ARTICLE
Epidémiologie
des complications
Il est important de rappeler que l'UKPDS concernait des patients
chez qui le diagnostic de diabète venait d'être établi
(sur le critère, quasi-prémonitoire, d'une glycémie
à jeun >= 6,1 mmol/L à deux occasions) et que ces sujets
avaient, en moyenne, 53 ans à l'entrée dans l'étude.
À 12 ans de suivi, 12,8 % des patients ont fait un infarctus du
myocarde (IDM), 4,2 % un accident vasculaire cérébral (AVC),
2,7 % une insuffisance cardiaque sans cause ischémique reconnue.
Encore faut-il souligner que ces chiffres sous-estiment la fréquence
des accidents coronariens puisque les patients de plus de 65 ans et ceux
qui avaient eu une manifestation clinique de macroangiopathie dans l'année
précédente ne pouvaient être inclus dans l'UKPDS.
Parallèlement 7,9 % des patients ont eu besoin d'une photocoagulation
rétinienne (quelle qu'en soit l'étendue). Il faut savoir
qu'une photocoagulation rétinienne, même peu étendue,
était vécue comme une perte de santé par les patients,
retentissant sur les scores de dépression dans les questionnaires.
Une intervention pour cataracte a été réalisée
chez 5 % des patients et 0,7 % des patients ont développé
une insuffisance rénale. Enfin, 1,1 % des patients ont subi une
amputation. Au bout du compte, sur ces douze ans de suivi, une complication
au moins est survenue, en plus de celles déjà présentes
à l'entrée dans l'étude, chez 30 % des patients.
Dans les 10 premières années suivant le diagnostic de diabète
de type 2, ce sont les complications de la macroangiopathie qui prédominent.
Dix ans après le diagnostic de diabète 22 % des patients
ont eu au moins une complication de macroangiopathie (IDM, angor ou AVC)
contre 12 % seulement une complication de microangiopathie. Cette macroangiopathie
est responsable d'une surmortalité. En effet, l'incidence de la
mortalité, toutes causes confondues, est de l'ordre de 14,5 pour
1000 patients-années : 57 % de ces décès sont de
cause cardiovasculaire, 24 % sont en rapport avec un cancer et 0,2 % seulement
sont en rapport avec une insuffisance rénale. Au total, ce sont
8 % des patients qui sont décédés d'un infarctus
du myocarde ou d'un accident vasculaire cérébral à
10 ans (soit 2 à 3 fois plus que dans la population générale)
et, au 13 juillet 1999, sur les 5102 patients qui avaient été
recrutés dans l'UKPDS, toutes causes confondues, 1114 étaient
décédés.
Dans l'UKPDS ont été étudiés les rôles
respectifs des niveaux de la glycémie et de la pression artérielle
dans la survenue des complications. Les relations entre ces paramètres
et l'incidence des complications ont été analysées
pour répondre aux questions suivantes :
- existe-t-il un effet-seuil (en-deçà duquel le sujet est
protégé, ou au contraire au-delà duquel le risque
n'augmente plus) ou ces relations sont-elles continues ?
- ces relations sont-elles identiques pour chaque type de complication
?
Rôle de l'hyperglycémie
dans la survenue des complications du diabète de type 2
Le rôle de l'hyperglycémie a été analysé
en corrélant l'incidence des complications à l'hémoglobine
glyquée moyenne, arrêtée au moment de l'étude
(up-dated HbA1c). Cette up-dated HbA1c est la moyenne des
HbA1c enregistrées pour chaque patient du début de l'étude
jusqu'au moment de l'analyse. Rappelons que les résultats publiés
jusqu'ici ne concernaient que l'HbA1c à l'entrée dans l'étude.
Ainsi, l'incidence des complications quelles qu'elles soient (any diabetes-related
endpoint ou toutes complications, 1255 événements au
moment de l'analyse) passe d'un peu moins de 40 pour 1000 patients-années
pour une HbA1c moyenne normale (limite supérieure 6,2%), à
120 pour 1000 patients-années pour une HbA1c de l'ordre de 10 à
11 % (Figure 1). Entre
ces deux bornes, l'augmentation du risque est quasi linéaire :
il n'y a donc pas, pour l'ensemble des complications du diabète
de type 2, d'effet seuil.
