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Conduite du traitement anticoagulant : quelles stratégies ?


Médecine thérapeutique Cardiologie. Volume 2, Numéro 4, 199-206, juillet-août 2004, Revue



Auteur(s) : Dominique Stephan , Philippe Hudlett , Laurent Simonnet , Christophe Griffon , Marie Welsch , Service d’Hypertension et Maladies vasculaires, hôpital Civil, 67091 Strasbourg BP 426, D. Stephan.

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) :, Dominique Stephan*, Philippe Hudlett, Laurent Simonnet, Christophe Griffon, Marie Welsch

Service d’Hypertension et Maladies vasculaires, hôpital Civil, 67091 Strasbourg BP 426
*D. Stephan

La prescription des anti-vitamines K en France

En France, 1 % de la population, soit 500 000 patients environ, est traité par des antivitamines K (AVK) [1]. Les indications relèvent pour les deux tiers de la pathologie cardiaque, avant tout l’arythmie complète par fibrillation auriculaire et pour le tiers restant de la maladie veineuse thrombo-embolique (MVTE). Les AVK les plus prescrits sont les molécules à demi-vie courte et intermédiaire tel l’acénocoumarol (Sintrom®) dont la demi-vie est de 8 à 9 heures mais surtout les AVK à demi-vie longue : fluindione (Previscan®) dont la demi-vie est de 30 heures et warfarine (Coumadine®) dont la demi-vie est de 40 heures (tableau 1( Tableau 1 )). Les AVK restent des médicaments à index thérapeutique étroit. Le risque hémorragique est corrélé à l’intensité du traitement. Ce risque est compris entre 6 à 7 accidents hémorragiques pour cent patients/année pour une valeur de l’INR de 2,5. Le pourcentage des complications hémorragiques atteint 10 et 25 % pour un INR respectivement de 3 et 4.

Dans l’état actuel de la prescription, la fréquence des hémorragies majeures (hémorragies intracérébrales, hématome rétropéritonéal, hémorragie dans un organe noble, hémorragie entraînant une diminution du taux de l’hémoglobine de plus de 2 g/dl, hémorragie nécessitant la transfusion d’au moins 2 culots globulaires) est de 1,2 à 5,6 % patients par année de traitement. Les hémorragies fatales surviennent à la fréquence de 0,24 à 0,80 % patients par année de traitement. Une enquête de pharmacovigilance, diligentée par l’Afssaps a montré qu’en 1998, les accidents hémorragiques avaient représenté 17 000 hospitalisations en France et 4 à 5 000 décès. Les complications hémorragiques des anticoagulants représentent la première cause des hospitalisations d’origine iatrogène (13 %). Sur 800 hémorragies cérébrales, 8 % sont à considérer comme une complication du traitement par les anticoagulants oraux [1].

La mise en route du traitement anticoagulant et son suivi sont cependant bien codifiés. Après l’introduction d’un traitement par héparinothérapie, le relais précoce par les antivitamines K, dès les premières 24 heures, réduit le risque de thrombopénie induite par l’héparine. La durée du recouvrement de l’héparinothérapie par les antivitamines K dépend de la demi-vie des facteurs vitamines K dépendant notamment du II et du X. Elle est habituellement d’au moins six jours. Les doses de charge d’antivitamines sont à proscrire et un INR supérieur à 2 à la 48e heure témoigne d’un surdosage. L’INR doit être contrôlé tous les deux jours jusqu’à l’obtention d’un équilibre dans la zone thérapeutique. On doit disposer de deux INR successifs dans la zone thérapeutique avant l’arrêt de l’héparinothérapie. Par ailleurs, l’éducation du patient à l’utilisation de ces médicaments reste une priorité essentielle. La prescription d’AVK va devoir s’accompagner obligatoirement de la remise d’un carnet de surveillance comprenant les conseils concernant l’utilisation de ces molécules et le danger des interférences médicamenteuses et alimentaires [1]. L’avènement de l’INR dans les années 1980 semblait avoir résolu le problème des fluctuations du taux de prothrombine d’un laboratoire à l’autre. Il est cependant surprenant de constater qu’il peut persister des variations d’INR d’un laboratoire à l’autre. Ces variations peuvent expliquer à la fois les problèmes de surdosage et les pseudorésistances au traitement par AVK.

