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Intérêt d’une prise en charge néphrologique précoce des patients en insuffisance rénale chronique


Médecine thérapeutique Cardiologie. Volume 2, Numéro 4, 247-51, juillet-août 2004, Revue



Auteur(s) : Maxime Hoffmann , Vincent Lemaître , Christian Noel , Service de Néphrologie, Hémodialyse et Transplantation rénale, hôpital Calmette, CHU, 59037 Lille Cedex, Service de Dialyse, CH de Valenciennes, 59322 Valenciennes Cedex, M. Hoffman.

ARTICLE

Auteur(s) :, Maxime Hoffmann1,*, Vincent Lemaître2, Christian Noel1

1Service de Néphrologie, Hémodialyse et Transplantation rénale, hôpital Calmette, CHU, 59037 Lille Cedex
2Service de Dialyse, CH de Valenciennes, 59322 Valenciennes Cedex
*M. Hoffman

L’insuffisance rénale chronique (IRC) est désormais considérée comme un facteur de risque cardiovasculaire à part entière. Elle est aussi une maladie complexe par la multiplicité de ses causes et des atteintes systémiques qu’elle engendre. Son évolution est encore le plus souvent inexorable vers le stade dit terminal (IRT) nécessitant l’épuration extra-rénale (dialyse, transplantation rénale). Actuellement en France, 40 à 45 % des insuffisances rénales chroniques sont liées à une néphropathie vasculaire ou diabétique [1, 2]. L’incidence de l’IRT est en progression constante en France, de l’ordre de 4 % par an, avec une incidence annuelle supérieure à 110 nouveaux cas par million d’habitants. Cette progression est liée en grande partie à l’épidémie de diabète de type 2 [3]. Cette augmentation porte électivement sur les tranches de population les plus âgées, si bien qu’elle est appelée à croître encore dans les années à venir, parallèlement au vieillissement continu de la population.En dépit des nombreux progrès thérapeutiques et technologiques, la mortalité des patients dialysés reste élevée et relativement constante ces dix dernières années (survie moyenne à 5 ans estimée à 46 % en Europe [4] et à 30 % aux États-Unis [5]). De nombreuses causes sont avancées avec principalement : l’âge élevé des patients, la comorbidité essentiellement cardiovasculaire et la dénutrition.Un nouveau marqueur de risque a été récemment identifié pour apporter des éléments d’explications à l’importante mortalité principalement cardiovasculaire de ces patients. Il s’agit du phénomène appelé « référence tardive (RT) », traduction littérale de l’américain « late referral », qui traduit le retard avec lequel le patient insuffisant rénal est adressé au néphrologue.

Épidémiologie de la référence tardive

Il n’existe pas de définition consensuelle de la référence tardive. Elle est le plus souvent définie par un critère quantitatif correspondant à une durée de suivi néphrologique spécialisé, séparant la première consultation de néphrologie de la première séance de dialyse. Elle est le plus souvent inférieure à 3 ou 4 mois. Depuis 1981, le taux de RT est stable de l’ordre de 20 à 35 % pour les séries européennes [1, 5-8]. En France, chaque année, environ 10 à 15 % des patients insuffisants rénaux chroniques sont hospitalisés pour débuter en urgence la dialyse, essentiellement la prise en charge d’un œdème aigu pulmonaire, sans jamais avoir bénéficié au préalable d’une consultation néphrologique [1, 9].

Conséquences du retard de prise en charge chez le patient insuffisant rénal chronique

La prise en charge néphrologique tardive des patients IRC est constamment associée à une mortalité précoce plus importante de 20 à 37 %, dès la fin de la première année de dialyse, indépendamment de l’âge, du niveau de fonction rénale résiduelle et des comorbidités associées [1, 2, 5, 9, 10]. La RT est également responsable d’un plus mauvais contrôle des conséquences de l’urémie chronique : acidose métabolique, anomalie du métabolisme phosphocalcique pouvant conduire à un hyperparathyroïdisme secondaire, dénutrition dont témoigne l’hypoalbuminémie, anémie secondaire liée au retard de la prescription d’érythropoïétine, hypertension artérielle et hypertrophie ventriculaire gauche [1, 8, 11]. Pour l’hémodialyse, la RT est associée à un début de dialyse plus fréquent sur voie d’abord temporaire (cathéter central) plutôt que sur fistule artério-veineuse (75 % des patients en RT contre 5 à 20 % des patients pris en charge précocement) [1, 9]. Les débuts de dialyse sur cathéters centraux sont eux-mêmes associés à une surmortalité (risque relatif de mortalité variant de 1,5 à 1,9), essentiellement de cause infectieuse [12-14].

