ARTICLE
met.2011.0341
Auteur(s) : Eric Batard1
eric.batard@chu-nantes.fr,
Emmanuel Montassier1 emmanuel.montassier@chu-nantes.fr,
Françoise Ballereau2 francoise.ballereau@chu-nantes.fr,
Gilles Potel3 gilles.potel@chu-nantes.fr
1 Urgences, CHU de Nantes, 1 place Alexis-Ricordeau,
44000 Nantes et EA3826 Thérapeutiques cliniques et expérimentales
des infections, Faculté de Médecine, 1, rue Gaston-Veil, 44000
Nantes
2 Hôpital Saint Jacques, Centre MedQual, 44000
Nantes
3 EA3826 Thérapeutiques cliniques et expérimentales
des infections, Faculté de Médecine, 1, rue Gaston-Veil, 44000
Nantes
Tirés à part : E. Batard
Le bon usage des antibiotiques vise à prescrire des
antibiothérapies cliniquement efficaces, tout en cherchant à
minimiser les dommages collatéraux de ces traitements que sont,
outre leur toxicité propre sur le patient, la sélection de
bactéries pathogènes (comme Clostridium difficile) et
l’émergence de résistances bactériennes aux antibiotiques
[1, 2]. L’émergence de résistances bactériennes est en
particulier liée à deux classes d’antibiotiques, les
céphalosporines et les quinolones [3]. L’émergence d’entérocoques
résistant à la vancomycine et de bacilles à Gram négatif résistant
aux β-lactamines, en particulier par le biais de β-lactamases à
spectre élargi a ainsi été liée à l’usage des céphalosporines de 3e
génération, tandis que la consommation de quinolones est un facteur
de risque de résistance du staphylocoque doré à la méticilline et
de résistance de divers bacilles à Gram négatif aux quinolones
[3].
Parmi les bacilles à Gram négatif, Escherichia coli est
la principale cause d’infection urinaire. Nous faisons ici un état
de lieux des connaissances concernant la résistance d’E.
coli aux fluoroquinolones, de son lien avec la consommation de
quinolones, et des possibilités de contrôler la résistance aux
quinolones en limitant la consommation de cette classe
d’antibiotiques.
La première quinolone synthétisée, l’acide nalidixique, a été
commercialisée en 1963. La pefloxacine fut la première
fluoroquinolone autorisée en France (1984), rapidement suivie par
la norfloxacine (1985), l’ofloxacine (1986) et la ciprofloxacine
(1987). Les fluoroquinolones avec une activité anti-pneumococcique
sont disponibles en France depuis 1998 pour la lévofloxacine (forme
lévogyre de l’ofloxacine) et depuis 2002 pour la moxifloxacine.
Les quinolones inhibent la réplication de l’ADN bactérien, en
agissant sur deux enzymes, l’ADN gyrase et la topo-isomérase IV
[4]. La résistance bactérienne aux quinolones survient
principalement par des mutations chromosomiques successives
altérant les cibles (ADN gyrase ou topo-isomérase IV) et/ou le
transport transmembranaire [4]. Comme l’acide nalidixique
sélectionne des mutants résistants plus facilement que les
fluoroquinolones, elle n’est plus recommandée dans le traitement
des infections urinaires [4, 5]. De plus, la résistance à
l’acide nalidixique, correspondant à des mutants de bas niveau de
résistance, est la première étape dans l’évolution vers la
résistance aux fluoroquinolones [4]. De ce fait, le traitement
d’une infection à colibacille sensible aux fluoroquinolones mais
résistant à l’acide nalidixique fait courir le risque de sélection
de bactéries résistantes aux fluoroquinolones, et n’est pas
recommandé [5]. Finalement, c’est la sensibilité d’E. coli à
l’acide nalidixique qui détermine la possibilité de prescrire, ou
non, une fluoroquinolone. La résistance aux quinolones sera donc
définie dans cet article par la résistance à l’acide
nalidixique.
La résistance aux quinolones chez Escherichia coli
Les dernières années ont vu le taux d’ E. coli résistant
aux quinolones croître de façon inquiétante. Par exemple, le réseau
col-BVH regroupant des hôpitaux non universitaires français montre
que le taux de souches isolées d’hémocultures et résistantes aux
quinolones est passé de 2 % en 1996 à 15 % en 2007 [6].
