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Maladie veineuse thromboembolique et grossesse : diagnostic et prise en charge


Médecine thérapeutique. Volume 10, Numéro 5, 326-33, Septembre-Octobre 2004, Mise au point


Résumé  

Auteur(s) : Grégoire Le Gal, Marc Righini, Elisabeth Pasquier, Dominique Mottier , Equipe d’accueil 3878 (GETBO : Groupe d’étude de la thrombose de Bretagne occidentale), Département de médecine interne et de pneumologie, CHU de Brest, Division d’angiologie et d’hémostase, Hôpital cantonal, Hôpitaux universitaires de Genève, Suisse.

Résumé : Le diagnostic et le traitement de la maladie veineuse thromboembolique chez la femme enceinte sont des situations cliniques difficiles. La grossesse expose en effet à un risque thromboembolique accru. Toutefois, la clinique est souvent trompeuse chez la femme enceinte : grande fréquence des signes compatibles avec une MVTE (tachycardie, douleur et œdème des membres inférieurs) et présentation atypique des thromboses. Par ailleurs, les examens complémentaires utilisés pour le diagnostic de la MVTE n’ont pas tous été validés chez la femme enceinte. Certains posent en outre le problème du risque d’irradiation pour le fœtus. L’ensemble des stratégies diagnostiques et thérapeutiques repose sur des consensus en l’absence d’évaluation spécifique chez la femme enceinte. Le diagnostic doit en effet être certain avant de débuter le traitement anticoagulant pour éviter deux écueils : négliger le diagnostic et exposer la femme à une récidive mortelle \; porter le diagnostic à tort, et exposer la mère et l’enfant à un risque hémorragique, en sachant par ailleurs que cet antécédent aura des implications majeures en termes de prévention sur les grossesse ultérieures. Le traitement curatif repose sur les héparines non fractionnées et aujourd’hui souvent sur les HBPM. Il est prolongé au moins six semaines après l’accouchement, avec une durée minimale de 6 mois. L’allaitement contre-indique les AVK sauf la Coumadine ®. Le traitement préventif repose sur la contention et en fonction du risque thrombotique sur les HBPM à dose préventive. La conduite à tenir en présence d’une thrombophilie biologique connue est mal codifiée.

Mots-clés : grossesse, maladie veineuse thromboembolique, diagnostic, traitement

ARTICLE

Auteur(s) :, Grégoire Le Gal1,*, Marc Righini2, Elisabeth Pasquier1, Dominique Mottier1

1Equipe d’accueil 3878 (GETBO : Groupe d’étude de la thrombose de Bretagne occidentale), Département de médecine interne et de pneumologie, CHU de Brest
2Division d’angiologie et d’hémostase, Hôpital cantonal, Hôpitaux universitaires de Genève, Suisse

La grossesse et le post-partum exposent à un risque accru de maladie veineuse thromboembolique (MVTE). L’incidence de la MVTE a pu être estimée à environ 6 cas pour 10 000 grossesses [1, 2], soit une multiplication au moins par 2 du risque veineux thromboembolique par rapport aux femmes du même âge non enceintes. Si celle-ci reste une complication rare, elle est la première cause de mortalité pendant la grossesse et le post-partum. Les événements thrombotiques surviennent plus fréquemment au cours de la grossesse (deux tiers des cas) que pendant le post-partum (un tiers des cas), le troisième trimestre est le plus à risque (50 % des cas, contre 20 % et 30 % des cas au cours des premier et deuxième trimestres respectivement [2]). Les trois éléments de la triade de Virchow sont présents au cours de la grossesse :
  • stase veineuse : l’utérus gravide favorise la stase veineuse en comprimant la veine cave inférieure ;
  • anomalies de la paroi : la paroi veineuse se modifie sous l’influence des œstrogènes ;
  • modifications des paramètres de l’hémostase : amélioration des performances de la coagulation (augmentation du fibrinogène, du facteur von Willebrand, des facteurs II, V, VII, VIII et X) ; diminution des performances de l’anticoagulation (diminution des inhibiteurs physiologiques de la coagulation : antithrombine, protéines C et S ; résistance à la protéine C activée acquise) ; diminution des performances de la fibrinolyse (augmentation des PAI 1 et 2 qui sont des inhibiteurs de l’activation du plasminogène).
Ainsi, les marqueurs de l’activation de la coagulation sont augmentés : D-dimères et fragment 1+2 de la prothrombine. Après l’accouchement, ces modifications de l’hémostase régressent en environ six semaines.Le risque thromboembolique est encore majoré par l’âge, l’existence d’antécédents personnels ou familiaux de maladie veineuse thromboembolique (MVTE), l’obésité, une prise de poids importante, une grossesse gémellaire, un accouchement par césarienne ou un alitement pendant la grossesse ou le post-partum. Enfin, la grossesse et le post-partum sont des circonstances privilégiées pour l’expression clinique d’une thrombophilie biologique acquise ou constitutionnelle : déficit en antithrombine, protéine C, protéine S, mutation Leiden du gène du facteur V, mutation du gène de la prothrombine, anticorps anti-phospholipides.