L’accès à la transplantation rénale est limité par la RT, indépendamment du sexe, de l’âge, de la race, du statut socio-économique, et des comorbidités [15, 16].

La perception subjective de la qualité de vie en dialyse, évaluée par les questionnaires SF36, est diminuée la première année dans les groupes de RT [17]. La RT est aussi associée à un surcoût direct considérable lié à la prolongation des durées de séjours hospitaliers initiaux (en moyenne 20 jours supplémentaires) et secondaires (20 jours de plus également). Ce surcoût est estimé en France à 30 000 euros par patient en RT [8, 9, 17, 18]. Ceci est sans compter avec les surcoûts indirects non chiffrés liés aux arrêts de travail et à leur compensation financière par la société, et la possibilité, par une consultation précoce de néphrologie, d’identifier des causes potentiellement curables d’IRC ou de retarder l’IRT par mise en route de traitements néphroprotecteurs [19].

Quelles sont les principales causes de la RT ?

Les causes inévitables

La seule cause inévitable d’insuffisance rénale terminale est la survenue d’une insuffisance rénale aiguë, rapidement progressive irréversible et/ou ne répondant pas au traitement étiologique, et conduisant à une prise en charge non programmée en dialyse. L’incidence annuelle de ces patients varie de 3 à 12 % de l’ensemble des patients débutant la dialyse [6, 9]. Dans la majorité des études portant sur la RT, ces sujets sont exclus de l’analyse.

D’autres facteurs existent mais sont plus discutables : le caractère longtemps pauci symptômatique de l’IRC, mais un dépistage chez les sujets à risque ne devrait-il pas être réalisé indépendamment de ce caractère ? ; le refus « éclairé » de la part du patient se connaissant insuffisant rénal de consulter un néphrologue avant l’apparition de signes cliniques critiques et le nombre important (25 à 40 % des sujets en RT) de perdus de vue à la suite d’une première et souvent unique consultation de néphrologie [1, 9]. Toutefois il est licite de se demander s’il s’agit vraiment d’un déni ou d’une peur de la maladie ou plutôt d’un défaut de communication ou d’explication du médecin à son malade.

Les causes évitables

Aux Etats-Unis, un faible statut socio-économique est associé à une plus forte probabilité de RT. Ceci est en lien direct avec la problématique d’accès aux soins [20, 21]. Dans les études françaises, ce critère n’a pas été étudié.

Une surmortalité est constatée dans les groupes de patients insuffisants rénaux chroniques pris en charge avec retard et ceci indépendamment de l’âge et des comorbidités associées. De plus, il est constaté que plus les patients sont âgés, plus leurs comorbidités sont nombreuses et plus ils sont adressés tardivement au néphrologue. Des enquêtes de pratiques réalisées auprès de médecins généralistes, d’internistes canadiens et américains montrent qu’au-delà de 85 ans, 65 % d’entre - eux n’adresseraient pas le malade insuffisant rénal au néphrologue. Douze pour cent des Canadiens et 20 % des Américains considèrent qu’au-delà d’une médiane de 80 ans, les patients insuffisants rénaux chroniques ne devraient pas bénéficier de la dialyse. De même, la présence d’une insuffisance cardiaque ou respiratoire, d’une insuffisance hépatique avancée ainsi que l’existence d’une altération de l’état général sont d’autres raisons fréquentes de non-demande d’avis néphrologique en présence d’une IRC [22, 23].

En France, dans une étude portant sur 179 patients en IRT en 1997, le créatininémie moyenne lors de la première consultation de néphrologie était de 369 μmol/L. Les facteurs associés à une IRC avancée lors de la première consultation de néphrologie incluaient en particulier la spécialité du médecin correspondant. La médiane de créatininémie était en effet plus élevée pour les patients adressés par le cardiologue (336 μmol/L) et l’urologue (371 μmol/L) comparativement à ceux adressés par le médecin généraliste (216 μmol/L) ou l’endocrinologue (233 μmol/L) [24].