En Ile de France, le taux de résistance d’ E. coli aux
quinolones est passé de 11 % en 2001 à 19 % en 2007, pour
des souches isolées d’hémocultures dans des hôpitaux généraux
(réseau Ile-de-France). [6] Le phénomène ne concerne pas seulement
les souches cultivées à l’hôpital. Les données du réseau MedQual
(prélèvements faits dans des laboratoires d’analyse médicale non
hospitaliers de l’Ouest de la France) indiquent que le taux de
résistance d’E. coli aux quinolones est passé de 11 % à
16 % entre 2004 et 2010 ([7] et données non publiées). La
résistance est encore plus fréquente parmi les souches isolées dans
les élevages. En 2007 en France, les taux de résistance d’E.
coli aux quinolones chez les volailles, chez les porcs et chez
les bovins étaient respectivement de 32 %, 30 % et
41 % [6]. Les données de l’European Centre for Diseases
prevention and Control permettent de comparer la France aux autres
pays européens. Pour l’année 2009, le taux de résistance aux
fluoroquinolones était de 18,6 % pour la France. Par
comparaison, les taux les plus faibles en Europe étaient observés
en Scandinavie (8 à 9 %), et les taux les plus élevés en
Espagne (31,5 %), en Italie (36,2 %), et à Chypre
(43,4 %) [8].
La consommation de quinolones en France
La France est un des plus forts consommateurs d’antibiotiques en
Europe, aussi bien en soins ambulatoires qu’en milieu hospitalier
[9]. En 2009, la consommation ambulatoire totale d’antibiotiques
était 2,6 fois plus importante en France qu’aux Pays-Bas ; ce
rapport était de 2,2 pour la consommation ambulatoire de quinolones
[9]. Sur 32 pays européens pour lesquels les consommations
ambulatoires sont disponibles pour 2009, la France est classée 3e
pour la consommation globale, et 10e pour la consommation de
quinolones [9].
La consommation totale d’antibiotiques a diminué en France,
passant de 37,1 doses définies journalières/1 000 habitants/j
(DDJ/1000 habitants/j) en 1999 à 30,4 DDJ/1000 habitants/j en 2010
[10]. Cette diminution, qui persiste après ajustement sur
l’incidence de la grippe, n’est cependant observée que sur la
période 1999-2004, et les consommations d’antibiotiques sont
stables, voire tendent à croître entre 2005 et 2010 [10, 11].
Plus précisément, il faut noter que si la consommation de
β-lactamines et de macrolides a diminué entre 1999 et 2009, aussi
bien dans le secteur de ville que dans le secteur hospitalier, la
consommation de quinolones n’a pas diminué sur cette même période
(figure
1) [10].
Les établissements de santé français présentent des disparités
de consommation d’antibiotiques. La consommation moyenne des
hôpitaux universitaires français en 2007, de 592,2 DDJ/1000
journées d’hospitalisation (JH), était environ 10 fois supérieure à
celle des hôpitaux psychiatriques et des centres de long séjour
(63,3 DDJ/1000 JH) [12]. On observe également une forte variabilité
de la consommation de fluoroquinolones, qui sont dans les hôpitaux
universitaires, dans les hôpitaux généraux, dans les cliniques,
dans les centres de lutte contre le cancer et dans les centres de
réadaptation respectivement de 71, 53, 66, 75 et 34 DDJ/1000 JH
[12]. Les principaux services consommateurs de fluoroquinolones
sont, dans l’ordre décroissant, les services de Soins Intensifs, de
médecine, de chirurgie et de rééducation, avec respectivement 192,
98, 78 et 41 DDJ/1000 JH [12].
En 2009, la consommation totale d’antibiotiques était de 29.6
DDJ/1000 habitants/j dans le secteur de ville, et de 2,2 DDJ/1000
habitants/j dans le secteur hospitalier [10]. Plus spécifiquement,
la consommation de quinolones était de 2,0 DDJ/1000 habitants/j
dans le secteur de ville, et de 0,3 DDJ/1000 habitants/j dans le
secteur hospitalier, indiquant qu’en France, plus de 80 % des
quinolones sont consommées en ville [10].
