ARTICLE
Auteur(s) : Aurélien Delluc1, Damien
Sene2, Benjamin Terrier2, David
Saadoun2, Patrice
Cacoub2
1Département de médecine interne et pneumologie,
EA3878 (GETBO), CHU de la Cavale Blanche, Bd Tanguy Prigent, 29609
Brest Cedex
2Service de médecine interne ; Université Pierre et
Marie Curie-Paris 6, CNRS, UMR 7087 ; AP-HP, Hôpital
Pitié-Salpêtrière, 83 boulevard de l’Hôpital, 75013 Paris
L’infection chronique par le virus de l’hépatite C (VHC) est la
principale cause de maladie hépatique chronique dans les pays
industrialisés et peut être responsable de cirrhose et
d’hépatocarcinome. En France, on estime que près de 400 000
personnes sont porteuses d’anticorps contre le VHC avec une
incidence de 5 000 nouveaux cas par an [1]. L’infection chronique
par le VHC est associée à de nombreuses manifestations
extrahépatiques, la plupart auto-immunes [2]. C’est la principale
cause de cryoglobulinémie mixte. Environ 50 % des patients
infectés par le VHC produisent une cryoglobuline [3-7], mais seuls
13 à 30 % d’entre eux auront des symptômes en rapport avec une
vascularite [5, 6, 8-12]. Les cryoglobulines sont des immuns
complexes qui précipitent au froid et se resolubilisent lors du
réchauffement. En cas d’infection par le VHC, deux types de
cryoglobuline peuvent être produits. Le type II composé de deux
types d’immunoglobuline, l’une monoclonale (IgM à activité
rhumatoïde le plus souvent) et les autres polyclonales (IgG ou
IgA). Les cryoglobulinémies de type III sont caractérisées par des
complexes d’IgG et d’IgM polyclonales. Ces complexes se déposent
dans les vaisseaux de petit et moyen calibre de la peau, des
articulations, des nerfs périphériques et des reins [3, 13]. Ainsi,
les manifestations cliniques seront le plus souvent cutanées
(purpura, ulcères) et articulaires, et plus rarement il s’agira de
multinévrites et/ou de glomérulonéphrites membranoprolifératives,
manifestations beaucoup plus sévères. Par ailleurs, il a été montré
que les cryoglobulinémies mixtes de type II étaient associées à une
prolifération cellulaire B dans la moelle osseuse, le foie et le
sang périphérique [14-17]. L’infection par le VHC est aussi
associée à une production d’autres anticorps tels les anticorps
antinucléaires et anticardiolipines, ce qui reflète une
prolifération B chronique non spécifique, [4-6, 18-20]. La
stimulation du lymphocyte B par le VHC est probablement l’amorce de
la production de cryoglobuline.
Deux cibles thérapeutiques sont ainsi clairement
identifiées dans la vascularite cryoglobulinémique liée au
VHC : le VHC qu’il convient d’éradiquer et le lymphocyte
B.
Traitement antiviral
Différentes études ont montré qu’une rémission prolongée de la
vascularite cryoglobulinémique était obtenue après une réponse
virologique soutenue (virémie indétectable 6 mois après
l’arrêt du traitement antiviral) [21-23]. Le schéma thérapeutique
utilisé est similaire à celui de l’infection par le VHC sans
vascularite et repose sur l’interferon (IFN). Différentes
combinaisons ou galéniques de médicaments ont été testées (IFNα
seul en trois injections hebdomadaires, IFNα standard et ribavirine
puis Peg-IFN1 et ribavirine) pour retenir actuellement
la bithérapie Peg-IFNα-2b à 1,5 μg/kg/semaine ou 2a à
180 μg/semaine sous cutané et ribavirine 600 à 1
200 mg/jour par voie orale.
