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Place des bêta-bloquants dans le traitement de l’insuffisance cardiaque avec dysfonction ventriculaire gauche systolique


Médecine thérapeutique Cardiologie. Volume 2, Numéro 4, 229-35, juillet-août 2004, Revue



Auteur(s) : Emmanuel Glaser , Service de cardiologie, Centre hospitalier départemental Stell, 1, rue Charles Drot, 92500 Rueil-Malmaison, E. Glaser..

ARTICLE

Auteur(s) :, Emmanuel Glaser*

Service de cardiologie, Centre hospitalier départemental Stell, 1, rue Charles Drot, 92500 Rueil-Malmaison
*E. Glaser.

L’insuffisance cardiaque (IC) constitue un enjeu majeur de santé publique. Sa prévalence en augmentation régulière est de l’ordre de 1 % en France. La mortalité est de 50 % à 5 ans et l’IC représente la cause de 150 000 hospitalisations par an en France [1]. En 20 ans, le traitement de l’IC s’est considérablement amélioré grâce à l’introduction de nouvelles molécules et à une meilleure compréhension de la physiologie de l’IC. Fondées sur les résultats de vastes essais randomisés objectivant les bénéfices des différentes thérapeutiques, les sociétés savantes ont pu établir des recommandations précises codifiant le traitement de l’IC avec altération de la fonction systolique du ventricule gauche. Au traitement digitalo-diurétique se sont progressivement rajoutés d’abord les inhibiteurs de l’enzyme de conversion (IEC) et depuis 1996 en France les bêta-bloquants. Pourtant, les études observationnelles européennes ou françaises retrouvent régulièrement une sous-utilisation de ces thérapeutiques, particulièrement marquée en ce qui concerne les bêta-bloquants. Cette revue fera un point sur les données actuelles justifiant une large utilisation des bêta-bloquants dans le traitement de l’IC systolique.

Physiologie

L’IC n’est plus considérée comme une simple anomalie de la contractilité myocardique. Ainsi, les thérapeutiques augmentant l’adénosine monophosphate cyclique (AMPc) et la contractilité, bien qu’efficaces dans le traitement à court terme de l’IC ne permettent pas de réduire la progression inéluctable de la défaillance myocardique [2]. À l’inverse, les thérapeutiques visant à freiner l’hyperactivation neurohormonale sont devenues le traitement de fond de l’IC [3]. Après une atteinte myocardique initiale d’origine ischémique, hypertensive, valvulaire, ou toxique, un processus délétère de remodelage correspondant à des changements génotypiques, moléculaires, cellulaires et interstitiels du myocarde et se traduisant par des modifications de géométrie et de fonction du cœur rend compte de l’évolution de la maladie [4]. La stimulation neurohormonale visant à compenser la baisse du débit apparaît être un déterminant majeur du remodelage cardiaque. Le niveau des catécholamines circulantes augmente chez l’insuffisant cardiaque avec la sévérité de la maladie [5] et le niveau de noradrénaline circulante est corrélé au pronostic [2]. Les mécanismes à l’origine de l’effet bénéfique des bêta-bloquants ne sont pas clairement élucidés. Les premières études avaient suggéré qu’une « up-régulation » des récepteurs bêta-adrénergiques était leur principal mécanisme d’action [7]. Cependant, ceci n’a pas été confirmé avec les nouveaux bêta-bloquants comme le carvédilol qui n’entraînent pas cette up-régulation [8]. L’hypothèse la plus probable fait intervenir plusieurs mécanismes dont une toxicité directe des catécholamines telle qu’elle est décrite dans les cardiopathies en relation avec un phéochromocytome [9] ou sur des préparations in vitro [10]. Dans des modèles animaux d’IC ischémique, le métoprolol [11] et le carvédilol [12] ont permis une diminution du phénomène d’apoptose myocardique. Les bêta-bloquants pourraient diminuer l’apoptose de plusieurs façons : diminution de la noradrénaline circulante responsable d’apoptose par activation de la protéine kinase A entraînant une augmentation de l’entrée de calcium via les canaux calciques voltages dépendants [13] et stimulation de l’expression du proto-oncogène anti-apotique Bcl-2 [11]. Enfin, l’effet bénéfique des bêta-bloquants passe également par leurs actions hémodynamiques telles l’augmentation de la durée du remplissage ventriculaire, la diminution de la post-charge, la diminution de la consommation énergétique du cœur et par leurs effets antiaythmiques [14]. Chez l’insuffisant cardiaque traité par IEC ou antagoniste des récepteurs à l’angiotensine II, l’utilisation des bêta-bloquants s’accompagne d’une baisse du taux de rénine et d’angiotensine II et d’une augmentation du BNP [15].