Comment faire le diagnostic de maladie veineuse thromboembolique pendant la grossesse ?

En dehors de la grossesse, même si la phlébographie et l’artériographie pulmonaire restent les examens de référence pour le diagnostic de la MVTE, des stratégies diagnostiques qui reposent sur la probabilité clinique, le dosage des D-dimères, l’écho-doppler veineux des membres inférieurs, la scintigraphie, l’angioscanner spiralé thoracique, ont parfaitement démontré leur efficacité et leur sécurité. Au cours de la grossesse, les examens de référence sont irradiants, peu évalués, de même que les nouvelles stratégies proposées.

La gravité de la maladie veineuse thromboembolique chez la femme enceinte, les implications à moyen et long terme du diagnostic (contraception orale, substitution hormonale, grossesse ultérieure) et les effets délétères du traitement anticoagulant, imposent un diagnostic de certitude et peuvent justifier des explorations jugées agressives.

L’étape clinique du diagnostic : pertinence de la probabilité clinique ?

Les signes cliniques de la MVTE ne sont ni constants ni spécifiques. Le problème est encore plus difficile chez la femme enceinte, qui présente volontiers des symptômes au niveau des membres inférieurs qui ne sont pas en rapport avec une thrombose veineuse profonde (douleur, œdème, crampes, dilatation veineuse). À l’inverse, une TVP peut donner une symptomatologie atypique chez la femme enceinte : douleur abdominale basse, lombalgie basse, sciatalgie ou cruralgie par exemple.

Les femmes enceintes étaient exclues des études ayant servi à l’élaboration des scores de prédiction clinique de la TVP et de l’EP. Ces scores n’ont jamais été validés dans ce contexte.

La fréquence des symptômes compatibles avec une maladie veineuse thromboembolique chez la femme enceinte, le facteur de risque thrombotique majeur que constitue la grossesse, la gravité de la maladie, concourent à abaisser le seuil de suspicion clinique des médecins dans ce contexte. Ainsi, une suspicion de TVP est confirmée dans moins de 10 % des cas chez la femme enceinte [3], alors que cette proportion est proche des 25 % face à une suspicion de MVTE dans la population générale. De même, une EP était effectivement diagnostiquée chez 2 % des femmes enceintes suspectes de cette pathologie dans une étude validant la scintigraphie pulmonaire dans cette indication [4].

Le dosage des D-dimères est-il fiable dans cette situation ?

Le dosage plasmatique des D-dimères (Elisa ou turbidimétrique) est utilisé pour l’exclusion du diagnostic de maladie veineuse thromboembolique du fait de sa grande sensibilité et donc de sa grande valeur prédictive négative. Leur utilité clinique est toutefois limitée chez la femme enceinte. En effet, les D-dimères augmentent de façon régulière au cours de la grossesse, du fait de l’activation de la coagulation. Bien que des abaques aient pu être réalisés, donnant les valeurs de D-dimères habituellement rencontrées en fonction du terme de la grossesse [5], la valeur diagnostique d’un dosage de D-dimères dont le seuil de négativité serait modifié en fonction du terme de grossesse n’a pas été évaluée. Au seuil habituel du test (500 μg/L pour la plupart des tests disponibles), les performances diagnostiques sont a priori conservées, mais la probabilité d’avoir un résultat de D-dimères négatif – autrement dit l’utilité clinique du test – diminue au fur et à mesure que la grossesse avance. C’est pourtant au cours des derniers mois de grossesse que le risque de MVTE est le plus important.