Lorsque la relation incidence des complications-HbA1c est analysée
en fonction du type de complication, des différences apparaissent
(Figure 2). Si l'augmentation
de l'incidence des complications microvasculaires en fonction de l'HbA1c
est exponentielle, quasi superposable à celle rapportée
dans le DCCT (Diabetes control and complications trial) [28,
29], l'augmentation de l'incidence de l'infarctus du myocarde est pratiquement
linéaire. On peut aussi noter l'absence d' influence de l'obésité
sur cette relation.
Rôle de la pression artérielle
systolique
Les conditions dans lesquelles l'étude du contrôle de la
pression artérielle s'était greffée sur celle du
contrôle glycémique doivent être rappelées.
A l'entrée, 39 % des patients avaient une hypertension artérielle.
Parmi les sujets dont la pression artérielle était >=
160 mmHg pour la systolique et/ou >= 90 mmHg pour la diastolique, 727
n'étaient pas traités ; parmi les sujets ayant une pression
artérielle supérieure à 150 et/ou 85 mmHg, 421 étaient
traités. Ces chiffres soulignent la fréquence de l'hypertension
artérielle dans la population diabétique, le fait qu'elle
est souvent négligée et que lorsque les traitements sont
prescrits, ils sont souvent inefficaces.
Pour les complications prises dans leur ensemble le risque passe de 1
à 3 lorsque la pression artérielle systolique moyenne cumulée
passe de 110 à 170 mmHg. L'augmentation est quasi linéaire.
Il n'y a donc pas non plus d'effet seuil de la pression artérielle
systolique sur l'augmentation de la fréquence des complications.
Une augmentation de l'incidence des complications est observée
pour des valeurs de la pression artérielle systolique encore normales
: il n'y a donc pas de relation de type courbe en U ou en J pour les complications
prises dans leur ensemble.
Comme indiqué sur la Figure
3, l'analyse de l'incidence des complications en fonction de la
pression artérielle systolique, montre, mais à des niveaux
différents, une augmentation des complications de macroangiopathie
et des complications microvasculaires. Si l'on analyse cette courbe dans
la zone des pressions artérielles les plus basses, on constate
que la normalisation stricte de la pression artérielle seule ne
peut suffire à réduire totalement l'excès de risque
d'infarctus du myocarde (ou d'accident vasculaire cérébral)
chez les patients diabétiques de type 2. Si l'élévation
de la pression artérielle systolique joue un rôle aggravant,
elle ne suffit donc pas à expliquer, à elle seule, l'excès
de complications.
L'analyse du rôle de la pression artérielle diastolique est
en cours.
Interaction hémoglobine glyquée pression artérielle
systolique
Pour les complications et événements liés au diabète
pris dans leur ensemble, il existe une interaction nette, linéaire
et synergique des deux facteurs de risque. Ainsi, si le risque est fixé
à 1 pour une hémoglobine glyquée inférieure
à 6 % et une pression artérielle systolique inférieure
à 130 mmHg, ce risque passe à environ 5 lorsque l'hémoglobine
glyquée est supérieure à 8 % et la pression artérielle
systolique supérieure à 150 mmHg (situation dont il faut
bien convenir qu'elle est fréquente en pratique clinique (Figure
4). En ce qui concerne les complications microvasculaires, l'effet
de l'hyperglycémie semble beaucoup plus fort que celui de la pression
artérielle : le risque relatif est de l'ordre de 15 pour une HbA1c
supérieure à 8 % (vs HbA1c inférieure à 6
%) alors qu'il augmente de façon beaucoup plus modeste entre 130
et 150 de pression artérielle systolique. Chez les patients dont
l'HbA1c est supérieure à 8 % la différence de risque
relatif selon le niveau de pression artérielle systolique est très
faible. La seule normalisation de la pression artérielle est insuffisante
pour éviter l'apparition des complications microvasculaires.
Les bénéfices
du traitement prédits par les études
épidémiologiques sont-ils vérifiés par les études
d'intervention ?