La durée du traitement par les anticoagulants oraux est maintenant codifiée par le consensus paru en 2001 [2]. En dehors des indications cardiaques, la MVTE avec facteurs de risque modifiables justifie d’une durée de traitement de 3 mois pour un premier épisode. S’il s’agit d’un premier épisode dit idiopathique, la durée de traitement est de 6 mois. Dans le cas d’un épisode de MVTE idiopathique récurrente ou si les facteurs de risque ne sont pas modifiables (cancer, déficit en antithrombine, syndrome des antiphospholipides), la durée de traitement est alors de 12 mois, (dans la revue de Hirsh, il est écrit « un traitement anticoagulant illimité en cas de thrombose veineuse proximale ou d’embolie pulmonaire répétée, de MTVE complicant un cancer, ou de MTVE avec facteur V leiden homozygote, syndrome des antiphospholipides, ou déficit en protéines S, C ou antithrombine »).

Les études qui ont comparé des durées différentes du traitement anticoagulant ont mis en évidence un phénomène baptisé « catch-up » par les Anglo-Saxons [3]. La prescription d’un traitement anticoagulant oral permet une prévention d’environ 100 % des récidives d’événements thrombo-emboliques. À l’arrêt du traitement, on observe une augmentation importante de la fréquence des événements thrombo-emboliques qui semble d’autant plus importante que la durée de traitement a été courte. Puis, la fréquence des récidives thrombo-emboliques se stabilise aux alentours de 6 % d’événements par an. Cette période de majoration brutale de la fréquence des récidives thrombo-emboliques ou période de « catch-up » correspond à la réexposition du patient à des facteurs thrombophiliques, que ces facteurs concernent le contenu (agents thrombophiliques) ou le contenant (altération de la paroi veineuse, dévalvulation, syndrome obstructif persistant, etc…).

Si le mécanisme de cette augmentation marquée de la fréquence des récidives thrombo-emboliques après l’arrêt du traitement par AVK n’est pas connu avec certitude, elle ne correspond pas à un effet rebond des anticoagulants, mais à la réexposition du patient aux facteurs thrombo-emboliques que nous avons mentionnés.
Tableau 1 Liste des spécialités anti-vitamine K commercialisées en France

Famille pharmacologique

DCI

Nom commercial

Coumarinique

Acénocoumarol

Sintrom 4 mg, cp quadrisécable

Minisintrom 1 mg, cp sécable

Warfarine

Coumadine 2 mg, cp sécable

Coumadine 5 mg, cp sécable

Tioclomarol

Apegmone* 4 mg, cp sécable

Indanedione

Fluindione

Previscan 20 mg, cp sécable

Phénindione

Pindione* 50 mg, cp sécable

*Depuis le 29 février 2004, les spécialités Apegmone et Pindione ne sont plus commercialisées.

Intensité du traitement anticoagulant dans la maladie veineuse thrombo-embolique

Plusieurs essais cliniques ont posé la question de l’intensité du traitement anticoagulant après la survenue d’un épisode thrombo-embolique dans le but d’une prévention secondaire au long terme [4]. En 1982, Hull montrait qu’une anticoagulation standard permettant d’obtenir un INR entre 2 et 3, était équivalente en terme de prévention des récidives à une anticoagulation plus forte (INR 3- 4,5) [5]. Levine et al., en 1994 montraient qu’une anticoagulation modérée permettant d’obtenir un INR entre 1,3 et 1,9, réduisait de 85 % le risque de thrombose veineuse profonde, en prévention primaire chez des femmes à haut risque thrombotique car atteintes d’un cancer du sein et bénéficiant d’une chimiothérapie [6]. Dans cette étude, la prescription d’un AVK en prévention primaire ne s’accompagnait pas d’une majoration du risque hémorragique. Deux essais cliniques sont venus récemment proposer des résultats quant à l’intensité du traitement anticoagulant qu’il était souhaitable d’obtenir dans le cadre d’une pathologie thrombo-embolique justifiant un traitement prolongé.