Scintigraphie, phlébographie, angioscanner thoracique spiralé et artériographie pulmonaire sont des examens irradiants. Peuvent-ils être réalisés chez une femme enceinte ?

Les examens d’imagerie à visée thoracique actuellement validés (radiographie pulmonaire, scintigraphie de ventilation-perfusion, angioscanner thoracique spiralé, angiographie pulmonaire), ainsi que la phlébographie, exposent le fœtus à un risque d’irradiation (tableau 1)( Tableau 1 )[6, 7], de malformations et de cancer. Les études cas-témoins ont montré un risque relatif significatif de l’ordre de 1,2 à 2,4 pour la survenue d’un cancer pour des irradiations supérieures à 50 000 μGy [6]. Toutefois, l’augmentation du risque de complications cancéreuses chez l’enfant exposé in utero à une irradiation apparaît significative dès une exposition de l’ordre de 10 000 μGy. L’excès de risque relatif de cancer associé à l’irradiation serait de 0,05 par mGy, soit une augmentation en risque absolu de cancer de 6 % par gray [8]. Ce risque est plus élevé quand l’exposition a lieu au cours du premier trimestre.

Les examens thoraciques les plus utilisés pour le diagnostic d’EP (scintigraphie de perfusion et angioscanner spiralé) sont bien en deçà du seuil et peuvent ainsi être réalisés en cas de nécessité sans atteindre un seuil significativement dangereux pour le fœtus. Des études récentes, dont les résultats devront être confirmés, suggèrent que l’irradiation liée au scanner spiralé multibarrettes serait inférieure (du fait d’un temps d’acquisition très court) à celle d’une scintigraphie de ventilation [7, 9]. L’imagerie par résonance magnétique permettra peut-être de disposer d’examens complètement inoffensifs pour le fœtus, mais ses performances diagnostiques restent à valider dans cette indication, et l’innocuité à long terme de l’exposition du fœtus au gadolinium et aux ondes électromagnétiques est à démontrer.
Tableau 1 Irradiation fœtale provoquée par les examens d’imagerie utilisés pour le diagnostic de maladie veineuse thromboembolique (d’après [6] et [7])

Examen

Irradiation (μGy)

Radiographie thoracique

< 10

Phlébographie

< 500

Scintigraphie de perfusion seule (3mCi 99mTc-MAA)

180

Scintigraphie de ventilation

133Xe

40-190

99mTc-SC

10-50

Scintigraphie ventilation (Tc-SC)-perfusion (1mCi Tc-MAA)

110

Angiographie pulmonaire par voie fémorale

2 210-3 740

Angiographie pulmonaire par voie brachiale

< 500

Angioscanner spiralé

1er trimestre

3-20

2e trimestre

8-77

3e trimestre

51-131

Quelle stratégie diagnostique adopter chez la femme enceinte face à une suspicion de thrombose veineuse profonde ?

La phlébographie est un examen invasif et irradiant qui n’est plus jamais réalisé. L’écho-doppler veineux des membres inférieurs est devenu l’examen de référence. Il a une très bonne sensibilité et spécificité pour le diagnostic de thrombose veineuse profonde des membres inférieurs chez des patients symptomatiques, particulièrement au niveau proximal. Son caractère non invasif autorise la réalisation d’examens répétés. Il peut permettre en outre de proposer un diagnostic alternatif : thrombose veineuse superficielle, hématomes, déchirures musculaires, etc. En dehors de la grossesse, face à une suspicion de TVP, un écho-doppler négatif explorant les étages proximal et distal permet d’éliminer le diagnostic [10, 11]. Cette stratégie n’a toutefois pas été évaluée chez la femme enceinte, où la fréquence des thromboses iliaques suspendues isolées et la possibilité de thromboses veineuses pelviennes peuvent diminuer ses performances. La recherche d’une TVP par écho-doppler dans ce contexte doit comprendre, outre l’échographie de compression, une exploration du confluent veineux iliocave en décubitus latéral droit et gauche, avec une étude en doppler du flux des vaisseaux iliaques, ainsi qu’une vérification de la modulation du flux par la respiration à ce niveau.