L'existence d'une association statistique entre l'HbA1c, par exemple, et
l'incidence des complications ne permet pas d'établir un lien de
causalité entre les deux paramètres. Seule l'étude
d'intervention permet de démontrer un tel lien. La comparaison des
deux types d'analyse des résultats de l'UKPDS, données épidémiologiques
d'une part et données d'intervention d'autre part, permet de valider,
a posteriori, le modèle épidémiologique de survenue
des complications et de vérifier si ce qui est théoriquement
prédit par l'épidémiologie est réellement obtenu
grâce aux traitements. Cette comparaison renforce les messages et
les recommandations sur les traitements, elle peut être l'occasion
de mettre en évidence des effets pervers inattendus des traitements,
elle permet de suspecter des effets liés à la classe de tel
ou tel médicament.
Complications et glycémie
Les
résultats de l'étude d'intervention
Les résultats publiés de l'UKPDS montrent qu'une baisse de
0,9 % de l'hémoglobine glyquée moyenne sur 10 ans (7,0 % dans
le groupe intensif vs 7,9 % dans le groupe conventionnel) est associée
à une réduction significative des différentes complications
(Tableau 1).
Risque relatif des différentes
complications selon la moyenne d'hémoglobine glyquée d'après
l'étude épidémiologique
Pour l'ensemble des complications, la courbe est linéaire (figure
1) ce qui permet donc de calculer qu'une baisse de 1 % d'hémoglobine
glyquée devrait correspondre à une diminution du risque de
21 %. Dans l'étude d'intervention, pour une réduction de 0,9
% d'hémoglobine glyquée, c'est une réduction de 12
% des événements et des complications liés au diabète
qui a été observée. Cette discordance n'a pas trouvé,
pour l'instant d'explications. La comparaison des résultats obtenus
pour chaque classe de complications est indiquée dans le Tableau
2.
Complications et pression artérielle systolique
Sur les 4209 patients randomisés initialement, 1148 ont été
ensuite inclus dans l'étude du traitement de l'hypertension. Dans
cette population de 1148 patients, la randomisation a constitué 3
groupes : contrôle (n = 390), inhibiteur de l'enzyme de conversion
(IEC) (n = 400) et beta-bloqueurs (n = 358). Sur la durée de suivi
de 9 ans, la pression artérielle dans les groupes traités
(quel que soit le traitement) a été réduite de 10 mmHg
pour la pression artérielle systolique et de 5 mmHg pour la pression
artérielle diastolique.
Le Tableau 3 permet de comparer
l'effet de la réduction de 10 mmHg de la pression artérielle
systolique obtenue dans l'étude d'intervention aux résultats
prédits dans l'étude épidémiologique.
Il faut souligner que très peu de patients sont restés en
monothérapie. Il a fallu au moins deux médicaments anti-hypertenseurs
chez 40 % des patients du groupe traitement moins strict. Aucun des patients
du groupe contrôle strict de la pression artérielle n'a pu
se satisfaire d'un seul anti-hypertenseur.
Le type du traitement anti-hypertenseur n'influence pas l'effet bénéfique
: les beta-bloqueurs sont aussi efficaces que les IEC, mais l'observance
du traitement est meilleure avec les IEC qu'avec les beta-bloqueurs (22
% de patients non adhérents sous IEC, vs 35 % sous beta-bloqueurs,
p < 0,001).
En conclusion, pour toutes les complications, la réduction de l'hémoglobine
glyquée observée dans l'étude d'intervention correspondait
approximativement à l'effet attendu à partir de l'analyse
épidémiologique.