Preuves cliniques de l’efficacité des bêta-bloquants

Effet sur la mortalité

En 1979, Swedberg [16] publiait une série non randomisée de 24 patients présentant une cardiopathie dilatée non ischémique traitée par bêta-bloquants et notait une baisse de la mortalité par rapport au groupe contrôle. L’année d’après, il retrouvait sur 28 patients une amélioration de la fonction myocardique suggérant la toxicité d’une stimulation sympathique inadaptée et des catécholamines sur le myocarde. Il faudra cependant attendre les années 1990 pour que de larges essais randomisés versus placebo portant sur plus de 15 000 patients démontrent le bénéfice des bêta-bloquants dans l’IC. Dans ces études, le carvédilol [17-19], le métoprolol [20-22], et le bisoprolol [23, 24], associés à un traitement de l’IC chronique, comportant IEC, diurétiques, et le plus souvent digitaliques, réduisent la morbidité et la mortalité à long terme. La réduction de mortalité est importante. Avec le carvédilol, elle est de 65 % dans l’insuffisance cardiaque légère à modérée [17] et de 35 % dans l’insuffisance cardiaque sévère avec fraction d’éjection ventriculaire gauche (FEVG) < 25 % [19], de 34 % avec le bisoprolol dans l’étude Cibis 2 [24] et avec le métoprolol dans l’étude MERIT-HF [22].

Effet sur le remodelage

Les essais portant sur l’utilisation des IEC avaient démontré que ceux-ci pouvaient freiner la dilatation progressive du ventricule gauche mais sans l’arrêter totalement [25]. Depuis, de nombreuses études ont prouvé que l’adjonction d’un bêta-bloquant au traitement par IEC diminue le volume ventriculaire gauche et améliore la fraction d’éjection [26].

L’étude Carmen [27] a comparé chez 574 patients les effets du carvédilol seul, de l’énalapril seul et de l’association carvédilol-énalapril sur le remodelage ventriculaire gauche chez des patients IC stables avec FEVG inférieure à 40 %. Cette étude montre une potentialisation des effets du carvédilol et de l’énalapril puisqu’à 18 mois, l’association carvédilol + énalapril réduit significativement les volumes télédiastoliques et télésystoliques et augmente la FE par rapport à l’énalapril et au carvédilol seuls. En monothérapie, le carvédilol paraît au moins aussi efficace que l’énalapril. Le carvédilol seul réduit significativement le volume télésystolique dès 6 mois par rapport aux valeurs basales alors qu’il n’y a pas de différence significative observée avec l’énalapril seul.

Les patients ayant une amélioration marquée de la FEVG après un traitement au long cours par bêta-bloquant ont un très bon pronostic. Metra et al [28] ont évalué chez 171 patients en IC chronique (classe II à IV de la NYHA, FEVG ≤ 35 %), traités par diurétiques et IEC, la fonction ventriculaire gauche, avant et après 9 à 12 mois de traitement par bêta-bloquants (carvédilol ou métoprolol) et le pronostic. Trente-huit patients (22 %) ont présenté une amélioration importante de la FEVG (de 20 % ± 8 % à 43 % ± 10 % ; p < 0,0001). Comparés aux autres patients (n = 138, amélioration de la FEVG de 21 % ± 7 % à 26 ± 9 %; p < 0,001), leur pronostic était nettement supérieur avec à 2 ans un taux cumulatif de survie de 95 % (81 % pour les autres patients). En analyse multivariée, une cardiomyopathie non ischémique et une pression artérielle moyenne initiale élevée sont les deux facteurs prédictifs d’amélioration franche de la FEVG dans cette étude.