Les prescriptions de quinolones sont mieux connues dans les
établissements de santé qu’en ville. La plus vaste étude française
porte sur 1 533 prescriptions de fluoroquinolones réalisées
dans 38 établissements publics et privés de santé de Lorraine. Les
principales indications étaient pulmonaires (42 % des
prescriptions), urinaires (29 %) et digestives (8 %)
[13]. Dans la même étude, l’indication des fluoroquinolones n’était
pas conforme aux recommandations dans 36 % des cas, plus
souvent dans les infections pulmonaires (50 %) que dans les
infections urinaires (19 %) [13]. Quand l’indication était
conforme, 25 % des prescriptions avaient une durée non
conforme [13]. Ce type de données fait défaut en médecine de ville,
et particulièrement en médecine générale, de loin le principal
prescripteur d’antibiotiques en ville en France [10].
La désescalade thérapeutique consiste à remplacer un
antibiotique à large spectre par un antibiotique au spectre
antibactérien le plus étroit possible, après réception du résultat
de l’antibiogramme. Dans une série de 184 bactériémies à E.
coli diagnostiquées au CHU de Nantes en 2005, 17,4 % des
cas n’ont pas fait l’objet d’une désescalade alors qu’elle aurait
été possible [14]. La proportion est encore plus élevée dans une
autre série, basée principalement sur des ECBU, la désescalade
thérapeutique n’étant pas réalisée dans 72 % des cas où elle
aurait été possible [15].
Les quinolones sont également utilisées en médecine vétérinaire.
Si l’utilisation globale d’antibiotiques diminue en médecine
humaine, elle est stable en médecine vétérinaire. La consommation
totale d’antibiotique, mesurée en tonnage global, est plus élevée
en médecine vétérinaire qu’en médecine humaine (respectivement 1
320 tonnes et 760 tonnes en France en 2005) [16]. En revanche, pour
la même année 2005, les quinolones étaient plus utilisées en
médecine humaine (41 tonnes) qu’en médecine vétérinaire (22 tonnes)
[16]. Néanmoins, eu égard à l’importance clinique de la résistance
aux quinolones, et au risque de transmission de gènes de résistance
de l’animal à l’homme, les fluoroquinolones, avec les
céphalosporines de 3e et 4e génération et les macrolides, ont été
définis comme prioritaires dans la gestion des risques sanitaires
liés à l’utilisation des antibiotiques chez l’animal par un groupe
d’experts de l’OMS [17].
Relation entre consommation de quinolones et résistance
d’Escherichia coli aux quinolones
Les données les plus convaincantes concernent la relation entre
la consommation ambulatoire de quinolones et la résistance d’E.
coli aux quinolones parmi les souches isolées lors d’infections
communautaires. A l’échelle des Etats européens, la résistance aux
quinolones des souches isolées lors d’infections urinaires
communautaires en 1999 et 2000 dans 14 pays était
corrélée à la consommation de quinolones (et à celles de
pénicillines à large spectre) en 1997 [18]. A l’échelle du canton
de Genève, il a été montré sur la période 2000-2007 que la
fréquence des souches communautaires résistantes à la
ciprofloxacine et isolées à l’hôpital était significativement
associée à la consommation ambulatoire des deux fluoroquinolones
les plus utilisées (ciprofloxacine le mois précédent et
moxifloxacine 4 mois auparavant) [19]. Dans une troisième étude, la
résistance du colibacille à la ciprofloxacine dans la ville de Sao
Paulo était liée à l’usage communautaire de ciprofloxacine dans les
3 mois précédents [20]. Enfin, une étude réalisée à l’échelle de
cabinets de médecine générale en Irlande a montré une relation
significative entre le nombre mensuel de prescriptions de
ciprofloxacine, rapporté au nombre de patients suivis, et le taux
de résistance à la ciprofloxacine [21]. En moyenne, un cabinet
prescrivant 1, 10 et 20 fois de la ciprofloxacine dans un mois a un
taux de résistance dans sa patientèle respectivement de 3, 5,5 et
10.7 % [21].