En revanche, l'effet de la baisse de la pression artérielle obtenu
dans l'étude d'intervention apparaît toujours supérieur
à l'effet attendu à partir de l'étude épidémiologique
(Tableau 3). Plusieurs explications
peuvent être proposées pour cette discordance. Un effet propre
(bénéfique) des médicaments utilisés dans le
traitement de l'hypertension artérielle (beta-bloqueurs et IEC) a
été évoqué. Les effets bénéfiques
du traitement de l'HTA peuvent sembler, en première analyse, supérieurs
à ceux du traitement de l'hyperglycémie. Il peut cependant
s'agir d'un biais épidémiologique : par définition
l'étude d'intervention a porté sur un sous-groupe (celui des
diabétiques hypertendus) à haut risque de complications, c'est-à-dire
dans une zone de risque où l'effet des traitements pourrait être
très supérieur à ce qu'il aurait été
dans une zone de pression artérielle plus faible. Enfin, l'étude
d'intervention sur la pression artérielle a commencé chez
des sujets plus vieux de 2 à 3 ans (car elle a été
programmée secondairement) et qui avaient donc probablement plus
de facteurs de risque cardiovasculaire (en particulier le BMI était
de 29, donc au-dessus de celui de la population globale initiale). Il faut
donc rester prudent quant aux spéculations faites à partir
de la comparaison des deux études.
Aspects spécifiques de certaines complications
Maladie vasculaire périphérique
Peu de données ont été, à l'heure actuelle,
publiées sur les facteurs de risque de la maladie vasculaire périphérique
chez les diabétiques. Un pour cent des patients avaient une maladie
vasculaire périphérique clinique à l'entrée
dans l'étude. Ce chiffre est passé à 12 % après
18 ans de suivi. L'étude a permis d'identifier de nombreux facteurs
de risque : âge, ethnie (afro-caribéenne), tabac (risque
X 3,5), index de masse corporelle, glycémie à jeun, hémoglobine
glyquée (14 % d'augmentation du risque pour 1% d'augmentation de
l'HbA1c), cholestérol total, LDL-cholestérol, HDL-cholestérol,
triglycérides, leucocytose élevée, existence d'une
albuminurie, vitesse de sédimentation (> 13 mm vs <
5 mm). En revanche, la pression artérielle systolique n'apparaît
pas comme un facteur de risque déterminant dans la survenue d'une
maladie vasculaire périphérique dans cette étude.
Il est donc possible d'identifier précocement les patients à
risque de maladie vasculaire périphérique.
Enfin, dans l'UKPDS la maladie vasculaire périphérique est
apparue comme un facteur de risque d'amputation beaucoup plus fort que
la neuropathie périphérique.
Rétinopathie diabétique
Toute l'analyse de la rétinopathie diabétique dans l'UKPDS
a été faite à partir d'examens réalisés
à l'entrée puis tous les 3 ans, comportant 4 photographies
du fond d'il avec une lecture centralisée utilisant la classification
de l'EDTRS [30].
Toutes formes de rétinopathie confondues (au moins un microanévrysme),
il existe une augmentation linéaire de la prévalence de
la rétinopathie qui passe de 37 % à l'entrée à
70 % à 12 ans. Douze pour cent des patients, au terme de 12 ans,
ont nécessité une photocoagulation au laser ou ont eu une
hémorragie intra-vitréenne.
Effets du contrôle glycémique
L'obtention d'un meilleur contrôle glycémique (HbA1c 7 vs
7,9 %) a réduit le risque d'avoir besoin d'une photocoagulation
rétinienne (risque relatif 0,71, p = 0,0031) et de subir l'extraction
d'une cataracte (risque relatif = 0,76, p = 0,046). La réduction
du risque de survenue d'une hémorragie intra-vitréenne et
de cécité d'un il n'atteint pas la significativité.
Une progression d'au moins 2 stades de la rétinopathie diabétique
est prévenue par le traitement intensif comme indiqué dans
le Tableau 4. A 12 ans,
le risque absolu est réduit de 48,7 à 38,6 événements
pour 1000 patients-années.
Effets du contrôle de la pression artérielle
systolique
Le contrôle strict de la pression artérielle systolique (10
mmHg de moins, en moyenne, que dans le groupe contrôle moins strict)
réduit le risque de microangiopathie (toutes formes confondues)
de 37 %. Le risque relatif de recours au laser est de 0,65. La réduction
du risque d'hémorragie intravitréenne, de cécité
et d'intervention pour cataracte n'est pas significative.
En revanche la réduction du risque de progresssion de deux stades
au moins de la rétinopathie à 4,5 ans (RR = 0,75) et à
7,5 ans (RR = 0,66) et de détérioration de la vision à
7,5 ans (RR = 0,53) est sensible dans le groupe contrôle strict.