La cinétique d’amélioration des paramètres du VG a été étudiée avec le métoprolol [29]. Après une baisse initiale de la fraction d’éjection le premier jour, l’amélioration de la FEVG devient significative entre 1 et 3 mois de traitement par diminution du volume télésystolique du VG. La baisse du volume télédiastolique, de la masse ventriculaire gauche et la diminution de la sphéricité du VG sont plus tardives, présentes à 18 mois mais non à 3 mois. Une autre étude menée avec le carvédilol retrouve cependant une diminution plus rapide de la masse ventriculaire gauche présente dès 4 mois de traitement [30]. Cette étude montre également une diminution de la fuite mitrale sous carvédilol.

Effet sur la mort subite

Outre l’effet sur la fonction ventriculaire gauche, l’effet bénéfique des bêta-bloquants sur la mortalité est lié à une diminution de la mort subite. L’activation sympathique est arythmogène par augmentation de l’automaticité des cellules myocardiques, par augmentation d’activités déclenchées, et en favorisant l’hypokaliémie et l’ischémie myocardique [31]. L’effet préventif sur la mort subite serait prépondérant pour les IC légères ou modérées pour lesquelles la mort subite représente l’essentiel de la mortalité. Dans l’étude Merit-HF [22] incluant des patients en IC légère à modérée (96 % en stade NYHA II ou III), la mort subite représente 60 % des causes de mortalité et est réduite de 41 %. Un quart de la mortalité est en rapport chez ces patients avec une progression de l’IC et ce critère est réduit de 49 %. Dans l’étude Cibis II [24] incluant des patients plus graves en stade NYHA III ou IV, la mort subite ne représente plus que que 34 % des décès et est réduite de 44 %.

Effet sur les symptômes

Les essais évaluant la mortalité sous bêta-bloquants ont également montré une amélioration du statut fonctionnel des patients IC sous traitement [18, 22]. Les mesures objectives de la capacité maximale à l’effort tels le test de marche de 9 mn ne sont pas, par contre, améliorées sous bêta-bloquants en raison de la diminution de la réponse chronotrope [32].

Critères prédictifs d’efficacité des bêta-bloquants

L’effet bénéfique sur la mortalité est retrouvé pour le carvédilol et le métoprolol dans tous les sous-groupes de patients, homme ou femme, présentant une cardiopathie ischémique ou non ischémique, avec une FEVG inférieure ou supérieure à 23 % [17, 22]. La réponse aux bêta-bloquants en terme d’amélioration de la fonction systolique est cependant inconstante avec une proportion de non-répondeurs située entre 20 et 30 %.

L’effet sur la fonction ventriculaire gauche semble plus constamment noté dans les cardiopathies non ischémiques qu’ischémiques. Dans une étude sur 295 patients, l’amélioration de la FEVG sous carvédilol est de plus grande amplitude pour les cardiopathies non ischémiques avec une augmentation respectivement de 14,5 +/- 2 et 7,6 +/- 10 (p < 0,001) [33]. Dans cette étude, 21 % des patients non ischémiques n’avaient pas ou peu d’augmentation de la FEVG sous carvédilol contre 52 % des patients ischémiques.

Si la fréquence cardiaque à l’état basal est un facteur reconnu de mortalité indépendant dans l’IC, le bénéfice du traitement bêta-bloquant semble, par contre, indépendant de ce paramètre. Les analyses de l’étude Cibis 2 pour le bisoprolol [34] et de Merit pour le métoprolol [22] relèvent un bénéfice sur la mortalité indépendant de fréquence cardiaque initiale. Une étude spécifique pour le carvédilol suggère que l’amélioration de la fraction d’éjection est indépendante de la fréquence cardiaque avant traitement et également de la réduction de la fréquence cardiaque sous traitement [35]. L’incidence du rythme cardiaque est plus controversée puisque l’analyse de Cibis 2 [34] montre un bénéfice uniquement pour les patients en rythme sinusal et non pour les patients en fibrillation auriculaire alors qu’il a été rapporté un effet bénéfique du carvédilol sur le remodelage indépendant de la présence d’une fibrillation auriculaire [35].

Enfin, la présence d’une réserve contractile avec une amélioration de la FEVG de plus de 20 % lors de l’administration de faibles doses de dobutamine est un critère prédictif d’amélioration de la FEVG et de la classe NYHA sous bêta-bloquant [36].