Quand une thrombose veineuse profonde est retrouvée, celle-ci siège au moins quatre fois sur cinq au niveau du membre inférieur gauche [1, 2, 12]. Ceci confirme l’importance des facteurs mécaniques, l’utérus gravide favorisant une compression de la veine iliaque gauche par l’artère iliaque commune droite, comme au cours du syndrome de Cockett.

Quelle stratégie diagnostique adopter chez la femme enceinte face à une suspicion d’embolie pulmonaire ?

  • Le dosage plasmatique des D-dimères peut être réalisé. Son utilité est limitée aux premiers mois de la grossesse. Il garde a priori une bonne valeur prédictive négative à condition de respecter le seuil de 500 μg/L.
  • Écho-doppler veineux des membres inférieurs : la mise en évidence d’une TVP proximale des membres inférieurs permet de retenir le diagnostic chez un patient suspect d’embolie pulmonaire. Ainsi, l’écho-doppler veineux des membres inférieurs est l’examen qui doit être réalisé en première intention chez une femme enceinte suspecte d’EP. Il est cependant moins souvent diagnostique dans cette situation, du fait notamment de la fréquence plus élevée de thromboses pelviennes, iliocaves, dont le diagnostic s’avère difficile. En cas de négativité de l’écho-doppler, une imagerie thoracique doit être réalisée.
  • Scintigraphie pulmonaire : la scintigraphie pulmonaire est l’examen de première intention à l’étage thoracique. Il s’agit de l’examen le moins irradiant qui permet, s’il est normal, d’éliminer le diagnostic. Face à un défect perfusionnel, l’examen est complété par une scintigraphie de ventilation, et l’interprétation se fait sur les critères de Pioped [13].
  • Angioscanner thoracique spiralé : si la scintigraphie est non diagnostique, un angioscanner thoracique spiralé doit être réalisé sous couvert d’une protection abdominale adaptée. En dehors de la grossesse, associé à un écho-doppler veineux des membres inférieurs négatif, il permet d’éliminer le diagnostic chez les patients ayant une probabilité clinique non forte [14, 15]. Cette stratégie n’est pas évaluée chez la femme enceinte. Si la scintigraphie reste l’examen recommandé en cas de grossesse dans la majorité des centres, le scanner multibarrettes pourrait bien devenir (du fait d’une irradiation potentiellement moindre) l’examen thoracique de première intention. Une étude multicentrique évaluant la sécurité de l’utilisation du scanner spiralé pendant la grossesse est actuellement en cours (PEP study), dont les résultats ne seront pas disponibles avant 18 mois.

Traitement curatif de la maladie veineuse thromboembolique pendant la grossesse

L’utilisation des anticoagulants chez la femme enceinte repose sur des études d’observation ou sur l’extrapolation de résultats obtenus chez l’adulte en dehors de la grossesse. Les médicaments utilisés pour le traitement de la maladie veineuse thromboembolique sont principalement les héparines non fractionnées et de bas poids moléculaire, les antivitamines K, les thrombolytiques étant réservés aux formes graves mettant en jeu le pronostic vital.

Quels sont les médicaments utilisables chez la femme enceinte ?