L’étude PREVENT a inclus 508 patients ayant présenté une thrombose veineuse profonde idiopathique [7]. Ces patients ont été initialement traités pendant une période de six mois par AVK de manière conventionnelle (INR 2-3). À l’issue de cette prise en charge, ces patients chez lesquels se posait la question de la poursuite du traitement anticoagulant de part la nature idiopathique de la thrombose, ont été randomisés dans un groupe anticoagulation d’intensité modérée permettant d’obtenir un INR compris entre 1,5 et 2 ou dans un groupe placebo. L’inclusion dans cet essai devait se faire dans un délai n’excédant pas deux mois après l’arrêt de l’anticoagulant prescrit pour l’épisode thrombotique initial. L’évaluation de la stratégie thérapeutique était basée sur la fréquence des récidives thrombo-emboliques et un critère composite associant les récidives veineuses thrombo-emboliques, les hémorragies majeures et les décès.

PREVENT montre une récidive des événements veineux thrombo-emboliques de 2,6 % patients/année dans le groupe warfarine, comparée à une fréquence de 7,2 % de récidives dans le groupe placebo. La différence est hautement significative (p < 0,001). On dénombre deux syndromes hémorragiques majeurs dans le groupe placebo contre cinq dans le groupe warfarine, la différence n’étant pas significative. Il y a 6,7 % patients/année d’événements hémorragiques mineurs dans le groupe placebo, contre à peu près le double dans le groupe warfarine (p < 0,002). La fréquence du critère composite est de 8 % patients/année dans le groupe placebo contre 4,1 % patients/année dans le groupe warfarine (p < 0,01). L’étude PREVENT incluait un sous-groupe de patients présentant une thrombophilie. Il s’agissait soit d’une résistance à la protéine C activée soit d’une mutation du facteur II. Quatorze des 77 patients affectés au groupe placebo ont présenté une récidive thrombo-embolique soit une fréquence de 8,6 % patients/année, contre 3/66 du groupe warfarine à faible dose, soit 2,2 événements pour 100 patients/année. Il n’y a pas de différence entre la réduction du risque relatif obtenu chez des patients porteurs d’une thrombophilie et ceux qui en étaient indemnes. En conclusion, PREVENT apporte la preuve que la prescription au long cours d’un AVK à dose modérée, permettant d’obtenir un INR compris entre 1,5 et 2, réduit significativement la fréquence des événements thrombotiques sans majoration des syndromes hémorragiques majeurs.

L’essai clinique ELATE est venu récemment apporter des résultats quelques peu divergents [8]. La méthodologie d’ELATE est assez similaire à celle de PREVENT. Un effectif de 738 patients ayant présenté une thrombose veineuse profonde idiopathique et ayant été traités pendant trois mois ou plus par un AVK ont été randomisés soit dans un groupe anticoagulation conventionnel (INR 2 –3), ou dans un groupe AVK à dose modérée (INR 1,5-1,9). Le critère d’évaluation principal était le taux de récidives de thrombose veineuse profonde et l’incidence des événements hémorragiques. Les patients ont été traités pendant une moyenne de 2,4 ans. Les résultats d’ELATE montrent un taux de récidive dans le groupe traitement anticoagulant conventionnel de 0,7 % patients/année. La fréquence des récidives est significativement plus importante dans le groupe anticoagulation de faible intensité avec une fréquence d’événements de 1,9 % patients/année (p = 0,03). Il y a eu 9 syndromes hémorragiques majeurs dans le groupe anticoagulation de faible intensité contre 8 syndromes hémorragiques majeurs dans le groupe traitement anticoagulant standard. La différence n’était évidemment pas significative. Il y a eu plus d’événements hémorragiques (syndromes hémorragiques majeurs et mineurs) dans le groupe anticoagulation à faible intensité que dans le groupe anticoagulation conventionnelle (respectivement 39 versus 31 ; p = 0,26). Au total, ELATE montre que lors du traitement à long terme l’administration d’une anticoagulation à dose standard permettant d’obtenir un INR compris entre 2 et 3 prévient mieux les récidives d’événements thrombo-emboliques qu’une anticoagulation à dose faible (INR compris entre 1,5 et 2).