Relation dose-effet

Une relation dose-effet sur l’amélioration de la FEVG et la baisse de la mortalité a pu être démontrée pour le carvédilol utilisé à des posologies de 12,5 mg, 25 mg ou 50 mg/ jour après 6 mois de traitement dans l’étude Mocha [37]. Si l’amélioration de la fonction ventriculaire gauche paraît corrélée à la dose, un effet bénéfique sur la mortalité a été retrouvé dans l’étude Copernicus dès 14 à 21 jours, après l’initiation du traitement à une dose faible de 6,25 mg 2 fois par jour et avant qu’une amélioration de la FEVG (qui demande plusieurs mois de traitement) n’ait pu apparaître [38].

L’analyse des résultats de l’étude Merit HF [39] montre que les patients qui n’ont pu atteindre une dose de métoprolol d’au moins 100 mg et ceux qui ont pu dépasser cette dose avaient en fait une réduction du risque de mortalité identique. Ces 2 groupes de patients ont présenté une même baisse de la fréquence cardiaque, ce qui reflète probablement une sensibilité différente au blocage bêta-1 adrénergique. Ces données soulignent le fait que malgré l’existence d’une dose cible préconisée, la titration doit être individualisée et guidée par la tolérance. La tolérance d’une faible dose seulement ne préjuge pas d’une inefficacité du traitement.

Tolérance

En raison de l’effet inotrope négatif transitoire en début de traitement, le traitement bêta-bloquant doit être initié chez des patients stables et euvolémiques, en commençant par de faibles doses augmentées progressivement en fonction de la tolérance. Dans ces conditions, la tolérance paraît bonne même chez les patients les plus graves pourtant plus dépendant de l’activation sympathique. L’étude Copernicus [38] a inclus des patients graves dyspnéiques au repos ou pour des efforts minimes avec une FEVG inférieure à 25 %. L’introduction du carvédilol ne s’est pas accompagnée d’une augmentation du risque de décompensation d’IC, ou de choc cardiogénique même dans le sous-groupe des patients les plus graves avec FEVG inférieure à 15 %. Quatre-vingt-dix-sept pour cent des patients ont supporté la dose initiale de 3,125 mg et 58,6 % ont atteint la dose cible de 25 mg, 2 fois par jour. Dans cette étude ainsi que dans Cibis II inluant des patients en stades III et IV, le taux d’arrêt de traitement n’a pas été supérieur à celui du placébo. La baisse de la pression artérielle est faible, pour la systolique de 3,6 +/- 0,5 mmHg versus 2,0 +/- 0,5 mg dans le groupe placebo. L’absence de baisse significative de pression artérielle est retrouvée au long cours chez l’IC avec les autres bêta-bloquants en particulier le métoprolol [15].

En raison d’une période de stabilité requise avant l’instauration du traitement, les bêta-bloquants ne sont classiquement pas introduits à l’hôpital chez les patients hospitalisés pour une décompensation d’IC. Ceci est probablement une cause importante de sous-prescription. Récemment, l’étude Impact [40] a étudié les effets d’une introduction précoce des bêta-bloquants en phase hospitalière par rapport à la stratégie classique du traitement de l’IC. Malgré la présence de signes congestifs lors de l’introduction du carvédilol chez plus du tiers des patients, par rapport au groupe contrôle, le pronostic immédiat n’a pas été altéré et la durée d’hospitalisation n’a pas été prolongée. À 60 jours, seulement 10 % des patients ont dû arrêter le bêta-bloquant.

Comparaison des bêta-bloquants

Trois bêta-bloquants (bisoprolol, métoprolol et carvédilol) ont démontré leur efficacité dans le traitement de l’IC avec altération de la FEVG. À l’inverse des IEC, un effet de classe ne semble pas pouvoir être retenu actuellement. Les bêta-bloquants ont des propriétés pharmacologiques hétérogènes et sont classés en fonction de la sélectivité du blocage bêta-1 adrénergique, de la présence d’une activité sympathomimétique intrinsèque et d’autres activités vasodilatatrices [41].

