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Le rituximab dans la maladie des agglutinines froides : un traitement efficace pour une maladie rare ?


Médecine thérapeutique. Volume 11, Numéro 4, 254-7, juillet-aout 2005, Nouvelles thérapeutiques


Résumé  

Auteur(s) : Aurélien Delluc , Département de médecine interne et pneumologie, EA 3878, CHU de La Cavale Blanche, 29609 Brest Cedex.

Résumé : La maladie des agglutinines froides est une anémie hémolytique auto-immune rare qui se manifeste par une acrocyanose et une anémie déclenchées par le froid. Il s’agit d’une prolifération lymphocytaire B exprimant presque toujours l’immunophénotype CD20 et produisant une IgM monoclonale dirigée contre des antigènes de la membrane érythrocytaire. Son traitement consiste à éviter l’exposition au froid, l’efficacité des traitements de fond (corticoïdes, agents alkylants, interféron α, cyclophosphamide, ciclosporine) n’ayant pas été démontrée. Plusieurs équipes ont obtenu une rémission de la maladie après perfusion d’anticorps monoclonal anti-CD20 (rituximab). Cette biothérapie initialement développée pour le traitement des lymphomes B agit suivant trois voies métaboliques : cytotoxicité cellulaire anticorps-dépendante, cytotoxicité cellulaire complément-dépendante et induction par la voie mitochondriale de l’apoptose des cellules sur lesquelles l’anticorps est fixé. Le rituximab ne semble pas entraîner d’immunosuppression profonde. Ses effets indésirables (fièvre, frissons, bronchospasme) sont liés à un phénomène de relargage cytokinique, mais sa toxicité à long terme et le risque infectieux de la déplétion lymphocytaire restent à évaluer. Toutefois, ce médicament représente une avancée dans le traitement de la maladie des agglutinines froides. Malgré la rareté de cette affection, une étude contrôlée de l’efficacité du rituximab est souhaitable.

Mots-clés : maladie des agglutinines froides, anémie hémolytique auto-immune, anticorps monoclonal anti-CD20, rituximab

ARTICLE

Auteur(s) : Aurélien Delluc

Département de médecine interne et pneumologie, EA 3878, CHU de La Cavale Blanche, 29609 Brest Cedex

La maladie des agglutinines froides est une anémie hémolytique auto-immune. Il s’agit d’une affection rare et grave pour laquelle peu de traitements sont efficaces. Sa prévalence est comprise entre 1/70 000 et 1/350 000, principalement chez des patients de plus de 50 ans avec un pic de fréquence à 70 ans [1, 2].

Physiopathologie

La classification des anémies hémolytiques auto-immunes est basée sur la température à laquelle l’auto-anticorps déploie sa plus grande activité [3]. Les auto-anticorps chauds sont caractérisés par la présence d’IgG ou de complément à la surface des hématies à 37 °C. Les auto-anticorps froids réagissent à des températures inférieures à 37 °C avec un effet maximal en dessous de 30 °C. Les anémies hémolytiques auto-immunes chroniques à anticorps froids représentent 13 à 20 % des anémies hémolytiques auto-immunes de l’adulte. Les auto-anticorps froids sont de deux types : agglutinines froides et hémolysines biphasiques. Les hémolysines biphasiques sont des auto-anticorps, généralement des IgG, qui se lient aux hématies à basse température dans la circulation périphérique et fixent le complément. Le complément est activé et provoque une hémolyse lorsque les globules rouges se retrouvent dans la circulation centrale à 37 °C.

Les agglutinines froides sont généralement des IgM dirigés contre des antigènes de la membrane érythrocytaire. La plupart des agglutinines froides sont dirigées contre les antigènes Ii et Pr membranaires [4]. Lorsque la température s’abaisse, l’auto-anticorps agglutine les hématies. L’anémie augmente pendant l’hiver lorsque la température de la circulation périphérique est davantage à même de s’abaisser. La maladie des agglutinines froides est une maladie chronique qui s’aggrave progressivement [3].

Classification des agglutinines froides

Agglutinine froide primitive

Il s’agit de la maladie des agglutinines froides qui est apparentée à un syndrome lymphoprolifératif. Il s’agit d’une prolifération lymphocytaire clonale B exprimant presque toujours l’immunophénotype CD20+ κ+ qui produit une IgM monoclonale κ à activité agglutinine froide [5, 6].