Données de l'étude
épidémiologique
Pour une baisse de 1 % de l'HbA1c est attendue une réduction de
42 % des hémorragies vitréennes, de 37 % du recours au laser
et de 19 % des interventions pour cataracte, donc très proche de
l'effet réellement observé dans l'étude thérapeutique.
La réduction de la pression artérielle systolique de 10
mmHg fait escompter une baisse du recours au laser de 11 %. Il n'y a en
revanche aucune relation entre pression artérielle et hémorragie
du vitré ou chirurgie de la cataracte.
Effets combinés du temps, de l'équilibre
glycémique et de la pression artérielle systolique
Comme dans le diabète de type 1 la rétinopathie progresse
avec l'ancienneté du diabète. Le niveau moyen d'HbA1c influence
le taux de progression (Figure
5). A douze ans, 20 % des patients dont l'HbA1c est restée
inférieure à 6 % ont vu progresser leur rétinopathie
d'au moins 2 stades EDTRS, contre 80 % des patients dont l'HbA1c était
supérieure à 9 %.
Ce taux de progression est également majoré par l'augmentation
de la pression artérielle systolique.
D'autres facteurs de risque de progression ont été identifiés
dans l'étude : faible insulinosécrétion, faible sensibilité
à l'insuline, LDL cholestérol élevé, âge
élevé.
Enfin le stade de la rétinopathie à l'entrée était
prédictif du risque de recours au laser à 12 ans : de l'ordre
de 5 % chez les patients n'ayant aucun microanévrisme au premier
examen, il est de 10 % chez ceux ayant initialement un microanévrisme
et passe à 35 % chez les patients ayant à l'entrée
une rétinopathie de stade 35 ou plus.
Néphropathie dans le diabète
de type 2
Si l'on connaît assez bien l'évolution naturelle de la néphropathie
au cours du diabète de type 1, de nombreuses inconnues persistent
quant à l'histoire naturelle de la néphropathie dans le
diabète de type 2 [31]. Les caractéristiques, à l'entrée
dans l'étude, de la population, étudiée ici de manière
prospective, étaient les suivantes : âge moyen 52 ans, 60
% d'hommes, 82 % de caucasiens ; 35 % des patients étaient fumeurs
; après 3 mois de régime l'HbA1c était de 7,2 % et
la pression artérielle était de 153-83 mmHg en moyenne.
A l'entrée dans l'étude, 6,5 % des patients avaient une
microalbuminurie pathologique définie par une concentration urinaire
d'albumine comprise entre 50 et 300 mg/L ; 0,7 % des patients avaient
une macroprotéinurie. L'insuffisance rénale était
définie par une créatininémie supérieure à
175 mumol/l. L'étude a porté sur un suivi moyen de 9,5 années.
L'incidence annuelle des différents stades de la néphropathie
diabétique a été faible. En effet, comme indiqué
dans le Tableau 5, une
faible proportion des patients passe chaque année d'un stade au
suivant (taux de conversion).
L'incidence cumulée des différents stades de la néphropathie
montre que, sur une durée de suivi de 9,5 années, le nombre
des évènements néphrologiques cliniquement significatifs
reste faible. En effet, à partir de la population initiale de ces
patients dont le diabète était de diagnostic récent,
20 % des sujets (n = 953) ont développé une microalbuminurie,
4,7 % (n = 223) une macroalbuminurie, 1,4 % (n = 64) une insuffisance
rénale chronique et 0,03 % (n = 13) sont morts des suites de la
pathologie rénale. La probabilité d'être indemne de
toute atteinte rénale au cours du diabète de type 2 est
donc de 89 % à 5 ans, 81 % à 10 ans et 74 % à 15
ans. Il est intéressant de noter que dans cette population, et
avec un recul de 9,5 ans, le taux de progression de la microalbuminurie
à la macroprotéinurie est faible, de l'ordre de 25 %. Il
faut cependant souligner qu'une importante proportion de ces sujets a
bénéficié d'un traitement intensif de l'hyperglycémie
et d'un contrôle strict de la pression artérielle. Il ne
s'agit donc pas ici d'une histoire naturelle au sens strict.