Une seule étude a étudié la relation entre
consommation/résistance pour les souches responsables d’infections
acquises à l’hôpital [20]. Ainsi, la résistance à la ciprofloxacine
chez les souches responsables d’infection acquises à l’hôpital
universitaire de Genève était liée significativement à la
consommation ambulatoire de ciprofloxacine dans le canton de Genève
un mois auparavant, mais pas à la consommation hospitalière de
quinolones [20].
D’autres études n’ont pas fait la distinction entre infections
communautaires et infections acquises à l’hôpital. A l’échelle des
états, la résistance aux fluoroquinolones (hémocultures réalisées
en milieu hospitalier) était significativement corrélée à la
consommation ambulatoire de fluoroquinolones dans un panel de 21
pays européens [22]. Dans une étude portant sur 17 hôpitaux aux
États-Unis en 2000, la résistance aux fluoroquinolones (souches
issues de prélèvements hospitaliers) était liée indépendamment à la
consommation ambulatoire de fluoroquinolones et à la densité de
population autour de l’hôpital [23]. Elle n’était en revanche pas
liée à la consommation hospitalière de quinolones [23]. Dans un
autre travail portant sur la période 2004-2007, la fréquence des
souches résistantes à la ciprofloxacine au CHU de Toulouse était
significativement liée à la consommation ambulatoire de
lévofloxacine 12 mois auparavant dans la région Midi-Pyrénées, et
presque significativement liée à la consommation hospitalière de
lévofloxacine 4 mois auparavant [24]. Finalement, une seule étude
n’a pas trouvé de lien significatif entre consommation et
résistance aux quinolones. En Finlande sur la période 1996-2004, la
consommation nationale de quinolones dans l’année précédente
n’était pas significativement liée au taux de résistance du
colibacille aux fluoroquinolones (patients hospitalisés et externes
confondus) [25].
Pour résumer, la plupart des études établissent une
relation entre consommation ambulatoire de quinolones et le taux de
résistance du colibacille, que l’origine des souches soit
communautaire ou hospitalière [18-20, 22-24]. En revanche, il
n’a pas été démontré que la consommation hospitalière de quinolones
influençait le taux de résistance du colibacille dans les
prélèvements hospitaliers, ni dans les prélèvements d’infections
acquises à l’hôpital [19, 24].
Études interventionnelles visant à réduire la consommation de
quinolones
Plusieurs initiatives françaises visant à contrôler les
prescriptions de quinolones ont été publiées au cours des dernières
années.
Le Programme interdisciplinaire pour la maîtrise de la
résistance aux inti-infectieux en Franche-Comté a élaboré un guide
« engagé » de « Bon Usage des antibiotiques »
(2008) [26]. Concernant la résistance du colibacille aux
quinolones, trois messages étaient délivrés : ne pas traiter
les colonisations urinaires ; ne pas utiliser les
fluoroquinolones dans les cystites aiguës non compliquées ; ne
pas considérer l’âge comme un facteur de risque dans les infections
urinaires. L’usage de la norfloxacine n’était recommandé dans aucun
cas. Les modalités précises de diffusion de ces recommandations aux
médecins libéraux et hospitaliers n’ont pas été détaillées. Un an
après la publication de ces recommandations (2009), la consommation
régionale de quinolones est restée stable ; néanmoins, l’usage
de norfloxacine a été diminué de 14.4 % en médecine libérale,
et l’utilisation des traitements monodose a augmenté.
Le réseau Antibiolor a organisé une revue de pertinence des
prescriptions de fluoroquinolones dans les infections urinaires
dans les hôpitaux lorrains, avec mise en place de mesures
correctrices entre les deux phases de l’étude [27]. Les
prescriptions en seconde phase étaient de meilleure qualité en
particulier en termes de fréquence des prescriptions hors
indications (24 % au premier tour vs 12 % au
second tour) et de fréquence de durée conforme de traitement
(64 % au premier tour vs 78 % au second tour).
Trois études ont évalué l’impact d’une démarche de réduction de
la consommation de quinolones sur la résistance du colibacille à
cette classe d’antibiotique.
Il a été montré au CHU de Caen qu’un programme de restriction de
l’utilisation des fluoroquinolones pendant un an avait permis de
diviser par 10 la consommation globale de quinolones dans
l’hôpital, cependant sans impact sur la résistance du colibacille
aux fluoroquinolones [28].