Les résultats de PREVENT et ceux d’ELATE sont donc divergents (tableau 2( Tableau 2 )).

Des causes méthodologiques peuvent l’expliquer. Il s’agit d’abord de deux essais différents n’ayant pas inclus strictement les mêmes malades. À ce propos, on peut comparer la fréquence des récidives dans le groupe warfarine faible dose de PREVENT : 2,6 %, à cette même fréquence dans le groupe faible dose d’ELATE : 1,9 %, suggérant que la population d’ELATE était moins exposée aux risques de récidive que celle de PREVENT. La relative divergence des résultats apportés par ces deux études invite à concevoir l’essai clinique qui comparerait, chez des patients justifiant une anticoagulation prolongée, l’administration d’un traitement anticoagulant à dose standard permettant d’obtenir un INR entre 2 et 3, à un traitement anticoagulant à dose modérée permettant d’obtenir un INR entre 1,5 et 2 et à un groupe placebo. Cependant, ces études soulignent qu’il est difficile d’envisager de traiter tous les patients en prévention secondaire par les AVK qui restent des médicaments à index thérapeutique étroit et qu’il convient donc d’établir des facteurs prédictifs solides de récidive après un premier épisode thrombo-embolique.
Tableau 2 Synthèse des résultats de PREVENT et ELATE

Placebo

Warfarine (INR 1,5-2)

Warfarine (INR 2-3)

PREVENT

n = 253

n = 255

-

  - Récidives (%)

7,2

2,6***

-

  - Hémorragies maj

0,4

0,9

-

  - Hémorragies min

6,7

12,8**

-

ELATE

n = 369

n = 369

  - Récidives (%)

-

1,9

0,7*

  - Hémorragies maj

-

1,1

0,9

  - Hémorragies min

-

3,8

2,8

Le ximélagatran

Les inhibiteurs directs de la thrombine sont une classe médicamenteuse qui s’est développée à partir de l’hirudine, médicament dont l’usage s’est trouvé fortement limité en raison de la survenue de syndromes hémorragiques graves. L’hirudine (Refludan®) est dorénavant réservé au traitement des thrombopénies induites par l’héparine de type II dont la fréquence reste somme toute faible. Le ximélagatran est un inhibiteur synthétique de la thrombine [9]. Il s’agit d’un promédicament métabolisé en mélagatran, un inhibiteur compétitif de la thrombine. Le mélagatran se fixe sur le site d’activation de la thrombine et inhibe la transformation du fibrinogène en fibrine (( figure 1 )). Après administration orale du ximélagatran, le pic plasmatique survient en 2 à 3 heures. La demi-vie du principe actif est de 3 heures ce qui suppose une réadministration journalière. Les interactions médicamenteuses sont a priori limitées car le mélagatran ne se fixe pas aux protéines plasmatiques et son métabolisme est indépendant du cytochrome p450 [10]. Il offre les avantages d’un effet anticoagulant constant pour une large gamme de doses sans majoration du risque hémorragique. Il ne nécessite pas d’adaptation de la dose ou de surveillance de l’effet anticoagulant. Environ 30 % du produit est excrété sous forme inchangée par voie rénale et la posologie du ximélagatran est à réduire en cas d’altération de la clearance de la créatinine.

Ximélagatran et MVTE

L’étude THRIVE a utilisé le ximélagatran dans la prévention secondaire de la MVTE [11]. Dans cette étude, un effectif de 1 233 patients ayant présenté un épisode thrombo-embolique ont bénéficié d’un traitement par antivitamine K par voie orale pendant 6 mois. Ils ont ensuite été randomisés dans un groupe ximélagatran (24 mg x 2 par jour) versus placebo pendant une durée de 18 mois. Le critère d’évaluation principal était la fréquence des récidives de thrombose veineuse profonde. Il n’y avait pas de surveillance de l’effet anticoagulant du ximélagatran. À l’issue de l’essai, la fréquence des récidives thrombo-emboliques dans le groupe ximélagatran était de 8 % et la fréquence dans le groupe placebo de 12,6 % (p < 0,001). Six syndromes hémorragiques majeurs sont survenus dans le groupe ximélagatran contre 5 dans le groupe placebo mais la différence n’était évidemment pas significative. Il y a eu 134 événements hémorragiques (mineurs et majeurs) dans le groupe ximélagatran contre 111 dans le groupe placebo. Les investigateurs ont noté une élévation des transaminases à plus de 3 fois le seuil chez 6 % des patients traités par le ximélagatran (37 patients) contre 1 % dans le groupe placebo (6 patients). La décroissance du taux des transaminases est similaire que le ximélagatran soit poursuivi ou non. Les transaminases se sont normalisées chez tous les patients sous ximélagatran à l’exception de quatre. Après une année de traitement sous ximélagatran, les investigateurs ont noté l’élévation du taux des transaminases à 10 fois le seuil de la normale chez un patient qui souffrait concomitamment d’une cholécystite.

