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Quand utiliser une fluoroquinolone systémique ?


Médecine thérapeutique. Volume 11, Numéro 1, 14-7, janvier-février 2005, Revue


Résumé  

Auteur(s) : Séverine Ansart, Xavier Nicolas, Yvon L Pennec, Michel Garré , Service de maladies infectieuses, CHU de la Cavale Blanche, Boulevard Tanguy Prigent, 29609 Brest Cedex.

Résumé : Les fluoroquinolones sont des antibiotiques à large spectre, intéressants en raison de leur activité antimicrobienne intrinsèque, de leurs caractéristiques pharmacodynamiques, de leur relative bonne tolérance et de leur biodisponibilité orale. Elles sont donc largement prescrites, avec comme corollaire l’apparition d’une résistance acquise, par sélection de mutants chromosomiques dans la plupart des espèces bactériennes initialement sensibles.

Mots-clés : fluoroquinolone, antibiotique, résistance acquise

ARTICLE

Auteur(s) :, Séverine Ansart*, Xavier Nicolas, Yvon L Pennec, Michel Garré

Service de maladies infectieuses, CHU de la Cavale Blanche, Boulevard Tanguy Prigent, 29609 Brest Cedex

Les fluoroquinolones sont des antibiotiques à large spectre, actifs notamment sur les bacilles à Gram négatif (entérobactéries, Haemophilus influenzae, Pseudomonas aeruginosa), les cocci à Gram positif (staphylocoque et, depuis l’avènement des quinolones antipneumococciques, streptocoque) et les bactéries liées aux cellules. Ces molécules sont intéressantes en raison de leur activité antimicrobienne intrinsèque, de leurs caractéristiques pharmacodynamiques, de leur relative bonne tolérance et de leur biodisponibilité orale. Elles sont largement prescrites dans les infections urinaires, respiratoires, génitales, osseuses, méningées, abdominales, etc., en particulier au cours d’infections à bacilles à Gram négatif aérobies (BGN). Leur utilisation massive a conduit à l’apparition d’une résistance acquise, par sélection de mutants chromosomiques dans la plupart des espèces bactériennes initialement sensibles.Le but de ce travail est de situer la place des fluoroquinolones dans l’arsenal thérapeutique anti-infectieux.

Spectre anti-infectieux des fluoroquinolones

Les fluoroquinolones sont des molécules bactéricides sur les BGN de type entérobactéries, Staphylococcus aureus sensible à la méticilline, les bactéries intracellulaires, Haemophilus influenzae, Moraxella catarrhalis et Bordetella pertussis [1]. Le spectre des nouvelles fluoroquinolones (lévofloxacine, moxifloxacine, gatifloxacine) s’étend à Streptococcus pneumoniae, Enterococcus sp, certains anaérobies (Bacteroides fragilis) [2]. L’ofloxacine, la ciprofloxacine, la lévofloxacine et la moxifloxacine possèdent également une activité in vitro sur Mycobacterium tuberculosis et les mycobactéries atypiques, les concentrations minimales inhibitrices (CMI) les plus basses étant observées pour les deux dernières [3].

Une récente étude multicentrique (24 CHU européens) a évalué la sensibilité actuelle des bactéries isolées à partir de 9 613 hémocultures positives. Quatre-vingt-neuf pour cent des souches de Staphylococcus aureus sensibles à la méticilline et 86 % des staphylocoques à coagulase négative étaient sensibles à la ciprofloxacine. Seules 75 % des souches de P. aeuginosa, 55 % de celles d’Acinetobacter sp et 10 % des S. aureus résistants à la méticilline y étaient sensibles [4]. Une étude canadienne, publiée en 1999 [5], a montré une augmentation de la prévalence des souches de pneumocoque de sensibilité diminuée aux fluoroquinolones sur une période de 10 ans (de 0 % en 1988 à 1,7 % en 1998, p < 0,001). À Hong Kong, en 1998, la résistance de S. pneumoniae aux fluoroquinolones atteignait 12 % pour la ciprofloxacine et plus de 5 % pour la lévofloxacine [6]. En France, trois études récentes, multicentriques, ont rapporté une résistance inférieure à 2 % de S. pneumoniae à la lévofloxacine et à la moxifloxacine [7-9].