Une seconde étude a été réalisée à l’occasion de la restriction
de la ciprofloxacine visant à constituer des stocks en cas
d’attaque bioterroriste par le bacille du charbon, en Israël, de
novembre 2001 à mai 2002 [29]. La consommation de quinolones
dans un district comptant 167 000 habitants a été diminuée de
6 996 ± 661 DDJ/mois à 5 067 ± 755 DDJ/mois pendant la phase
de restriction. Le taux de résistance du colibacille aux quinolones
est passé de 12 % à 9 %. Cependant, l’effet sur la
consommation de quinolones et sur la résistance a été transitoire,
et s’est estompé après la levée des mesures de restriction.
Une troisième étude a été réalisée dans un hôpital universitaire
néerlandais [30]. L’intervention sur l’utilisation de la
ciprofloxacine a duré 2 ans, comprenant une limitation de la voie
intra-veineuse, et une limitation des indications de la
ciprofloxacine par la publication de recommandations, rappelées sur
chaque feuille de résultat d’examen de bactériologie, et par un
monitorage actif des prescriptions avec feed-back auprès du
prescripteur. La consommation hospitalière de ciprofloxacine a été
diminuée, passant de 27 à 17 DDJ/1 000 JH. Parallèlement, la
croissance naturelle du taux de résistance à la ciprofloxacine a
diminué au cours de la période d’intervention, tandis que le taux
de résistance à la ceftriaxone tendait à augmenter.
Pour résumer, il semble possible de modifier
quantitativement la consommation de quinolones par un programme
ad hoc dans un hôpital donné, et qualitativement dans un
réseau d’hôpitaux. La réduction de l’usage de quinolones à grande
échelle (réseau d’hôpitaux, ambulatoire) n’a cependant pas été
démontrée, et les modalités d’une telle intervention restent à
définir. L’effet des restrictions d’usage de quinolones sur la
résistance du colibacille à cette classe d’antibiotique n’est
suggéré que dans la seule étude réalisée en ambulatoire, et dont la
motivation (préparation à une attaque bioterroriste) et la durée (7
mois) ne saurait être comparée à un programme de contrôle des
résistances bactériennes.
Réduire l’usage des quinolones dans les infections
communautaires
Les principales indications des quinolones sont actuellement en
France les infections urinaires, et les infections respiratoires
pour la lévofloxacine et la moxifloxacine.
Infections urinaires
Les quinolones de première génération n’ont plus de place dans
le traitement des infections urinaires [5]. Il est d’ailleurs
difficile de comprendre pourquoi deux molécules de cette classe
thérapeutique (fluméquine et acide pipédimique) sont encore
disponibles sur le marché en France en 2011. Les fluoroquinolones
ne sont pas recommandées en première intention dans le traitement
probabiliste des cystites aiguës, qui repose sur la fosfomycine
trometamol dans les formes simples et sur la nitrofurantoïne dans
les formes compliquées [5]. En seconde intention, l’Afssaps
recommandait en 2008 pour les cystites simples soit une
fluoroquinolone, soit la nitrofurantoïne. La nitrofurantoïne
devrait cependant être préférée aux quinolones, dans un double
souci d’efficacité (elle est plus souvent efficace que les
quinolones sur les souches de colibacille en France), et d’économie
des quinolones [7]. Cependant, les toxicités hépatique et
pulmonaire de la nitrofurantoïne, en particulier lors de
traitements prolongés, notamment en prophylaxie des infections
urinaires récidivantes, conduisent l’AFSSAPS à réévaluer en 2011
les indications et conditions de prescription et d’utilisation de
cet antibiotique.
Dans le traitement des cystites compliquées, après obtention de
l’antibiogramme, la préférence doit être donnée aux antibiotiques
actifs sur la souche isolée, et ayant le spectre antibactérien le
plus étroit. L’ordre de priorité doit donc être :
nitrofurantoine, pivmecillinam, amoxicilline, amoxicilline-acide
clavulanique, et enfin cefixime et fluoroquinolone. Si une
fluoroquinolone doit être utilisée en pour traiter une cystite,
elle doit être prescrite en monodose ou en traitement court (3
jours) en cas de cystite aiguë simple, ou 5 jours en cas de cystite
compliquée [5].