Il est intéressant de comparer les résultats de THRIVE avec ceux de PREVENT et d’ELATE. La fréquence des récidives thrombo-emboliques sous ximélagatran est comparable à celle obtenue sous anticoagulation d’intensité modérée dans ELATE et inférieure à la fréquence des récidives mesurée dans le groupe warfarine de PREVENT. On peut conclure que l’efficacité du ximélagatran en prévention secondaire est au moins similaire à celle des AVK. Par ailleurs, il n’y a pas plus de syndromes hémorragiques majeurs ou mineurs sous ximélagatran que dans le groupe placebo.

Le ximélagatran offre dont les avantages d’une efficacité comparable à celle des antivitamines K par voie orale avec une réduction tout à fait notable du risque hémorragique. L’élévation des transaminases survient dans une proportion d’environ 6 % des patients. Elle apparaît au cours du premier mois de traitement et disparaît chez la plupart des patients que le médicament soit poursuivi ou non. Une surveillance initiale des transaminases sera probablement nécessaire lorsque ce médicament viendra sur le marché.

Ximélagatran et prévention des événements thrombo-emboliques après chirurgie prothétique du genou

L’étude EXULT a comparé l’incidence de la MVTE survenant dans les suites opératoires d’un remplacement prothétique du genou chez des patients recevant à titre prophylactique, le ximélagatran ou la warfarine [12]. Il est établi que l’incidence des complications thrombo-emboliques dans les suites opératoires d’un remplacement prothétique du genou est comprise entre 40 et 84 % des patients opérés. Si l’étude comparant les héparines de bas-poids moléculaire (HBPM) à la warfarine dans la survenue de thromboses veineuses profondes identifiées par une phlébographie systématique a montré une incidence de 30 % dans le groupe des HBPM (IC 24 à 45 %) contre 47 % dans le groupe warfarine (IC 38 à 55 %) [13]. Une étude comparant le fondaparinux à l’enoxparine a montré une incidence des complications thrombo-emboliques respectivement de 12,4 versus 27,8 %. Par ailleurs, cette étude a montré un risque hémorragique augmenté sous fondaparinux. EXULT a inclus un effectif de 1 851 patients ayant bénéficié d’un remplacement prothétique du genou. Ces patients ont été randomisés soit dans un groupe ximélagatran à la dose de 36 mg 2 fois par jour, ximélagatran à la dose de 24 mg par jour ou warfarine à une dose permettant d’obtenir un INR compris entre 2 et 3. Les patients étaient traités pendant une période de 12 jours à l’issue de laquelle était pratiquée systématiquement une phlébographie afin de dépister les complications thrombotiques asymptomatiques. Chez les patients symptomatiques était réalisée une échographie des membres inférieurs et le cas échéant une scintigraphie pulmonaire de ventilation-perfusion. À l’issue de cet essai, le ximélagatran à la dose de 36 mg, 2 fois par jour, s’est révélé supérieur à la warfarine en terme de fréquence de survenue des événements thrombo-emboliques et de décès quelle qu’en soit la cause (respectivement 20,3 % versus 27,6 % ; p = 0,003). Il n’y avait pas de différence significative entre ces deux groupes en ce qui concerne les syndromes hémorragiques majeurs (respectivement 0,8 % versus 0,7 %). Il n’y avait pas de différence significative entre les 2 groupes en ce qui concerne les saignements périopératoires, la cicatrisation ou un critère composite comprenant la survenue d’une thrombose veineuse proximale, d’une embolie pulmonaire ou d’un décès (2,7 % versus 4,1 % ; p = 0,17). Dans cette étude, la proportion des patients chez lesquels on a mesuré un taux de transaminases supérieur ou égal à 3 fois le seuil était inférieure dans les deux groupes ximélagatran à celle mesurée dans le groupe warfarine (respectivement 0,8 ; 0,6 ; 1,7 %).