Agglutinine froide secondaire

Une agglutinine froide aiguë et transitoire de faible titre peut être associée à une infection virale (EBV, CMV, VIH, VZV, adénovirus) ou bactérienne (pneumonie à mycoplasme, Listeria). Généralement, il s’agit d’une IgM κ ou λ polyclonale.

Les syndromes lymphoprolifératifs B (leucémie lymphoïde chronique, lymphomes, maladie de Waldenström) peuvent être associés à une agglutine froide monoclonale IgM κ [7]. D’autres tumeurs ont été décrites en association à une agglutinine froide (cancer bronchique, adénocarcinome colique…).

Manifestations cliniques et biologiques de la maladie des agglutinines froides

Cliniquement, la maladie des agglutinines froides se caractérise par une acrocyanose (doigts, orteils, lobes des oreilles, extrémité du nez) déclenchée par le froid qui peut être confondue avec un phénomène de Raynaud [3]. La pâleur et l’ictère peuvent être présents selon le degré d’hémolyse. Une splénomégalie est parfois trouvée. Il existe également une hémoglobinurie déclenchée par le froid [1].

La biologie montre des stigmates d’hémolyse : anémie macrocytaire régénérative, baisse de l’haptoglobine, élévation de la bilirubine et des LDH, hémoglobinurie. Une leucopénie est souvent présente [2]. L’hémogramme est d’interprétation délicate en raison d’agglutinats formés dans le tube de prélèvement. Le test de Coombs direct est négatif. La mise en évidence d’agglutinines froides à titre élevé dans le sérum fait le diagnostic.

Traitement

Traitements conventionnels

Le traitement de la maladie des agglutinines froides comprend d’abord des mesures simples comme éviter l’exposition au froid et garder les extrémités au chaud (port de gants…). Si une transfusion est nécessaire, elle doit être réalisée avec du sang lavé [1], à l’aide d’un appareil réchauffeur de sang, dans une pièce chauffée [2]. La prescription de folates peut être utile. La chirurgie en hypothermie est une situation à risque. La splénectomie est inutile.

L’efficacité des traitements de fond n’a pas été démontrée et il n’y a pas d’étude contrôlée disponible. Sur la base de cas rapportés, l’effet des corticoïdes [8,9], des agents alkylants [10], de l’interféron-α [11], n’a pas été convainquant. Cependant, en cas d’anémie hémolytique auto-immune mixte ou d’agglutinine froide atypique (IgG), la corticothérapie peut avoir un intérêt [1, 8]. Les analogues des purines ont également été testés : des résultats positifs ont été obtenus avec la fludarabine [12] mais l’utilisation de cladribine a été un échec [9]. Des rémissions ont été obtenues après perfusion de cyclophosphamide [13, 14]. La cyclosporine n’est pas constamment efficace [13, 15]. Un faible taux de prolifération du clone lymphocytaire et une très haute activité des auto-anticorps peuvent expliquer la mauvaise réponse aux chimiothérapies [5, 6].

La plasmaphérèse a été utilisée avec succès pour prévenir l’hémolyse chez des patients porteurs d’agglutinines froides devant subir une chirurgie cardiaque nécessitant une hypothermie [16,17].

Biothérapie

L’antigène CD20 est exprimé à la surface des lymphocytes B et pré-B. Il n’est pas exprimé à la surface des cellules souches hématopoïétiques, des plasmocytes, des lymphocytes T ou des autres tissus [18]. Il constitue une cible des nouvelles biothérapies.

Initialement développé pour le traitement des lymphomes B [19], le rituximab a été utilisé par plusieurs équipes pour traiter la maladie des agglutinines froides en raison de l’implication du lymphocyte B CD20+ dans la physiopathologie de cette affection.