Résistance des antibiotiques aux fluoroquinolones

  • La résistance bactérienne aux fluoroquinolones fait intervenir deux mécanismes distincts : l’altération des cibles naturelles (les sous-unités par C et par E de la topoisomérase IV et Gyr A et Gyr B de l’ADN gyrase) et l’hyperexpression des mécanismes d’efflux. L’’impact de ces différents mécanismes de résistance a été démontré à l’aide de mutants obtenus à partir de la souche de référence [10]. Ainsi, toute mutation sur le gène par C ou Gyr A fait augmenter les CMI proportionnellement au nombre d’acides aminés substitués. L’association de mutations sur chacun des deux gènes par C ou Gyr A multiplie les CMI par 8 à 32 en cas de substitution d’un seul acide aminé par gène et par 32 à 512 en cas de substitution de 3 à 4 acides aminés. La présence concomitante d’un efflux augmente significativement les CMI (de 16 à 256 fois selon les molécules) [10-12]. Pour les BGN, la sélection de mutants résistants s’opère par paliers avec un premier niveau de résistance à l’acide nalidixique puis un second aux quinolones systémiques. Chez S. aureus et P. aeruginosa, la survenue d’une seule mutation suffit à conférer une résistance clinique [13].
  • Pression de sélection des fluoroquinolones : Chen et al. ont étudié la sensibilité de 7 551 isolats de S. pneumoniae collectés sur une période de dix ans au Canada. Entre 1988 et 1997, les prescriptions de fluoroquinolones sont passées de 0,8 à 5,5/100 patients/an. La prévalence des souches de pneumocoque de sensibilité diminuée aux quinolones a augmenté de 0 % à 1,7 % pendant la même période (p < 0,001) [5]. Par ailleurs, l’échange de gènes de résistance aux fluoroquinolones a été démontré in vitro entre S. viridans et S. pneumoniae [14].

Quelle est la place des fluoroquinolones dans l’arsenal thérapeutique antibactérien ?

  • 1) Infections respiratoires basses. Les fluoroquinolones sont indiquées en cas de pneumopathie aiguë communautaire à légionnelle ou à germe intracellulaire, en alternative des macrolides [15] :
    • En France, la prescription d’une quinolone antipneumococcique (QAP) n’est justifiée chez l’adulte ambulatoire sans signe de gravité en première intention, qu’en cas d’allergie vraie aux bêtalactamines ou de co-morbidité avec suspicion d’infection à bactérie intracellulaire, et en seconde intention qu’après échec à 72 heures [15]. Chez les malades hospitalisés en médecine avec des critères de gravité et/ou des facteurs de risque identifiés, la lévofloxacine à raison de 500 mg deux fois par jour a fait la preuve de son efficacité dans une étude [16] et est proposée en cas de suspicion de bactéries liées aux cellules. Chez les patients séjournant en réanimation pour une pneumopathie grave, une QAP n’est proposée qu’en association avec une bêtalactamine, aucun travail n’ayant permis d’avaliser une monothérapie.
    • Aux Etats-Unis, une QAP est proposée chez l’adulte ambulatoire dans trois situations : en cas d’antibiothérapie récente (autre qu’une quinolone) en l’absence de comorbidité, en présence de comorbidité ou après une grippe [17]. Elle est recommandée en monothérapie chez tout sujet hospitalisé en service de médecine et en association à une bêtalactamine en réanimation.
    • Les discordances entre ces recommandations s’expliquent par l’épidémiologie locale et la part attribuée aux germes intracellulaires.
    • Il convient cependant d’être extrêmement prudent dans la prescription de QAP. L’étude de la littérature permet en effet d’identifier plus de 20 échecs de pneumopathies aiguës communautaires traitées par lévofloxacine [18]. Weiss et al. ont rapporté 16 cas de pneumopathie à pneumocoque résistant à la ciprofloxacine (sérotype 23F). Lors de la première épidémie touchant 9 malades, la CMI de la ciprofloxacine était de 4 μg/mL avec présence d’une mutation dans le gène par C ; les CMI de la lévofloxacine, de la moxifloxacine et de la gatifloxacine étaient respectivement de 1, 0,25, et 0,25 μg/mL. Lors de la seconde vague épidémique touchant 7 nouveaux patients, on notait l’apparition d’une mutation additionnelle dans le gène Gyr A avec des CMI aux différentes quinolones respectivement de 16, 8, 2 et 2 μg/mL [19]. Enfin, dans une étude portant sur 27 souches de S. pneumoniae résistantes à la lévofloxacine, une antibiothérapie par fluoroquinolone dans les 12 mois précédents constituait un facteur de risque indépendant de résistance à la lévofloxacine (OR 10,7, IC 95 % = 1,6-71,2) [6].
    • Les nouvelles quinolones antipneumococciques ont été évaluées dans les exacerbations de bronchite chronique. Ainsi, la lévofloxacine, dans un essai randomisé comparatif en double aveugle, a démontré une efficacité comparable au céfuroxime-axétil [20]. Le taux d’éradication du pneumocoque était de 88 % pour la lévofloxacine. Des résultats similaires ont été rapportés pour la moxifloxacine.
    • En France, une antibiothérapie par lévofloxacine ou moxifloxacine est proposée aux exacerbations de bronchite chronique avec insuffisance respiratoire. Ce n’est qu’en cas d’échec ou en cas d’isolement de P. aeruginosa que d’autres molécules dont la ciprofloxacine pourront être proposées seules ou en association [15].
  • 2) Infections urinaires. Les fluoroquinolones ont démontré leur efficacité en traitement de courte durée (3 jours) des cystites de la femme jeune, préférentiellement dues à Escherichia coli [21]. Des données concernant l’utilisation d’une monodose de ciprofloxacine, ofloxacine ou norfloxacine montrent un taux d’éradication bactérienne de 75 à 96 %. Le traitement des infections parenchymateuses repose sur une céphalosporine de troisième génération ou une quinolone systémique, seules ou en association à un aminoside. Une contribution récente a étudié la sensibilité des souches d’ E. coli isolées à partir d’urocultures. De 1995 à 2001, la résistance à la ciprofloxacine est passée de 0,7 % en 1995 à 2,5 % en 2001 [21]. Dans un autre travail, 5,4 % des souches urinaires d’ E. coli étaient résistantes à l’acide nalidixique et moins de 3 % à la ciprofloxacine [22]. Enfin, dans un programme de surveillance européen Sentry, 58,6 % des souches de P. aeruginosa étaient résistantes à la ciprofloxacine, 57,6 % à la lévofloxacine. P. aeruginosa représentait dans ce travail 7 % des bactéries isolées à partir d’urocultures [23].
  • 3) Les infections prostatiques. Les fluoroquinolones constituent le traitement de choix des prostatites en raison de leur diffusion tissulaire [24]. L’efficacité clinique et la stérilisation microbiologique à 28 jours chez des hommes traités pour une prostatite chronique étaient identiques dans les deux régimes thérapeutiques : lévofloxacine 500 mg/j versus ciprofloxacine 1 000 mg/j pendant 4 semaines [25].
  • 4) Les maladies sexuellement transmissibles. Depuis 1993, les fluoroquinolones constituaient le traitement de référence des infections à Neisseria gonnorrhoeae (NG). Cependant, le profil de sensibilité de NG aux antibiotiques a changé [26]. Dans une étude, 18 % (4/22) des souches de NG isolées chez des patients au retour de voyage présentaient une sensibilité diminuée à fluoroquinolones (QRNG). Tous les sujets concernés revenaient d’Asie. La prévalence des souches de QRNG en Asie en 2001 atteignait 86,9 % en Chine, 64 % au Japon, 54,3 % aux Philippines [26]. À Hawaï, cette prévalence était de 1,4 % en 1997 et de 19,7 % en 2001 [27]. Par conséquent, les FQ ne doivent pas être prescrites en première intention chez les malades avec NG [28].
  • 5) Les infections ostéoarticulaires chroniques. La concentration osseuse des fluoroquinolones atteint 30 à 60 % de la concentration sérique. Cette classe antibiotique constitue donc une excellente option thérapeutique en cas d’infection osseuse et/ou articulaire avec ou sans matériel prothétique, en raison de son spectre d’action sur les souches sauvages. Par ailleurs, l’excellente biodisponibilité orale en fait un choix préférentiel en cas de traitement prolongé. Leur activité a été démontrée dans les infections à cocci à Gram positif en association (rifampicine, acide fusidique, glycopeptides) et dans les infections à bacilles à Gram négatif [29].
  • 6) Autres indications. L’ofloxacine a démontré son efficacité sur les salmonelloses et les shigelloses, tout comme la ciprofloxacine dans les diarrhées bactériennes du voyageur [30, 31]. Elles constituent une alternative thérapeutique aux aminosides dans les péritonites à germes sensibles. L’ofloxacine, associée à un autre produit actif sur les streptocoques et les anaérobies (amoxicilline – acide clavulanique par exemple), est recommandée dans les infections gynécologiques hautes. Dans les sinusites aiguës, les fluoroquinolones actives sur le pneumocoque sont réservées aux sinusites frontales et ethmoïdales (risque de complications graves) et aux échecs d’une première antibiothérapie dans les sinusites maxillaires.