Les études SPORTIF

SPORTIF II est un essai clinique de 12 semaines, randomisé en groupes parallèles qui a comparé chez des patients présentant une fibrillation auriculaire non valvulaire (FANV), le ximélagatran à la dose de 20, 40 ou 60 mg administrés en deux prises journalières à la warfarine à une posologie permettant d’obtenir un INR compris entre 2 et 3 [14]. Les 3 doses de ximélagatran ont montré une efficacité comparable à la warfarine sans la nécessité d’avoir à surveiller l’effet anti-coagulant.

> 75 ans, antécédents d’AVC ou d’AIT ou d’embolies systémiques, altération de la fraction d’éjection ventriculaire gauche). L’essai SPORTIF III a inclus 3 410 patients, suivis pendant une durée moyenne de 17,4 mois [15]. La fréquence des embolies systémiques, était significativement abaissée chez les patients recevant le ximélagatran, 36 mg deux fois par jour (1,3 % patients/année) comparée à la warfarine (2,2 % patients/année). La réduction du risque relatif était de 43 % (p = 0,018). Néanmoins l’analyse en intention de traiter ne montrait pas de différence entre ces deux médicaments. La fréquence des syndromes hémorragiques mineurs et majeurs était significativement plus basse pour le groupe ximélagatran que pour la warfarine (475 versus 550 événements (p = 0,07). Le taux des transaminases était augmenté à plus de 3 fois la normale chez 14 patients (1 %) dans le groupe warfarine et 107 patients (6 %) dans le groupe ximélagatran (p < 0,0001). Chez les 107 patients du groupe ximélagatran montrant une augmentation des transaminases, 48 patients ont cessé la prise du médicament avant la fin de l’essai et 59 ont continué l’étude. Cinquante-cinq de ces patients ont vu leur taux de transaminases se normaliser totalement.

L’essai SPORTIF V a inclus 3 922 patients présentant une FANV [16]. Dans cet essai, le ximélagatran était comparé à la warfarine en terme de réduction des événements emboliques cérébraux ou systémiques. Durant cette étude, la fréquence des syndromes hémorragiques était réduite dans le groupe ximélagatran mais la réduction n’atteignait pas le seuil de significativité. La combinaison des événements hémorragiques majeurs et mineurs était significativement réduite dans le groupe ximélagatran par rapport aux groupe warfarine. Dans cette étude, on a mesuré une augmentation du taux des transaminases supérieur ou égal à 3 fois le seuil chez 6 % des patients exposés au ximélagatran.

Les études SPORTIF représentent les plus grands essais réalisés dans la fibrillation auriculaire non valvulaire. Les résultats montrent la non-infériorité du ximélagatran, comparé à la warfarine dans la prévention des embolies systémiques. Par ailleurs, le ximélagatran a réduit significativement la fréquence des événements hémorragiques majeurs et mineurs. Les avantages évidents de l’utilisation du ximélagatran dans la prévention des événements thrombo-emboliques chez des patients présentant une fibrillation auriculaire sont contrebalancés par la nécessité de surveiller le taux des transaminases au cours du traitement. Cependant, l’augmentation des transaminases survient chez une minorité des patients, elle est asymptomatique et se normalise chez la plupart des malades que le médicament soit poursuivi ou non.

Au total, le ximélagatran est probablement l’anticoagulant oral de demain. Il ne nécessite pas d’adaptation de la dose, pas de surveillance de l’effet anticoagulant et réduit la fréquence des événements hémorragiques par rapport aux antivitamines K oraux. Son utilisation nécessitera très probablement une surveillance du taux des transaminases en début de traitement.