La présence d’une activité sympathomimétique intrinsèque semble délétère. Le xamotérol, agoniste-antagoniste partiel bêta-1 adrénergique, augmente la mortalité à 14 semaines par rapport au placebo chez des patients en classe III ou IV de la NYHA en traité par IEC et diurétiques (9,1 % dans le groupe xamotérol versus 3,7 % dans le groupe placebo ; p = 0,02) [42]. Une activité sympathomimétique au niveau des récepteurs bêta-2 ne semble pas plus favorable. Dans une étude versus placebo chez des patients présentant une FEVG inférieure à 40 %, le céliprolol possédant une activité vasodilatatrice liée à une activité agoniste bêta-2 n’améliore pas la survie, la capacité à l’effort ou la fraction d’éjection [43].

Dans une méta-analyse portant sur 15 905 patients (tableau 1( Tableau 1 )) [44] inclus dans des études versus placebo chez des patients insuffiants cardiaques, le risque de mortalité est réduit de 10 % sous bêta-bloquants avec activité sympathomimétique intrinsèque, de 33 % sous bêta-bloquants bêta-1 sélectifs et de 42 % sous bêta-bloquants non sélectifs avec activité bêta-2 ou alpha-1 bloquante. Plus récemment, l’étude Comet [45] a comparé chez 3 029 patients présentant une IC chronique avec FEVG < 35 %, un traitement par métoprol tartrate titré jusqu’à une posologie de 50 mg* 2/jour au traitement par carvédilol titré à 25 mg* 2/jour. Sur un suivi moyen de 58 mois, le risque de décès a été diminué de 17 % (600 vs 512 décès ; p = 0,0017) et le risque de décès cardiovasculaire de 20 % (p = 0,0004) en faveur du carvédilol. La comparaison des deux bêta-bloquants est difficile, car l’essai Comet a utilisé le métoprol à libération immédiate à une posologie proche de celle utilisée dans l’étude MDC (108 mg/j) avant que ne paraissent les résultats de l’étude Merit-HF dans laquelle le métoprolol a démontré son efficacité à la posologie cible de 200 mg/jour sous sa forme à libération prolongée le métoprolol succinate. Il semble cependant que le degré de blocage bêta-1 obtenu par le carvédilol et le métoprolol aux posologies utilisées dans Comet soient proches, suggérant que la différence d’effet en faveur du carvédilol serait liée aux autres propriétés du carvédilol alpha-bloquante ou à sa non-sélectivité bêta.

Les bêta-bloquants non sélectifs semblent aussi différer dans leur efficacité. Ainsi l’étude Best [46] a étudié les effets du bucindolol, chez 2 708 patients présentant une insuffisance cardiaque chronique en classe III ou IV. Il n’a pas été enregistré d’amélioration de la survie, en particulier chez les patients en stade IV. Le bucindolol possède une forte activité bêta-bloquante au niveau des récepteurs bêta-2 adrénergiques, bloquant le relargage de la noradrénaline et provoquant un effet sympatholytique profond, avec réduction du taux de noradrénaline aux niveaux cardiaque et systémique. Cette activité sympatholytique pourrait être délétère chez les patients en insuffisance cardiaque chronique grave, et expliquerait les résultats défavorables observés chez les patients en stade IV [47].
Tableau 1 Méta-analyse des essais versus placebo ayant évalué les bêta-bloquants chez des patients ayant présenté un IDM et chez des patients présentant une insuffisance cardiaque chronique

Nombre de décès/nombre de patients randomisés

Placebo

Bêta-bloquants

Risque relatif (IC 95 %)

Post IDM

  Bêta-bloquants avec activité bêta-2 ou alpha-1 bloquante

715/5579

549/5851

0,69 (0,61 à 0,79)

  Bêta-bloquants bêta-1 sélectifs

289/2887

248/2968

0,79 (0,66 à 0,95)

  Bêta-bloquants avec ASI

467/4598

416/4687

0,85 (0,74 à 0,99)

Insuffisance cardiaque chronique

  Bêta-bloquants avec activité bêta-2 ou alpha-1 bloquante

293/1854

207/2206

0,58 (0,48 à 0,71)

  Bêta-bloquants bêta-1 sélectifs

563/4179

398/4235

0,67 (0,58 à 0,77)

  Bêta-bloquants avec ASI

457/1579

447/1852

0,90 (0,77 à 1,06)

Sous-utilisation des bêta-bloquants

Malgré cette efficacité démontrée des bêta-bloquants, les études d’observation en France et en Europe constatent régulièrement une sous-utilisation de cette thérapeutique dans l’IC.