Le rituximab est un anticorps monoclonal chimérique humain-murin (IgG 1κ) spécifique de l’antigène CD20 qui se trouve à la surface des lymphocytes B [18, 20]. Cet anticorps est formé des régions variables d’un anticorps murin anti-CD20 fusionné avec des fragments constants d’une chaîne lourde humaine IgG-1 associé à une chaîne légère kappa. La portion Fc de l’IgG humaine a été sélectionnée pour sa capacité à fixer le complément et entraîner une cytotoxicité. Il agit selon trois voies métaboliques [21] :

  • 1) par cytotoxicité cellulaire anticorps-dépendante : le rituximab active la cytotoxicité cellulaire en reliant les cellules cytotoxiques (macrophages, NK) qui portent des récepteurs avec portion Fc capable de fixer le Fc du rituximab et les lymphocytes CD20 sur lesquels le rituximab est fixé par son Fab.
  • 2) par cytotoxicité cellulaire complément-dépendante : le rituximab, qui est une IgG1, active le complément par son fragment Fc.
  • 3) en induisant l’apoptose des cellules sur lesquelles il est fixé (voie mitochondriale).

De nombreuses rémissions de maladies des agglutinines froides ont été obtenues après la perfusion d’anticorps anti-CD20 [1, 6, 22, 23]. Une quarantaine de cas a été rapportée [24, 25] dont deux séries de 27 et 5 patients [1, 25]. Il existe un biais de publication certain. En effet, fin 2002, vingt-trois observations avaient été publiées, le taux de réponse était de 21/23 dont 14 rémissions complètes et il n’y a pas d’étude contrôlée. L’étude ouverte prospective de Berentsen [25] publiée en 2004 avait inclus 27 patients traités par rituximab. Une réponse partielle ou complète (élévation stable de l’hémoglobine d’au moins 2 g/dL et diminution du taux d’IgM d’au moins 50 %) était obtenue chez 14 patients. Néanmoins, un lymphome lymphoplasmocytaire, de la zone marginale ou à petites cellules B, était associé chez 19 des 27 patients. La durée moyenne de réponse observée a été de 11 mois [25]. Camou et al. [1] ont rapporté des taux d’hémoglobine supérieurs à 10 g/dL chez 4 patients à un an d’un cycle de perfusions par rituximab.

La posologie retenue par l’ensemble des auteurs est de 375 mg/m2 en perfusion à vitesse progressive à J1, J8, J15 et J22.

En cas de rechute de la maladie, une nouvelle série de perfusions de rituximab a été proposée avec succès, soit sous la forme d’une nouvelle série d’une injection par semaine à quatre reprises [25], soit d’un traitement d’entretien avec des perfusions espacées progressivement de deux fois par mois à une fois tous les deux mois [26].

Les effets indésirables du traitement sont liés à un phénomène de relargage cytokinique en cours de perfusion du médicament [1]. Ces événements surviennent dans plus de la moitié des cas dans les deux premières heures de la première administration [21]. Il s’agit de fièvre, frissons et tremblements, et plus rarement de bronchospasme et d’hypotension. Le ralentissement ou l’arrêt de la perfusion font régresser ces effets indésirables qui vont s’atténuer lors des injections ultérieures.

Le rituximab ne semble pas entraîner d’immunosuppression profonde et prolongée. Le risque d’infection et de néoplasie paraît faible, malgré la déplétion en lymphocytes B [21]. En effet, une déplétion lyphocytaire B sanguine, médullaire et lymphatique est observée chez les patients traités par rituximab, alors qu’il existe une faible diminution des immunoglobulines et de complément [18].

Conclusion

Sur les bases d’observations publiées et d’une étude ouverte, le rituximab apporte une thérapeutique efficace à la maladie des agglutinines froides. La toxicité à long terme de ce médicament reste cependant à évaluer, tout comme le risque infectieux. Même si la maladie des agglutinines froides est une maladie rare, une étude multicentrique randomisée contrôlée doit être organisée afin de légitimer l’utilisation du rituximab dans cette affection.

Références

1 Camou F, Viallard JF, Pellegrin JL. Rituximab in cold agglutinin disease. Rev Med Interne 2003 ; 24(8) : 501-4.

2 Rochant H. Autoimmune hemolytic anemia. Rev Prat 2001 ; 51(14) : 1534-41.

3 McNicholl FP. Clinical syndromes associated with cold agglutinins. Transfus Sci 2000 ; 22(1-2) : 125-33.

4 Roelcke D. Cold agglutination. Transfus Med Rev 1989 ; 3(2) : 140-66.

5 Berentsen S, Bo K, Shammas FV, Myking AO, Ulvestad E. Chronic cold agglutinin disease of the "idiopathic" type is a premalignant or low-grade malignant lymphoproliferative disease. APMIS 1997 ; 105(5) : 354-62.