Intensité du traitement anticoagulant dans le syndrome des antiphospholipides

Le syndrome des antiphospholipides (SAPL) est considéré par la plupart des praticiens comme une affection thrombotique veineuse et artérielle nécessitant une anticoagulation forte avec un INR compris entre 3 et 4,5 [17]. L’essai clinique réalisé par Crowther et al. avait pour but de comparer l’efficacité en terme de prévention des récidives thrombo-emboliques, d’une anticoagulation standard (INR 2-3) à une anticoagulation forte (INR 3,1-4) [18]. L’étude a inclus 114 patients avec SAPL. Dans 75 % des cas, les patients souffraient d’une thrombose veineuse profonde, le reste des patients inclus consistant en des sujets ayant présenté un épisode thrombo-embolique dans les six mois précédant leur inclusion dans l’essai. Environ 10 à 15 % de ces patients prenaient de l’aspirine. Pour 50 % de ces patients, le SAPL consistait en la présence d’un anticorps anticardiolipide de type Ig G et pour un peu moins de la moitié d’un anticoagulant de type lupique. Environ 10 % des patients inclus avaient à la fois un anticorps anticardiolipide et un anticoagulant de type lupique. À l’issue d’une période de traitement de 4 ans, la fréquence des récidives thrombotiques était de 3,4 % chez des patients recevant l’anticoagulation conventionnelle (INR 2-3) et de 10 ,7 % pour les patients qui recevaient une forte anticoagulation (INR 3,1-4). Il n’y avait pas de différence dans la fréquence des syndromes hémorragiques majeurs entre les 2 groupes. Cette étude montre ainsi qu’il inutile de traiter suivant le principe d’une anticoagulation forte les patients souffrant d’un syndrome antiphospholipide ayant présenté un épisode thrombotique. Une anticoagulation conventionnelle suffit.

HBPM dans la prévention secondaire de la MVTE chez les patients cancéreux (CLOT study)

Les rapports de Trousseau, puis d’Homans ont montré que les cancers favorisaient la survenue des thromboses veineuses profondes compliquées ou non d’embolie pulmonaire. Les mécanismes de la thrombose sont multiples. Certains cancers expriment de fortes concentrations de facteurs tissulaires qui favorisent le déclenchement de la cascade de la coagulation. D’autres cancers ont des caractères compressifs qui favorisent la stase et la thrombose. Par ailleurs, ces patients sont fréquemment soumis à une chimiothérapie qui peut abaisser le chiffre des plaquettes sanguines rendant complexe leur prise en charge. L’étude menée par Lee et al. a testé l’hypothèse d’une meilleure efficacité d’un traitement par HBPM comparé à un traitement anticoagulant par AVK par voie orale (warfarine) [19]. Cette étude s’est poursuivie pendant une période de six mois, le critère d’évaluation principal étant représenté par la fréquence des récidives thrombo-emboliques, un critère secondaire la fréquence des décès. Dans cette étude, la daltéparine (Fragmine®) à dose anticoagulante a été comparée à la warfarine à la dose permettant d’obtenir un INR compris entre 2 et 3. Sept cents patients ont été inclus dans cette étude et randomisés dans les deux groupes. À l’issue de l’essai clinique, 8 % du groupe daltéparine avaient présenté une récidive thrombo-embolique contre 17 % du groupe AVK, soit une réduction du risque relatif d’environ 50 %. Dans cette étude, on notait une fréquence de décès particulièrement élevée qui atteignait 40 % des patients inclus à 6 mois. Cette étude montre ainsi que les HBPM ont une efficacité supérieure aux AVK dans le traitement prophylactique des récidives de thrombose veineuse profonde chez des patients présentant une pathologie cancéreuse. Cette efficacité est contrebalancée par les problèmes de tolérance locale d’injections sous-cutanées au long cours.