Sur un registre hospitalier de 1 058 patients provenant de 120 services hospitaliers en France en juin 1997, 7 % des patients ayant un antécédent d’IC recevaient un bêta-bloquant à l’entrée à l’hôpital tandis que 56 % recevaient un IEC [48]. En cardiologie générale, les taux de prescription sont proches puisque dans une enquête réalisée auprès de 71 cardiologues libéraux en 1999 chez 600 patients ambulatoires atteints d’une IC chronique, les bêta-bloquants n’étaient prescrits qu’auprès de 14 % de la population [49].

Des études plus récentes montrent que ce taux de prescription augmente lentement.

Selon les données pour la France du programme Improvement-HF (Improvement Programme on Evaluation and Management of Heart Failure), entre septembre 1999 et mai 2000, les bêta-bloquants n’étaient prescrits que dans 34 % des cas alors que les IEC ou les antagonistes des récepteurs de l’angiotensine II sont prescrits dans 58 % des cas. Seulement 56 % des médecins généralistes considèrent que les bêta-bloquants améliorent les symptômes et le pronostic de l’insuffisance cardiaque chronique contre 96 % pour les IEC [50].

L’enquête EuroHeart Failure a porté sur 11 304 patients IC provenant de 115 hôpitaux de 24 pays européens [51]. Les bêta-bloquants n’ont été prescrits que dans 36,9 % des cas (moins de 30 % des cas en France). Seuls 17,2 % des patients ont reçu l’association IEC/diurétiques/bêta-bloquants. Les patients recevant le plus souvent un bêta-bloquant étaient les patients âgés de moins de 70 ans hospitalisés dans un service de cardiologie et les patients ayant une cardiopathie ischémique.

Conclusion

Les vastes essais randomisés menés chez plus de 15 000 patients ont démontré les effets bénéfiques des bêta-bloquants chez les patients en insuffisance cardiaque avec altération de la fonction systolique. En l’absence d’effet de classe démontré, trois médicaments, le carvédilol, le métoprolol et le bisoprolol peuvent être prescrits dans cette indication. La tolérance des bêta-bloquants délivrés après une période de titration chez des patients euvolémiques sous diurétiques et IEC est globalement très bonne, même dans les insuffisances cardiaques les plus sévères. L’efficacité est différée de quelques mois en ce qui concerne l’amélioration de la fonction systolique mais apparaît en quelques semaines pour la baisse de la mortalité et dès les faibles posologies. Ces constatations justifient les recommandations des sociétés savantes. Pour la Société européenne de cardiologie, en dehors de contre-indications, tout patient porteur d’une insuffisance cardiaque stable en classes II à IV de la NYHA causée par une dysfonction ventriculaire gauche systolique qu’elle soit d’origine ischémique ou non, doit recevoir un traitement par bêta-bloquant en association avec un IEC et un diurétique suivant les modalités résumées dans le tableau 2( Tableau 2 )[52]. Les patients présentant une dysfonction ventriculaire gauche même asymptomatique après un infarctus doivent recevoir un bêta-bloquant. Pour les sociétés américaines, un traitement bêta-bloquant doit être initié chez les patients présentant une altération de la fonction systolique même au stade asymptomatique [53].
Tableau 2 Procédure recommandée pour initier un bêta-bloquant chez un patient insuffisant cardiaque selon la Société européenne de cardiologie.
  • 1. Le patient doit être déjà traité par IEC en l’absence d’une contre-indication.
  • 2. Le patient doit être en condition relativement stable, sans nécessité de drogues inotropes intra-veineuses et sans signes marqués de rétention hydro-sodée.
  • 3. Débuter avec une dose faible et titrer jusqu’à une dose de maintenance ayant démontré son efficacité dans les larges essais. La dose peut être doublée toutes les 1 à 2 semaines si la dose précédente a été bien tolérée.

Bêta-bloquant

Première dose (mg)

Paliers (mg/jour)

Dose cible (mg/jour)

Bisoprolol

1,25

2,5 ; 3,75 ; 5 ; 7,5 ; 10

10 (monoprise)

Métoprolol succinate CR

12,5/25

25 ; 50 ; 100 ; 200

200 (monoprise)

Carvédilol

3,125

6,25 ; 12,5 ; 25 ; 50

50 (en 2 prises)

Références

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