Effets secondaires des fluoroquinolones

Les effets indésirables des fluoroquinolones sont liés à leur structure moléculaire (troubles digestifs, phototoxicité, troubles du système nerveux central à type de confusion). Des manifestations graves de toxicité des QAP ont été clairement démontrées à grande échelle pour la sparfloxacine (toxicité cutanée), la trovafloxacine (toxicité hépatique) et la grépafloxacine (toxicité cardiaque). Pour les nouvelles quinolones actuellement commercialisées, le risque de développer une tendinopathie sous traitement est 3,2 fois plus élevé chez les sujets de plus de 60 ans (IC 95 % = 2,5 - 5,3), ce risque étant majoré en cas de corticothérapie associée (RR = 6,2, IC 95 % = 3 - 12,8). Enfin, des allongements de l’espace QT ont été décrits avec la moxifloxacine et la lévofloxacine et des torsades de pointes avec la gatifloxacine (27/10 M) et la lévofloxacine (5,4/10 M) [32].

Conclusion

Le spectre antibactérien des fluoroquinolones en fait des molécules précieuses dans la prise en charge d’infections spécifiques. Cependant, le dommage écologique et la toxicité potentielle de ces molécules les placent souvent en alternative thérapeutique. Il convient donc d’améliorer les prescriptions de fluoroquinolones au regard du bénéfice et du risque de cette classe antibiotique.

Références

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