Les autres facteurs incriminés dans ces enquêtes pour expliquer les raisons du retard de prise en charge associaient: la méconnaissance du rôle du néphrologue en amont de la dialyse, la peur de perdre le patient, l’absence d’un centre de néphrologie à proximité, l’absence de consensus ou de référentiel sur le moment opportun pour adresser le patient au néphrologue ou pour débuter la dialyse, l’impression d’être jugé négativement par le néphrologue, et aussi un manque de coordination des soins entre le néphrologue et le médecin correspondant [22, 23, 24].

Recommandations françaises pour la prise en charge de l’IRC

L’individualisation par les néphrologues du phénomène de RT est assez récente. Les premières publications internationales datent de 1984 [25].

En France, la première publication concernant les problèmes de RT dans des revues généralistes date de 1997 [9]. Depuis, aucune publication n’a eu lieu dans les journaux français de médecine générale à grand tirage. En 2001, deux articles de sensibilisation destinés aux médecins internistes et aux diabétologues ont été publiés [18, 26]. A notre connaissance, aucun article spécifique n’a été publié dans des revues cardiologiques françaises. Pour pallier à ce manque d’informations, l’Agence nationale d’accréditation et d’évaluation en santé (ANAES) a édité en septembre 2002 un référentiel de prise en charge des patients insuffisants rénaux chroniques [27]. Ces recommandations insistent sur les catégories de sujets à risque qui relèvent d’un dépistage systématique de l’IRC (tableau I( Tableau 1 )), et sur les méthodes d’évaluation du débit de filtration glomérulaire (DFG). L’Anaes recommande l’utilisation de la formule de Cockcroft et Gault en plus du dosage de créatininémie pour le dépistage de l’insuffisance rénale chronique (tableau II( Tableau 2 )) [28]. Cette recommandation a également été diffusée auprès des biologistes libéraux qui se doivent d’indiquer le résultat de la clairance calculée de la créatininémie ainsi que ses principales normes.

En Australie, au Canada, et aux Etats-Unis, les sociétés savantes recommandent, dans les maladies rénales chroniques, un recours néphrologique lorsque le DFG devient inférieur à 30 mL/min [29-31]. En France, les recommandations de l’Anaes sont moins tranchées. Le recours néphrologique pour préparer la prise en charge en dialyse est à différencier de l’avis précoce. Celui-ci est « recommandé », indépendamment du DFG, dès la découverte d’une néphropathie afin de rechercher son origine, évaluer son évolutivité, si possible mettre en route un traitement étiologique. Il permet d’identifier les maladies rénales réversibles ou dont la progression pourrait être stoppée ou ralentie, les maladies rénales héréditaires pouvant nécessiter une enquête familiale ou un conseil génétique, et celles dont la nature pourrait influencer le choix de la technique de dialyse ou la prise en charge lors d’une transplantation rénale. Cet avis initial est dit « indispensable » dès que la clairance de la créatinine est voisine de 50 ml/min pour identifier et prévenir les complications de l’IRC. L’information et la préparation au traitement rénal de surveillance (imposant la création d’une fistule artério-veineuse qui ne sera fonctionnelle que 3 à 4 semaines après sa création ou la mise en place d’un cathéter de dialyse péritonéale) est « recommandée » dès que le DFG est inférieur à 30 mL/min [27, 32].
Tableau 1 Recommandations de l’Anaes concernant les catégories de patients à risque nécessitant un dépistage de l’insuffisance rénale chronique [27].Une estimation du débit de filtration glomérulaire est recommandée :

Chez des patients porteurs d’anomalies rénales

• Découverte d’une protéinurie, d’une hématurie

• Uropathie, lithiase, infections urinaires hautes récidivantes

• Néphropathie connue familiale ou non (glomérulaire, tubulo- interstitielle, vasculaire)

• Suivi d’une insuffisance rénale aiguë réversible

Chez des patients ayant un risque de maladie rénale ou d’insuffisance rénale

• Antécédents familiaux de néphropathie

• Diabète

• HTA

• Maladie athéromateuse

• Maladie systémique avec atteinte rénale potentielle (amylose, sclérodermie, lupus, sarcoïdose)