Le traitement probabiliste des pyélonéphrites communautaires
repose actuellement soit sur une céphalosporine injectable de
3e génération, soit sur une fluoroquinolone, sous
réserve que le patient n’a pas reçu de quinolone dans les 6 mois
précédents [5]. L’utilisation probabiliste d’une fluoroquinolone
est cependant discutable dans ce type d’infection, eu égard à la
fréquence de la résistance d’E. coli aux quinolones en
France [31]. Après réception de l’antibiogramme, la priorité doit
être donnée aux antibiotiques actifs et présentant le spectre
antibactérien le plus étroit possible. Il convient donc de préférer
dans l’ordre l’amoxicilline, l’amoxicilline-acide clavulanique et
le cotrimoxazole aux fluoroquinolones et aux céphalosporines de
3e génération. Si une fluoroquinolone doit être
prescrite, ce qui est justifié en cas de résistance aux
antibiotiques à moins large spectre, ou du fait d’une allergie aux
bêtalactamines, il faut respecter une durée de traitement de 7
jours, qui suffit pour les fluoroquinolones, à la différence des
bêtalactamines et du cotrimoxazole, pour lesquels la durée
recommandée reste de 10 à 14 jours [5]. Notons que les
recommandations conjointes européenne et nord-américaine
préconisent une durée de 5 jours avec la lévofloxacine à la dose de
750 mg/j, non disponible en France [31].
En ce qui concerne les prostatites, deux classes d’antibiotiques
sont recommandées dans le traitement des prostatites, pour leur
bonne diffusion dans la prostate : les fluoroquinolones
(ofloxacine, ciprofloxacine, lévofloxacine) et le cotrimoxazole
[5]. Il convient désormais de préférer, dès réception de
l’antibiogramme, et si celui-ci le permet, le cotrimoxazole aux
quinolones.
Infections respiratoires
Les infections pulmonaires sont un motif important de
prescription de fluoroquinolones dans les hôpitaux français [13].
D’une façon générale, les fluoroquinolones ne sont pas recommandées
en cas de traitement par fluoroquinolone dans les 3 mois
précédents, et dans une moindre mesure chez les patients vivant en
institution du fait du risque de transmission de souches
résistantes [32].
Pneumonies
Deux fluoroquinolones antipneumococciques (lévofloxacine et
moxifloxacine) ont l’AMM pour le traitement des pneumonies
communautaires. Néanmoins, les indications de cette classe
thérapeutique en première intention peuvent et doivent être
restreintes dans la plupart des cas de pneumonie. En effet, les
fluoroquinolones ne sont pas recommandées en première intention
chez le sujet sain traité en ambulatoire, ni chez le patient
hospitalisé en service de médecine dans une des situations
suivantes : suspicion de pneumocoque, sujet jeune, contexte
grippal, légionellose non grave [32, 33].
La lévofloxacine, comme l’amoxicilline-acide clavulanique et les
céphalosporines de 3e génération injectables sont
recommandées chez le sujet âgé (hors institution) ou présentant des
comorbidités traité en ambulatoire, et chez le sujet âgé ou
présentant des comorbidités hospitalisé (hors réanimation) [32]. En
réanimation, les fluoroquinolones antipneumococciques, ainsi que
les macrolides, sont recommandées en association à une
bêta-lactamine, pour leur activité sur les bactéries
intracellulaires [32]. Dans ces 3 cas (sujet âgé ou fragile ou
hospitalisé en réanimation), hors contexte d’allergie vraie, en
particulier aux β-lactamines, les fluoroquinolones peuvent donc
être remplacées par une molécule ayant moins d’effets délétères sur
l’écologie bactérienne, à savoir l’association amoxicilline-acide
clavulanique dans les pneumonies ambulatoires et hospitalisées en
médecine, et les macrolides en réanimation. La seule réserve
concerne la légionellose grave (hospitalisation en réanimation ou
immunodépression) et confirmée, dont le traitement repose soit sur
une monothérapie par fluoroquinolone, soit sur une association à
base de macrolide, rifampicine ou quinolone [33].