En effet, plusieurs études ouvertes ont montré l’efficacité de
cette bithérapie chez des patients ayant une vascularite
cryoglobulinémique secondaire à une infection par le VHC. Une
première étude italienne [24] a porté sur 18 cas consécutifs de
patients traités pendant 12 mois par IFNα-2b
1,0 μg/kg/semaine sous-cutané et ribavirine 1
000 mg/jour. Quinze patients (83 %) avaient une charge
virale indétectable à la fin du traitement et la plupart avaient
une amélioration des symptômes de la vascularite. Cependant, à la
fin de la période de suivi (au moins 6 mois après l’arrêt du
traitement antiviral), seuls 8 patients avaient toujours une
réponse virologique et clinique soutenue. Une seconde étude
monocentrique de 72 patients consécutifs [25] a comparé
l’efficacité d’un traitement d’au moins 6 mois par IFNα-2b 3
millions d’unités 3 fois par semaine (32 patients) à une injection
hebdomadaire de Peg-IFNα-2b 1,5 μg/kg (40 patients). Dans les
deux bras de l’étude, les patients recevaient de la ribavirine par
voie orale (600 à 1 200 mg/jour). À l’arrêt du traitement
antiviral, le purpura, les arthralgies, la neuropathie périphérique
et l’atteinte rénale avait disparu dans respectivement, 86 %,
80 %, 68 % et 41 % des cas. Une diminution
significative de la protéinurie était obtenue chez les patients
avec une réponse virologique soutenue. L’association Peg-IFNα-2b
plus ribavirine permettait d’obtenir de meilleurs taux de réponse
complète clinique (67,2 % vs 56.2 %, p = 0,009),
virologique (62,5 % vs 53.1 %) et immunologique (57,5 vs
31,2 %, p = 0,009) que l’IFN standard. Parmi les 40 patients
ayant reçu du Peg-IFNα-2b, 21/27 (87,5 %) ont eu une
disparition complète de l’atteinte cutanée, 18/22 (81,8 %) des
arthralgies, 20/27 (74 %) de la neuropathie périphérique et
5/10 (50 %) de l’atteinte rénale. En comparaison aux patients
qui avaient reçu de l’IFN standard, les patients sous Peg-IFNα-2b
étaient traités moins longtemps (13,2 vs 18,3 mois) et avaient
nécessité une corticothérapie moins fréquemment (35 % vs
47 %). Le taux de décès était moins important chez les
patients traités par Peg-IFNα-2b (5 % vs 18,7 %). En
analyse multivariée, une réponse virologique précoce était
indépendamment associée à une réponse clinique complète de la
vascularite (OR 3,53, IC 95 % (1,18-10,59)). Un débit de
filtration glomérulaire inférieur à 70 ml/min était
négativement associé à une réponse clinique complète (OR 0,18, IC
95 % (0,05-0,67)). Bien que les patients porteurs d’un virus
de génotype 1 et/ou ayant eu un échec d’un premier traitement
antiviral ont eu un taux de réponse clinique moindre, ces facteurs
n’étaient pas indépendamment associés à une faible réponse clinique
en analyse multivariée. La charge virale du VHC, le taux de
transaminases ou la sévérité de l’atteinte hépatique initiale
n’avaient pas d’influence sur les résultats cliniques. Une rechute
virale était observée chez 8 patients (11,1 %) avec un délai
médian de 2 mois (1 à 3 mois) après l’arrêt du
traitement. Six de ces patients ont également présenté une rechute
de la vascularite. Huit décès sont survenus pendant l’étude :
3 d’origine cardiovasculaire, 2 secondaires à un carcinome
hépatocellulaire, 2 consécutives à une insuffisance
hépatocellulaire et un sepsis. Cinquante-six pour-cent des patients
ont eu des effets secondaires du traitement : asthénie
(47,2 %), fièvre (37,5 %), anémie (33,3 %), myalgies
(25 %), neutropénie (20 %), dépression (15,2 %),
thrombopénie (5 %), prurit (4,1 %), et alopécie
(2,7 %). La fréquence des effets secondaires était comparable
entre les patients qui avaient reçu de l’interféron standard
(53,1 %) et de l’interféron pégylé (55 %). Aucun
traitement n’a été arrêté mais une réduction de dose du traitement
antiviral a été nécessaire chez 11 patients.
Rituximab
L’antigène CD20 est exprimé à la surface des lymphocytes B et
pré-B. Il n’est pas exprimé à la surface des cellules souches
hématopoïétiques, des plasmocytes, des lymphocytes T ou d’autres
tissus [26]. Il constitue une cible des nouvelles biothérapies.
Initialement développé pour le traitement des lymphomes B [27], le
rituximab a été utilisé par plusieurs équipes pour traiter les
vascularites cryoglobulinémiques en raison de l’implication du
lymphocyte B CD20+ dans la physiopathologie de cette affection.
Le rituximab est un anticorps monoclonal chimérique humain-murin
(IgG-1κ) spécifique de l’antigène CD20 qui se trouve à la surface
des lymphocytes B [26, 28]. Cet anticorps est formé des régions
variables d’un anticorps murin anti-CD20 fusionné avec des
fragments constants d’une chaîne lourde humaine IgG-1 associé à une
chaîne légère kappa. La portion Fc de l’IgG humaine a été
sélectionnée pour sa capacité à fixer le complément et entraîner
une cytotoxicité.