6 Berentsen S, Tjonnfjord GE, Brudevold R, et al. Favourable response to therapy with the anti-CD20 monoclonal antibody rituximab in primary chronic cold agglutinin disease. Br J Haematol 2001 ; 115(1) : 79-83.

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8 Rosse WF, Hillmen P, Schreiber AD. Immune-mediated hemolytic anemia. Hematology 2004 : 48-62 ; (Am. Soc. Hematol. Educ. Program.).

9 Berentsen S, Tjonnfjord GE, Shammas FV, et al. No response to cladribine in five patients with chronic cold agglutinin disease. Eur J Haematol 2000 ; 65(1) : 88-90.

10 Hippe E, Jensen KB, Olesen H, Lind K, Thomsen PE. Chlorambucil treatment of patients with cold agglutinin syndrome. Blood 1970 ; 35(1) : 68-72.

11 Hillen HF, Bakker SJ. Failure of interferon-alpha-2b therapy in chronic cold agglutinin disease. Eur J Haematol 1994 ; 53(4) : 242-3.

12 Jacobs A. Cold agglutinin hemolysis responding to fludarabine therapy. Am J Hematol 1996 ; 53(4) : 279-80.

13 Nakagawa M, Miyagishima T, Kamata T, et al. Refractory idiopathic cold agglutinin disease successfully treated with intermittent high-dose cyclophosphamide. Rinsho Ketsueki 2001 ; 42(9) : 713-5.

14 Moyo VM, Smith D, Brodsky I, Crilley P, Jones RJ, Brodsky RA. High-dose cyclophosphamide for refractory autoimmune hemolytic anemia. Blood 2002 ; 100(2) : 704-6.

15 Kitamura T, Mizuta K, Kawarasaki H, Sugawara Y, Makuuchi M. Severe hemolytic anemia related to production of cold agglutinins following living donor liver transplantation: a case report. Transplant Proc 2003 ; 35(1) : 399-400.

16 Zoppi M, Oppliger R, Althaus U, Nydegger U. Reduction of plasma cold agglutinin titers by means of plasmapheresis to prepare a patient for coronary bypass surgery. Infusionsther Transfusionsmed 1993 ; 20(1-2) : 19-22.

17 Siami GA, Siami FS. Plasmapheresis and paraproteinemia : cryoprotein-induced diseases, monoclonal gammopathy, Waldenstrom’s macroglobulinemia, hyperviscosity syndrome, multiple myeloma, light chain disease, and amyloidosis. Ther Apher 1999 ; 3(1) : 8-19.

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19 Maloney DG, Grillo-Lopez AJ, White CA, et al. IDEC-C2B8 (Rituximab) anti-CD20 monoclonal antibody therapy in patients with relapsed low-grade non-Hodgkin’s lymphoma. Blood 1997 ; 90(6) : 2188-95.

20 Reff ME, Carner K, Chambers KS, et al. Depletion of B cells in vivo by a chimeric mouse human monoclonal antibody to CD20. Blood 1994 ; 83(2) : 435-45.

21 Sibilia J, Sordet C. Le rituximab : une biothérapie originale dans les maladies auto-immunes. Rev Med Interne 2005 ; (sous presse).

22 Zaja F, Russo D, Fuga G, et al. Rituximab in a case of cold agglutinin disease. Br J Haematol 2001 ; 115(1) : 232-3.

23 Mori A, Tamaru J, Sumi H, Kondo H. Beneficial effects of rituximab on primary cold agglutinin disease refractory to conventional therapy. Eur J Haematol 2002 ; 68(4) : 243-6.

24 Robak T. Monoclonal antibodies in the treatment of autoimmune cytopenias. Eur J Haematol 2004 ; 72(2) : 79-88.

25 Berentsen S, Ulvestad E, Gjertsen BT, et al. Rituximab for primary chronic cold agglutinin disease: a prospective study of 37 courses of therapy in 27 patients. Blood 2004 ; 103(8) : 2925-8 ; (Epub 2003 Dec 30).

26 Pulik M, Genet P, Lionnet F, Touahri T. Treatment of primary chronic cold agglutinin disease with rituximab: maintenance therapy may improve the results. Br J Haematol 2002 ; 117(4) : 998-9.


 

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