  • Héparine non fractionnée : à la phase aiguë, elle reste le seul traitement ayant en France une autorisation de mise sur le marché dans le traitement curatif de la maladie veineuse thromboembolique. L’héparine ne traverse pas la barrière placentaire [16] et n’est pas sécrétée dans le lait. Son utilisation n’est toutefois pas dénuée d’inconvénients. Sur un plan pratique, elle peut être utilisée par voie sous-cutanée mais deux injections quotidiennes sont indispensables pour permettre une anticoagulation efficace. Elle nécessite une surveillance quasi-quotidienne de son efficacité par la réalisation de temps de céphaline activée, et des adaptations de dose fréquentes pour ne pas sortir de l’étroite fenêtre thérapeutique (TCA entre 1,5 et 2,5 fois le témoin), en deçà et au-delà de laquelle les patientes sont respectivement exposées à un risque de récidive thromboembolique et d’hémorragie. Les modalités pratiques (dose initiale, surveillance et adaptation de dose) sont rappelées dans le tableau 2. Du fait de l’hypercoagulabilité, les doses nécessaires pour obtenir un TCA entre 1,5 et 2,5 sont souvent plus élevées au cours de la grossesse, sans qu’on ait pu démontré un risque hémorragique accru [17]. Ceci doit toutefois conduire à vérifier l’activité anti-Xa si les doses nécessaires pour obtenir un TCA satisfaisant s’avèrent très élevées. Par ailleurs, les effets secondaires sont à prendre en compte : le risque de survenue d’une thrombopénie induite par l’héparine, responsable de récidives thromboemboliques veineuses ou de thromboses artérielles, n’est pas négligeable. Utilisée au long cours chez la femme enceinte, l’héparine peut être responsable d’une ostéopénie, y compris quand elle est administrée à dose préventive [18, 19], avec un risque fracturaire vertébral qui a pu être estimé aux environs de 2 % [20].
  • Héparines de bas poids moléculaire : elles ont démontré une efficacité au moins équivalente à l’héparine non fractionnée [21] et présentent par rapport à celle-ci un certain nombre d’avantages. Leur poids moléculaire plus homogène leur confère une pharmacocinétique plus stable, prévisible, autorisant une administration biquotidienne par voie sous-cutanée à dose fixe en fonction du poids, sans nécessité de surveillance de leur efficacité. Le risque de thrombopénie est moindre [22], même si la surveillance de la numération plaquettaire doit être réalisée de la même façon que sous héparine non fractionnée. Le risque d’ostéopénie est également moindre [23]. Enfin, la nadroparine (pour la TVP seulement) et la tinzaparine (pour la TVP avec ou sans EP) ont démontré leur efficacité dans le traitement curatif de la maladie veineuse thromboembolique en une seule injection par jour en dehors de la grossesse. Les HBPM ne passent pas la barrière placentaire [24, 25]. Elles ont été largement utilisées chez la femme enceinte avec une sécurité satisfaisante à la fois pour la mère et l’enfant [26, 27]. Les HBPM les plus étudiées dans ce contexte ont été l’énoxaparine, la daltéparine et la nadroparine. Toutefois, le nombre de femmes traitées à dose curative dans ces études reste relativement limité. Ainsi, en France, l’Afssaps recommande de ne pas utiliser les HBPM en curatif chez la femme enceinte, mais ne les contre-indique à dose préventive qu’au cours du premier trimestre. Les HBPM n’ont pas d’AMM en France pour le traitement curatif de la MVTE au cours de la grossesse. Elles sont par ailleurs contre-indiquées en curatif en cas d’insuffisance rénale sévère.
  • Antivitamines K : elles traversent en revanche la barrière placentaire, peuvent être responsables d’hémorragies du fœtus et surtout d’embryopathies, particulièrement quand elles sont données au cours du premier trimestre de la grossesse, entre la sixième et la douzième semaine (hypoplasie nasale, anomalies des épiphyses). La fréquence de ces complications et des avortements spontanés serait très importante [28, 29], jusqu’à 30 % des grossesses exposées, alors que ces complications ne sont pas plus fréquentes sous héparine qu’au cours d’une grossesse normale [30]. Au troisième trimestre, c’est le risque hémorragique au cours de l’accouchement qui contre-indique l’utilisation des AVK. Enfin, elles pourraient être responsables, quel que soit le terme, de troubles du développement psychomoteur chez l’enfant [31]. En théorie, les AVK sont donc utilisables au cours de la grossesse, mais uniquement au cours du deuxième trimestre, ce qui en limite l’intérêt. En pratique, leur usage n’est pas recommandé en dehors de situations très particulières (valves cardiaques mécaniques, etc.). Elles peuvent être introduites en revanche en post-partum dès que le risque hémorragique de l’accouchement est écarté. En cas d’allaitement, c’est la warfarine qu’il faudra utiliser, car elle n’est pas sécrétée dans le lait maternel [32]. Une supplémentation vitaminique du nouveau-né en vitamine K devra de toutes façons – c’est toujours le cas en France – être assurée.
  • Danaparoïde sodique : le traitement d’une thrombopénie induite par l’héparine de choix repose sur le danaparoïde sodique. Il ne passe pas ou peu la barrière placentaire.
  • L’hirudine ne doit être utilisée qu’en cas d’absolue nécessité, notamment en cas de réaction croisée du danaparoïde avec les anticorps de la thrombopénie induite par l’héparine car elle passe la barrière placentaire.
  • Les nouveaux anticoagulants (pentasaccharide, inhibiteurs directs de la thrombine) n’ont pas été évalués chez la femme enceinte.