Malgré le faible nombre d'évènements néphrologiques,
l'étude thérapeutique a permis de montrer, à 9 et
12 ans, un bénéfice, sur la microalbuminurie, de l'intervention
glycémique et de l'intervention tensionnelle, à la fois
sur la pression artérielle systolique et sur la pression artérielle
diastolique.
Facteurs de risque cardiovasculaire, rôle
des lipides
Les données épidémiologiques
de l'UKPDS
Dans les dix premières années de suivi, 22 % des
patients ont développé au moins une complication de macroangiopathie,
infarctus du myocarde, accident vasculaire cérébral ou angor
et 8 % sont morts d'infarctus ou d'accident vasculaire cérébral.
La mortalité globale de 10 % à 10 ans est environ 2 à
3 fois plus élevée que celle de la population générale
comparable. Cinquante-neuf pour cent de cette mortalité est liée
aux seuls infarctus du myocarde.
A partir de l'étude portant sur 2693 patients et 280 événements
coronariens, des facteurs de risque ont été clairement identifiés
: certains ne sont pas modifiables comme l'âge et le sexe, d'autres
le sont potentiellement: tabagisme, augmentation du LDL cholestérol,
baisse du HDL-cholestérol, augmentation de l'HbA1c et augmentation
de la pression artérielle systolique. L'existence d'une rétinopathie
ne constitue pas un facteur de risque mais la présence d'une microalbuminurie,
contrairement à ce qui avait été initialement publié,
constitue bien un marqueur de ce risque.
Le traitement intensif de l'hyperglycémie a réduit l'incidence
de l'infarctus du myocarde de 16 % (14 % de réduction du risque
pour 1 % de moins d'HbA1c dans l'analyse épidémiologique).
L'effet de la réduction de la pression artérielle a été
plus net : réduction de 21 % des infarctus du myocarde (13 % pour
10 mmHg selon l'analyse épidémiologique).
L'effet des lipides est particulièrement intéressant également,
même si l'intervention thérapeutique lipidique ne faisait
pas partie des objectifs de l'UKPDS. Dans l'analyse des facteurs de risque
initiaux, le LDL cholestérol et le HDL cholestérol sortent
comme facteurs de risque en analyse multivariée. Les triglycérides
sortaient en analyse univariée mais pas en analyse multivariée.
Une augmentation du LDL cholestérol de 1 mmol/l augmente le risque
cardiovasculaire de 57 %, une augmentation du HDL cholestérol de
0,1 mmol/l diminue le risque cardiovasculaire de 15 %.
La Figure 6 indique l'incidence
de l'infarctus du myocarde en fonction du LDL cholestérol moyen
sur la période de suivi (résultats non publiés).
Soulignons à ce sujet que la dyslipidémie est beaucoup plus
fréquente que l'hyperlipidémie et que l'on constate une
augmentation considérable du risque dans des zones de LDL normal.
Les effets du traitement
L'UKPDS ne comportait pas de politique particulière vis-à-vis
des lipides. Le traitement de l'hyperglycémie, même avec
la metformine, ou le traitement de l'hypertension artérielle (quelle
que soit la classe thérapeutique) a eu très peu d'impact
sur les lipides, aussi bien chez les obèses que chez les non-obèses.
Ce n'est donc pas par l'intermédiaire d'effets sur les lipides
que s'expliquent les bénéfices observés dans l'UKPDS
et la dyslipidémie doit être traitée de façon
indépendante. C'est ce qui a conduit les épidémiologistes
d'Oxford à planifier l'étude LDS (Lipids diabetes study).
Le risque cardiovasculaire est plus élevé chez les sujets
diabétiques à cholestérol bas que chez les sujets
non diabétiques à cholestérol élevé.
C'est ce qu'ont bien montré des études concernant des patients
diabétiques et non-diabétiques (4S, WOSCOPS). Actuellement,
quatre études de prévention primaire et/ou secondaire sont
en cours qui comportent des patients diabétiques : deux testent
l'efficacité du fénofibrate (DAIS et FIELD), deux d'une
statine (HPS, simvastatine, et CARDS, atorvastatine).