Quarante-trois cas de patients présentant une vascularite
cryoglobulinémique secondaire à une infection par le VHC et traités
par rituximab ont été publiés [25]. Les manifestations cliniques de
vascularite étaient un purpura (84,2 % des cas), des
arthralgies (61,4 %), une neuropathie périphérique
(54,4 %) et une glomérulonéphrite (31,6 %). L’indication
principale du traitement par anti-CD20 était une non-réponse ou une
intolérance aux traitements antérieurs. Tous les patients ont reçu
quatre injections hebdomadaires de 375 kg/m2 de
rituximab, suivies pour 6 d’entre eux de doses d’entretien (2
injections de 375 mg/m2 à un mois d’intervalle pour
5 patients [29] et 1 g à quatre mois et quatre mois et demi
pour un patient [30]). Une réponse partielle ou complète de
l’atteinte cutanée, neurologique périphérique, rénale ou
articulaire a été obtenue dans respectivement 82, 92, 85 et
80 % des cas. Le suivi moyen était de 9 mois [25] et une
rechute de la vascularite était observée chez treize patients. Un
délai de quelques jours à 19 mois était constaté entre l’arrêt
du rituximab et la survenue de la rechute (6,7 mois en
moyenne). Une rémission complète a été obtenue chez 8 patients
après une nouvelle perfusion de rituximab [25]. Ces résultats sont
encourageants ; cependant il nous paraît nécessaire de ne pas
utiliser initialement le rituximab en monothérapie mais en
association avec un traitement antiviral.
Une étude pilote de 16 patients [31] ayant une vascularite
sévère résistante (n = 11) ou récidivante (n = 5) après un
traitement par IFN standard (n = 10) ou Peg-IFNα-2b (n = 6) associé
à de la ribavirine a montré que l’association Peg-IFNα-2b
ribavirine rituximab était une stratégie thérapeutique efficace
dans les vascularites cryoglobulinémiques secondaires à une
infection par le VHC. En effet, 15 des 16 patients inclus dans
cette étude ont eu une amélioration clinique, 10 d’entre eux
avaient une réponse clinique complète. Ces 10 patients avaient
également une charge virale VHC et une cryoglobulinémie
indétectables à l’issue du traitement. Les patients qui ne
répondaient pas ou partiellement au traitement avaient une
vascularite d’évolution plus ancienne que les patients avec réponse
complète et une réponse virologique précoce moins fréquente. La
déplétion lymphocytaire B était obtenue chez tous les patients et
la reconstitution B débutait à l’arrêt du traitement antiviral.
Après un suivi moyen de 19,4 ± 3,6 mois, un patient était
décédé d’insuffisance hépatique et deux patients ont eu une
récidive de la vascularite. Cette récidive était associée à la
réapparition sérique de l’ARN viral du VHC, de la cryoglobuline et
du taux de lymphocytes B [31].
Corticoïdes et immunosuppresseurs
De petites doses de corticoïdes peuvent être utilisées pour
contrôler les symptômes mineurs de la vascularite, les arthralgies
par exemple, mais ne permettent pas de traiter les atteintes
neurologiques ou rénale [32]. Néanmoins, en cas d’atteinte
viscérale grave ou menace vitale, des bolus intraveineux de
methylprednisolone relayés par la prednisolone orale peuvent être
employés [33]. La corticothérapie est alors associée à un
immunosuppresseur, le cyclophosphamide. Ce traitement agressif est
instauré pour contrôler la vascularite dans l’attente de l’effet
retardé des antiviraux [32].
De même, la réalisation de plasmaphérèses peut être utile dans
les situations critiques avec atteinte polyviscérale et menace
vitale notamment en cas d’atteinte rénale. Ces plasmaphérèses ont
pour objectif théorique d’épurer rapidement la cryoglobuline
pathologique du plasma [32].
Conclusion
Le traitement de la vascularite cryoglobulinémique de l’hépatite C
repose sur l’éradication du starter immunolgique qu’est le VHC. La
déplétion lymphocytaire B permet de réduire la production de
cryoglobuline, mais les anti-CD20 ayant un effet suspensif, ils
doivent être utilisé en association avec les antiviraux. Chez les
patients ayant une vascularite d’intensité modérée ou moyenne
(arthralgies, purpura, polyneuropathie mineure, protéinurie
isolée), un traitement antiviral optimal associant Peg-IFNα et
ribavirine est préconisé pour une durée de 12 mois afin de
rendre la charge virale indétectable. Les patients ayant une
maladie sévère (insuffisance rénale, multinévrite, lésions cutanées
extensives) doivent être traités par rituximab puis antiviraux. Les
immunosuppresseurs sont réservés aux situations où le pronostic
vital est engagé.
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