• Insuffisance cardiaque ou hépatique

• Goutte

• Dysglobulinémie monoclonale

• Prise prolongée ou consommation régulière de médicaments néphrotoxiques (lithium, anti- inflammatoires non stéroïdiens, antiviraux, ciclosporine, tacrolimus, IEC, antagonistes des récepteurs de l’angiotensine II, diurétiques, antalgiques)

Dans certaines circonstances

• Avant et pendant la prescription d’aminosides

• Avant et après chimiothérapie néphrotoxique (cisplatine et dérivés)

• Pour les injections de produits de contraste iodés, les précautions d’emploi mentionnées dans le Vidal sont d’éviter toute déshydratation préalable à l’examen et de maintenir une diurèse abondante chez les sujets insuffisants rénaux, diabétiques, myélomateux, hyperuricémiques et chez les sujets athéromateux ; la vérification de la créatininémie n’est demandée que pour les produits de contraste iodés de haute osmolalité

Devant des anomalies biologiques ou cliniques extra-rénales

• Découverte d’une anémie normochrome, normocytaire arégénérative

• Troubles digestifs : anorexie, nausées, vomissements

• Anomalies du métabolisme phospho-calcique (hypocalcémie, hypercalcémie) ou cliniques (douleurs osseuses, fractures, tassement)


Tableau 2 Rappels sur la formule de Cockcroft et Gault [28]

L’étude initiale portait sur 249 patients hospitalisés (4 % de femmes), âgés de 18 à 92 ans (23 % avaient plus de 70 ans, 17 sujets plus de 80 ans). La méthode de dosage de la créatininémie et ses conditions opératoires n’étaient pas précisées dans l’article. Cette formule a été validée pour des valeurs extrêmes de filtration glomérulaire, d’âge (sauf chez les enfants), de poids (sauf au cours des obésités extrêmes et au cours de la grossesse). La formule énoncée dans l’article de Cockcroft était la suivante :

C (mL/min) = [140 - âge (années)] × poids (en kg) / 72 × créatininémie (mg/100 mL)

Les auteurs estimaient que la production de créatinine chez la femme était de 15 % inférieure à celle de l’homme à âge et à poids égal. Un facteur de correction en fonction du sexe a ainsi été introduit dans la formule qui devenait :

C (mL/min) = [(140 - âge) × poids / 72 × créatininémie (mg/100 mL)] × K

Avec : K = 1 pour les hommes et 0,85 pour les femmes.

Pour convertir en μmol/L les valeurs de créatininémie exprimées en mg/L, il faut les multiplier par 8,85. La formule devient :

C(mL/min) = [(140 - âge) × poids / 0,814 × créatininémie (en μmol/L)] × K

Avec : K = 1 pour les hommes et 0,85 pour les femmes.

Ce qui, de façon plus simple, équivaut à :

C (mL/min) = [(140 - âge) × poids/créatininémie en μmol/L] × K

Avec : K = 1,23 pour les hommes et 1,04 pour les femmes.

Évaluation de la fonction rénale

C (mL/min)

Fonction rénale normale

≥ 80

Insuffisance rénale légère

≥ 0 et < 80

Insuffisance rénale modérée

≥ 30 et < 60

Insuffisance rénale sévère

< 30

Conclusion

Le phénomène de référence tardive concerne 20 à 35 % des patients IRC débutant chaque année la dialyse. Elle est associée à une mortalité précoce supérieure de 20 à 37 % dès la première année de dialyse selon les séries. De nombreuses causes ont été avancées pour l’expliquer, et des recommandations françaises de dépistage et de prise en charge de l’IRC ont été éditées pour prévenir efficacement la RT. Une meilleure collaboration entre les différents acteurs de santé ainsi que le développement de l’éducation thérapeutiques sont indispensables pour améliorer la prise en charge de ces patients à très haut risque cardio-vasculaire. La mise en place de réseaux de santé pluridisciplinaires "Ville-Hôpital" pourraient permettre de répondre à ces objectifs en rompant l’isolement de certains médecins, en uniformisant les prises en charge, en permettant la diffusion des bonnes pratiques médicales tout en aidant au développement de l’éducation des patients.

Références

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