Comme l'indique la Figure 7,
la relation entre le risque relatif de maladie coronarienne et la concentration
de cholestérol total chez les patients diabétiques est de
même pente que dans la population générale mais décalée
vers la droite. On peut donc attendre une réduction de risque identique
pour une baisse similaire du cholestérol mais à des niveaux
de cholestérol beaucoup plus bas (dans la zone normale). L'étude
LDS prévoit d'inclure 5000 diabétiques de type 2, de 40
à 75 ans suivis en ambulatoire et dont la concentration de cholestérol
total est inférieure à 4,1 mmol/l et celle de triglycérides
inférieure à 4,5 mmol/l. Ces patients seront répartis
par tirage au sort en 4 groupes : cérivastatine 0,4 mg + fénofibrate
200 mg, placebo + fénofibrate 200 mg, cérivastatine 0,4
mg + placebo et enfin, placebo + placebo. Pour les investigateurs, l'association
statine-fibrate ne semble pas comporter de risque particulier malgré
la dose élevée de statine, à condition de séparer
les prises des médicaments. Sont exclus les patients présentant
une maladie cardiovasculaire clinique, une insuffisance rénale
ou hépatique, une lithiase biliaire, une myopathie, un risque vital
ou la possible survenue d'une grossesse.
Les patients seront suivis pendant au moins 5 ans. Les objectifs principaux
qui seront analysés sont : survenue d'un infarctus mortel ou d'une
mort subite, survenue d'un infarctus non mortel, nécessité
d'une revascularisation artérielle, coronaire ou périphérique.
Les objectifs secondaires analysés seront : la survenue d'un accident
vasculaire cérébral, de syndrome coronaire, d'une insuffisance
cardiaque, la mortalité de toute cause, la photocoagulation rétinienne,
la survenue d'une insuffisance rénale. Cette étude analysera
également l'évolution de la microalbuminurie, de l'électrocardiogramme
et bien sûr des concentrations lipidiques ; elle comportera une
analyse économique et de la qualité de vie.
Quelles conséquences tirer de l'UKPDS
en termes de stratégie thérapeutique ?
L'un des grands mérites de l'UKPDS a été de démontrer
que le diabète de type 2 est une maladie évolutive, dans
laquelle une perte de fonction des cellules beta joue un rôle capital.
Cette altération de l'insulinosécrétion est chiffrée,
d'après l'étude, à 15 % en 6 ans environ et se produit
à un rythme assez constant. Virtuellement, aucun patient (sauf
MODY 2, par mutation du gène de la glucokinase) ne maintient sa
fonction beta dans le temps, ce qui explique qu'une escalade thérapeutique
est nécessaire, tous les 5 ans environ, pour maintenir l'HbA1c
au niveau obtenu initialement sous régime seul.
En accord avec l'étude épidémiologique, les données
de l'intervention ont montré l'absence de seuil dans la relation
entre l'hémoglobine glyquée et la survenue des complications
liées au diabète. L'objectif doit donc être d'obtenir
une hémoglobine glyquée inférieure à 7 % et
de maintenir ce résultat dans le temps. Une stratégie en
trois étapes peut donc être proposée.
1ère étape. Elle
consiste à recommander un régime et un changement de mode
de vie. Ce régime doit comporter 50 % de glucides, 25 % de lipides
(peu de graisses saturées), 25 % de protides. En trois mois, cette
première étape a permis de diminuer l'hémoglobine
glyquée de 9 à 7 % (Figure
8) et le poids de 3,6 kg en moyenne dans l'UKPDS.
2ème étape. Sous régime seul, le maintien
d'une hémoglobine glyquée inférieure à 7 %
est illusoire chez la plupart des patients. Après la diminution
initiale, l'HbA1c augmente progressivement et de façon parallèle
dans les deux groupes (Figure 8).