Il n’y pas de recommandation explicite en France sur la durée de
traitement des pneumonies [32]. Cependant, des traitements courts
sont possibles. Ainsi, une étude randomisée n’a pas trouvé de
différence entre un traitement de 5 jours par lévofloxacine à la
dose de 750 mg/j et un traitement de 10 jours à la dose de
500 mg/j avec la même molécule [34, 35]. L’Infectious
Disease Society of America recommande un traitement minimal de
5 jours, sous réserve que le patient est apyrétique depuis
48-72 heures et qu’il n’a pas plus d’un signe d’instabilité
(température > 37,8̊C, fréquence cardiaque > 100
bpm, fréquence respiratoire > 24/min, pression artérielle
systolique < 90 mmHg, saturation périphérique en oxygène
< 90 % ou pression partielle en oxygène < 60
mmHg en air ambiant, état de conscience normal) à l’arrêt du
traitement [36]. En France, la dernière recommandation (Société de
Pathologie Infectieuse de Langue Française [SPILF]-Afssaps) indique
que la durée classique de traitement est de 7 à 14 jours [32]. En
l’état actuel des connaissances, il faut donc préférer, à chaque
fois que l’évolution clinique est favorable, un traitement de 7
jours, sauf en cas de légionellose grave (patient hospitalisé en
réanimation ou immunodéprimé) pour lequel la durée recommandée
reste de 21 jours [33].
Exacerbations aiguës de broncho-pneumopathie chronique
obstructive
Les fluoroquinolones antipneumococciques ne sont recommandées
que dans les exacerbations aiguës des broncho-pneumopathies
chroniques obstructives (BPCO) les plus sévères (stade III), comme
amoxicilline-acide clavulanique, ceftriaxone et cefotaxime
[32, 37]. Dans cette situation, la préférence doit donc être
donnée au traitement le moins délétère en termes de sélection de
résistances bactériennes, à savoir l’amoxicilline-acide
clavulanique. Si une fluoroquinolone est prescrite, une durée de 5
jours est recommandée, et peut être augmentée à 7 jours dans les
formes les sévères [37].
Sinusites
Les fluoroquinolones anti-pneumococciques sont recommandées
après échec d’une première antibiothérapie en cas de sinusite
maxillaire, après documentation bactériologique [38]. Elles
peuvent être prescrites, en première intention, en cas de
sinusite frontale, ethmoïdale ou sphénoïdale [38]. Cependant, même
dans ces situations, des antibiotiques ayant moins d’effets sur
l’écologie bactérienne devraient être préférés :
amoxicilline-acide clavulanique, pristinamycine ou télithromycine
[38].
Pour résumer, il est possible de limiter l’usage des
fluoroquinolones en limitant les indications aussi bien dans les
infections urinaires que dans les infections respiratoires, tout en
économisant une autre classe sensible d’antibiotiques, les
céphalosporines de 3e génération. À côté de la
limitation des indications, le respect de durées brèves de
traitement, et la désescalade thérapeutique – en particulier dans
les infections urinaires – peuvent permettre de diminuer
l’utilisation des quinolones.
Conclusion
Les fluoroquinolones forment une classe d’antibiotiques utile,
en particulier bien adaptée au traitement des pyélonéphrites et des
prostatites, mais dont l’utilisation est menacée par le
développement de la résistance d’Escherichia coli. Le lien
entre consommation des fluoroquinolones et résistance est établi
chez E. coli, aussi bien à l’échelle des états qu’à celle
des hôpitaux et des cabinets de médecine générale. Il n’est pas
certain qu’une diminution de l’usage des quinolones permette de
diminuer cette résistance, et le délai dans lequel cet effet
pourrait être obtenu est encore moins connu. Cependant, le
développement d’autres résistances chez E. coli, en
particulier la résistance aux céphalosporines de 3e
génération, et l’absence de nouvelles classes d’antibiotiques
susceptibles d’être utilisées à grande échelle à la place des
quinolones, rendent urgente la mise en place de mesures visant à
limiter la résistance d’ E. coli aux quinolones [39]. La
principale mesure consiste probablement à limiter l’usage des
quinolones en pratique courante ; son efficacité doit être
rapidement évaluée. Parallèlement à cette évaluation qui prendra
nécessairement plusieurs années, et eu égard à la rapidité du
développement des résistances, des mesures de restriction d’usage
des quinolones en pratique clinique peuvent, et doivent être prises
d’ores et déjà.
Conflits d’intérêts: aucun.
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