En pratique, quelles modalités thérapeutiques adopter en traitement curatif d’un épisode veineux thromboembolique chez la femme enceinte ?

( Tableau 2 )Chez la femme enceinte, les risques encourus sous traitement anti-thrombotique et les contraintes particulières liées à ce traitement rendent nécessaires – plus encore que dans le cas général – l’obtention rapide d’une confirmation diagnostique. Cette confirmation diagnostique ne doit toutefois pas retarder l’instauration du traitement.

Initialement, deux options pour le thérapeute :

  • Se conformer strictement à la réglementation en vigueur. Le traitement fait alors appel à de l’héparine non fractionnée, selon les modalités rappelées dans le tableau 2. Il peut être administré d’emblée par voie sous-cutanée ou après un traitement initial par voie intraveineuse. La dose initiale est de 2 500 UI (soit 0,1 ml de Calciparine®) pour 10 kg de poids toutes les 12 heures. La surveillance biologique de l’efficacité du traitement se fera par la réalisation d’un temps de céphaline avec activateur (TCA) 6 h après la première injection puis de façon quotidienne initialement. L’adaptation de dose en fonction du résultat est rappelée dans le tableau 2. La surveillance de la tolérance consiste en la réalisation avant le début du traitement puis de façon bihebdomadaire d’une numération plaquettaire, afin de s’assurer de l’absence de survenue d’une thrombopénie induite par l’héparine. Cette surveillance peut être espacée après un mois de traitement sans complication.
  • Un traitement par HBPM est possible. C’est le traitement recommandé dans de nombreux pays (Amérique du Nord [33], Royaume-Uni) et il est en pratique en France fortement intégré dans les pratiques professionnelles. Il ne peut toutefois être réalisé sans l’accord éclairé de la patiente. Il présente bien sûr de nombreux avantages : pas de nécessité de surveillance de l’efficacité, pas d’adaptation de doses ; risques hémorragiques, de thrombopénie induite par l’héparine et d’ostéoporose moindres. Le choix devrait alors se porter sur l’énoxaparine ou la daltéparine en deux injections par jour, à la dose de 0,1 ml/10 kg de poids/12 heures, qui ont été suffisamment employées dans cette situation pour que leur sécurité soit établie. La dose doit être choisie en fonction du poids, et augmentée au fur et à mesure de la prise de poids [34]. D’autres auteurs suggèrent de réaliser une activité anti-Xa au début du traitement et ensuite au moins une fois par mois, et d’adapter les doses pour viser une fourchette d’activité anti-Xa entre 0,5 et 1,2 U/ml, mais cette attitude ne repose sur aucune étude [35]. À l’heure actuelle, les données sont insuffisantes pour proposer aux femmes enceintes un traitement en une injection par jour de tinzaparine ou de nadroparine, ce d’autant que la demi-vie des HBPM est diminuée chez la femme enceinte. Tout comme sous HNF, une surveillance bihebdomadaire des plaquettes est indispensable au cours du premier mois. Celle-ci peut être espacée par la suite. Il n’y a pas lieu de doser régulièrement l’activité anti-Xa pour adapter la dose. En pratique, elle peut être dosée au début du traitement et de loin en loin pour s’assurer de l’absence de surdosage.

En dehors de situations particulières, le relais par AVK n’est pas entrepris au cours de la grossesse. Le traitement anticoagulant est poursuivi tout au long de la grossesse et pendant les six premières semaines du post-partum, même si l’événement veineux thromboembolique est survenu en début de grossesse. Il sera poursuivi au-delà de ce délai si l’épisode thromboembolique est survenu en fin de grossesse, pour une durée totale de 6 mois. Le port d’une contention élastique est indispensable, initialement par bandes élastiques puis par collant adapté spécifique pour femme enceinte. Elle doit être portée tout au long de la grossesse et du post-partum. Le relais par AVK est possible en post-partum dès que le risque hémorragique lié à l’accouchement s’éloigne. En cas d’allaitement, il se fera par de la warfarine, qui n’est pas sécrétée dans le lait, et de toutes façons sous couvert de la supplémentation habituelle du nouveau-né (1-2 mg/semaine) en vitamine K.
Tableau 2 Adaptation en fonction d’un premier TCA réalisé 6 heures après la réalisation d’un bolus de 80 UI/kg suivi d’une perfusion continue de 18 UI/kg/h, ou après l’administration de 2 500 UI/10 kg de poids par voie sous-cutanée [39]