A 6 ans, la moitié des patients ne pouvait plus être traitée
par le régime seul. Compte tenu des données de l'UKPDS,
on peut recommander de débuter le traitement par la metformine
à la fois pour ses effets métaboliques et pour son effet
cardioprotecteur. Pour les auteurs de l'UKPDS, il n'y a pas de raison
de réserver ce traitement en première intention aux seuls
patients obèses, d'autant que dans l'UKPDS le bénéfice
métabolique de la metformine, ajoutée aux sulfamides, était
identique chez les sujets de poids normal (IMC < 25), en surpoids (IMC
25-27) ou obèses (IMC > 27) (résultats non publiés).
Les résultats obtenus avec la metformine méritent plusieurs
commentaires. Chez les patients obèses le traitement par metformine
a apporté un bénéfice par rapport aux autres traitements
intensifs en terme de mortalité, sans pourtant qu'un effet particulier
soit observé sur le contrôle glycémique ou lipidique
(Figure 9). Ceci suggère
un effet propre de la metformine qui pourrait passer par un diminution
des taux de PAI-1. Par ailleurs aucun cas d'acidose lactique n'a été
observé sous metformine. Ce traitement ne faisait l'objet dans
l'UKPDS d'aucune contre-indication d'ordre cardiologique et les patients
qui avaient un angor ou un infarctus poursuivaient leur traitement. Reste
l'observation d'une surmortalité cardiovasculaire chez les patients
chez qui la metformine a été ajoutée au sulfamide.
Pour Turner il s'agit d'un hasard : le nombre de décès observés
dans le groupe sulfamide de cette randomisation secondaire a été
beaucoup plus faible que dans le groupe total des patients traités
par sulfamide.
3ème étape. Elle consiste à ajouter
un autre traitement, qu'il s'agisse de sulfamides ou d'insuline. Chaque
agent thérapeutique, en monothérapie, augmente d'un facteur
2 à 3 la proportion des patients qui obtiennent une hémoglobine
glyquée inférieure à 7 % en comparaison avec le régime
seul. Toutefois la détérioration de l'équilibre glycémique
est telle qu'après 3 ans environ 50 % des patients peuvent atteindre
cet objectif avec une monothérapie et qu'après 9 ans, cette
proportion diminue à 25 %.
Les implications d'une telle stratégie avec escalade thérapeutique
sont les suivantes :
- Les diabétiques de type 2 ont besoin d'une polychimiothérapie
incluant 2 ou 3 traitements hypoglycémiants, et très souvent
un traitement anti-hypertenseur comportant plusieurs médicaments,
un traitement hypolipémiant, de l'aspirine.
- A long terme, les patients traités prendront plus de poids que
ceux qui ne le sont pas.
- L'insuline sera nécessaire chez de nombreux patients, les exposant
à une prise de poids et aux hypoglycémies. Il est donc préférable
d'utiliser des combinaisons insuline-sulfamide ou insuline-metformine.
CONCLUSION Les
résultats de l'étude d'observation américaine National
health and nutrition examination survey (NAHNES), publiée en
1998 et 1999, donnent une idée de l'ampleur du problème si
l'on veut mettre en application ces principes thérapeutiques : 51
% des patients diabétiques de type 2 traités par insuline
et 42 % de ceux qui prennent un traitement oral ont une HbA1C > 8 % (N
< 6,2 %) ; 28 % ont une pression artérielle systolique > 160
mmHg et/ou une diastolique > 95 mmHg [32-34]. Plus de la moitié
des diabétiques de type 2 traités ont donc une hyperglycémie
et/ou une HTA mal contrôlées. Les résultats de l'UKPDS
doivent nous inciter à plus de rigueur dans la prise en charge de
nos patients ; ils nous montrent aussi les difficultés de cette prise
en charge dans le long terme. De plus, au moment du diagnostic, la moitié
des patients inclus dans l'UKPDS avaient une complication liée au
diabète, ce qui justifie que l'on s'interroge sur les moyens de parvenir
à un diagnostic et à un traitement plus précoces.
Quelques jours après ce symposium, R. Turner est décédé
subitement. Tous ceux qui ont eu la chance d'assister à cette réunion
avaient pu apprécier l'étendue de son savoir, la pertinence
de ses analyses et la rigueur de ses projets.REFERENCES 1.
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