contractilité myocardique et des débits sanguins systémique
et hépatique). Pour la metformine, on risque au contraire l'hypothèse
que son accumulation est protectrice par ses effets sur les vaisseaux
et la production de lactate.
Quelles précautions prendre en définitive
?
Les contre-indications retenues par le fabricant sont les insuffisances
rénale, hépato-cellulaire, cardiaque et pulmonaire. Il ne
faudrait pas les mettre sur le même plan, car certaines conditionnent
le risque d'accumulation de metformine (insuffisance rénale), tandis
que d'autres conditionnent celui d'hyperproduction et de défaut
d'épuration de lactate et, en définitive, le pronostic (respectivement,
insuffisances cardiaque et pulmonaire, et insuffisance hépato-cellulaire).
Notre analyse personnelle de la pharmacovigilance montre que les tares
viscérales régulièrement associées au décès
dans l'acidose lactique avec pathologies associées à l'accumulation
de metformine sont l'insuffisance cardiaque et l'insuffisance hépatocellulaire,
mais si l'on considère l'ensemble des patients avec ces deux pathologies,
c'est dans l'insuffisance hépatocellulaire que le pronostic est
le plus défavorable [24]. Ceci soulève l'hypothèse
que le problème de l'insuffisance cardiaque est celui de son pronostic
propre et que, seule l'insuffisance hépatocellulaire expose réellement
à un danger en cas d'accumulation de metformine, donc avec insuffisance
rénale associée. La place centrale du foie dans l'homéostasie
acidobasique et la nécessaire coopération foie-rein dans
le maintien de cette homéostasie viennent renforcer l'hypothèse.
Nous mettrions donc l'accent sur l'état hépatique plutôt
que sur celui du rein. A cet égard, le fait que l'Agence française
de sécurité des produits de santé ait demandé
à ce que le seuil de créatininémie pour faire cesser
le traitement chez la femme ne soit plus soit 15 mg/l comme chez l'homme,
mais 12 mg/l, sur l'argument de la différence intersexuelle de
masse musculaire, nous paraît d'autant plus anormal que la clairance
du médicament est très élevée.
Le sujet âgé mérite une mention spéciale,
en raison du vieillissement général de la population, de
la fréquence des polypathologies et des traitements multiples,
de la plus grande sensibilité aux effets secondaires de certains
médicaments, et de l'altération de la fonction rénale
(qui n'est toutefois pas la règle, si l'on en croit la Baltimore
longitudinal study [30]), toutes raisons qui font que l'acidose lactique
est rencontrée dans le traitement par metformine près d'une
fois sur 2 après 70 ans. Si l'on met en face la réduction
de la clairance de la créatinine du sujet âgé (habituellement
d'un facteur 2) et le rapport des clairances de metformine et de créatinine
(qui est de 4 à 5), l'attitude qui consiste à donner la
pleine dose chez le sujet adulte puis plus rien chez le sujet âgé
nous paraît irrationnelle. Nous pensions qu'il était encore
possible de poursuivre le traitement chez le sujet âgé pour
peu que la posologie soit adaptée à la fonction rénale.
Ce raisonnement a été validé chez le sujet de plus
de 70 ans en montrant que les metforminémies étaient comparables
si l'on donnait 1700 mg/j de metformine pour une clairance de la créatinine
supérieure à 60 ml/min, ou 850 mg/j pour une clairance de
30 à 60 ml/min [31].
CONCLUSION Il
n'est de meilleure conclusion que celle apportée par les résultats
des études d'intervention, qui intègrent nécessairement
le double aspect d'efficacité et de tolérance. Chez le sujet
avec surpoids, l'étude UKPDS est nettement en faveur de la metformine
[32]. Comparativement aux sulfamides hypoglycémiants et à
l'insuline, la metformine a eu la même efficacité sur l'équilibre
glycémique, une efficacité plus marquée sur les complications
microvasculaires (réduction de 29 % contre 16 %), et, elle seule,
une efficacité sur l'infarctus du myocarde (réduction de 39
%), la mortalité liée au diabète (- 42 %) et la mortalité
totale (- 36 %), sans induire de prise de poids ni d'hypoglycémie.
Pour expliquer une telle qualité de résultats, nous risquons
à nouveau l'hypothèse d'un bénéfice de la metformine
lié à ses propriétés uniques sur les vaisseaux.
L'observation d'une surmortalité dans le sous-groupe de patients
déjà traités par sulfamides hypoglycémiants
et qui a fait l'objet d'une addition secondaire de metformine semblait donc
s'inscrire en contradiction avec la qualité obtenue en première
intention. En réalité, le petit nombre d'événements
survenus dans ce sous-groupe interdit une analyse statistique, et donc la
conclusion hâtive que la metformine peut être délétère.
Au terme de leur travail, les auteurs du rapport de l'UKPDS font de la metformine
le traitement de première intention du diabète de type 2 avec
surpoids. REFERENCES
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