TCA

Modifications thérapeutiques (débit de la perfusion continue en UI / kg / h)

Voie sous-cutanée (dose pour 10 kg de poids)

Prochain TCA

En secondes

Rapport

Patient/Témoin

< 35

< 1,2

Nouveau bolus 80 UI/kg, débit + 4

3 000 UI/10 kg/12 h

6 h plus tard

35-45

1,2-1,5

Nouveau bolus 40 UI/kg, débit + 2

2 800 UI/10 kg/12 h

6 h plus tard

46-70

1,5-2.3

Débit inchangé

2 500 UI/10 kg/12 h

Le lendemain matin

71-90

2,3-3

- 2

2 200 UI/10 kg/12 h

6 h plus tard

> 90

> 3

Arrêt 1 heure, puis débit - 3

2 000 UI/10 kg/12 h

6 h plus tard

Quelle gestion en pratique du traitement anticoagulant au moment de l’accouchement ?

Au moment de l’accouchement, le risque hémorragique élevé conduit à interrompre le traitement anticoagulant. Les modalités et la durée de cette interruption sont conditionnées par le risque thrombotique, dont les déterminants sont la sévérité de la maladie veineuse thromboembolique (nombre d’épisodes, récidives dès l’arrêt du traitement, traitement au long cours, etc.), la localisation et la sévérité de l’épisode actuel (thrombose veineuse profonde distale ? embolie pulmonaire ?) et son ancienneté par rapport au terme de la grossesse.

L’accouchement est au mieux programmé et déclenché. Si l’événement thromboembolique était « non majeur », survenu en début de grossesse, l’héparine peut être interrompue la veille au soir. L’injection du matin n’est pas réalisée et, après vérification du TCA, une anesthésie péridurale peut être réalisée. Les injections sont reprises dès le risque hémorragique éloigné, par exemple le lendemain matin. Le relais par AVK n’est entrepris que quelques jours plus tard.

S’il s’agit d’une maladie veineuse thromboembolique sévère, d’un événement récent et/ou grave, le traitement par voie sous-cutanée doit être relayé la veille au soir par de l’héparine non fractionnée par voie intraveineuse à la seringue électrique. Celle-ci est arrêtée au moment du déclenchement, en théorie 4 à 6 heures avant l’heure prévue pour la délivrance. Une anesthésie péridurale après vérification de la normalisation du TCA reste possible dès 2 h plus tard, toute activité anticoagulante ayant normalement disparu après ce délai. La seringue d’héparine est reprise dès les heures suivant l’accouchement, permettant un meilleur contrôle de l’administration de l’anticoagulant en fonction de l’hémorragie du post-partum.

Soulignons toutefois qu’aucune étude ne valide formellement ces recommandations et que, pour certains, 24 heures d’interruption sont à respecter si le risque thrombotique n’est pas majeur, du moins pour l’héparine non fractionnée [36].

L’administration de sulfate de protamine peut s’avérer nécessaire en cas de travail spontané chez une femme traitée par héparine par voie sous-cutanée.

Traitement préventif de la maladie veineuse thromboembolique au cours de la grossesse

Il s’agit de situations relativement complexes et difficiles à gérer qui nécessitent une prise en charge pluridisciplinaire. Néanmoins, quelques grands principes peuvent être énoncés, qui intègrent les dernières recommandations de l’Anaes (www.anaes.fr, mars 2003).

Il existe un antécédent de maladie veineuse thromboembolique au cours d’une grossesse précédente

Lorsqu’il existe un antécédent thromboembolique survenu au cours d’une grossesse antérieure, l’habitude est de prescrire un traitement préventif et de débuter la prévention un mois avant le terme auquel est survenu l’épisode thrombotique au cours de la grossesse précédente, et en tout cas avant le troisième trimestre.