Fondaparinux et prévention de la MVTE

Le fondaparinux est un pentasaccharide de synthèse qui se lie spécifiquement à l’antithrombine et exerce une activité anti-X activé. Sa synthèse découle de la connaissance des mécanismes anticoagulants de l’héparine. L’héparine standard est un mélange naturel de mucopolysaccharidiques de longueurs variées. Ces chaînes consistent en une répétition de séquences d’unité saccharidique, chacune contenant un résidu d’acide uronique, acide glucuronique ou iduronique et un résidu de glucosamine. Les différentes unités comportent des radicaux sulfatés dans un proportion variable. Dans la chaîne polyosidique se répète de proche en proche un motif pentasaccharide : le site de fixation spécifique avec l’antithrombine. Cette unité pentasaccharide représente environ un tiers de la chaîne d’héparine non fractionnée ou héparine standard et 15 à 25 % des HBPM. Le fondaparinux est un pentasaccharide de synthèse qui se fixe au site de liaison spécifique de l’antithrombine entraînant une modification conformationnelle permettant de fixer le Xa (( figure 2 )). Ainsi cette molécule n’est pas disponible pour la transformation de la prothrombine en thrombine. Le pentasaccharide a la propriété de se détacher du site de liaison spécifique d’une molécule d’antithrombine ayant fixé le Xa pour se lier à un nouveau site pentasaccharidique d’une autre molécule d’antithrombine, multipliant ainsi son activité. Le fondaparinux (Arixtra®) a obtenu une autorisation de mise sur le marché dans la prophylaxie des événements thrombotiques après chirurgie orthopédique à la posologie de 2,5 mg en une injection sous-cutanée par jour. Le surcroît de risque hémorragique signalé dans quelques études pourrait résulter d’un mauvais usage du fondaparinux qui dans cette indication doit être administré 6 heures après l’intervention orthopédique.

L’étude MATISSE a comparé l’efficacité du fondaparinux au traitement par l’héparine non fractionnée (HNF) à la phase aiguë de l’embolie pulmonaire non massive [20]>100 kg) à l’HNF à doses conventionnelles permettant d’obtenir un TCA compris entre 1,5 et 2,5 fois le témoin. Dès les premières 24 heures, un relais était pris par AVK par voie orale pour une durée totale de traitement de 3 mois. Il s’agissait d’une étude d’équivalence visant à montrer une efficacité comparable entre l’HNF et le fondaparinux. Deux mille deux-cent-treize patients ont été inclus dans cette étude, à l’issue de laquelle il n’a pas été montré de différence entre le groupe pentasaccharide et le groupe HNF en terme de récidives thrombo-emboliques veineuses (respectivement 3,8 versus 5 %). Il n’y a pas eu de majoration des syndromes hémorragiques majeurs dans le groupe fondaparinux (respectivement 2 et 2,4 %). Ainsi le fondaparinux apparaît comme un traitement d’avenir dans la prise en charge curative de la maladie veineuse thrombo-embolique. Le rapport de son coût/efficacité sera le déterminant d’une large utilisation.

Antivitamine K par voie orale et interférence alimentaire

La grande variabilité interindividuelle de sensibilité aux antivitamines K est imprévisible et nécessite une adaptation de la dose guidée par la surveillance biologique qui sera poursuivie pendant toute la durée du traitement. Cette sensibilité peut être modifiée par un régime alimentaire trop riche en vitamine K. Jusqu’à récemment il était difficile de mesurer précisément la concentration en vitamine K des aliments. Des techniques modernes permettent aujourd’hui d’en fixer les taux. La vitamine K comprend la vitamine K1 ou phytoménadione, essentiellement présente dans les aliments et la vitamine K2 produite par les bactéries du tube digestif. Les aliments riches en vitamine K1 susceptibles d’interférer avec le traitement anticoagulant par AVK sont par ordre décroissant, les blettes, les épinards, le chou frisé, puis viennent la laitue, le cresson, le fenouil, les brocolis, les choux de Bruxelles et les huiles végétales de soja, de colza et de pépins de raisin. On trouve de la vitamine K2 dans les foies de ruminants et dans les fromages. À l’inverse, les aliments pauvres en vitamine K1 sont les tomates, les carottes, les céréales, les abats, le thon et les œufs. En la matière, plutôt que d’imposer à son patient un régime alimentaire drastique, il faut lui conseiller de manger varié, sans modifier notablement son alimentation et cependant lui indiquer les aliments riches en vitamine K qui peuvent déséquilibrer son anticoagulation.

Références

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