Nous ne disposons d’aucun essai randomisé validant une attitude codifiée pour la prévention de la maladie veineuse thromboembolique chez la femme enceinte. Les HBPM peuvent être utilisées dans cette indication – bien qu’elles n’aient pas d’AMM – à partir du deuxième trimestre à la dose de 4 000 UI en une injection sous-cutanée par jour [37]. Le traitement est poursuivi jusqu’à l’accouchement, interrompu dès les premières contractions ou la veille au soir d’un accouchement programmé. Il est repris 6 à 8 h après la délivrance pour une durée de six semaines.

Le traitement préventif sera toujours associé au port d’une contention élastique adaptée.

Il existe un antécédent de maladie veineuse thromboembolique en dehors d’une grossesse

Le risque de récidive thromboembolique au cours de la grossesse chez une femme ayant un antécédent de maladie veineuse thromboembolique survenu en dehors d’une grossesse reste mal connu. Dans une étude prospective récente, ce risque était de 0 % (IC à 95 % : 0-8 %) chez les femmes ayant présenté un premier épisode thromboembolique provoqué et sans thrombophilie sous-jacente. Il était de 5,9 % (IC à 95 % 1,2-16 %) chez celles dont l’épisode antérieur était idiopathique ou en lien avec une thrombophilie [38]. La décision de proposer un traitement préventif au cours de la grossesse reste à l’appréciation du médecin, et doit être guidée par la nature du l’épisode antérieur (EP ? TVP distale ?) et le contexte dans lequel il est survenu (provoqué ou non, thrombophilie ou non). En cas d’antécédent objectivé, la prophylaxie est de toutes façons indiquée dans le post-partum.

Il existe une thrombophilie connue

  • Sans antécédent thromboembolique : l’existence d’une mutation Leiden du gène du facteur V ou d’une mutation du gène de la prothrombine, découverte à l’occasion d’une enquête familiale, ne doit pas conduire – en l’absence d’antécédent thromboembolique – à une prophylaxie médicamenteuse systématique qui peut se discuter s’il existe des antécédents familiaux au premier degré de maladie veineuse thromboembolique. Par contre, pour les déficits en antithrombine, un traitement préventif systématique doit être envisagé.
  • Avec antécédent thromboembolique : pour la mutation Leiden du gène du facteur V et la mutation du gène de la prothrombine, l’attitude est la même que chez les femmes ayant un antécédent thromboembolique en dehors de toute thrombophilie biologique. En revanche, s’il existe un déficit en antithrombine, un traitement à dose curative est indiqué.

Faut-il rechercher une thrombophilie biologique à l’occasion d’une MVTE chez une femme enceinte ?

En dehors de la recherche d’un syndrome des antiphospholipides et d’un déficit en antithrombine survenant en général dans un contexte personnel et familial évocateur, la recherche des autres thrombophilies biologiques ne doit pas être systématique.

La découverte d’une mutation Leiden du gène du facteur V ou du facteur II, d’un déficit en protéine S ou protéine C ne changera pas l’attitude thérapeutique vis-à-vis de la patiente : l’intensité et la durée du traitement sont les mêmes. Si ces recherches sont réalisées (dosage de la protéine S, de la protéine C, la recherche d’une résistance à la protéine C activée biologique), elles doivent se faire à distance de l’imprégnation hormonale. Enfin, le diagnostic de syndrome des anti-phospholipides repose sur la positivité de la recherche de ces anticorps à deux reprises à trois mois d’intervalle.

Une recherche systématique des anomalies constitutionnelles deviendrait pertinente si elle modifiait l’intensité et la durée de traitement et si le dépistage des anomalies biologiques dans la famille avait des implications thérapeutiques démontrées (contre-indication à la contraception œstroprogestative, prévention systématique pendant la grossesse…).

Conclusion

La maladie veineuse thromboembolique chez la femme enceinte et dans le post-partum reste mal évaluée aux plans diagnostique et thérapeutique. La gravité de la maladie thrombotique, les effets délétères du traitement, imposent un diagnostic de certitude et justifient de recourir à des examens parfois jugés agressifs (angioscanner). Le traitement curatif fait appel de plus en plus aux héparines de bas poids moléculaire utilisées hors AMM. La recherche d’une thrombophilie face à une maladie veineuse thromboembolique au cours de la grossesse ne doit pas être systématique, en dehors du syndrome des anti-phospholipides et de la recherche d’un déficit en antithrombine.

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